FUNÈBRE DE LA DIVINITÉ
Pauvre Alfred de Musset ! le stérile plaisir de le discuter ne me tente pas. J'aime mieux le contempler dans la lumière des nuits transparentes, parées, illuminées, enchantées par sa voix !
Comme il était brillant ! Comme il eût été puissant ! La création ne lui apparaît jamais en plein midi, dans l'éclat du soleil. Elle lui apparaît sous la lueur douce et tremblante des étoiles ; lueur embaumée des brises du soir. Dans ses heures les plus sereines, les plus recueillies, les plus fidèles, il respire le parfum de la nuit, il en respecte, il en célèbre la pureté. J'aurais voulu voir ses regrets changés en désirs, rencontrer enfin, à travers les voiles glorieux du mystère, le Dieu caché dont les étoiles et les rossignols célèbrent la gloire et la douceur.
J'aurais voulu l'entendre chanter la nuit du 25 décembre !
Si la poésie était un rê^ c, si elle pouvait se passer de réalité et de substance, Alfred de Musset serait, dans ce domaine, un type merveilleux. Mais le beau est la splendeur du vrai; et Alfred de Musset est mort parce que la base lui a manqutpour vivre. Il est mort avant l'heure, parce qu'il ne pouvaitplus chanter. Il est mort, parce qu'il avait besoin de joie. Ne croyant à rien, il a senti échapper la joie; et quand il a senti échapper la joie, il a laissé échapper la vie ! Si jamais quelqu'un aima le chant pourléchant, l'harmonie pour l'harmonie, ce fut lui certainement. Mais pour que l'homme chante, il faut qu'il chante quelque chose. Pour que le parfum soit respirable, il faut que la Heur soit vivante.
ALFRED DE IVroSSET 395
La poésie est la fleur de l'invisible ; mais pour que la fleur soit, il faut la tige, il faut la racine. Quand la racine meurt, l'arbre meurt tout entier.
Alfred de Musset a vécu dans un nuage. Il eût pu traverser les nuages : il n'a pas pu y vivre. 11 était créé pour l'azur.
Jamais gosier ne fut plus riche ! Jamais chant ne fut plus facile !
Quel charmant timbre de voix ! Ce n'était pas la voix de l'homme. C'était la voix de l'oiseau. C'était le rossignol armé de tous ses trésors, de toutes ses incandescences.
Si quelqu'un pouvait se passer de substance, c'était Alfred de Musset, tant il était riche en modulations !
Mais il est mort avant l'heure, parce que nul ne peut se passer de réalité.
Il eût été, s'il avait voulu, la fleur de l'adoration.
Il n'eût pas été l'adoration elle-même, dans sa profondeur et dans sa majesté. Il eût été la fleur de l'arbre.
Il n'eût pas été la profondeur sacrée des ténèbres ; il eût été la grâce, le charme, la mélodie du soir et de l'ombre.
Mais il avait besoin d'adoration pour vivre, comme d'air pour respirer.
Ayant asphyxié l'adoration dans son âme, il a senti mourir la poésie, et alors, à quoi bon vivre ?
A quoi bon vivre sans hozannah, et où prendre l'hozannah sinon là où il est, dans sa patrie, en Orient?
Pauvre Alfred de Musset !
Les siècles nouveau-nés ont entonné leur hozannah sous les étoiles qu'il aimait tant, vers minuit, à l'heure qui était la sienne !
Auteur dramatique, il ne l'eût jamais été ! L'auteur dramatique est l'expression des autres hommes. Alfred de Musset n'eût jamais été, dans aucun cas, que l'expression de lui-même. Il n'eût chanté que son âme, et son âme la nuit !
Sa faiblesse, qui est désolante, et qui a fini par être mortelle, eût été touchante et féconde, si elle eût été tempérée et vivifiée par le voisinage de la croyance.
On parle quelquefois de son génie. Non !
L'homme de génie est plus grand, plus solennel. Il y a dans l'homme de génie un pathétique grandiose et une majesté mystérieuse qu'Alfred de Musset ne connut pas. Il est trop fantaisiste pour porter ce nom terrible.
Mais quel charmant oiseau ! quel admirable rossignol ! quel besoin jeune, ardent, éloquent de louer, d'admirer, de glorifier quelque chose ! Sa louange, qui devait monter, s'arrêta avant d'avoir trouvé le ciel, et retomba sur la terre en ironie! Se voyant destitué de sa gloire native, Alfred de
Musset se moqua. Sa moquerie est un cri de douleur. Il a bien l'ironie du xix^ siècle, qui n'est pas celle du xviii®.
Le rire du xviii' siècle était le rire d'un aveugle-né qui ne soupçonne pas la lumière.
Le rire du xix« estle rire désespéré d'un aveugle qui blasphème la lumière parce qu'il ne la voit pas, mais qui la soupçonne, qui la rêve, qui l'adore peut-être, en songe, pendant la nuit. Oui peut deviner les rêves d'un aveugle ? Pauvre Alfred, les étoiles et les brises de la nuit devaient accompagner les hymnes de gloire qui sont morts dans ta poitrine, empoisonnés par l'air que tu respirais! S'ils étaient montés au ciel, tu aurais vécu ! Mais ils sont morts dans ta noitrine, et ils t'ont étouffé en mourant.
Un des caractères particuliers de notre temps, c'est la prétention de chaque homme à gouverner le monde. Autrefois, l'ambition élait un sentiment rare et exceptionnel, qui, par la nature même de son objet, restait inconnu à l'immense majorité des hommes. Aujourd'hui, le contraire arrive. L'Europe est dévorée par une épidémie qui peut s'appeler la fièvre de paraître. Les exemples valent mieux que les discours; les contrastes font plus d'effet que les raisonnements, et il n'est peut-être pas inutile d'opposer à la marée montante des médiocrités ambitieuses un nom historique : M. Olier.
