DEUXIEME PARTIE
Les Hommes et les livres.
Un peintre et un penseur voyageaient ensemble. Le peintre, serviteur fidèle et éclairé, jetait de temps en temps un manteau de pourpre sur les épaules du penseur.
Mais bientôt, dans son cœur, naquit et grandit le projet d'être seul, pour être le maître, et de dépouiller celui qu'il devait servir,
A certain détour du chemin, ce peintre, enivré de lui-même, ébloui de sa palette, se jette traîtreusement sur le penseur, lui serre autour du cou le manteau rouge dont il avait promis d'orner ses épaules, et l'étrangle au lieu de le faire resplendir.
Voilà l'histoire de Victor Hugo. En lui voyageaient le peintre et le penseur. Ils auraient dû dire comme dans Ruij-Blas :
Et le soir, devant Dieu, notre Père et notre Hôte, Sous le ciel étoile, nous dormions côte à côte.
Mais ils n'ont été ni l'un ni l'autre assez grands pour s'accorder, assez puissants pour s'aimer toujours.
Et pourtant que leur amitié eût été magnifique ! Quel chef-d'œuvre de splendeur!
Victor Hugo, c'est le vers qui s'est fait homme. Le vers est une création mystérieuse, dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner. Qu'est-ce que la rime? un hasard en apparence! Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quelqu'un vous disait : Commencez ! sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose non pas difficile, mais impossible. Comment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout de chaque ligne la consonnance voulue, que la ligne aura douze syllabes, que les rimes masculines et féminines alterneront toujours, et que ces exigences inouïes de la forme, qui devraient contrecarrer le sens commun, amener une série de propos interrompus, revêtiront l'idée d'un manteau royal, qu'elle regretterait toujours, s'il n'était venu s'otfrir à elle?
Si la rime est déjà extraordinaire en elle-même, que dire de la rime épousée par Victor Hugo?
Elle a fait de lui un magicien. Jamais prestidigitateur n'a manié ce qu'il touche, ce qu'il lance, ce qu'il change, ce qu'il cache, comme Victor Hugo touche et manie la langue poétique. Il joue et jongle avec elle. Il lui donne des couleurs qu'elle ne connaissait pas. Il ne se sert pas d'une langue faite; il en fait une, qui est sa création. Sa langue est sa fille, et quelle fille reconnaissante, et quelle fille dévouée !
Avec quelle souplesse inouïe elle se plie à ses volontés, à ses ordres, à ses goûts, à ses caprices, à ses fantaisies ! Les rimes se présentent en foule, comme des esclaves trop heureuses que le maître leur fasse l'honneur de les employer! Elles accourent; elles se donnent; elles se livrent; elles se prodiguent avec amour ! Non ! vous ne savez pas ce que c'est que l'amour, si vous n'avez pas étudié l'amour de la rime pour Victor Hugo! La rime enivre cet homme qu'elle adore. Elle transforme sa vie. Elle en fait une fête perpétuelle.
Elle enchante pour lui tout ce qu'elle touche, et elle touche toute chose ! Elle prend l'objet le plus insignifiant. Eclairée ou égarée, comme vous voudrez, par son amour, elle en fait un conte des Mille et une Nuits. Elle change en or tout ce qu'elle voit. Elle remplit la nature d'émerveillements. Un enfant ne peut ouvrir la bouche pour dire la chose la plus vulgaire, sans que la rime se présente, ardente, ruisselante, éperdue, et ne jette sur ce petit enfant, sur ce petit mot, les
leiix de mille diamants, et ne les noie tous les deux dans les cataractes étincelantes qu'elle allume et qu'elle précipite !
Cette baguette magique du soleil levant et couchant, qui fait resplendir une qoutte d'eau, qui empourpre un nuage, qui embellit une baraqu<', la rime l'a dérobée au pays des fées, pour la donner en cadeau de noce à A^ictor Hugo. L'imprévu de cette rime est merveilleux. Elle apporte la chose à laquelle on s'attend le moins. Elle apporte une lumière, une couleur, une électricité. Elle va chercher bien loin, à l'autre bout du monde, quelque chose d'inattendu pour rapporter, triomphante, cette proie invraisemblable aux pieds de Victor Hugo.
