‹ Le siècle. Les hommes et les idéesChapitre 35 sur 36 · HENRI LAS SERRE ÉPISODES MIRACULEUX DE LOURDES · texte numérisé non relu

HENRI LAS SERRE ÉPISODES MIRACULEUX DE LOURDES

Voici le second volume de Notre-Dame de Lourdes.

Je me demande si je ne ferais pas mieux de m'arrêter là.

Constater l'apparition du second volume, c'est évoquer le souvenir du premier. Je l'ai annoncé; je l'ai analysé.

J'ai donné le premier salut à ce premier volume.

Ce salut a été entendu bien loin. Il a éveillé bien des échos.

Le succès de Notre-Dame de Lourdes a di'pas^é les proportions d'un succès littéraire.

Il est devenu un événement. Cet événement a rjrandi comme la semence confiée à la terre.

Le fjrain de sénevé a obéi à sa loi; mais la loi

est devenue plus sensible, plus éclatante qu'à l'ordinaire.

Le succès, après avoir atteint les proportions vraisemblables, les a dépassées.

Ce succès a ressemblé à une autre chose qu'à un succès. Il a marché, comme quelqu'un qui aurait des intentions, ou, si vous voulez, des instructions, des ordres. Il a marché à pas de géant. Il a bravé toutes les circonstances de temps et de lieu.

Il s'est élevé en face du xix* siècle, comme David en face de Goliath.

Il a jeté le gant à l'esprit public.

Il s'est levé dans un monde de sourires, dans un monde d'incrédulité ; et il a insulté tous les sourires, toutes les incrédulités.

Dans un monde incroyant, plein d'une science incroyante, Henri Lasserre est venu affirmer le merveilleux, et le merveilleux contemporain.

Contemporain ! quelle circonstance aggravante ! Le prodige est déjà par lui-même bien odieux, bien cruel, bien insupportable. Son intrusion déplaît à la science moderne. Elle qui est si sûre de son affaire; et qui guérit toujours si bien si fidèlement, si rapidement, si sûrement, si radicalement tous les malades, elle trouve mauvais que le prodige, cet étranger, s'ingère dans une besogne qui est la sienne et qui ne lui offre jamais aucune difficulté.

Cependant, quand le prodige est lointain, elle le supporte un peu à l'état de légende. La légen-

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de esl une circonstance atténuante. Pourvu qu'il contente à être relégué bien loin, bien loin dans le passé, le merveilleux serait à la rigueur supportable, et pourrait, dans une certaine mesure, être toléré.

— Si vous avez la manie d'aimer le merveilleux, au moins ayez en même temps le goût des vieux livres. Remuez la poussière des bibliothèques. Interrogez les traditions. Remontez jusqu'aux siècles barbares; et là, quand vous aurez découvert quelque fait étrange, inexpliqué, caché dans la nuit des siècles, nous ne vous défendrons pas, Henri Lasserre, de développer là-dessus vos facultés. Les siècles d'ignorance sont remplis de récits merveilleux. Vous aimez le merveilleux : à tout péché, miséricorde. Je vous pardonne, Henri Lasserre. dirait la science moderne.

Peut-être même ajouterait-elle tout bas: « — Je ne suis pas, moi non plus, ennemie de la poésie. Chantez, Henri Lasserre, les Epopées religieuses des premières Eglises ; chantez, chantez, chantez ! Je ne défendrai pas même aux peuples que je gouverne d'accompagner vos chants. Il faut bien se distraire un peu des travaux sérieux, ef des éiiides falifjantes que j'impose à mes élèves. Peiulaiit six jours, ils sont à moi, occupés d'affaires graves. Je vous les confie le dimanche : amusez-les ; racontez-leur les chroniques d'autrefois ! »

Oui : mais voici où les cartes s'embrouillent.

Henri Lasserre n'a pas de modération dans les goûts. Il ne se contente pas des vieux prodiges, que le temps a couverts de son manteau.

Il prend le merveilleux et le plante brutalement en plein dix-neuvième siècle, dans notre société savante et fleurie. Il manque de respect au temps présent, et lui raconte des prodiges contemporains.

Vous imaginez-vous l'audace d'un homme qui imprime en France qu'il a vu des prodiges ; qu'il les a vus de ses yeux, de ses yeux restitués euxmêmes à la lumière du jour par un prodige ; qu'il les a vus, vraiment vus, ce qui s'appelle vu.

Il n'invoque pas la circonstance atténuante de Téloignement des temps. Il n'invoque pas non plus celle de l'éloignement des lieux.

Non seulement c'est au dix-neuvième siècle qu'il a senti et vu des faits extraordinaires; mais c'est en France, dans le pays où brille l'Institut. Il a vu le foyer s'allumer à Lourdes et rayonner de tous côtés. Lui-même a été guéri, non pas à Lourdes, mais par l'eau de Lourdes, et bien plus près de l'Institut.

Il dit, il ose le dire, et les éclals de rire s'apprêtent à couvrir sa voix. Cependant ils ne la couvrent pas; et c'est le contraire qui arrive. Sa voix couvre les éclats de rire. Elle s'étend; cette voix singulière et audacieuse ; elle s'étend, elle s'étend ; elle se fait écouter ; elle s'impose ; elle se multiplie. Paris Fécoute : la France l'écoute ; l'Europe l'écoute ; le monde l'écoute.