Peu d'hommes ont été aussi profonds, peu d'hommes ont été aussi loin dans la lumière, aussi loin dans le mystère. Peu d'hommes ont serré d'aussi près la vérité absolue. Mille fois plus fort que Bossuet, mille fois plus dégagé de ce qui passe, mille fois plus attaché à ce qui demeure, mille fois plus avant dans la chose éternelle, M. Oher aspira tonte sa vie à la
retraite, au silence et à l'obscurité. Elle fut longtemps inconnue, cette vie magnifique. M. l'abbé Faillon, qui se consacra tout entier à l'étude de M. Olier, en a été le révélateur. Sa grande vie de M. Olier, contient sur le cardinal de Bérulle, sur le Père de Condren, sur la mère Agnès, sur Marie Rousseau, sur Marie de Valence, les détails les plus ignorés et les plus intéressants.
Ce grand ouvrage, terminé après la mort de M. Faillon, est vraiment l'histoire du xvii^ siècle. Dans tout siècle historique, il y a deux siècles, le siècle apparent, bruyant, superficiel, puis le ciel caché, profond, substantiel. Le premier fait du bruit et passe ; le second fait du silence, et c'est lui qui demeure. Le xvii% dans sa forme superficielle, est peut-être le plus connu des siècles historiques : il est, dans sa forme profonde, l'un des plus inconnus.
Et cependant l'écume qui se forme à la surface des mers n'est pas Océan. L'Océan, c'est l'abîme. Le grand ouvrage auquel M. Faillon a consacré sa vie est l'histoire du xvii® siècle secret.
Absolument étranger à tout ce qu'on appelle la pohtique, méprisant d'un mépris profond, sincère et divin, tout ce qui n'est pas la vérité, M. Olier passa sa vie dans une opposition étrange et silen-
cieuse avec toutes les pensées humaines. Les hommes ont des pensées basses et visent aux fortunes hautes. L'ambition leur tient lieu de grandeur. M. Olier vécut dans la contemplation des choses les plus hautes et dans le désir surhumain des fortunes les plus basses. Il refusa l'épiscopat. 11 demandait humblement aux pauvre-^ l'honneur de baiser leurs plaies les plus dégoûtantes. Il raconte cela comme le reste de sa vie, sans même savoir si c'est étonnant. Les actes de la vie humaine les plus vulgaires, les plus quotidiens, les moins poétiques en apparence, sont pour lui des actes de la plus sublime adoration : le nom de la très sainte Trinité est écrit partout pour lui : dans la société, dans la nature et dans la vie humaine. Sa journée chrétienne contient. à propos des choses les plus humbles, les pensées les plus grandioses.
Le lever du soleil, son coucher, les repas, le sommeil, l'usage du feu, toutes les choses de la vie sont pour lui les degrés de cette échelle simple et universelle qui monte à Dieu. Ainsi considérés, tous les actes de la vie sont des actereligieux. A partir de sa seconde conversion, qui fut l'oblation absolue de lui-même, l'existence de M. Olier ressemble à une solennité. Les vulgarités de la vie disparaissent sous la hauteur des intentions, et la laideur des apparences s'évanouit derrière la grandeur des réalités. Sa vie est exprimée dans celte prière qu'il adressait à Dieu :
<< Que votre lumière soit la simple lumière qm me gmde et qui me fasse voir toutes ehoses telles qu'elles sont en elles-mêmes ' »
Le dépouillement des illusions, cette réduction de la v,e humaine à ce qu'elle a de vrai d'essen t.el et de lumineux, fut l'œuvre de M. Olier Un des caractères de sa figure, c'est de ne rappeler aucun souvenir, excepté le souvenir de Dieu lî «appartient à aucune coterie; il ne se mêle d'aucune chose humaine; impossible de le ranoer dans aucun parti. Scientifiquement, il n'appartient à aucun système. Il passe en faisant le bien 1 pne .1 pleure, et voilà tout. Les choses sont pour lu. les voiles, quelquefois transparents, de la ™lonté divine. Il trouve sur tous les points de a terre une place pour s'aqenouiUer
Que désire-t-il, au milieu de cette grandeur^ II Jesire lobscurité. Il a faim et soif du silence
«utour de lui. Le rôle qu'il ambitionne dans a lociete, c est le rôle du cœur dans le corps mmam, le rôle invisible. La tête paraît, les bras .araissent, on voit l'homme parler et agir on ne ■OU pas le cœur battre et le sang circuler. Pourant, cest du cœur que la vie dépend. Ce centre -isible qui fait tout ce qu'on ne voit pas, qui H parler, qu. fat, agir, et qui reste dans le
ence, protège contre les regards par la chair u dépend de lu,, ce cœur humain qu'on pour-
.t appeler un recueillement substantiel, le =cue,Ilement de la vie, était le type sur lequ 1 f- Oher voulait se modeler lui-même. II aspiVa
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à la ressemblance de ce battement rjui ne paraît pas.
Cette faculté de ne voir que Dieu en toutes choses éclate dans les amitiés et dans les admirations de M. Olier. ^
Voici comment il parle du P. de Condren : « Il n'était qu'une apparence et une écorce de ce qu'il paraissait être, étant au dedans tout un autre lui-même, étant vraiment l'intérieur de Jésus-Christ et sa vie sacrée ; en sorte que c'était plutôt Jésus-Christ vivant dans le P. de Cndren que le P. de Condren vivant en lui-même. Il était comme une hostie de nos autels : au dehors, on voit les accidents et les apparences du pain, mais, au dedans, c'est Jésus-Christ. »
Poussé par le même sentiment, le cardmal de BéruUe s'agenouillait en passant devant la cellule du Père de Condren, et quand celui-ci mourut, saint Vincent de Paul dit en pleurant : — Malheureux que je suis ! je ne l'ai pas assez honm , . quand il était sur la terre.
