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NOTRE-DAME DE LOURDES

En plein xix* siècle !

Une apparition de la Vierge, une petite fille éclairée, une série de miracles discutés et constatés par l'autorité ecclésiastique, et tout cela raconté par M. Henri Lasserre ! Or M. Henri Lasserre ne plaide pas la circonstance atténuante; il ne dissimule rien. Il ne s'excuse pas : au contraire. Son esprit toujours caustique et habituellement agressif appuie sur l'extraordinaire, il insiste sur le prodigieux. Pour comble d'audace, M. Lasserre intervient dans son récit et, après avoir raconté plusieurs guérisons, raconte la sienne.

Atteint d'une ophtalmie incurable, il se lavo les yeux avec l'eau de Lourdes et la lumière revient. — C'est lui qui la raconte avec cette bonne foi parfaite ; et cette précision pleine de détails, qui fait revivre le passé. Caria multitude des petites circonstances produit un grand effet ; elle introduit le lecteur dans le fait raconté et donne au souvenir l'aspect d'une réalité présente.

Tout le monde connaît l'Apparition de Lourdes, mais presque tout le monde en ignore les détails et les preuves.

L'Apparition de la Salette est plus populaire Celle de Lourdes est plus secrète. M. Henri Lasserre l'introduit dans le domaine public .

C'était le ii février 1858. 11 était onze heures du matin. La petite fille d'un meunier, au moment où elle se déchaussait pour passer un ruisseau, voit apparaître la sainte Vierge devant elle.

Un des caractères les plus frappants que présentent les choses divines, c'est l'absence complète de précautions. Elles ne craignent pas l'opinion publique; elles ne craignent pas la moquerie. Elles ne daignent prendre aucune mesure pour se rendre vraisemblables.

Quand un homme arrange une affaire, comme il pense aux autres hommes ! Comme il choisit soigneusement les circonstances et les personnages les plus propre à inspirer aux gens sérieux, l'attention et le respect !

Les choses divines ont des habitudes contraires. Elles se présentent comme elles sont, hardiment, et avec une simplicité épouvantable. Elles choisissent aussi; mais leur choix est contraire aux choix humains .[Elle s choisissent aussi malque possible, au point de vue de notre petite sagesse. Elles choisissent le moment le plus imprévu, le lieu le plus ignoré, le témoin le moins titré.

M. Renan voudrait que la résurrection d'un mort se fit en présence d'une académie convo-

qiiée à cet elTet. Cette pitoyable ignorance ferait bien rire un vrai savant.

Les choses divines ont toujours contre elles toutes les probabilités humâmes ; et il suffit d'avoir eu dans sa vie une demi heure de profond silence pour concevoir qu'il en doit être ainsi !

Les choses divines déconcertent toutes les prévisions, et même si elles préviennent de leur arrivée, elles étonnent encore ; car leur manière d'arriver n'est jamais celle que devinerait l'homme, et quand une prophétie s'accomplit, le plus étonné des hommes, c'est encore le prophète. Car il n'avait pas deviné quelle figure aurait la chose, ni par quelle porte elle entrerait.

Ici pas de prophétie. Tout au contraire.

La Vierge apparaît. Si elle ne choisit pas un savant accrédité dans la science humaine, va-telle au moins choisir un évêque, un docteur? Non. — Elle arrête brusquement une petite fille qui relire ses bas pour passer un ruisseau.

Direz-vous que cette enfant, très préoccupée des choses religieuses, crut voir la sainte Vierge parce qu'elle y pensait continuellement.

Elle n'y pensait pas plus qu'à voir devant elle Léonidas et les trois cents Spartiates, au défilé des Thermopyles!

— J'ai vu, disait-elle, quelque chose habillé de blanc.

— Et tu ne sais pas le nom de cette dame, lui demande sévèrement M. le curé de Lourdes, qui avait ou simulait l'incrédulité.

— Non, répondit Bernadette. Elle ne m'a point dit qui elle était.

— Ceux qui te croient, répondit le prêtre, s'imaginent que c'est la sainte Vierge.

— Je ne sais point si c'est la sainte Vierge, monsieur le curé, mais je vois la vision comme je vous vois, et elle me parle comme vous me parlez. Et je viens vous dire de sa part qu'elle veut qu'on lui élève une chapelle aux roches de Massabielle où elle m'apparaît.

Quelle profondeur d'audace et quelle profondeur de naïveté ?

Comment feront ceux qui croient que les apparitions extérieures sont seulement des manifestations de la pensée intérieure qui prend corps par la vertu de l'imagination?

La petite fille demande plusieurs fois son nom à la dame habillée de blanc, dont elle affirmait la présence et dont elle ignorait la qualité, et la dame répondit :

« Je suis l'Immaculée Conception ».

