LES GRANDS HOMMES
H pas son front trop haut. Elles retombent sur qui ' les lançait.
Certes, je ne veux pas interdire à la critique historique l'examen sérieux de la vie des grands Hommes. Elle a le droit et le devoir de leur demander des comptes. Mais il faut qu'elle tienne compte de l'élément fraudeur, qui est leur élément. 11 faut qu'elle soit à la Hauteur du mystère dont elle approche.
Les contempteurs des grands Hommes leur adressent quelquefois des reproches justes et plus souvent des reproches qui paraissent justes. Que manque-t-il à ceux-ci pour atteindre la justice ? II leur manque de sacrer l'Idée qui fait que le grand Homme est grand. Ils attaquent ses actes un à un. Ils ne voient pas ce qui les rehe et les inspire.
Généralement les petits hommes reprochent au grand Homme de n'avoir pas fait ce qu'euxmêmes, petits hommes, auraient fait à sa place.
Le grand Homme, en effet, s'il avait fait comme les petits hommes, aurait évité mille fautes qu'il a peut-être commises.
Grand Homme, il a eu mille défauts. S'il eût
t'ait comme les petits hommes, il n'en aurait
j qu'un, au lieu de mille. Mais ce défaut-là eût
été précisément de lïêtre plus un grand Homme.
Vous vous souvenez de cette célèbre jument [ qui avait toutes les qualités, excepté la vie, et
qui avait un seul inconvénient, celui d'être morte. Le grand Homme qui serait tel que les petits hommes le désirent, n'aurait qu'un inconvénient, celui de leur ressembler.
Si Christophe Colomb avait été moins obstiné, il n'eût pas découvert l'Amérique.
J'entends d'ici tous les conseils qu'on a dû lui donner.
« Mais, mon ami, soyez donc raisonnable. Soyez comme l'un de nous ! Pourquoi faire bande à part? Pourquoi ne pas être comme tout le monde? Est-ce là l'exemple que nous vous avons donné? Est-ce que jamais vos frères, vos cousins, vos amis, vos camarades, vos oncles, vos grands oncles se sont lancés en pleine mer, sans savoir où ils allaient? Voilà pourtant où la Présomption peut mener un homme ! »
Eh ! que de mystères dans ce mot : Justice ! Et comme il faudrait avoir pesé les montagnes pour mesurer celui qui les porte peut-être sur ses épaules!
Le secret de Christophe Colomb était peut-être l'Equilibre
L'Ancien continent lui imposait la recherche du Nouveau continent.
Quelqu'un demandait à un paysan : Avez-vous vu Paris?
— Non, répondit l'homme des champs. J'y suis allé une fois mais les maisons m'ont empêché de voir la ville.
Oui sait si cette naïveté ne porte pas en elle une certaine profondeur ! Les maisons m'empêchent quelquefois de voir la ville. Les détails empêchent de voir l'ensemble. Pour un animal microscopique qui passerait sa courte vie entre deux pierres d'une maison, les pierres empêcheraient de voir la maison.
Dans la citée intellectuelle, ne se produit-il pas un phénomène à peu près analogue ?
Considérez le monde intellectuel comme une ville immense. Pour apprécier chaque édifice à sa valeur, le voir à sa place, pour déterminer son rôle et son aspect dans le plan général, il faudra d'abord avoir jeté sur la cité un coup d'oeil d'ensemble.
Si vous vous laissez absorber par un détail, cette maison vous empêche de voir la ville.
N'est-ce pas là ce qui arrive tous les jours autour de nous?
Jamais on n'a tant discuté. Jamais la lumière n'a moins jailli du choc des opinions.
C'est qu'en etîet, pour s'entendre, il faut d'abord parler la même langue. C'est élémentaire. Mais les vérités les plus élémentaires sont les plus oubliées.
Or, les hommes qui traitent les questions se parlent et ne s'entendent pas, parce que chacun parle sa langue, à lui; et les autres répondent dans leur langue à eux.
Rien n'est jeune sur la terre comme les antiques vérités de l'Ecriture. Elles sont jeunes parce qu'elles sont éternelles. Le récit de l'Ecriture si exactement historique, est, en même temps, si symbolique, qu'après avoir raconté un fait passé il raconte une quantité immense de faits à venir. Raconter et prophétiser ne sont pas pour lui deux efiorts. Ces deux actes loin de se contredire ou de se gêner, sont les expansions essentielles de la force qu'il porte en lui. Ce récit est historique; par là-même il raconte le passé. Mais, comme il est divin, comme il est inspiré, il rencontre l'avenir sur sa route, sans avoir l'air de penseï à lui. Il le rencontre parce qu'il se promène dans les domaines de l'Eternité, où le passé, le présiMit et l'avenir se coudoyent sans se coufon dre.
