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VICTOR HUGO PAGES DE LA QUATRE -VINGTIEME ANNÉE

Devant l'illustre vieillard qui remplit le monde de son nom, il faut certainement s'incliner avec respect; mais il faut surtout, je crois, s'incliner avec liberté, avec franchise.

Derrière le char du triomphateur, à Rome, marchait un Romain chargé de lui répéter à chaque instant cette parole si contraire au paganisme :

Souviens-toi que tu es homme.

Si nous ne voulons pas reculer de plus de trois mille ans, il faut bien nous meltre au moins au niveau de ce vieux monde.

Si Victor Hugo était un grand inconnu, un grand méconnu, il faudrait faire éclater au grand soleil son génie ignoré.

Il faudrait oublier pour un moment ses défauts et jeter la lumière à flots sur ses qualités. Mais le contraire arrive. L'adoration étant bannie de nos âmes, l'idolâtrie envahit nos habitudes. Il faut bien se prosterner ; c'est une loi de nature. On a deux genoux qui aspirent de temps en temps

à toucher terre, et comme on ne veut plus du pavé des temples, il faut bien le remplacer par quelque chose. On a pris Victor Hugo.

Quand l'idolâtrie s'attaque à un homme, la critique a un grand devoir, c'est de venir au secours de cet homme et de prendre sa défense, car l'idolâtrie diminue, entame, amoindrit tout ce qu'elle touche.

L'idolâtrie est une agression, elle est un manque de respect.

Devant cette ennemie, la critique doit se lever respectueuse, et présenter la défense du génie outragé.

C'est pourquoi je dois dire aujourd'hui, avec l'assurance qui vient de la liberté : « Victor Hugo est un grand poète ». Et je dois ajouter : « Victor Hugo est le contraire d'un homme politique ».

Victor Hugo est le contraire d'un homme politique. C'est pourquoi il vise à l'être. Et c'est poiirquoi on le fête surtout, en tant qu'homme politique. Car une rage particulière aux hommes supérieurs les pousse à mépriser la gloire qu'ils possèdent, pour viser à celle qu'ils ne possèdent pas.

L'homme politique possède, par-dessus tout, la mesure, l'équilibre et la loi de son mouvement. L'homme politique détermine la qualité des hommes et des choses. Il les voit tels qu'ils sont, et telles qu'elles sont, avec leurs proportions véri-

tables. II a le compas dans l'oeil. Il jauge et il juge. Il compare les hommes, les dislingue, les sépare et les réanit, suivant leurs aptitudes et leurs dispositions.

Victor Hugo a pour caractère la disproportion.

Victor Hugo ne voit aucun homme, tel qu'il est, aucune chose, telle qu'elle est. Il voit gros, il voit énorme, il voit monstrueux.

Tout objet qui tombe sous son regard perd ses proportions : il devient sublime ou abject. Pour l'œil de Victor Hugo, les degrés de l'échelle n'existent pas. C'est toujours tout ou rien.

Ou vous êtes le plus grand des hommes, un héros, un martyr, un sauveur, ou bien vous êtes un monstre hérissé de vices et de crimes. Les animaux antédivuliens, perdus dans la nature, se retrouvent dans les œuvres de Victor Hugo. Oue dis-je ? Ils se retrouvent aperçus dans une glace grossissante. Jamais Victor Hugo n'a vu ni rats, ni souris. Il n'a vu que des mastodontes. •

S'il promène son regard sur les choses, il ne rencontre que des colosses. S'il le promène sur les hommes, il rencontre toujours des géants ou des nains. Jamais il n'a vu de ses yeux un citoven d'une taille ordinaire. Les innombrables lettres qu'il a écrites durant sa longue vie à d'innombrables écrivains qui lui adressaient leur prose ou leurs innombrables vers, saluent en chacun d'eux un poète, un penseur, etc., etc.

S'il célèbre Shakespeare; il perd tellement le sens critique, qu'il admire tout dans le poète anglais, ce n'est pas moi qui l'affirme, c'est luimême. J'admire tout, dit-il, comme une brute. Jamais de la vie je n'oserais être pour l'illustre vieillard aussi irrespectueux que lui-même. C'est tout au plus si j'ose citer.

Victor Hugo traite Shakespeare comme ses amis, à lui Victor Hugo, le traitent lui-même. Ils admirent tout, non pas comme des brutes, car il y a parmi eux beaucoup de gens d'esprit, mais comme des idolâtres. Victor Hugo abjure, vis-àvis de Shakespeare, le droit de critique. Les amis de Victor Hugo abjurent, vis-à-vis de Victor Hugo, le droit de critique.