Or, la petite fille, ignorant à la fois la chose et le mot, faisait tous ses efforts en retournaiit à Lourdes, pour ne pas oublier le nom bizarre de cette dame habillée de blanc. Elle alla droit au presbytère, et pour répéter fidèlement le nom de la dame à M. le curé, elle récitait à chaque pas : « Immaculée Conception, Immaculée Conception».

Cette parole était si parfaitement ignorée de l'enfant qu'elle menaçait d'échapper, de seconde en seconde, à sa mémoire; et la pauvre petite

répétait continuellement cette leçon si courte, et pourtant difficile, pour paraître devant le prêtre avant de l'avoir oubliée.

On voit quelle théologienne avait choisie l'Apparition et comme Bernadette était versée dans les pensées mystiques !!!... Et c'est à cette petite fille spécialement ignorante de la chose et de la personne que l'Apparition demande de bâtir une Église et de faire croire les populations.

Le dédain de la vraisemblance, de la probabilité, des chances et des pensées humaines est si profond quand Dieu approche, qu'on oserait dire qu'il ignore ces choses. Il les ignore dans le sens où il dit aux damnés : Je ne vous connais pas. Cette différence de science et de puissance, qui sépare une toute petite paysanne du premier des savants ou du plus grand personnage de la terre, est peut-être si petite aux yeux de l'Infini, qu'il a l'air de pas la voir. Entre lui et les créatures, la distance est tellement incommensurable que les dill'érences des créatures entr'elles paraissent nulles à côté. La lumière du plus éclairé des hommes est un tel aveuglement co?nparée à la gloire absolue, que celle-ci semble préférer l'aveuglement pur et simple de l'ignorance totale, quand il s'agit de dire un secret ou de choisir ui témoin. Dieu semble voir de plus près les choses évidemment basses et de plus loin les choset relativement élevées.

Nous ne raconterons pas ici l'histoire extérieure de Bernadette. Nous renvoyons au livre dt

M. Henri Lasserre qui a donné à tout ce drame, très intime quoique public, l'intérêt vif d'un roman vrai. La naïveté de Bernadette, jetée au milieu des complications qu'elle ne comprend pas, déroute tous les malins.

L'innocence possède une sagesse qui déconcerte les habiles et n'est pas déconcertée. La simplicité est imperturbable ; mais elle possède le don de troubler.

Le récit pouvait être écrit par deux hommes très-différents: l'écrivain pouvait être naïf comme l'héroïne, ou fm et railleur. Dans le premier, il y aurait eu plus de larmes; c'est la seconde hypothèse qui s'est réalisée, et il y a plus de sourires. M. Lasserre a su mettre l'ironie dans ses intérêts. C'était une habileté nécessaire et difficile : il fallait moquer les moqueurs, et restituer à l'incrédulité cette physionomie grotesque qui est sa physionomie propre, et qu'elle essaye de donner aux autres. Mais M. Lasserre, en honnête homme, lui restitue ce qui lui appartient.

L'Eglise est la prudence même, et quand la voix publique signale à son attention des faits miraculeux en réalité ou en apparence, cette prudence semble encore redoubler. L'autorité ecclésiastique, convaincue de la grande responsabilité qui pèse sur elle et du danger immense d'une affirmation légère, ne se prononce que quand elle est, jusqu'à un certain point, contrainte de le faire par l'évidence des faits. Elle ne se presse jamais. Elle ordonne une lente et sérieuse

enquête. Elle ne se décide à parler que quand le devoir l'y obliye. Monseigneur l'évêque de Tarbes, en face des événements de Lourdes, fut tout à fait fidèle à cette grande prudence traditionnelle, qui est le caractère permanent et séculaire du clergé et de l'épiscopat. 11 nomma une commission, il ordonna une enquête et il entoura (ous ses actes des formalités solennelles que les circonstances requéraient.

Mais il était impossible de tout vérifier. La Commission soumit trente cures à cet examen approfondi, scrupuleux, redoutable qui appartient aux habitudes de l'Eglise. Les catholiques le savent, et les autres l'ignorent. Les autres croient la conscience catholique prompte et facile à admettre le merveilleux ; c'est une de leurs innombrables illusions. L'Eglise connaît ses ennemis, mais ses ennemis ne la connaissent pas. Ils ne savent rien d'elle ; mais ce qu'ils ignorent surtout, c'est sa sévérité.

Dans le rapport qu'elle fit à Sa Grandeur Mgr Laurence, évêque de Tarbes, la Commission, d'accord avec les médecins, divisa en trois catégories les faits sur lesquels avait porté son examen. La première catégorie comprenait les cures qui, permettaient d'admettre, comme probable, une explication naturelle. Elles étaient au nombre de six.