Le magnifique respect que se portaient les i; > aux autres ces hommes extraordinaires rapp.ll.* les premiers jours de l'Eglise.
Traqués comme des bêtes sauvages, persécuNs comme des ennemis publics, poursuivis jusque.
dans les Catacombes, où ils abritaient contre la fureur humaine la majesté divine, les premiers chrétiens se saluaient du nom de Bienheureux. Leur joie faisait partie de la gloire de Dieu. Rien de plus fier, de plus libre, de plus transporté que les martyrs. Ils ne parlaient pas, ils chantaient. Toute la tristesse était du côté des bourreaux parce qu'ils étaient païens, et les martyrs chantaient parce qu'ils étaient chrétiens, parce que leur bonheur était une de leurs attributions.
Les relations qui unissaient ensemble M. Olier, le Père de Condren, le cardinal de Bérulle et leurs amis rappelaient beaucoup les relations des premiers chrétiens. Le christianisme se souvient toujours d'être né dans les Catacombes, et ses plus grands personnages ont vécu jusqu'ici, au moins une grande partie de leur vie, sous terre. Beaucoup d'entre eux y sont restés jusqu'après leur mort et sont encore relégués dans les catacombes de l'histoire.
Tous ceux qui savent lire ont lu Boileau et Mohère. Mais qui donc se donne la peine d'étudier profondément cette histoire souterraine qui est l'histoire des choses sacrées ? Et cependant, à tous les points de vue, quel immense intérêt î C'est là que l'âme humaine, au heu de jouer à la surface des choses, frémit dans leurs profon-
deurs. C'est là que le cœur humain apparaît comme un abîme, plein d'ombre et plein d'('clairs.
M. Olier n'avait jamais vu la mère Agnès de Langeac, et depuis trois ans, avertie par une vrijx intérieure, ]a mère Agnès priait pour lui.
« Un jour, dit M. Olier, étant en la retrait r. où je me disposais à entreprendre le premier voyage de la mission d'Auvergne, j'étais dan^ ma chambre, en oraison, lorsque je vis cette sainte âme venir à moi avec une grande majesté. Elle tenait d'une main un crucifix et un chapelet de l'autre. Son ange gardien, parfaitement beau, portait l'extrémité de son manteau de chœur, et de l'autre main un mouchoir pour recevoir le< larmes dont elle était baignée. Me montrant un visage pénitent et affligé, elle me dit ces paroles : « Je pleure pour toi » ; ce qui me donna beaucoup au cœur et me remplit d'une douce tristesse. Durant ce temps, je me tenais en esprit à genoux devant elle, quoique je fusse, effectivement, assis. »
Un jour que M. Olier était en voyage, il passa à Langeac, vint au parloir du couvent et demanda la mère Agnès. La prieure vint le trouver. Ellf entra, le voile baissé, suivant la coutume de sou ordre, et lui parla d'abord comme à un prêtre inconnu.
Intérieurement averti que quelque chose déjà s'était passé entre eux : — Ma mère, lui dit M. Olier, ne voudriez-vous pas lever votre voile '/
La mère Agnès leva son voile.
M. OLIBR 405
— Ma mère, reprit M. Olier, je vous ai vue ailleurs.
Agnès lui répondit : — Cela est vrai. Vous m'avez vue deux fois à Paris, où je vous ai apparu dans votre retraite à Saint-Lazare, parce que j'avais reçu de la sainte Vierge l'ordre de prier pour votre conversion, Dieu vous ayant destiné à jeter les fondements des séminaires du royaume de France.
Au milieu des procédures concernant la béatification de la mère Agnès, cette apparition est solidement et savamment discutée. Elle a été reconnue pour vraie. La Sacrée Congrégation des Rites l'a examinée avec la sage et nécessaire rigueur qu'elle apporte à ces sortes d'examen.
L'union de grâce qui se forma entre M. Olier et la mère Agnès est et reste parmi les secrets de Dieu.
II s'échangeait entre eux des paroles intimes et merveilleuses, près desquelles les discours extérieurs ressemblent aux balbutiements de l'enfant ou du vieillard.
« J'ai remarqué en elle, écrit M. Olier, une humilité si profonde que je ne crois pas la pouvoir découvrir ailleurs à un pareil degré. Le désir qu'elle avait d'étouffer toute louange la portait à dire d'elle-même des choses incroyables et dans des termes qui effrayaient tous ceux qui l'entouraient... Je la voyais parfois pousser des sanglots qui semblaient lui devoir briser la poitrine, et ses
larmes se répandaienl de ses yeux, comme des torrents, des heures entières... Elle me témoignait souvent qu'elle craignait de communier pour moi avec ses sœurs, de peur de gâter le bien que j'eusse pu attendre de leur ferveur. »
Il faut abréger. Je ne veux pas finir cet article sans citer un fait contemporain.
Sœur Marie-Suzanne Dufresne, religieuse au Canada, fut attaquée le 27 octobre i846 d'une violente pleuro-pneumonie du côté gauche. Le 9 décembre, un scapulaire fait d'une soutane de M. Olier fut appliqué sur la poitrine de la mourante, que les médecins avaient absolument condamnée. Il faut lire, dans l'ouvrage de M. Paillon, la guérison de la sœur Dufresne, racontée par elle-même. Les informations juridiques et canoniques ont été faites à ce sujet par l'autorité de l'Ordinaire.
M. Paillon raconte bien d'autres guérisons. Claude Chambonnet, qui avait connu M. Olier, tomba malade, seul et sans secours, à trois lieues du Puy. Il s'adressa à celui qu'il avait connu et qui venait de mourir :
« Ayant eu Thonneur de vous parler, grand serviteur de Dieu, et de vous rendre quehjiu' service lorsque vous viviez en ce monde, je vous prie à présent de me guérir : vous le pouv.z faire si vous voulez. »
Celte parole sainte fut puissante comme la simplicité, Claude Chambonnet fut guéri.