Le récit des merveilles, au lieu de succomber sous les moqueries du premier venu, le récit des merveilles obtient l'audience du monde.

Ce livre, ce premier volume avait lair du plus hardi paradoxe. Mgr Peyramale, qui ne s'appelait pas encore Monseigneur, me comblait de ses remerciements, parce que j'avais osé annoncer le livre, et que le style hardi de mon annonce lui avait été agréable.

C'était encore une audace, une étrangeté, une bizarrerie, que d'oser constater la naissance du livre, que d'oser donner un état civil à ce procèsverbal des merveilles.

Eh bien! le livre est parti, il a marché d'abord, il a volé ensuite, et les échos endormis se sont réveillés de proche en proche, ici d'abord, puis un peu plus loin, puis beaucoup plus loin, puis la France s'est émue, puis l'Europe s'est émue, puis le monde s'est ému. Des masses profondes se sont ébranlées, et, confiante dans la parole d'Henri Lasserre, elles sont venues du pied de la montagne choisie, au pied des Pyrénées; elles ont voulu voir le lieu dont elles avaient lu la description ; et elles ne se sont pas bornées à voir, elles ont voulu s'agenouiller, et la Grotte a été trop petite pour recevoir tous les agenouillements qui se sont pressés entre ses pierres, et il a fallu empêcher les hommes de s'écraser à l'entrée de la roche Massabielle.

Et maintenant, après plusieurs années, ce qui

semblait un paradoxe bizarre, est devenu un fait historique.

Le livre audacieux qui avait jeté Un défi au respect humain, a été traduit dans toutes les langues. Cette propagation étonnante de la parole par l'imprimerie n'a jamais été si rapide, si merveilleuse; le livre a été vainqueur du temps et de l'espace. Il a été partout, il a fait des prodiges de vélocité; le mouvement Ta emporté dans un tourbillon prodigieux, puis il a emporté les hommes dans le mouvement; après avoir subi ce mouvement, il l'a fait subir partout où il passait. Le livre, né à Lourdes, a ramené les populations au lieu d'où il était parti. Lasserre a parlé. Les pèlerinages ont répondu.

En dépit d'un mot célèbre, les pèlerinages sont maintenant dans nos mœurs. Et, remarquez-le, quand M. Thiers a dit le contraire, M. Thiers avait raison. Les pèlerinages n'étaient plus dans nos mœurs. Mais ils y sont rentrés, et ils y sont rentrés à la voix d'Henri Lasserre.

Du domaine privé, les émotions du pèlerinage sont passées dans le domaine public.

Le xix^ siècle se dit le siècle de l'incrédulité. Eh bien! voici quelque chose de particulier, et qui vaut la peine d'une remarque : c'est que nul ne pourrait désormais écrire l'histoire de ce siècle incrédule, sans raconter l'histoire de Notre- Dame de Lourdes.

Cette histoire est intervenue assez sensiblement dans le xix^ siècle, pour s'imposer à l'historien.

Croyant ou incroyant, il ne lui est pas permis de la passer sous silence. Elle s'impose à lui, même comme fait humain.

Car, remarquez-le bien, c'est au point de vue j du fait humain que je me place. \

Je n'entends nullement préjuger les décisions de l'Eglise, et prononcer en mon nom le mot « miracle. » .

L'Eglise seule est compétente pour le faire 1 entendre, ce mot terrible et sacré.

Je me borne à regarder les événements de ■ Lourdes, extérieurement et historiquement, par le côté humain et évident.

Or ce côté humain et évident constitue, à lui seul, un fait historique des plus étranges. Ce pèlerinage énorme, que personne ne peut révoquer en doute, est un des aspects les plus saisissants et les plus évidents que nous ait offerts jusqu'ici le xix" siècle.

Je ne préjuge donc rien, absolument rien, quant au caractère divin et miraculeux des faits observés. Je ne le discute pas, je regarde le spectacle humain de Lourdes, et je suis singulièrement frappé de ce fait étrange.

Ce second volume fait suite au premier ^•olu!ne, non pas seulement à la manière ordinaire des seconds volumes; mais il suit le premier, comme l'effet suit la cause.

C'est le premier volume qui a produit le second.

C'est l'émotion produite par le premier volume qui a déterminé les événements racontés dans le second volume.

C'est le premier volume qui a poussé les personnages vers les actes, vers les prières, vers les aventures racontées dans le second volume.

Le premier volume a enfanté le second, non pas seulement dans l'ordre des idées, mais dans l'ordre des faits.

Exemple. En juillet 1871, un menuisier de Lavaur, nommé Macary, souffrait horriblement d'un mal de jambes : les varices, les nodosités, les ulcères, avaient réduit cet homme à l'impossibilité absolue de travailler et même de bouger. Ne sachant plus que devenir et comment tuer le le temps, il demanda un livre quelconque. Mais au lieu de lui donner un livre quelconque, qui aurait pu être un roman d'Eugène Sue, ou une édition populaire des œuvres de Renan, on lui donna à lire Notre-Dame de Lourdes, par Henri Lasserre. Il se trouve qu'on lui donne à Hre ce livre-là, plutôt qu'un autre. Le Hvre l'intéresse d'abord, l'émeut ensuite, mais l'émeut au degré où les larmes arrivent. Et, avec les larmes, A^oici la prière. Macary veut être guéri comme ont été guéris ceux dont il lit l'histoire. Il le veut, il le veut obstinément.