La seconde catégorie comprenait les guérisons vis-à-vis desquelles l'explication surnaturelle semblait probable, sans être certaine.

« On trouvera peut-être, disait l'enquête médicale, qu'en les excluant, nous agissons avec une trop grande réserve, et que nous montrons une conscience trop sévère. Mais loin de nous plaindre de ce reproche nous nous en félicitons, parce que nous sommes convaincus qu'en pareille matière, la sévérité est commandée par la prudence. »

La troisième classe comprenait les guérisons qui présentaient avec une évidence authentique le caractère surnaturel. Il y en avait quinze.

Toutes choses étant prêtes, monseigneur l'évêque de Tarbes rendit sa décision solennelle. — Voici l'article premier.

« Nous jugeons que l'immaculée Marie, mère « de Dieu, a réellement apparu à Bernadette « Soubirous le ii février 1885 et jours suivants, « au nombre de dix-huit fois, dans la grotte de « Massabielle, près de la ville de Lourdes ; que « cette apparition revêt tous les caractères de la « vérité et que les fidèles sont fondés à la croire « certaine.

« Nous soumettons humblement notre juge- « ment au jugement du Souverain-Pontife qui est « chargé de gouverner l'Eglise universelle. »

Entre le rapport de la Commission et le jugement du Prélat, trois années s'étaient écoulées !

Il faudrait tout citer, et spécialement le récit des guérisons dont le caractère miraculeux fut reconnu. Mais comme un article est plus court qu'un livre, nous nous bornerons à indiquer la

guérisoii de l'auteur lui-même. Sans nous prononcer en aucune façon sur cette guérison qui ne figure pas dans le rapport de la Commission et qui même lui est postérieure, nous pouvons et nous devons constater le grand intérêt qu'offre la guérison de M. Lasserre, racontée par lui-même. Les noms propres sont continuellement cités dans son œuvre. Quelques lecteurs trouveront peut-être qu'ils le sont trop continuellement. A cette objection nous ferons une réponse tirée des circonstances au milieu desquelles apparaît le livre. Sans méconnaître ce qu'elle présente de spécieux et peut-être même de vrai, nous dirons , que la particularité à laquelle elle s'attaque offre \ à la critique un moyen nouveau et précieux de | vérification et de contrôle. Chacun, comme M. Lasserre le remarque dans sa préface, peut refaire le travail qu'il a fait et vérifier tout ce qu'il avance. Il demande à être confondu et déshonoré s'il a menti. Son immense bonne foi prend plaisir à s'étaler devant le public. Quelques autres auraient pu reculer devant le récit de leur propre histoire, et craindre de la profaner en la racontant. Mais la grâce, comme la nature, a des instincts divers. M. Lasserre a cru devoir révéler son propre secret. Nous ne portons de jugement ni sur la guérison en elle-même, ni sur l'audace avec laquelle il la publie. Mais sa grande sincérité et son grand talent rentrent dans la compétence de notre critique et nous avons le droit de les admirer.

Le livre de M. Lasserre est plein de choses, plein de faits, plein de substance. Dirons-nous qu'il est plein d'esprit? Ce serait inutile, le nom de l'auteur contient à ce sujet-là les renseignements les plus complets. Il y aurait pléonasme à déclarer que M. Lasserre a fait un livre spirituel. Mais il n'est pas superflu de constater les soins qu'il a pris pour que ce livre fût concluant. L'auleur a réuni tous les documents que le sujet comporte, et ces documents sont nombreux. Il ne s'est pas borné à tout entendre dire ; il a voulu tout vérifier. Il a traversé la France d'un bout à l'autre pour voir de près une personne guérie. Il a amoncelé les témoignages ; puis il les a examinés, critiqués, comparés, corroborés les uns par les autres ; tout est en relief, tout est en saillie, tout est en plein jour. Le soleil éclaire également tout les coins du paysage. Pas un détail n'est laissé dans l'ombre. Tous les personnages Auvent d'une vie si vraie que le lecteur croit les connaître depuis longtemps ; chacun d'eux est dessiné de main de maître, et toutes les figures du tableau sont en mouvement. Le narrateur est entré dans tous les détails; sans cesser d'être artiste, il s'est fait juge d'instruction pour examiner, rechercher, constater, discuter les circonstances de temps, de lieu, de lumière, de territoire, d'atmosphère, de température qui ont accompagné les apparitions ou les événements auxquels elles ont donné lieu. Quelques-uns disent qu'il a exagéré la nécessité de l'eScactitude, qu'il a trop