M. Paillon, enfant très obéissant de la saii
mil'
Eglise romaine, ne préjuge en rien ses jugements et soumet à son autorité tous les faits qu'il raconte, toutes les idées qu'il expose, tous les sentiments qu'il exprime.
M. Olier vécut parmi les choses étonnantes. Au nombre des personnages qui lui passèrent sous les yeux, entre les mains, M. Faillon cite M. de Ouériolet. Les romans à éditions nombreuses sont froids et vides, même au point de vue des faits et des étrangetés, si on les compare à cette biographie. Entre autres passions, M. de Ouériolet avait la haine de Jésus-Christ et la soif du sang humain. Il voulut se faire Turc. Il se fit protestant, puis catholique par intérêt. 11 maudissait Dieu et cherchait à lui faire du mal. Un jour, après d'horribles blasphèmes, il s'endormit. La foudre tomba sur sa chambre ; elle emporta la toiture et le plancher, tout, jusqu'au ciel du lit, M. de Quériolet se réveilla, couvert de pluie, au milieu d'un fracas épouvantable. Il insulta le tonnerre, il jeta un défi à Dieu, et se moqua de lui. Et le tonnerre ne se vengea pas. L'homme resta impuni ; il profita de l'impunité pour dire : Dieu n'est pas. Je n'ai pas été foudroyé. Il n'y a ni Dieu, ni paradis, ni enfer, ni démon.
Un jour il passait par Loudun. Il alla voir exorciser les possédés, dans l'intention évidente et avouée de se moquer de l'Eglise et de ses cérémonies. Mais le démon par la bouche d'une possédée, lui rappela un vœu qu'il avait autrefois fait et violé. Dieu est injuste, continua le
démon. II nous a damnés pour une faute. En voici un qui boit le péché comme de l'eau, et qui n'est pas foudroyé !
Comment cette femme me connaît-elle? se dit M. de Ouériolet. H y a donc des démons! Alors il y a un Dieu. Celui qui avait résisté à tout fut converti par Satan, et surpassa la grandeur de ses crimes par l'énormité de sa pénitence.
Saint-Sulpice possédait quelques restes précieux des vêtements de M. Olier. La commune de 1871 les a dispersés. Ils sont perdus. Saint-Sulpice possède le cœur de M. Olier, sa langue, et au moins un des crucifix que lui a donnés la Mère Agnès.
Si vous voulez connaître le style de M. Olier, lisez son entrevue avec la Mère Agnès. Il reconnaît celle qu'il n'a jamais vue naturellement. Celle qui l'a visité, en dehors des lois de l'espace, dans le mystère de la Bilocation, il la voit maintenant, comme on se voit entre hommes, comme on se voit sur la terre; il la voit et la reconnaît! Que de pensées, que de paroles, que de sentiments doivent se presser et se croiser dans l'âme et sur les lèvres ! M. Olier ne dit qu'un mot ; Ma Mère, je vous ai vu ailleurs. — Cela est vrai, répond Agnès.
Ne dirait-on pas une chose toute simple? Et, en effet, la chose était très simple. Mais le difficile était de la trouver telle, surtout dans le premier moment. Cependant les deux interlocuteurs étaient placés assez haut pour l'apercevoir telle
qu'elle était, simple et facile, puisque Dieu l'avait voulu. Ils vivaient assez haut dans la familiarité des choses divines pour être garantis contre l'é. tonnement par la profondeur habituelle de leurs pensées. Une vue extérieure et superficielle du christianisme permet encore, en face des choses divines, l'étonnement. Une vue intérieure et profonde ne s'étonne pas, car elle adore.
DUPONT (l).
Il y a des hommes qui semblent nés pour braver leur siècle : M, Dupont tut de ces hommeslà.
Le dix-neuvième siècle a pour caractère l'incroyance, ou tout au moins le doute, et, même quand il croit, il a pour caractère encore la concession. 11 ose nier avec un aplomb jadis inconnu, mais quand il incline à croire, il n'a pas dans sa croyance la même énergie que dans sa négation. Il n'a pas autant de courage qu'il a d'audace : car il faut du courage pour croire, et de l'audace pour douter.
M. Dupont, de Tours, eut la Foi complète, absolue, sans restriction, ni hésitation, ni concession d'aucune espèce.
Vous connaissez sans doute bien des catlioli-
I. Vie de .1/. Dupont, mort à Tours en odeur de sainteté, par
ft[. Janvier, doyen du chapitre métropolitain de Tours, prêtre de
la Sainte-Face, avec approbation de Monseigneur l'archevêque
de Tours (Tours, Oratoire de la Sainte-Face. — Paris, Larcher,
ihrairc, rue Bonaparte, 87).
ques sincères et croyants. Mais M. Dupont étail croyant, dans un tout autre sens que le sens ordinaire de ce mot.
J'ai eu l'honneur de le fréquenter beaucoup et de m'asseoir plusieurs fois à sa table. Je l'ai observé et j'ai observé son entourage. Il était difficile, peut-être impossible de le voir et de l'entendre, pendant une heure, sans éprouver une impression spéciale, un étonnement sui generis, un certain apaisement. Les fureurs de l'âme se taisaient en sa présence, comme les tempêtes de l'Océan devant certains levers de soleils. Les innombrables pèlerins qui subissaient son ascendant n'en connaissaient pas toujours la nature. Ceux qui descendaient au fond d'eux-mêmes pour s'interroger, auraient répondu simplement : « Cet homme a la foi. »
— Les miracles, disait M. Dupont, quoi de plus facile ?
Avant la guérison, il s'étonnait de l'hésitation. Après la guérison, il s'étonnait de l'étonnenement.
Pendant de longues années, il passa sa vie en prière, devant la Sainte-Face et devant la Sainte- Ecriture. Dans sa chambre à coucher brûlaient jour et nuit deux lampes, l'une devant la Sainte- Face, l'autre devant la Sainte-Ecriture, et entre les deux lampes se tenait M. Dupont, prêtant sa prière et ses conseils aux innombrables pèlerins qui venaient les lui demander.