L'idolâtrie, qui a germé dans Victor Hugo, au profit de Shakespeare, fleurit dans les autres, au profit de Victor Hugo.

Victor Hugo a semé l'idolâtrie : maintenant il la récolte.

Et cependant quel poète ! Et comme il aurait !e droit de préférer à l'idolâtrie, l'admiration !

Victor Hugo est poète comme jamais peutêtre personne ne l'a été avant lui.

Il est le contraire d'un homme politique parce qu'il a perdu la critique et la proportion.

Il est prodigieusement poète parce que toute pensée est pour lui une image.

Toute pensée est pour lui un moule qui contient un monde d'images.

Et Victor Hugo devient le créateur de ce mon-

de ! Jamais peut-être l'imagination humaine n'avait pris pareil développement.

Victor Hufjo grossit, grandit, embrasse et emijrase tout ce qu'il touche. Il est comme le roi Midas : Ses mains changent en or toute substance par elle rencontrée.

La richesse et la puissance de son style vont dans la direction de la féerie. Les Mille et une nuits sont pauvres et plates près de ces magnificences. Les couleurs de l'arc-en-ciel éclatent sur sa palette jusqu'à la fureur. Elles s'enivrent d'elles-mêmes: elles nous enivrent d'elles-même. Elles nous font tournoyer ; elles valsent avec nous une valse effrénée qui nous précipite avec elles dans l'étourdissemeat.

Les qualités gigantesques de ce style plus qu'oriental, entraînent des défauts monstrueux, et comme exemple des défauts je citerais surtout les Contemplations.

Dans les Contemplations^ les défauts de la fantaisie apparaissent à peu près seuls. Les vertus de la poésie sont absentes. Le livre où les vertus de la poésie apparaissent avec l'éclat le plus énorme et le moins mélangé, c'est le livre de la Légende des siècles.

Dans la Légende des siècles, Victor Hugo a toutes les qualités, et quelques-uns de ses défauts manquent à l'appel. Quelques-uns ! non pas tous ! Je ne parle pas ici de l'esprit du livre, qui est quelquefois détestable. Je parle de la forme qui est ordinairement magnifique.

Dans la Conscience^ dans Y Aigle du Cirque, dans Petit Paul, dans le Cimetière (TEylau, Victor Hugo, poète, se surpasse beaucoup luimême; l'image devient tableau; l'image fait des prodiges.

Victor Hugo est un grand poète ; est-ce pour cette raison qu'il est le contraire d'un homme politique ? Non, certes ! Non; mille fois non ! Ne blasphémons pas la poésie !

David et Sàlomon étaient de grands poètes : ils étaient des hommes politiques. C'est qu'ils étaient de grands poètes intérieurs. Victor Hugo est un grand poète extérieur.

Le grand poète intérieur vit de réalités ; le grand poète extérieur vit d'images. Le grand poète intérieur est l'homme des profondeurs, et dans la lumièie où il vit, il trouve la vérité politique, comme les autres vérités. Le grand poète intérieur connaît à fond la nature humaine. II sait et il juge.

Le grand poète extérieur est l'homme des images et des surfaces. Dans le grand poète intérieur et surtout dans le grand poète biblique, l'image est le vêtement de la pensée, vêtement à la fois léger et magnifique.

. Dans Victor Hugo, c'est l'image qui joue le grand rôle ! la pensée a ^ place accessoire, et quelquefois elle succombe, écrasée sous le manteau de pourpre et d'or, riche mais lourd, que le poète jette sur elle.

Voilà pourquoi les pages de la quatre-vîngtiême année, qui devraient être blanches, comme l'aurore d'un jour éternel, ne m'enivrent pas de leur Llancheur.

Voilà pourquoi je salue Victor Huyo en pleurant Victor Hugo.

VICTOR HUGU.

LE LENDEMAIN UES QUATJRE-VIAGTS ANS,

Le jour même d'une fête, on n'apporte que des lleurs.

Le lendemain, il est permis d'apporter des réflexions.

La fête est chose gaie, mais elle est chose grave. *

Le premier jour la gaieté domine ; le lendemain, la gravité -

Le premier jour, c'est la fête du jour présent.

Le lendemain, c'est la fête du jour éternel.

Le premier jour appartient aux petits enfants. La voix de Jeanne et de Georges est la musique de ce jour-là.