La rime et Victor Hugo sont inséparables. Il n'existe que par elle. La disproportion monstrueuse de ses vers et de sa prose indique qu'elle est, dans Victor Hugo, l'importance de cette personne auguste : la rime. Désarmé d'elle, Victor Hugo n'existe plus. Quand il parle en prose, il parle une langue étrangère. Sa prose, à lui, ressemble à une traduction qui aurait perdu, en changeant de langue, la sève du texte original. On dirait qu'il a d'abord pensé en vers, qu'il a ensuite traduit en prose. La prose a l'air d'être pour lui un tour de force qui ne réussit pas.
C'est qu'il est peintre par dessus tout. Et la
rime dans le vers, c'est la couleur dans la peinture. L'imagina'ioii de Victor Hugo est plus riche que la rature... il a des cadeaux à lui faire. Il rend des points aux soleils, a'jx fleurs et au printemps. Son regard, plus splendide que la mer dorée par le soleil, la fait flamboyer sous un manteau d'émeraude plus beau que celui qu'elle a reçu du Ciel.
J'insiste tant sur la rime que je crains une objection. Victor Hugo, me direz-vous, serait-il donc à vos yeux un rimeur?
Pas le moins du monde ! C'est un poète. La rime, et voici le mystère que je tenais à constater, la rime lui apporte non pas seulement des consonnances, mais des pensées ! Le peintre, profondément peintre, qui contemple la nature, voit dans les couleurs tout autre chose que la couleur. La couleur est pour lui parole intime de la nature. Eh bien 1 ce que la couleur dit à Rambrandt, la rime le dit à Victor Hugo.
Pourquoi donc cet homme extraordinaire, ayant une célébrité immense, n'a-t-il pas d'autorité? D'où ce phénomène? On l'admire comme un chant. On ne lui obéit pas comme à un grand homme.
C'est qu'il est le poète de l'extérieur. II ne vise pas au cœur des choses, parce que son regard est vague et sans direction.
Plus le navigateur est hardi, plus la boussole
est nécessaire. Loin de borner sa course, la boussole l'étend. Elle lui donne la grandeur, en lui donnant la précision. La direction, au lieu de fermer l'espace, l'agrandit. C'est la précision qui ouvre l'immensité !
Or, la boussole de Victor Hugo est affolée.
Au lieu de dominer les éclats de la lumière, il est dominé par eux. Il devrait être le roi des couleurs, il est devenu leur esclave. Il est l'opprimé de l'Imagination. Elle fait de lui tout ce qu'elle veut. Elle le tyrannise. Elle lui met des fers aux pieds. Elle borne son regard, au lieu de le prolonger. Le navire sans boussole n'avance plus : il tourne sur lui-même.
La nature s'enfuit, emportant ses mystères. Elle lui laisse, dans sa fuite, son manteau entre les mains, son manteau constellé d'or, avec toutes les splendeurs qu'il a, et même celles qu'il n'a pas
Victor Hugo n'a pas le don des larmes, parce que les larmes partent du fond du cœur. Le fond du cœur est le sanctuaire où il n'a pas pénétré.
J'entends dire tous les jours : L'illustre Maître a beaucoup varié en politique, en philosophie et en religion.
Je réponds : Oui sait? Regardez-le profondément. Il n'a peut-être pas beaucoup varié. Chez lui, le fond, c'est l'image. La pensée n'est qu'un détail. L'image, c'est la substance; la pensée, c'est la nuance.
Or, il a toujours été fidèle à l'image. Jamais donc il n'a Aarié dans le fond de lui-même, c'està-dire dans l'éclat de la peinture. Jamais non plus il n'a varié dans le procédé, qui est l'antithèse.
Victor Hugo n'a jamais varié. Il est absolument fidèle à son véritable amour. II n'est infidèle que quand il écrit en prose : alors il trahit la rime. Voilà son adultère.
Parlons de ses romans.
Les uns sont faits avec des tableaux ; les autres avec des épisodes romanesques et vulgaires ; ceux-là avec des sanglots. Ce serait une chose terrible d'être un personnage de ces romanslà; les personnages y sont faits pour y être broyés ; ils sont les jouets de cet esprit qui aime à déchirer les cœurs et qui règne dans ces contrées.