M. l'abbé Janvier, qui vient de publier sa vie,
raconte des faits extraordinaires. II déclare les affirmer d'une foi humaine, sans rien préjuger des décisions apostoliques, ne pas devancer les jugements de l'Église et se soumettre pleinement aux décrets d'Urbain VIII. Nous faisons absolument la même déclaration. Cette précaution parfaitement prise, nous pouvons le suivre. M. l'abbé Janvier est un homme réservé, prudent, précis, exact dans ses souvenirs et dans la constatation des faits. Son livre se présente à nous, revêtu de l'approbation de Monseigneur de Tours.
Les employés de la poste devaient dans les premiers pèlerinages, s'étonner légèrement, quand ils recevaient des billets portant cette adresse :
M. Dupont, opérateur de miracles^ à Tours Ou bien : M. Dupont, médecin par la prière, à Tours. Ou bien : M. Dupont, à Tours, {France), celui qui guérit les hommes. Ou bien encore : Au thaumaturge de Tours.
Le facteur de la poste était au courant de la situation. Il ne se trompait pas d'adresse. Et même, à l'arrivée des trains, des commissionnaires s'offraient à la gare, pour conduire les voyageurs chez M. Dupont.
Son nom n'était prononcé qu'avec un profond
respect, et contrairement à l'habitude des âmes exceptionnelles, il ne fut pas éprouvé par la calomnie.
Je lui demandais un jour s'il n'était tourmenté, inquiété par personne.
— Comment voulez-vous, me répondit-il, qu'on tourmente le rien ?
Et il faisait avec ses doigts le geste d'un homme qui essayerait de saisir un fantôme et qui ne peut y parvenir, car le rien lui échappe.
Il se regardait absolument et sincèrement comme n'étant rien. Ce n'était pas de sa part une manière de parler. C'était l'expression naïve de sa pensée la plus intime.
C'était dans cette intime conviction qu'il puisait l'audace de sa prière. Il voulait obtenir. II s'indignait des demandes timides et hésitantes. 11 s'indignait contre les hésitations qui prennent la forme de l'humilité.
M. l'abbé Janvier, entre mille faits, raconte celui-ci que je vais indiquer en l'abrégeant.
Une jeune personne avait au pied une enflure énorme. Ne pouvant marcher, elle se fait porter chez M. Dupont. On se met en prière. La jeune fille disait à Dieu que si c'était son bon plaisir et sa volonté, elle le priait de lui accorder sa guérison.
— Ce n'est pas ainsi qu'il faut prier, lui dit doucement M. Dupont, vous n'avez pas la foi. Dites à Dieu d'une manière plus affirmative : « Seigneur, guérissez-moi. » Si vous voulez être guérie, il faut commander au bon Dieu.
— Oh? c'est trop fort, reprit la jeune personne. Je ne puis pas commander à Dieu.
— Eh ! vous n'avez pas la foi, dit encore M. Dupont, il fant dire : « Je veux être guérie. Guérissez-moi. » Il faut, en priant, avoir une confiance illimitée et ne pas hésiter.
La jeune fille obéit, M. Dupont lui donnait quelque chose de son couraqe, et elle s'excitait à l'imiter. Elle fut d'abord soulagée. Enhardie par ce soulagement, elle se reprocha la timidité de sa prière, revint à la charge, et fut guérie radicalement. M. Dupont lui avait dit son secret : demander simplement et absolument.
Il faut lire dans l'ouvrage de M. l'abbé Janvier, la guérison d'une jeune fille bossue. Il s'agissait d'une maladie affreusement compliquée. La bosse énorme était changée en plaie monstrueuse par les emplâtres et les vésicatoires.
Une dame passe dans le cabinet voisin et fait les onctions d'huile; la bosse disparaît. La jeune fille rentre. Les assistants refusent d'en croire leurs yeux. On appelle la mère de M. Dupont, sans rien lui expliquer :
— Voyez cette pauvre petite, lui dit-on, comme elle est bossue et contrefaite !
— Bossue ! mais pas du tout, pas plus que vous et moi !
— Elle l'était; elle ne l'est plus. Nos yeux ne nous trompent donc pas.
Les assistants avaient eu besoin pour croire à la réalité du fait d'appeler une personne qui.
n'ayant pas vu la bosse présente, n'avait pas la même difficulté qu'eux à constater la bosse absente.
Quant à la jeune fille, on fut obligé de lui rattacher avec des épingles et de resserrer autour de ses reins sa robe et ses vêtements devenus pendants et trop larges.
Le dossier des certificats remplit une partie considérable du très intéressant ouvrage de M. l'abbé Janvier. Nous y renvoyons le lecteur. Les récits qu'il contient offrent tous ce caractère de simplicité, de réalité, de naïveté, qui caractérise toute la vie de M. Dupont. Nulle part une trace quelconque ou de recherche ou d'emphase, toute tendance théâtrale est à mille lieues de là.
Le caractère de M. Dupont, c'est la bonhomie dans le merveilleux.
L'Eglise jugera. La réalité de faits nombreux et extraordinaires semble évidente, d'une évidence purement humaine jusqu'ici. Mais voici quelque chose de frappant : cet homme auquel on écrivait des cinq parties du monde, à qui l'on écrivait comme à Celui qui guérit les hommes, cet homme-là ne put jamais se guérir lui-même.
C'est en vain qu'il pratiqua sur lui-même les onctions d'huile qu'il pratiquait sur les autres.
Les rhumatismes et la goutte dont il souffrait tant, rebelles à ses remèdes divins, le condamnèrent aux remèdes humains, et celui qu'on appelait le thaumaturge, partit pour Bourbon-l'Archambault. Il ne s'en étonna nullement, parce que le pain des enfants n'était pas fait pour les chiens, disait-il, et se résigna au sort du malade en traitement.