Le lendemain appartient à l'âme humaine. Si elle a des regrets et des désirs, elle est admise à les exprimer.

Le premier jour, c'est la fête de l'homme, tel qu'il est.

Le lendemain, c'est la fcte de l'homme, tel qu'il devrait être.

Le premier jour, on le regarde.

Le lendemain, on le contemple.

J'ai déjà regardé Victor Hugo. L'actualité m'obligeait aujourd'hui à n'arriver que le lendemain, à l'heure de la contemplation.

Quelquefois on rappelle Victor Hugo au souvenir chrétien de ses premières années. Je me garderai de parler ainsi. Le christianisme de sa jeunesse, s'il était quelque chose, était presque aussi indigne de lui que l'anti-christianisme de sa vieillesse.

C'était un Christianisme vague, superficiel, et qui n'était poétique que dans le sens extérieur et inférieur de ce grand mot.

Le Christianisme auquel il faudrait convier Victor Hugo serait le Christianisme p^-^S-id radical, universel, c'est-à-dire catholique.

Victor Hugo est dans une situation où l'on ue se trouve jamais.

Cet homme assiste vivant à son immortalité.

Il est à peu près sans exemple qu'un homme soit entouré, comme lui, pendant sa vie, des triomphes et des pompes de l'immortalité. Ses fêtes particulières sont des fêtes pubhques. Ses deuils particuliers sont des deuils pubUcs. Il ne peut dire un mot, sans que ce mot retentisse d'un bout du monde à l'autre. Il ne peut voir arriver l'anniversaire de sa naissance, sans que le genre humain vienne lui souhaiter de nouvelles années, longues et heureuses.

Les hommes supérieurs, chacun le sait et le dit, sont généralement méconnus pendant leur vie. La postérité se charge de leur gloire.

Le contraire arrive à Victor Hugo.

Non-seulement, il n'est pas méconnu, mais il a conquis, pendant sa vie, le prestige des personnages historiques, le prestige des héros lointains. L'envie, qui s'attaque à tout, ne s'attaque pas à lui. La critique désarme. Les peuples s'inclinent. On ne juge plus, on chante.

Devant cette illustre vieillesse, je ne voudrais rien dire qui fût contraire au respect : mais je ne voudrais rien dire non plus qui fût conforme à la flatterie.

Si je voulais flatter, j'aimerais mieux flatter le malheur. Un homme grand et malheureux a un tel besoin d'encouragement, qu'une certaine flatterie peut, vis-à-vis de lui, ressembler à la justice. Une certaine flatterie peut vouloir compenser l'injustice universelle.

Mais, vis-à-vis de Victor Hugo, vis-à-vis d'un homme heureux jusqu'au prodige, la flatterie ressemblerait à une insulte. La sincérité est plus nécessaire ici que jamais, dût-elle être sévère.

Or, pour allier la sévérité au respect, la meilleure manière de montrer ce que Victor Hugo est, serait de montrer ce que Victor Hugo devrait être.

C'est ce que je vais essayer. Que devrait-il

être, au milieu des hommes, l'homme de génie, dans sa vieillesse?

Les ruines ont un devoir, c'est d'être majestueuses. Quand elles remplissent ce devoir, on leur pardonne tout, et ce pardon ressemble plus à l'admiration qu'à l'indulgence. Le désordre des ruines fait partie de leur beauté. On dirait qu'il est l'ébauche d'un ordre supérieur et encore inconnu.

Ce désordre ressemble au tâtonnement d'une main nouvelle qui, se posant sur un monde détruit, préparerait les débris d'une création passée à devenir les matériaux d'une création future. C'est pourquoi les ruines qui racontent la longueur du temps conduisent l'esprit vers l'éternité. Elles ont l'air d'une transition. Les pierres d'une ruine sont le tombeau du passé. Elles sont aussi le berceau d'un avenir.

Ce qui est vrai des ruines devrait être vrai de la vieillesse, si les hommes étaient aussi fidèles que les choses à leur destinée. L'enseignement de la vieillesse devrait être une des joies de la terre.

Vous figurez-vous un vieillard n'ayant plud'attache, délivré des affaires personnelles, délivré de l'accident, dominant les choses parce qu'il ne subit plus les passions, portant dans les détails de la vie la gravité que donne le voisinage des choses qui ne finissent pas? Vous

figurez-vous cet homme soustrait aux embarras compliqués du temps, se prêtant d'avance au grand inconnu et au souffle de l'éternité qui passe à travers ses cheveux blancs? Quiconque verrait ce vieillard^ penserait à l'avenir encore plus qu'au passé. Au lieu d'être des limites, ses souvenirs seraient des élans. Sa mémoire, au lieu de le borner aux jours qui ne sont plus, le précipiterait vers des aurores nouvelles.