C'est le premier volume de Notre-Dame de Lourdes qui lui inspire le désir, le projet, la

volonté d'être un des héros du second volume.

Les héros du premier volume ont été les initiateurs de Macary, et l'ont conduit à fujurer dans le second volume.

Lui-même, maintenant, héros du second volume, deviendra peut-être l'initiateur de quelque autre personnage, qui, lisant son histoire, figurera quelque jour dans un troisième volume.

Il y a, comme cela, des coups et des contrecoups, des chocs et des chocs en retour.

Il y des voyages de l'électricité qui se joue à travers le monde.

« Macary, dit Lasserre, nous raconta son histoire avec un merveilleux entrain de récit, une verve extraordinaire et une émotion commuiiicative. Le curé Peyramale ; M. l'abbé Pomian, catéchiste de Bernadette ; M. l'abbé Peyret, vicaire ■> de Lourdes et aujourd'hui curé d'Aubarède; ] M. et Mme Ernest Hello étaient avec nous. Nous | étions tous sous le charme de cette parole chrétienne, pittoresque et vlbraote. »

Oui, certes, je m'en souviens, nous étions là et nous écoutions. Ce Macary eût été un orateur] populaire. L'accent du Midi donnait à cette narration familière un cachet spécial, une audace aimaljle et ardente, une vibration physique et morale. Je me souviens de l'intonation avec laquelle Macary prononça cette phrase :

« Non, non, non, me disais-je à moi-même, Macarv, tu ne peux plus vivre ainsi. Tu ne peux plus travailler : tu souffres jour, et nuit. Il faut que la

sainte Vierge te guérisse ou qu'elle t'étouffe ». Macary n'atténuait rien, il ne connaissait pas le respect humain et les servitudes qu'il impose à ses esclaves. II parlait comme un homme du peuple qui parle très bien, et comme un homme du Midi.

Autre exemple. Jeanne de Fontenay était malade; après la guerre, son état s'était aggravé. Incapable de marcher et de travailler, elle passait de longues heures seule, inoccupée, souffrante, hésitante.

Un livre, parmi tous les livres qui passaient entre ses mains, un livre attira ses regards. C'était, vous l'avez deviné, c'était Notre-Dame de Lourdes. II était question là de guérisons inespérées. Mais quoi ! ces bonheurs rares étaientils faits pour elle ? Peut-être étaient-ils réservés à des âmes très saintes ?

Pouvait-on les espérer pour soi-même, réellement, actuellement ?

Macary, qui jurait du matin au soir ; Macary, que Lasserre appelle « le bon blasphémateur », avait espéré rapidement, parce qu'il était simple. Les âmes simples ont l'espérance facile. C'est un privilège de la simplicité que de ne jamais se déclarer indigne. Jeanne de Fontenay, qui n'était pas blasphématrice, était probablement moins simple que Macary. Elle fut frappée, mais elle hésita. Cependant le livre avait déposé en elle un germe qui devait, plus tard, porter fleurs et fruits. C'était ce livre, ce même livre, le premier

volume de N(jtrc-Dame de Lourdes qui allait par le monde, chercher, à travers sa promenade, ' la matière du second volume. Ce premier volume • ne se suffisait pas à lui-même. Il avait faim et j soif de sa continuation. 11 ne voulait pas être seul, et il courait partout, à droite et à gauche, quetant des secours pour se multiplier. 11 deman- ' dait, mais il donnait ; il demandait la matière et la forme d'un second volume, mais il apportait l'espérance, en attendant la yuérison.

Jeanne de Fontenay, un peu plus difficile que Macary, allait cependant, comme lui, être conquise au second volume.

Il y a mille manières de raconter. On peut raconter les faits, on peut les raconter mal, on peut; les raconter bien. Puis on peut pénétrer dans l'esprit qui les produit et les anime. C'est cette façon de les présenter qui caractérise Henri Lasserre. Il ne se borne pas au fait, et cependant il ne le néglige jamais. Il l'étudié en lui-même, minutieusement, scrupuleusement, exactement. Mais là ne s'arrête pas son analyse. 11 entre dans la vie de la personne qu'il nous montre, et il nous y introduit. Il nous fait assister, non ])ns seulement au fait, mais à l'acte : car le fait, c'est l'effet matériel; l'acte c'est l'opération qui produit et détermine le fait.

Lasserre nous introduit dans le sanctuaire où se passe le drame caché, avant de nous monli .r le résultat visible des luttes intérieures do:!t n;i lui a confié le secret. Ainsi son procès-verhal

n'est que le dénouement. Mais nous sommes initiés aux préparations intimes subies par l'âme qui va apparaître devant nous, délivrée des entraves d'une maladie physique. La guérison qu'il nous raconte, n'est que la conclasion d'une histoire secrète, profonde et profondément instructive, qui se déroule peu à peu devant nous.

Nous assistons aux préparations, nous voyons les éléments du drame se combiner, nous voyons les effets de la foi comme aussi les effets du doute.