Moins scrupuleux que nous sur l'observation rigoureuse du décret d'Urbain VIII, le peuple, à Bourbon comme à Tours, le peuple, lui amenant ses malades, demandait : le Saint est-il là ? Une bonne femme de la campagne, apprenant que le Saint était là, lui demanda de guérir sa petite fille, qui avait un pied-bot. M. Dupont lui expliqua de son mieux que ce n'était pas lui qui guérissait. Cependant il se mit en prières, et au bout de quelques minutes, la petite fille, folle de joie, descendait quatre à quatre les escaliers de la maison,
— Je crois que, en général, disait-il, nous ne faisons pas assez usage de la Foi.
Ce dernier mot contient M. Dupont tout entier. Il ne supportait pas les précautions dont la plupart des fidèles enveloppent leur prière. Il voulait qu'on parlât à Dieu comme à un homme que l'on met en demeure de tenir sa promesse et qu'on ne dispense pas de l'accomplir.
Dans ce siècle où la passion de la publicité
agite les âmes grandes ou petites, dans ce siècle ou 1 âme humaine semble avoir pris la publicité pour atmosphère, et ne plus trouver en dehors d elle, d'air respirable, il aima l'obscurité.
Etait-ce un don de la nature ?
Etait-ce un don de grâce ?
Je ne sais. La nature et la grâce chez M. Dupont, finissaient par se confondre devant les regards, comme à l'horizon le ciel et les montagnes.
Chez lui, la vie surnaturelle avait tellement mformé la vie naturelle qu'on cherchait celle-ci, sans la bien reconnaître, sans savoir au juste où était son domaine; c'est qu'elle n'avait pas de domaine propre. Elle était tributaire de l'autre vie. Il y a des âmes grandes et même saintes qui par 1 attrait de la nature, ou par l'attrait de la jrace, ont besoin de s'épandre sur les multitues, et pour qui le grand soleil est une condition le vie.
Le contraire arriva chez M. Dupont. Il eût pu )asser sa vie dans la solitude profonde, et qui ait même si ce fait ne s'est pas spirituellement ^éahsé? Recherché et entouré par les hommes [ ne paraissait pas plus occupé d'eux que s'il ût vécu au fond d'une forêt. Je ne crois pas ue la pensée de leur plaire se soit une fois tlerte a Im? Je ne crois pas qu'il se soit dit une Ms dans sa vie :
« Quel effet est-ce que je produis sur les pêlems/ Oue pensent ceux qui sortent d'ici?
L'oriyinalité est un mot que la langue française prend à la légère et applique aux choses légères. En lui-même il est sérieux, et contient l'idée •: d'origine qui est grave et profonde. Si je restitue au mot originalité la dignité qui lui appartient, ^ par droit d'étvmologie, je dirai que M. Dupont la posséda au plus haut point. Il ne ressemblait à personne; il ne copiait personne; il ne posait devant personne. Il ne songeait à produire aucun effet, et cet oubli de lui-même, constituait, dans notre siècle surtout, la plus étrange originalité, celle d'être simple. Cette simplicité, qui était son arme, le rapprochait de Dieu, et son originalité était vraiment le voisinage de l'origine.
— Dans la réalité, disait-il, plus nous nous rapprochons de notre néant, plus nous nous approchons de Dieu, c'est-à-dire de nc>!re état primitif, état sublime, où la volonté divine ne rencontrait pas d'obstacle à vaincre.
L'ouvrage de M. Janvier est d'un intérêt dramatique. Il rend de plus un service signalé, . celui de nous présenter le personnage extraor- ' dinaire, à l'état de voisin. En général l'imagination place le chrétien thaumaturge dans un lointain brumeux, et il disparaît dans la brunn'. L'éloignement efface les couleurs du tableau. M. l'abbé Janvier nous montre M. Dupont, son ami et le nôtre, notre contemporain, notre voisin. C'est le moderne chemin de fer qui transporlail les malades chez lui.
La réalité d'un tel homme s'impose à l'imagination.
Deux ouvriers vinrent un jour demander leur guérison. M, Dupont s'aperçoit qu'ils croyaient avoir affaire à un rebouteux, et, touché de leur ignorance, leur donne quelques explications, et les exhorte au sacrement de Pénitence. A ces mots les ouvriers se cabrèrent.
— Ce n'est pourtant pas bien dur, leur dit M. Dupont, d'aller se jeter aux pieds d'un ministre du Seigneur et de lui dire : « Mon père, bénissez-moi, parce que j'ai péché ».
Alors un paysan, assis au bout de la chambre, s'écria ;
— Oh! ben sûr que non, que ce n'est pas ben dur ! Les hommes, ils nous auraient fait dire : « Mon Père, punissez-moi, parce que j'ai péché! » Et le bon Dieu, il nous a fait dire : « Mon Père, bénissez-moi, par ce que j'ai péché. »
M. Dupont se lève, s'approche du paysan, et lui prenant la tête :
— Laissez-moi, dit-il, laissez-moi baiser le front, dans lequel le Saint-Esprit vient de faire éclore une si belle pensée !
M. Dupont m'a laissé l'impression de l'homme le plus simple que j'aie vu de ma vie. Le caractère de sa prière n'était pas la violence, c'était la simplicité.
— Demandez sans raisonnement et sans con-
dition, disait-il. Et si vous lui répondiez : « Mais je ne suis pas digne ! » — Qu'est ce que cela fait? disait-il. Vous êtes digne de compassion : cela suffit. » Et si vous ajoutiez : « Mais ce n'est peut-être pas la volonté de Dieu? — Avec cela, répondait M. Dupont, on n'obtient pas. Vous cherchez, par des raisonnements, à dispenser Dieu de vous exaucer. Vous /'embarrassez. Ce sont les paysans qui obtiennent le plus, parce qu'ils demandent simplement et sans condition; j'ai besoin, donnez-moi. Je suis pauvTC, vous êtes riche, donnez, donnez. »
Tel était M. Dupont. La foi qui hésite l'attristait. La foi qui discute l'irritait. Il ne voulait pas qu'on dispensât Dieu d'exaucer. Il ne comprenait qu'une parole : « J'ai faim, j'ai soif. » Donnez, donnez.