S'il avait autrefois connu le désordre, s'il s'était mépris sur le sens de la famille, si, cherchant la joie, il s'était trompé de route, il porterait le regret de ses égarements comme un flambeau pour éclairer sa route et celle des autres.

Il marcherait dans la vie avec une solennité faite de profondeur et de mansuétude. Il garderait tous ses souvenirs, bons et mauvais, comme un avare garderait un souterrain, au fond duquel il aurait découvert une mine d'or. Il scruterait d'un œil avide tout le passé, pour lui arracher les secrets de l'avenir. Il éclairerait tous les abîmes avec les lueurs d'éternité, qui trembleraient déjà, de temps à autre, devant ses yeux, à l'horizon.

Le vieillard dont je parle écrirait en prose et en vers. Sa prose serait aussi poétique que ses vers, ses vers aussi pratiques que sa prose. Les latins l'appelleraient : Vafes. Les grecs l'appelleraient : créateur.

On ouvrirait ses livres avec un respect profond.

Si un de ses livres tombait entre les mains d'un jeune homme, ce jeune homme se sentirait plus jeune, et plus près de l'Eternité. S'il tombait entre les mains d'un enfant, cet enfant, sans le comprendre tout entier, éprouverait quelque chose d'extraordinaire. Il sentirait le souffle de la sagesse, croirait que son Ange gardien se rapproche de lui, donnerait l'aumône aux pauvres, plus respectueusement qu'à l'ordinaire, et se mettrait à genoux, autrement que la veille, pour faire sa prière du soir.

Si ce livre tombait entre les mains d'une jeune fille, elle sentirait le frémissement et l'ardeur de la pureté; car la pureté est chose brûjante.

Si ce livre tombait entre les mains d'un homme mûr, il sentirait redoubler en lui le goût de la vie et la saveur de l'activité.

Si ce livre tombait entre les mains d'un homme d'Etat, il verrait reculer autour de lui les quatre horizons. Il sentirait ses projets mûrir, sa destinée grandir; il embrasserait d'un coup d'oeil plus sûr, plus vaste, l'histoire universelle, et ses aptitudes pratiques grandiraient avec la portée de ses regards.

Le vieillard dont j'essaie de tracer le caractère et l'œuvre saurait et dirait aux hommes que le bien est l'unique vérité, que le mal est une néga-

tion. Ce grand poète ferait comprendre aux générations que le beau porte en lui toutes les formes, que le laid n'est rien, rien qu'une négation, que le Beau est varié, étant la Splendeur du Vrai, que le laid est monotone, étant le manteau du néant.

Ce vieillard simple et profond serait penché sur l'humanité, comme une mère sur son enfant. Il écouterait le bégayement de la race humaine, il lui enseignerait les merveilles de la parole.

Ce vieillard, c'est Victor Hugo dans son type, Victor Hugo tel qu'il devrait être.

Permettez-moi de contempler ce vieillard, dans son auguste majesté.

S'il a gardé dans la réalité humaine la splendeur du vers français, permettez-moi de m'en souvenir.

Mais si sa pensée et sa parole ne sont pas restées, telles que je viens de les dépeindre, permettez-moi de l'oublier,

S'il a écrit quelque part : Le beau n^a qu'un type, le laid en a mille,

Permettez-moi de croire que ce n'est pas lui qui a tracé cette phrase.

Permettez-moi de croire que cette imagination, aussi éclairée que puissante, a choisi la montagne pour sa demeure et n'en est jamais descendue.

Permettez-moi de contempler le grand vieillard, supérieur à la popularité et fidèle à la gloire. Permettez-moi de fermer les yeux et de contempler Victor Hugo, tel que je veux qu'il soit à jamais.

Pauvre Alfred de Musset ! Quel homme il a été ! Et quel homme il eût pu être !

Vous qui êtes tentés de croire que la poésie est une fantaisie qui se passe de tout et qui vit de rien, venez au tomheau d'Alfred de Musset!

Evidemment, Alfred de Musset est mort avant l'heure.