Pointes de désespoir, aiguisées par tous les feux de la vie et de la mort; voilà l'esprit de ces livres, voilà leur âme. Leur corps, c'est le tableau saisissant, souvent grandiose, presque toujours horrible, toujours extérieur et superficiel, en dépit des prétentions contraires. C'est la matière employée, montrée, exploitée, torturée, arrangée pour le désespoir. C'est la sensation au lieu du sentiment, c'est le toucher, c'est l'odorat, au lieu du mystère de l'art.
Dans ces œuvres, tout est extérieur. Les détails innombrables, infiniment circonstanciés, nous initient à tous les accidents de figures et de costumes, et nous permettent d'ignorer les âmes. La figure de l'homme, son geste, son masque, ses habitudes, les péripéties de sa vie extérieure, tout cela est non pas seulement raconté, mais montré ; le dessin et la couleur abondent et surabondent. Les caractères sont à peu près inconnus, les âmes tout à fait.
L'âme humaine est un océan; on ne voit ici que les écumes, surexcitées par les tempêtes ; mais la profondeur n'est ni montrée, ni indiquée : elle n'est même pas soupçonnée. Quand le peintre a montré tout ce qu'il voit, son œuvre est finie. Ce qui est plus intime échappe même à son pressentiment.
Victor Hugo consacrerait un volume au récit d'une minute. Il entasse les circonstances; il ne sous-entend rien ; il ne raconte pas, il peint, et quand on peint on montre tout. Le poète peut beaucoup omettre, mais le peintre n'omet rien. Il faut que chacun des personnages ait cinq doigts à chaque main. Or, par dessus tout, Victor Hugo est peintre
Ce peintre n'a vu que des monstres; la rétine de son œil semble frappée depuis son enfance par des objets inconnus, aux proportions épouvantables.
Cette tempête de neige, ciel noir, mer blanche, ces taches blafardes qui hésitent dans l'espace
effrayé, les amoncellements de terreur, d'abandons, de dangers, de crimes, de courages et de misères, toutes ces choses entassées, dont la moindre est énorme, tout cela semblait être le milieu naturel où il se meut, le théâtre de sa pensée et la patrie de son âme. On dirait qu'un ouragan furieux déchaîne continuellement dans cet esprit tourmenté toutes les forces de la nature, multipliées par leur propre rage et par l'imagination du poète, pour faire, à la face du ciel, de la terre et de la mer, des prodiges d'incohérence.
Vous chercheriez en vain une chose ordinaire. Il n'y en a pas. Une chose ordinaire, ce serait le repos; ces liv^res sont sans repos. Une chose ordinaire, ce serait une grâce que le poète ferait à vous et à lui; ses livres ne font pas grâce. Il n'y a ni pitié ni pardon. Les choses gigantesques dont le conflit monstrueux éclate sans relâche, ne se détendent jamais; sans apaisement, sans miséricorde, elles tombent comme une avalanche. Elles étourdissent, elles fatiguent, elles grossissent, elles grandissent, elles déchirent, elles étonnent; mais ne leur demandez pas de repos. Le repos est au-dessus d'elles. Elles le croient au-dessous. C'est un ahurissement qui se prend pour un abîme !
Dans les mondes connus, il y a des exceptions qu'on appelle des monstres. Dans les créations de Victor Hugo il n'y a que des monstres. Un individu d'une taille naturelle ne se rencontre jamais, même à l'état de bizarrerie. C'est le
monstre qui fait tout, qui opprime et qui est opprimé.
C'est un monde à part, où le monde constitue l'être. C'est le monstrueux fait loi, et, contrairement aux autres lois, celle-ci n'a pas d'exception.
Mais, si vous alliez chercher à reposer vos yeux sur une prairie verte, la prairie vous trahirait; elle deviendrait monstrueuse.
Le monstre tient Victor Hugo et ne lâche pas sa proie. On dirait que l'auteur n'est pas maître de lui, qu'il écrit sous une pression étrangère et qu'il a perdu la mesure des choses.