Je sors de la maison mortuaire.
Je n'en sors pas pour la première fois depuis trois jours. Je l'ai beaucoup fréquentée depuis l'événement qui a étonné Paris le 7 avril. Etonné Paris ! Et cependant Paris s'y attendait. Paris y était préparé depuis longtemps. Mais on n'est jamais préparé à ces choses. Fussent-elles mille fois annoncées, le jour où elles arrivent, elles sont toujours surprenantes. Pendant les années de cette longue et cruelle agonie, quelques personnes se sont étonnées qu'elle durât si longtemps. Et maintenant ces mêmes personnes s'étonnent que Veuillot soit mort.
Comment? 11 est mort? Est-ce vrai? Lui si merveilleusement et si prodigieusement vivant ! Est-il vrai qu'il soit mort, ce lutteur terrible?
Cet homme redouté, en qui la vie semblait avoir élu domicile, est-il vrai qu'il soit mort?
Je suis obligé de vous répondre : Oui !
Je l'ai vu, je le croyais à peine avant de l'avoir vu.
422 LE SIKCLE
Louis Veuillot est mort. Je l'ai vu.
Tout était fort en cet homme, le corps avait un air de puissance. Il était vigoureux, énergique, formidablement constitué. La débilité de notre race et de notre époque n'apparaissait pas en lui.
Eh bien ! j'ai vu hier, j'ai vu hier ce corps, réduit, exténué par la mort. La mort a effilé ces mains puissantes, ces mains qui tenaient la plume terrible.
Louis Veuillot est mort! Quelle épée vient de se briser ! Quelle épée vient de se briser, mais en même temps que de larmes coulent!
Car ce lutteur redoutable était surtout un homme aimé !
Demandez à son frère, demandez à sa pauvre sœur, demandez-leur pourquoi leurs cœurs sont déchirés.
C'est que derrière l'athlète qui a fait reculer tant de soldats, il y avait un homme doux e( tendre !
Oh ! que la mort ouvre d'horizons !
Louis Veuillot avait beaucoup d'ennemis. Peutêtre en ce moment n'en a-t-il plus un.
Quand la nouvelle fatale s'est répandue samnli dans Paris, elle a trouvé Paris presque incn dule, comme si elle avait été inattendue, et qu'il se fût agi d'un homme en pleine santé; elle a trouvé Paris consterné, comme s'il se fût a(ji d'un homme entouré des faveurs de l'opinion.
C'est qu'il s'agissait d'un homme hors ligne !
La mort a révélé aux vivants ce qu'ils pensaient de lui, sans le savoir.
Les vivants savaient qu'il y avait là un homme extraordinaire. Ils ne le connaissaient pas ; mais les uns le craignaient, les autres l'aimaient.
Tous éprouvaient à propos de lui quelque chose d'extraordinaire.
L'homme supérieur est quelquefois inconnu, mais toujours il est méconnu.
Louis Veuillot n'était pas le moins du monde inconnu. Son nom était écrit partout. Mais, comme tous les hommes supérieurs, il était méconnu.
Louis Veuillot était connu de tous comme polémiste.
Mais le polémiste, en lui, occupait une place qui n'était pas la première ; et pour être juste envers lui, peut-être faudrait-il dire qu'elle était la moindre.
Il y avait en lui un homme doux.
Et il y avait en lui un grand apologiste.
On connaît le sarcasme de Louis Veuillot.
On ne connaît pas les hauteurs et les solennités que sa parole a quelquefois atteintes.
On le connaît comme homme de guerre ; on ne le connaît pas comme homme de paix.
Aujourd'hui, son cercueil était conduit en grande pompe à Saint-Thomas d'Aquin.
Hier, je contemplais sa figure encore découverte sur son lit de mort.
Hier, je récitais le De profandis devant cette
face si vivante autrefois et qui me rappelle tant de souvenirs.
Et, devant cette face, c'était l'impression de la paix qui dominait en moi.
La mort avait jeté sur elle son manteau de majesté !
Et la paix, la paix, entendez-vous? s'échappait, ardente et grave, de cette figure immobile !
La polémique n'est que l'accident.
Derrière l'homme de guerre, il y a l'homme de paix, plus profond et plus intime.
La guerre est occasionnée par les circonstances. Cet énorme lutteur, qui a rempli le monde du bruit de ses batailles, avait au fond de lui, quelque part, une paix profonde.
Et c'est cette paix qui le faisait si terrible dans la guerre !
Si Louis Veuillot n'eût été qu'un lutteur, ce lutteur n'eût pas été si formidable.
Ce qui l'a rendu formidable, c'était la paix catholique qu'il portait en lui.
Vous n'attendez pas de moi, en ce moment où , je quitte son cercueil, l'analyse détaillée et littéraire de son prodigieux talent.
Je n'en serais pas capable aujourd'hui. Chose étrange! je l'annonçais ici, il y a quelques jours; et, citant les belles pages qu'il a écrites sur le maréchal Bugeaud, j'annonçais ici l'intention d'étudier le grand écrivain.
Si j'en trouve le courage, je le montrerai plus tard; je ne l'ai pas aujourd'hui.
Je revois aujourd'hui l'ancien ami qui m'accueillit le premier, quand je publiai mon premier livre.
Cette figure, que j'ai vue hier revêtue de la mort, est celle que j'avais vue, revêtue de la vie, quand je me lançai dans la carrière, où il m'encouragea le premier!
Pauvre Louis Veuillot ! Quelle tendresse il m'a témoignée dans les premiers jours de la lutte, toujours si difficile, que j'ai soutenue et que je soutiens !