La langue humaine dit qu'un homme est défunt. Defunctus. Le défunt, c'est celui qui s'est acquitté de sa fonction,

Alfred de Musset est mort ; mais il n'est pas défunt. Il n'a pas fait son œuvre.

Nul ne fut doué comme lui au point de vue du chant. Quel oiseau ! Quel rossignol !

Ce n'était pas l'aigle ! La cime du Mont-Blanc n'eût jamais été sa demeure.

Mais il eût été l'enchanteur de la nuit.

Il n'était pas l'homme du grand jour. Sa voix, comme celle du rossignol, eût été l'enivrement des soirées et des nuits.

Admirable nature, qui ne pouvait concevoir ni supporter la vie sans la joie.

Cet homme si richement doué est mort étouffé par l'air du doute qu'il respirait depuis son enfance. Son air respirable eût été la croyance I Il est mort étouffé ! Il y a des esprits froids qui se plaisent dans le doute 1 M, Renan, par exemple. Il y a des âmes de feu pour qui le doute est une machine pneumatique et qui étouffent sous le récipient, Alfred de Musset, par exemple.

Toute sa vie il a chanté la foi absente, plutôt avec l'accent du regret qu'avec l'accent du désir ! Le désir l'eût conduit ; le regret l'a égaré. Il ne cherchait pas la foi comme une beauté vivante qu'on peut trouver, mais comme une beauté morte qu'il n'est plus temps de connaître 1 II regrettait la foi comme une fête à laquelle il eût été heureux d'assister si, par hasard, il était venu au monde à temps pour la voir ! Mais il se croyait venu trop tard, et, au lieu de regarder en avant, il regardait en arrière ! De là la stérilité de ses douleurs, qui devaient être des aspirations et qui n'ont été que des plaintes ! Il n'espérait rien, pas même l'espérance ! Ses plus belles pages commencent ainsi:

Regrettez-vous le temps...

Il connaissait le mal de son siècle, et il proclamait l'absence du remède avec un désespoir sûr de lui !

II ne se bornait pas à la proclamer. Il la chantait, le malheureux î II a tourné la poésie contre elle-même. Lui, l'enfant chéri de la poésie, il a

contraint sa mère à se percer le cœur ! Il l'a réduite à chanter le doute !

Et la poésie a obéi. La poésie a chanté le doute! Elle n'a pas abandonné l'ingrat ! c'est l'ingrat qui l'a chassée.

Je ne crois pas, ô Christ, à ta parole sainte I

s'écrie Alfred de Musset.

Il la proclame sainte, et il déclare qu'il n'y croit pas.

Mais si elle est fausse, pauvre Alfred, si elle est fausse, elle n'est pas sainte !

Tel est le désordre dans cette tête égarée qu'Alfred de Musset semble, ne croyant rien, croire les choses les plus contradictoires.

Il semble croire que la foi est une source éternelle, et cependant tarie.

Diderot disait dans la conversation : Dieu n'est pas, mais il sera.

Alfred de Musset, lui, a l'air de dire : Dieu a été; mais il n'est plus. Ayant, par malheur, manqué l'époque où Dieu existait, il accepte le doute et le désespoir comme les nécessités du xix® siècle.

Il a célébré la résurrection de Lazare comme un fait qui a été vrai autrefois, mais qui a cessé de l'être.

11 a semblé croire que la vie avait un but autrefois, mais qu'à présent elle n'en a plus; que l amour de Madeleine a autrefois rencontré le

cœur d'un Dieu, mais qu'à présent, le cœur de Dieu ne battant plus, l'amour de Madeleine n'a plus qu'à mourir.

Et cependant il appelle saint Paul, et ses cris sont magnifiques :

Où donc le vieux saint Paul, haranguant les Romains, Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ?

Il appelle saint Paul ; il attend l'annonce du Dieu Inconnu. Le discours de l'Aréopage serait aussi nécessaire pour lui qu'il le fut pour Denys, le jour où parla saint Paul et où Denys écouta.

Mais il y a une différence. Les Athéniens croyaient que le Dieu Inconnu allait venir, qu'il n'était pas encore né peut-être : ils attendaient.

Alfred de Musset croit que le Dieu Inconnu est mort, et se borne à le regretter.

Malgré la proclamation de dix-huit siècles, Alfred de Musset est en retard sur l'Aréopage.

Ce chantre merveilleux, ce poète admirable, voici comment il a dépensé les trésors qu'il avait reçus en naissant. Il a prononcé toute sa vie un discours en vers que j'intitulerai ainsi : l'oraison

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