Cette parole de l'Ecriture a des retentissements étranges et des échos singuliers.
Elle porte si loin que, parmi les échos qu'elle éveille, il y a des bruits qui semblent venir d'une région inconnue. On ne sait pas bien à quel rocher s'est heurté la parole divine, mais on s'aperçoit que le rocher a éveillé un écho.
Or, parmi ces récits historiques et prophétiques, la Tour de Babel n'est pas le moins saisissant. Les hommes veulent élever un monument et se passer de Dieu pour le construire ; cette tentative architecturale fut sans doute l'une des premières tentatives que l'homme fit pour mettre Dieu hors de l'art. Car l'architecture fut sans doute une des premières tentatives et des premières initiatives de l'art de ce monde.
Or, les hommes voulurent mettre Dieu hors de l'art. Et Dieu n'eut qu'à les abandonner à euxmêmes, et ils furent confondus par eux-mêmes. Et la foudre n'eut pas besoin de tomber du ciel sur la Tour de Babel.
Il suffit de laisser les constru^t-M^rs ne pas s'entendre, et ne s'étant pas entendus, il leur fallut se disperser.
Si je fouille les annales de la guerre humaine, guerre immense, variée, multiforme, si je tourne les pages de ce livre gigantesque ; à chaque page
et à chaque ligne, je lis l'histoire de la Tour de Babel.
Si j'étais peintre, si je voulais enrichir d'illustrations une histoire universelle je pourrais à chaque événement, peindre le fait de l'Ecriture qui représente cet événement dans le langa<je divin, mais je crois qu'un des dessins qui reviendrait le plus souvent sous mon crayon, ce serait la Tour de Babel.
Les ouvriers qui la travaillaient ne savaient sans doute pas quel rôle ils jouaient dans l'histoire universelle. Ils jouaient un rôle immense, le rôle de ceux qui représentent l'humanité sans Dieu. Et le dénouement de leur travail porte si bien en lui tout le dénouement, qu'il faudrait lire, étudier, comprendre ; il faudrait approfondir toute l'histoire, depuis eux jusqu'à nous, pour savoir ce qu'ils ont fait. Ils ne le savent pas eux-mêmes.
Ils ne comprenaient pas la leçon, et notre siècle qui la donne lui-même, comme les ouvriers de Babel, ne la comprend pas beaucoup plus qu'eux.
Il y a un certain nombre d'années, le monde littéraire se divisa en deux camps qui se déclaraient la guerre. Il paraît qu'à cette époque-là les hommes avaient assez de loisir et de tranquillité pour se livrer vivement aux disputes intellectuelles.
Nous n'en sommes plus là ; mais, le souvenir eu est encore permis. Eh bien ! les classiques et les romantiques se livrèrent à propos des règles de l'art, une bataille acharnée. L'art a-t-il des règles? N'en a-t-il pas? Faut-il un art poétique? N'en faut-il pas? Le caprice est-il l'unique vérité et l'unique but de l'écrivain? Doit-il adorer la fantaisie? Doit-il s'astreindre aux règles écrites?
Il faut distiguer entre le mot : règle et le mot : loi.
La règle, telle que l'ont entendue certains hommes étroits et courts, était absolument arbitraire. Il fallait, je crois, vingt-sept règles pour qu'une tragédie fût parfaite, et cette absurde nomenclature de conventions insignifiantes dispensait de l'inspiration. Mais, comme on ne s'entendait pas, on oublia de remarquer que si la règle, comme la veulent certains rhétoriciens, est stérile et puérile, la loi, qui est l'expression de la nature des choses, régit l'art comme la vie. De sorte que les romantiques, qui avaient raison contre certaines règles, avaient tort contre la loi. Les classiques confondaient la Règle et la Loi. Les romantiques confondaient la Fantaisie et l'Inspiration. L'amour égaré de l'Inspiration les conduisait à un amour éperdu de la Fantaisie. Or, la Fantaisie ne ressemble pas plus à l'Inspiration que la Règle ne ressemble à la Loi. Il y a même entre ces mots et ces choses une proportion intéressante, La Fantaisie est arbitraire comme la Règle. L'Inspiration est féconde comme
la Loi. Ainsi les romantiques fuvant l'arbitraire sous le nom de la Règle, retrouvaient et adoraient l'arbitraire sous le nom de la Fantaisie.