Nous voyons ceux qui croient marcher sur les flots, et nous voyons les flots chanceler, s'affaisser, s'entr'ouvrir et menacer ceux qui doutent, les menacer de l'engloutissement.

Nous voyons les actes de l'âme jeter leurs reflets sur les choses de la vie, nous voyons l'influence des pensées et des sentiments sur la destinée des individus.

A ce point de vue, la guérison de Mlle de Fontenay est particulièrement intéressante à lire et à étudier. On voit se dessiner sur les faits les linéaments de ses pensées. Elle est mal, elle est mieux ; elle est plus mal, elle est guérie, et Ton dirait que les vicissitudes de son état physique suivent sensiblement et directement les vicissitudes de son état moral. L'histoire de Mlle Jeanne de Fontenay est particulièrement intéressante, parce que la faiblesse humaine apparaît en elle et autour d'elle.

Dans riiistoire de M. de Musy, on s'étonne presque de trouver tous les personnages à peu près parfaits. Un homme d'une grande valeur, les trouvait trop parfaits. Il lui semblait que l'histoire, si elle avait été moins continuellement admirative, fût devenue plus vraisemblable.

Mais l'épisode de Mlle de Fontenay offre à l'attention des sujets plus variés, plus humains.

Elle a des moments de doite, d'hésitation, d'anxiété. Elle n'est pas toute d'une pièce, Jeanne de Fontenay avait été presque écrasée par une voiture. Elle-même était tombée de cheval. Les deux accidents, et d'autres causes encore peutêtre, avaient déterminé en elle une série de douleurs et de désordres graves. La jeune fille passa plusieurs années entre les mains des médecins j mains terribles !

La voici enfin à Lourdes : les forces reviennent. Elle peut hasarder quelques pas ; et même, après la neuvaine, le 3 juin, la voilà qui se rend à pied à la Grotte, elle suit une procession. Elle revient en ville.

Mais, au lieu d'iin point d'exclamation, qui semblerait nécessité par les circonstances, je dis : Elle se rend à la Grotte, et elle revient en ville, et je termine ma phrase par un point simple. Je me refuse ce point, que certaines grammaires appellent le point d'admiration.

C'est que Jeanne de Fontenay ne se croit pas , guérie.

Non seulement elle subit les médecins, mais

même les chirurgiens. Elle subit les eaux minérales. Dans le récit de Lasserre, non seulement on apprend, mais on voit la désolation de sa famille. On assiste à cette maladie que Mme de Fontenay aurait voulu dérober, au moins dans une certaine mesure, aux regards indifférents. Une maladie cause tant de douleurs ! Il y en a d'évidentes, il en a eu de secrètes; il y en a qu'on avoue, il y en a qu'on n'avoue pas ; il y en a qui se laissent voir, il y en a qui se laissent deviner. De traitements en traitements, Jeanne de Fontenay traîna sa pauvre personne et sa maladie. Mais le premier volume de Notre-Dame de Lourdes était toujours là! C'est lui qui devait changer l'état des choses; c'était lui qui allait chercher Jeanne de Fontenay sur sa couche ; c'était lui qui allait partout, cherchant du bois sec pour allumer les feux du second volume.

Le Curé Peyramale la vit marcher, et le point d'exclamation fut dans sa voix à lui.

— Vous voilà donc délivrée de vos sept ans de douleurs et d'infirmités !

— Mais, Monsieur le Curé, je n'ai pas du tout en moi la preuve que je suis guérie.

Le Curé lui raconte à elle-même ce qui vient de lui arriver à elle-même !

— Auriez-vous eu quelque difficulté à marcher?

— Aucune.

— Souffrez-vous quelque part?

— Non.

C'est là une scène des plus extraordinaires. Le

Curé s'efforce de prouver à la malade d'hier qu'elle est guérie. La malade convient des faits qui constituent sa cjuérison, et ne convient pas de la quérison elle-même! Elle a senti la disparition du mal; mais elle n'a pas senti l'apparition du bien. Elle n'est pas transportée; la joie fait défaut, elle ne croit pas à la quérison.

L'union de l'âme et du corps, telle qu'elle est affirmée par la doctrine de saint Thomas, reçoit ici une singulière et mystérieuse confirmation. Jeanne de Fontenay doute : elle ne doute pas seulement de sa quérison à venir, elle doute même de sa quérison passée. Non-seulement elle ne croit pas avant de voir, mais elle ne croit pas après avoir vu.

Elle dépasse saint Thomas,

Elle trouve que quelque chose lui manque.

— Mais c'est votre maladie qui vous manque ! répond le Curé de Lourdes.

Enfin l'incrédule Jeanne chancelle moralement, quand elle ne chancelle plus physiquement.

— Ce qui est malade, c'est votre foi, lui dit le Curé Peyramale.

Je me figure bien le Curé de Lourdes, avec sa brusquerie, grondant de sa timidité la vacillante jeune fille ;

— Allez donc, lui dit-il, allez rendre grâce à Paray-le-Monial.

Mais Mlle de Fontenay doutait, Mme de Fontenay doutait. Tout le moîide doutait. On ne pouvait pas se croire guéri.