La vie a mille manières d'éloigner les hommes. Je ne l'ai pas vu pendant sa dernière maladie ; je le regrette aujourd'hui.
Mais le temps qui me sépare de nos premières relations, s'évanouit tout à coup.
Je me rappelle comme si c'était hier ma première entrée dans son cabinet. J'avais l'émotion d'un enfant qui approche un homme célèbre.
Et c'est toujours une situation difficile que celle d'un enfant qui apporte un livre.
Mais ce fut un père que je trouvai, et voilà pourquoi je dis que Louis Veuillot est méconnu. On connaît de lui le frondeur sévère. On ne sait pas tout ce qu'il contenait de tendresse et d'admiration.
On le voyait lutter avec les ennemis qu'on trouve dans les rues.
On ne le voyait pas s'élever, comme il savait le faire, dans le recueillement de la solitude ou dans celui de l'intimité.
II y a dans Louis Veuillot des pages qu'on dirait traduites des Pères de l'Efjlise, en supposant toutefois une traduction faite par lui,
II y a des hauteurs et des sérénités; il y a des ampleurs, des largeurs, des enthousiasmes; il y a aussi des grâces, des tendresses et des aurores.
Quand il s'élève aux hauteurs du christianisme, il a une sûreté remarquable dans le coup d'oeil et dans le coup d'aile.
Il avait le secret, le tact, j'oserais presque dire, la passion de l'orthodoxie.
Le sens du mépris, qu'il avait si puissant, n'éteignait pas en lui le sens du respect.
11 respectait, comme il méprisait, de toutes les forces de son âme.
Le sens catholique était si développé en lui, qu'il avait pénétré sa nature. Il aimait tant l'Eglise, qu'il avait fini par incarner en lui cet amour.
Il n'avait aucun effort à faire pour mépriser certains hommes. C'était du mépris. Ne croyez pas que ce fût de la haine.
Louis Veuillot n'était pas du tout l'homme haineux qu'on se figure.
Il distinguait toujours le pécheur et le docteur du péché.
Pour le pécheur, il n'avait que de l'indulgence.
Pour le docteur du péché, j'avoue qu'il était terrible.
Il né s'étonnait pas de la faiblesse humaine^ qui quelquefois tombe dans le mal.
Il s'étonnait ou plutôt il s'indignait de la perversité humaine qui non-seulement fait le mal, mais encore le glorifie.
Il pardonnait à ceux qui font le mal, quand ils consentaient à donner au mal son nom : le mal. Il ne pardonnait pas à ceux qui se drapent fièrement dans leur malice, pour la glorifier des noms qui conviennent à la majesté du bien.
Il n'était pas l'ennemi des faibles. Il était l'ennemi des menteurs. La pratique du mal le trouvait indulgent.
La théorie du mal le trouvait sans pitié.
Et quelle langue il avait créée pour flétrir cette théorie ! car chaque grand écrivain crée sa langue.
La langue de Veuillot n'appartient qu'à lui.
Elle est fine, elle est puissante, elle est mordante.
Mais aussi quelquefois comme elle est douce ! Et voilà le Veuillot méconnu ! c'est celui que j'ai rencontré dans les effusions premières de notre ancienne amitié. C'est celui qui m'apparaît aujourd'hui à travers les légers voiles de la mort. Je le revois comme je l'ai vu.
Pauvre grand écrivain ! Sa main, immobilisée aujourd'hui par la mort, l'était déjà depuis longtemps par la maladie !
Pauvre grand écrivain, que de choses tu aurais dites depuis quelques années !
Pauvre grand écrivain, est-ce que ta plume de fer rouge ne remuera plus désormais?
Pauvre grand écrivain, j'éprouve devant ton cercueil la difficulté de croire à la mort.
« Je suis pour vous, me disait-il un jour, plus qu'un ami ».
Et avec quelle tendresse il disait ces choseslà !
Devant son corps diminué, ses mains amaigries, devant sa physionomie calmée par la mort, tous mes souvenirs me revenaient hier.
Ils sont anciens et profonds.
Beaucoup croient que Louis Veuillot savait seulement attaquer.
A ceux-là j'aurais bien des choses à répondre, et ce ne serait pas moi qui ferais les réponses, ce serait lui.
Il faudrait des citations. Mais l'heure n'est pas venue.
J'emporte le parfum de paix qui s'exhale de la maison mortuaire.
L'heure de la discussion n'est pas venue.
L'heure qui a sonné, c'est l'heure des larmes.
On les voit couler sur la figure de son frère.
M. Eugène Veuillot est là, sa sœur est là,
M. Eugène Veuillot, le fidèle compagnon des longs combats, demeure à son poste.
Je vois, je sens, et je devine les douleurs.
Car les douleurs qu'on voit, ne sont rien auprès de celles qu'on devine.
La mort, en posant sur Louis Veuillot sa main terrible, a déchiré les voiles qui cachaient les recoins de son cœur. Elle a montré tout au fond
les douceurs qu'on soupçonnait sans les voir. Ceux qui ont senti, ne fût-ce qu'un instant, la paix de ce soldat, sentent grandir en eux ce souvenir.
Il faudrait joindre à son œuvre publique l'histoire de son œuvre privée.
La mort a une étrange puissance. Elle repousse les apparences; elle dévoile les mensonges. Elle immobilise les réalités. Elle les fixe à jamais.
Tous les personnages si profondément divisés entre eux au sujet de Louis Veuillot vivant, viennent de se réunir autour de Louis Veuillot mort.
Autour de ce cercueil, tous semblaient ne faire qu'un.
L'homme que la mort touche, devient statue. La statue n'a rien à craindre. La mort absorbe et attire à elle, pour les dissiper, toutes les pensées, tous les sentiments qui n'étaient pas dignes de la vie. Elle souffle sur les poussières.