Et personne n'eut l'idée très simple de dire à tout le monde : De quoi parlons-nous?
Le mot : Liberté, qui retentit alors dans le monde littéraire, a retenti, de tout temps, dans le monde social. La Liberté, qui est une des passions de riioinme, a toujours été le sujet de ses discours, et le but ou le prétexte de ses actions. Ouvrez l'histoire. Prenez la vieille Rome; interrogez les échos du mont Av^entin, tournez-vous du côté de Sparte; souvenez-vous des Tliermopyles et des récits qui ont ennuyé ou charmé votre enfance, suivant votre caractère et la forme de vos études. Partout, vous retrouvez le nom de la Liberté. Mais toute cette bataille historique qui retentit autour de ce mot a peut-être oublié de nous dire et de se dire à elle-même quel est le sens de ce mot. Le mot important et redoutable se promène sur toutes les lèvres et ne se définit jamais.
Il y a en ce monde d'immenses malentendus, et une immense quantité de combattants pourrait s'adresser la question que fil Napoléon I" à l'empereur de Ru-^sic, quand il rencontra Alexandre, après la bataille d'Eylau :
« Sire, pourquoi nous faisons-nous la guerre? »
Dans les relations de la vie privée, je crois que beaucoup d'inimitiés s'éteindraient, et que plusieurs d'entr'elles se changeraient en amitiés, si les parties intéressées, au lieu de se renfermer dans un silence hostile, consentaient à s'ouvrir le cœur par une parole de bonté.
La part des malentendus est immense dans la vie privée : le silence est le gardien de la haine ou de la froideur. C'est lui qui nourrit ces deux monstres dans la caverne sans air et saiïs lumière où ils vivent tous les trois. Car le silence vit avec eux. Si l'explication essaye de se produire, et qu'elle parte d'un cœur hostile, elle échoue toujours, parceque la charité est le principe de l'activité et delà parole humaine. Mais si l'explication part d'un cœur amical, le soleil se lève, les fantômes s'évanouissent.
La question du mariage, si vivement et si contradictoirement discutée dans notre époque, n'est-elle pas obscurcie et enténébrée par le malentendu qui l'enveloppe? Les uns, parlant du mariage, parlent d'un sacrement; les autres, d'un contrat civil. Comment s'entendraient-ils, puisque les mêm s mots, pour eux, ne représentent pas les mêmes choses ?
La multiplicité des langues a produit, aux jours de Babel, une confusion matérielle qui a été suivie de la dispersion des peuples. Confusion et dispersion sont deux mots presque synonymes;
cependant la confusion est surtout la cause, et la dispersion est surtout l'effet. Or, tout ce qui arrivait dans ces premiers âges du monde arrivait à l'état de figure.
C'étaient des figures matérielles et prophétiques qui annonçaient l'avenir. La confusion et la dispersion matérielles des ouvriers de Balxl annonçaient la confusion et la dispersion de tous ceux qui, dans l'avenir, devaient essayer de travailler sans s'entendre.
La prophétie a été trouvée véridique : l'Ecriture a apparu, fidèle à ses menaces. Cherchez dans l'histoire : partout où la confusion des langues intervient spirituellement, partout où les mêmes mots ne représentent plus la même chose, la Tour de Babel arrête ses travaux. Elle semble vouloir porter jusqu'au ciel, pour parler comme Bossuet, le magnifique témoignage de notre néant; mais les ouvriers s'arrêtent et se dispersent, moins forts que le malentendu qui les égare.
Celui-là est barbare qui n'entend pas la langue des autres : c'est même le propre sens du mot barbare. Exilé parmi les peuples barbares, Ovide se proclamait lui-même barbare, parce qu'il était seul à parler sa langue.
Barbarjs hic ego sain, quia non intelligor ulli.
C'est moi qui suis barbare, disait-il, parce que personne ne me comprend.
Ainsi l'homme de génie est barbare pour
les hommes vulgaires, auprès desquels il est exilé.
Il leur est incompréhensible, parce qu'il est trop au-dessus d'eux.
Ils lui sont inintelligibles, parce qu'ils sont trop au-dessous de lui.
L'incompréhensible est au-dessus des intelligences avoisinantes.
L'inintelligible est au-dessous.
Ceux qui parlent d'en haut sont incompréhensibles aux hommes d'en bas.
Ceux qui parlent d'en bas sont inintelligibles aux hommes d'en haut.
Que faudrait-il pour s'entendre?
Il faudrait cette chose que les anges chantaient à la venue. du Sauveur.
Il faudrait la Bonne volonté 1