La prudence — je ne veux pas écrire ici ce mot par une majuscule : non, non, ce n'était pas la Prudence, c'était vraisemblablement la prudence qui luttait contre la joie et qui finit par l'emporter. Il faut en tout de la mesure. N'allons pas à Paray-le-Monial, allons à Aix-les-Bains. L'action naturelle des eaux fortifiera la guérison. On se décide pour Aix-les-Bains,

Oui, mais le lendemain matin Jeanne de Fontenay était retombée. Impuissance totale des jambes. La guérie d'hier ne pouvait plus se tenir debout.

Non, non, il ne m'appartient pas de déterminer le caractère miraculeux des faits; mais il appartient à tout le monde de constater quelque chose de bien extraordinaire dans ce récit.

Henri Lasserre le fait précéder par une page de l'Evangile.

Il nous montre saint Pierre marchant sur les eaux. Saint Pierre croit, les eaux le portent; saint Pierre doute, les flots fléchissent sous lai. La prévision exacte, la correspondance rigoureuse de l'âme et du corps soumis ou révoltés l'un et l'autre chez Jeanne de Fontenay, rappellent forcément le souvenir de saint Pierre croyant ou doutant. Cette obéissance des flots qui soutiennent! cette révolte naturelle des flots qui ne soutiennent plus !

Il y a probablement entre l'esprit et la matière des rapports plus intimes que nous ne le soupçonnons.

Catherine Emmerich fut une personne fort extraordinaire, et je n'ai pas qualité pour me prononcer sur le caractère plus ou moins merveilleux de son état. L'Eglise n'a pas dit sur elle de parole décisive. Mais, quoi qu'il en soit, son livre est un des plus curieux qui existent.

Elle parle de saint Goar, ermite des bords du Rhin. Saint Goard, injustement accusé, va se défendre chez son évêque. Il paraît qu'il avait un manteau. Tous les ermites n'en ont pas ; celui-ci en avait un. Entrant chez l'évêque, il cherche où suspendre ce manteau dont il veut se débarrasser. Mais, si saint Jean avait un manteau, l'évêque n'avait pas de porte-mantau. Ne trouvant aucun clou pour suspendre quoi que ce soit, saint Jean, par distraction, suspend négligemment ce manteau... à quoi ?

A un rayon de soleil, qui se trouvait là par hasard.

D'après Catherine Emmerich, ce rayon de soleil reçut une vertu de soutenir, vertu qui n'était pas dans sa nature propre, et reçut cette vertu à cause de la foi de saint Goar.

La foi et la simplicité, dit Catherine Emmerich, donnent l'être et la substance aux choses sur lesquelles elle porte.

Si vous me dites que vous avez eu souvent la foi, sans obtenir cet effet, je n'ai rien à répondre, sinon que je me borne à constater ce qu'ont dit les autres. Je ne suis ni avocat ni juge, je suis historien. Je ne plaide ni n'affirme, j'expose l'état de la question.

Je constate le rapport qui existe entre la parole de Catherine Emmerich et celle de saint Paul.

D'après l'une, la foi et la simplicité donnent l'être et la substance aux choses.

D'après l'autre, la foi est la substance des choses espérables.

Je demande pardon pour ce mot inusité, mais je le crois nécessaire, car la phrase régulière : la « foi est la substance des choses qu'il faut espérer », est désolante de platitude.

Quoiqu'il en soit du néologisme que je hasarde, la foi nous est affirmée par saint Paul comme étant la substance même, et non pas seulement la formule des vérités.

Etant une substance, il n'est pas étonnant qu'elle agisse sur les substances ; et Catherine Emmerich, en ce cas, aurait tiré, sans s'en douter, une conséquence. Mais elle ne dit pas seulement : la foi; elle dit : la foi et la simplicité. La simplicité serait donc comme la chose qui excite la vertu latente contenue dans la foi.

La foi contenant la substance comme la pierre contient le feu. peut-être la simplicité est-elle la force qui fait jaillir l'étincelle du caillou.

Mais la simplicité, comment l'atteindre? Lasserre, à la première page de son livre, se recommande aux prières de ses lecteurs. 11 fait bien; j'aurais voulu qu'en cette occasion il me fît une place à côté de lui !

Ah! si la simplicité donne la force, l'efficacité; si elle communique aux justes désirs la vertu

4r.2 LE SIÈCLE

de se réaliser, j'adjure tous les lecteurs connus et inconnus de demander pour moi la simplicité !

Au lieu de raisonner sur elle, je veux expérimenter ses résultats.

J'aime mieux la posséder que de la définir.

Après mille douleurs nouvelles, Jeanne de Fontenay parvient à une nouvelle r|uérison.

Les jambes sont guéries, la plaie intérieure également.

Mais elle est encore sujette à des douleurs de tète, à des migraines, à des névralgies. Pourquoi cette infirmité n'a-t-elle pas été guérie comme les autres?

Pourquoi cette défaillance? pourquoi cette exception?

Jeanne de Fontenay croit pouvoir répondre à cette question.

Quand on la plongea dans la piscine de Lourdes, o 1 ne voLildt pas immerger Fa tête, à cause des cheveux épais. Il est quelquefois fâcheux, quelquefois dangereux de se mouiller les cheveux, surtout quand la chevelure est abondante. De très longs cheveux sont difficiles à sécher: et qui sait si une telle immersion, produisant une longue humidité, ne produirait pas aussi le rhume et la fièvre?