donné à la critique et trop peu à l'émotion, qu'il a fait trop d'expertise et poussé trop loin la perfection de son procès-verbal. Si cette critique peut avoir quelque apparence de fondement, hâtons-nous de constater que le défaut qu'elle attaque présente ici non-seulement une excuse, mais un avantage. Si le récit du miracle eût offert une sobriété, une simplicité plus parfaite, plusieurs, dans le siècle où nous vivons, auraient fermé le livre, et auraient prononcé sur lui cette condamnation sans appel, pleine de dédains et de malice : C'est un livre de piété. Mais cette multitude de recherches tout à fait humaines et un peu curieuses, faites dans le cercle naturel autour de l'événement merveilleux, enlève aux hommes de mauvaise volonté la ressource délicieuse de mépriser un enthousiaste.

Tout ce qui concerne le pays et les habitants trouve place dans l'ouvrage de M. Lasserre, jusqu'à l'analyse chimique de l'eau miraculeuse. Analyse parfaitement détaillée, et faite en termes scientifiques. L'auteur a interrogé lentement, patiemment, successivement, scientifiquement toutes les choses naturelles pour les amener toutes à convenir qu'elles sont étrangères à l'événement. Il a adressé son livre aux incrédules. II a pris dans la nature et dans l'humanité toutes les armes de son combat. Il a suivi sur leur? terrains les médecins et les chimistes. Il les a mis en demeure d'expliquer l'inexplicable. Il a arraché aux personnes et aux choses humaines

l'aveu de leur impuissance. Elles n'ont pu ni produire le fait ni expliquer le fait produit et M. Lasserre les oblige à le constater dans leur langage et à le démontrer en termes techniques. C'est ce qui fera l'intérêt de son livre et son succès devant le monde incroyant.

L'auteur jette un défi. Si la science incroyante ne relève pas le gant, elle s'avoue vaincue, et si elle le relève, comment fera-t-elle pour écarter ou pour infirmer les preuves qui sont fourmes par elle-même.

Il fallait une époque comme la nôtre pour que cet ouvrage fût fait, époque ou d'incrédulité suprême et de mysticisme profond! L'ouvrage de M. Lasserre ressemble un peu à un mémoire que le xix= siècle publierait : cet ouvrage servira à l'histoire de notre temps. C'est une étude de mœurs, très-curieuse et très-piquante, qui encadre un tableau où les choses divines apparaissent. C'est le choc bizarre des choses profanes heurtant les choses sacrées, sans soupçonner leur présence; c'est la rencontre et le conflit des éléments les plus hétérogènes racontés par un des hommes les plus spirituels qui existent; or, cet homme éminemment homme du monde et catholique très sincère est lui-même placé convenablement pour voir ce qui se passe dans les deux camps. Son livre est uh livre charmant et historique, très-sérieux et très amusant qui pourra plaire aux esprits les plus opposés et rencontrer des lecteurs, même des amis, dans plusieurs armées belligérantes.

Tous les siècles ont vu des batailles; mais notre siècle voit la bataille universelle, et Notre- Dame de Lourdes est un des épisodes de l'immense combat.

Les nations ont perdu la foi. Cependant, tout à coup, un paysan, une bergère, un enfant qui ne sait pas même le nom des personnes et des choses qu'il manifeste, se trouve jeté sur la scène du monde, et clianjé déparier aux hommes, sans savoir de quoi il parle. Les autres sont armés de pied en cape, forts, habiles, retors. L'enfant n'a rien qu'une parole désarmée. Autour de cette parole il ne sait pas même grouper les faits ou les arguments. Il n'a aucune arme, pas même celle du discours. Cependant la chose fait son chemin, lente, inconinie, persévérante, moquée, résistante, tenace, douce et invincible. Elle résiste aux tempêtes qui abattent les gros arbres. Elle plie et ne rompt pas. Elle voit ses amis et ses ennemis se battre autour d'elle, mais elle garde le calme de l'enfance, à laquelle elle s'est confiée.

Les femmes et les enfants jouent toujours, dans les affaires divines, un rôle énorme. Celui qui les mène a l'habitude extraordinaire d'armer les soldats ennemis et de désarmer les siens.

Que de choses et que de personnes se sont agitées autour de Bernadette ! Mais elle, elle ne s'est pas embarrassée un moment.

M. Lasserre a supérieurement peint, car son livre est un tableau, ce désarroi des hommes

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devant la paix obstinée d'une petite fille qui ne comprend ni les étonnements ni les colères qu'elle cause. Elle ne discute pas, elle ne prouve pas; elle n'enseigne pas; elle ne sait rien; elle n'affirme qu'une chose, c'est qu'elle a vu.

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