Horreur, nuit, neige, tempête, orage, ombre, ouragan, fureur, cruauté des hommes et des choses, obscurité, naufrage, verglas, mutilation, terreur sur terreur, férocité sur férocité, toutes les choses de l'ouragan, toutes celles de l'abomination, la nature déchue, l'humanité déchue, les raffinements du malheur jouant avec la femme et l'enfant, tout cela se combine avec une industrie savante et grandiose pour écrire trois mots qui résument en une horreur toutes les horreurs vivantes ou mortes :
Hasard ! fatalité ! crime !
Cette fatalité n'est pas, comme autrefois, la fatalité philosophique; c'est la fatalité sociale et la fatalité pittoresque.
Dans l'Ucéan du monstrueux, il y a un écueil, c'est le ridicule. Cet écueil est partout, M. Hugo approche toujours, échappe souvent, touche quelquefois. Il touche, quand l'intention de pro-
duire de l'effet devient par trop évidente. Cette intention-là, c'est sa ruine.
II y a dans tous ses livres une déplorable et éternelle affectation de lancer autant de coups de foudre qu'on prononce de paroles. Chaque mot est une détonation. Chaque mot veut apporter au lecteur une surprise épouvantable, et chaque surprise veut renchérir sur la surprise précédente. C'est un progrès de l'énorme sur l'énorme qui veut grandir incessamment. Chaque mot cherche un nouveau tour de force pour se mettre en saillie, et veut inventer un moyen prodigieux d'être en relief infiniment.
Comme il n'y a pas un personnage ordinaire, il n'y a pas une parole ordinaire dans ces livres.
La petite fille de onze mois que le petit garçon emporte sur son dos, à cent coudées. Ce n'est pas une petite fille comme une autre. II semble que l'auteur regarderait l'introduction d'une personne ou d'une chose ordinaire comme un sacrilège commis contre sa propre immensité. C'est pourquoi il est impossible qu'un saltimbanque dise une parole quelconque ou à un passant ou à un bandit ou à un enfant ou à un animal, sans que cette parole essaye de renchérir sur toutes les paroles passées, présentes ou futures, par son énormité.
Mais, tout à l'heure, elle sera vaincue par la >arole suivante, et ainsi à jamais.
La simplicité est si inhérente aux choses et spéîialement à la parole humaine, que son absence
totale est un phénomène assez rare. Elle manque souvent un peu, quelquefois beaucoup. Il est difficile qu'elle manque absolument, parce que cette lacune, quand elle est parfaite, produit une fatigue à laquelle succomberait l'écrivain.
Mais M. Hugo ne succombe pas facilement; il emploie sa force, qui est énorme, à extirper absolument la simplicité jusqu'à sa dernière racine ; il semble en vouloir perdre jusqu'à la notion, en vouloir effacer le type et rayer le nom. Et il supporte son attentat avec une effrayante facilité, sans lassitude et sans remords.
Il y a dans ses ouvrages un déploiement de colère ; mais rassurez-vous, cette colère est extérieure. C'est violent, pathétique, atroce, imprévu.
Le fantastique fait invasion dans la vie de ces gens-là, par la porte de l'étonnement. Mais cette fureur est une fureur de théâtre. La colère profonde, terrible, sérieusement épouvantable, cellelà est, comme l'amour, pleine de silence et de tâtonnements. Celle-là possède, comme toutes les profondeurs, des timidités que Victor Hugo ne connaît pas.
Une connaît pas la souffrance qui sepasscdans les profondeurs, ni la trace qu'elle laisse dans l'âme. Mais pour être extérieure, cette fureur n'en est que plus dangereuse. Le lecteur sent dès le premier mot, pue tous ces gens-là vont dans l'abîme et cherchent à y entraîner.
L'abîme est le rendez-vous commun que se donnent les unes aux autres toutes ces difformi-
tés physiques et morales, toutes ces horreurs, tous ces héroïsmes.
En haut, en bas, hommes, femmes et enfants, tout cela se précipite, tout cela se hâte vers labîme. L'abîme est la gueule ouverte qui attend pour les dévorer tous ceux que le drame fait naître. — Et en effet :
Il y a quelqu'un qui est absent de cette œuvre tout entière, absent de l'âme, absent de l'esprit, absent de l'idée, absent de la parole; c'est celuilà même sans qui tout est perdu; car il s'appelle en français : Sauveur, et en hébreu : Jésus.