Enfin, on immergea le corps, on n'immergea pas la tête.

Le corps fut guéri. La tète ne le fut pas... J'entends votre réponse :

— Comment ! me dites-vous, une application

matérielle et naturelle, si elle cjuérit le point touché, peut ne pas guérir un autre point ! Mais, s'il s'aijit de Lourdes, est-ce que toute la personne ne doit pas être enveloppée? si l'eau de Lourdes possède un vertu, est-ce que cette vertu, captive et dépendante, s'arrête à l'endroit qu'elle touche matériellement? est-ce qu'elle ne peut pas agir à distance, opérer même sur les points qu'elle n'inonde pas physiquement?

Sans doute! et si l'omissioa de la tête avait été faite par hasard, Jeanne de Fontenay n'expliquerait probablement pas ses névralgies par un oubli involontaire.

Mais l'oubli était volontaire ! ce fut par prudence et nom par hasard qu'on Préserva la tête de l'immersio:!. De sorte que, d'après elle, on a préservé la tête de la guérison.

L'omission de la tête ne fut pas seulement matérielle, elle fut intentionnelle, elle fut voulue spirituellement.

Après la première guérison, la rechute générale fut attribuée à un défaut général de foi.

Après la seconde guérison, la rechute partielle est attribuée par Jeanne de Fontenay à un défaut partiel de foi.

Voilà les oscillations qui signalent la guérison de Jeanne de Fontenay.

Voici les oscillations qui signalent la guérison d'Henri Lasserre lui-même. Les deux événements et les incertitudes qui les accompagnent, deman-

dent, ce me semble, à être rapprochés. Le volume, qui les détaille, ne peut les rapprocher suffisamment. Mais l'article, qui se borne à les signaler, peut mettre ces faits en regard les uns des autres.

Henri Lasserre, bien des années avant Jeanne de Fontenay, venait de retrouver l'usage de ses yeux. Il venait de lire cent quatre pages, lui qui, dit-il, vingt minutes auparavant, n'aurait pu lire trois lignes.

Or, cinq jours après la guérison, voici notre ami qui se dirige, avec sa vue restituée, vers une maison où il va faire une visite. Cette visite devient pour lui l'occasion de la confession publique qu'il fait ici. Une fumée mauvaise lui monte, dit-il, du fond du cœur, et il subit la tentation de prononcer quelques paroles gravement mauvaises auxquelles il reçoit intérieurement Tordre de renoncer. Mais il n'y renonce pas ! il les prononce.

Il cède à la tentation.

Le lendemain, après un sommeil de quelques heures, il se sent envahi sous l'arcade sourcilière et à l'arc des paupières par une pesanteur qui, sans être la maladie elle-même, était cependant l'un des symptômes de la redoutable maladie dont il venait d'être délivré. — Mon boa ami, se dit-il à lui-même, tu ne l'as pas volé.

Nous avons vu, chez Jeanne de Fontenay, une rechute totale suivre la défaillance de la foi, puis une imperfection dans la délivrance retrouvée

suivre une imperfection dans la foi retrouvée.

Nous voyons dans Henri LasBerre une menace suivre, après la guérison, la défaillance de la volonté : car ce n'est pas la foi qui branla, chez Lasserre;ce fut la volonté. Je ne m'en étonne pas. La foi, chez lui, a quelque chose d'inébranlable.

Quelques jours plus tard, voici Lasserre à Tours. Il se rend chez M. Dupont. 11 lui rend compte de la situation. Vous savez le reste. Non pas à l'instant même, à Tours, mais le lendemain, à Paris, toute lourdeur disparut. La guérison était achevée.

Le rapport entre les variations et les accidents qui caractérisent ces deux çjiiérisons, n'a-t-il pas quelque chose de très extraordinaire ?

On dirait que les choses physiques nous montrent, dans les deux cas, le reflet matériel des choses morales, et que le monde visible nous découvre, par le choc de ses accidents, le monde invisible, qui est le théâtre secret du drame auquel nous assistons.

M. Dupont était véritablement un des hommes les plus singuliers qu'il fût possible de voir au xix^, siècle. La guérison de Lasserre semble réunir tous les défis possibles jetés à l'esprit actuel ! Lourdes d'abord, M. Dupont ensuite. M. Dupont frappait à première vue. Je ne vais

pas refaire son portrait, si admirable in ent fait dans le livre même qui nous occupe. Mais je ne puis passer près de lui sans le saluer, car le respect accompagne son souvenir; je ne puis passer près de lui sans signaler en lui un caractère étrange, bizarre, absolument exceptionnel, Vabsence Totale du respect humain.

Je dis totale. Une certaine absence de respect humain se voit quelquefois. Une absence totale se voit très rarement, si rarement, qu'on est saisi devant elle par un sentiment singulier et nouveau. Les choses complètes sont très rares en ce monde. La foi complète est un spectacle qui ne nous est pas souvent donné. Encore la foi pourrait être complète, et n'être pas exemple de ce trouble extérieur qui s'appelle le respect humain.

La foi intérieure pourrait être complète, et ne pas vouloir ou ne pas oser se traduire au dehors par un langage digne d'elle.

Nous respirons tous l'air envirounant.

Nous nageons dans une atmosphère dont les propriétés sont dissolvantes.

Un homme, au xix^ siècle, respire le doute depuis qu'il respire.

Il n'est pas impossible de se proclamer catholique et croyant, dans le sens général du mot.

Il lui est singulièrement difficile de ne faire aucune concession, même extérieure et apparente, aucune concession de détail à l'esprit général de doute qui énerve toutes les âmes et toutes 1rs intelligences.

HENRI LASSEURE 467

Autre chose est de dire, en thèse générale : « Je crois. »

Autre chose d'affirmer cette croyance dans tous les détails de la vie où elle demande à s'incarner, et de l'affirmer ainsi, devant téraoms, devant n'importe quels témoins, en n'importe quelle occasion.

Or cette absence totale, radicale, de respect humain caractérisait M. Dupont. L'atmosphère du XIX® siècle s'éteignait à la porte de sa maison. Une autre atmosphère s'allumait. On changeait d'air, on changeait de siècle, on changeait de monde.

Dans la chambre de M. Dupont on parlait le langage de la foi sans restriction.

Presque tout homme a deux vies contradictoires : l'une pour lui seul, l'autre pour les autres hommes.

M. Dupont n'avait qu'une vie.

Il vivait de la foi.

II pensait comme il vivait.

Il parlait comme il pensait.

La sincérité absolue, qui ose dire absolument tout, était l'attrait de son langage.

Cette absence totale de respect humain est la noble fille de l'humilité.

L'amour-propre nous invite à mille précautions. Il les décore de mille noms : c'est la convenance, c'est la prudence, dit-il, qui les conseille.

En réalité, c'est lui, l'amour-propre, qui les impose.

Ces précautions, M. Dupont ne les connaissait pas. La hardiesse de sa foi ne lui permettait pas ce retour sur lui-même qui paralyse généralement l'homme qui va dire une chose audacieuse. M. Dupont ne savait pas qu'il était audacieux. Il était étonnant sans le savoir. Il se regardait de la meilleure foi du monde comme un néant coupable. Alors à quoi bon penser à soi?

Je lui demandais un jour si jamais quelque ennemi n'était venu le tourmenter dans cette chambre où sa lampe brûlait jour et nuit ?

— Comment voulez- vous qu'on me tourmente? me répondit M.Dupont: on tourmente un homme; mais on ne tourmente pas un rien du tout. Gomment voulez-vous qu'on tracasse le rien?

Et M. Dupont faisait, avec ses doigts, en parlant, le geste d'un homme qui cherche à saisir et à serrer quelque chose là où il n'y a rien : ses mains se serraient, s'ouvraient, se fermaient dans le vide, et il semblait taire des efforts singuliers pour s'emparer du vide, pour l'embrasser, pour l'étouffer. Et comme il avait affaire au vide, sa main, en se retrouvant, marquait d'une façon frappante son impuissance d'appréhender, de tenir et de retenir.

Ze fut, je crois, le même jour, que pendant le dîner, réunis autour de sa table, les convives de M. Dupont se livraient à une conversation qui, sans avoir rien d'inconvenant, à quelque degré que ce fût, était simplement une conversatioi ordinaire.

M. Dupont, lui, ne parlait jamais d'autre chose que de l'unique objet de sa pensée. Tout à coup, il s'écria, parlant à nous tous :

— Je vois que vous mangez comme les chiens et les chats, sans penser à Celui qui vous a créés et mis au monde. La vie est trop courte pour qu'on parle d'autre chose que de Lui. La vie, mes amis, c'est la chose la plus courte que je connaisse.

De la part de tout autre homme, l'exclamation eût surpris tout le monde, n'est-ce pas? Essayez de vous représenter un homme ordinaire qui, réunissant ses amis autour de sa table, leur adresse tout à coup ce compliment : « Je m'aperçois que vous mangez comme les chiens et les chats ! »

L'étonnement serait au comble.

Mais chez M. Dupont, personne ne s'étonnait jamais de rien. Il y a des hommes qui ont le droit de tout dire : ce sont ceux qui ne pensent pas à eux-mêmes. L'orgueil des autres, a-t-on dit, nous déplaît, surtout parce qu'il choque le nôtre.

Rien de plus vrai. Aussi l'homme qui nous parle hardiment et sans orgueil, peut tout nous dire sans nous choquer. L'orgueil, chez M. Dupont, n'était pas en jeu. Il chassait l'orgueil de sa maison.

Avouez que Lasserre avait eu la main heureuse.

Il était tombé juste, précisément juste, sur l'homme qu'il lui fallait.

M. Dupont arrive, dans son récit, tellement à propos, qu'on dirait son intervention amenée là par l'habileté du narrateur. Et cependant le fait est simplement exact. L'homme qui a eu tant d'incroyables fortunes, accumulées les unes sur les autres, n'a fait que les raconter.

Son arrivée à Tours n'avait même pas M. Dupont pour objectif.

Une autre circonstance l'avait appelé à Tours, et il se souvient tout à coup de M. Dupont, et le célèbre numéro lo de la rue Saint-Etienne reçoit tout à coup sa visite inattendue ç,i fortuite.

Une combinaison particulière de bonheurs nombreux enveloppe Lasserre. C'est le contraire 1 de ce qui arrive dans les romans et dans les drames, c'est le contraire de la fatalité : la bienveillance des choses le conduit par la main.

En face de .tous ces acccîdents moraux et matériels qui se correspondent avec tant d'exactitude et de précision, je ne prends nullement sur moi, je l'ai déjà dit, d'affirmer le caractère précisément miraculeux des événements.

Mais quand je considère notre époque, je suis incroyablement frappé par l'opportunité, par l'utilité, par l'harmonie du miracle en général avec le siècle où nous vivons.

Quelque sentiment que pourra un jour expri-

mer l'Eglise sur ces faits et sur d'autres faits analogues, nous l'adoptons d'avance, nous ne le préjugeons pas.

Mais ce qui est évident, c'est l'harmonie du miracle avec nos besoins actuels, avec les besoins universels des siècles où nous vivons.

L'adoration de la matière est le caractère propre du XIX® siècle.

Le xix= siècle est le siècle de l'orgueil.

Or, voici une loi générale.

Toute créature qui veut s'élever par l'orgueil, s'abaisse rapidement et s'incline devant la matière.

La matière et toute sa lignée éblouissent les yeux qui ne se tournent pas vers la lumière éternelle.

Les genoux qui ne plient pas devant elle, touchent terre devant les faits matériels, devant les faits accomplis. Je ne dirai pas que le xix® siècle ressemble à l'apôtre saint Thomas : car il ne ressemble à aucun saint, le pauvre siècle ! Mais cependant il a un rapport avec saint Thomas.

Il lui faut le visible, il lui faut le tangible, il lui faut le fait accompli.

Or, toujours le remède affecte une certaine ressemblance avec la maladie. Toujours il va la chercher, pour l'attaquer, dans la région qu'elle occupe. Toujours il la combat avec des armes à la fois contraires et analogues aux siennes.

Les trois Mages, parce qu'ils étaient astrono-

mes, ont reçu, par une étoile, la nouvelle qu'ils attendaient : ce sont les astres qui leur ont prêché l'Evangile.

Saint Paul, l'homme de la foudre ; saint Paul, le voyageur, a été foudroyé sur un grand chemin.

Saint Augustin, l'homme du livre, a été changé parce qu'une voix lui a dit : « Prends et lis. » Toile, lege.

Un instant avant la chute, un instant avant la Rédemption, un ange parle à une femme. Eve dit : Oui. Marie dit : Oui.

Le premier Adam se sert d'un arbre pour perdre le genre humain.

Le second Adam se sert d'un arbre pour sauver le genre humain.

La Rédemption emploie tous les instruments de la chute.

La Vie a l'habitude d'emprunter à la mort ses engins pour les convertir, et de changer à son profit la destination des chose qu'elle touche.

Donc maintenant, dans l'immense infidélité des hommes tournés vers la matière, adorant la matière, uniquement plongés dans les tourbillons qui portent, qui emportent, qui transportent leur idole, une seule parole peut parvenir à leurs oreilles; c'est la parole du miracle.

Car le miracle est la conversion de la matière.

L'esprit humain est devenu sourd et aveugle aux choses purement spirituelles. Étranger chez

lui, il a tourné toute son activité, tout son désir, toute son ardeur, du côté de la matière.

Les lumières purement spirituelles passeraient devant les regards des hommes comme les rayons d'un soleil devant les yeux fermés d'un aveugle.

Elles passeraient et tomberaient à terre, délaissées, méprisées, inutiles.

' Inutiles ! Seraient-elles seulement inutiles, et ne seraient-elles pas nuisibles ?

Livrées aux blasphèmes des hommes, qui sait si elles n'augmenteraient pas, en tombant sur eux, le poids de leurs crimes ?

II faut donc que la Toute-Puissance, si elle veut nous sauver, nous prenne là où nous sommes dans la matière. Il faut que nous soyons réduits à voir.

Car la matière a pour mission de rendre témoignage.

Et cette vérité est particulièrement vraie à propos de nous : car nous ne pouvons ou nous ne voulons plus recevoir d'autre témoignage que le sien.

La matière a été tournée par Satan dans le sens de la mort.

La matière n'est pas mauvaise en elle-même, comme quelques-uns l'ont cru.

Mais elle a été mise au service du mal.

Si le bien consent à nous sauver, il faut qu'il se serve de la matière.

Il faut que l'homme qui a fermé l'oreille aux

enseignements spirituels, aille trouver la matière et lui dise: J'écoute ton témoignacje, moi qui n'ai pas écouté l'autre.

L'enfant prodigue, après s'être livré aux débauches de sou orgueil, a désiré la nourriture des animaux. 11 désirait renipJir le creux de sou estomac.

Il faut que l'homme remplisse le vide que son orgueil a fait. Il faut qu'il le remplisse avec le témoignage sensible rendu par la matière réconciliée.

Bossuet a parlé de ces choses : mais nous, dévorés par le doute, nous sommes mieux placés que lexviie siècle pour comprendre le besoin des choses tangibles et palpables. Les échos de notre terre incroyante peuvent redire la parole de Bossuet.

Écoutez, terre et cendre, et réjouissez-vous en Notre-Seigneur !

Il faut que la terre et la cendre se réjouissent pour que l'homme, désolé dans son esprit malade, puisse se réjouir désormais.

II faut que l'esprit humain, aveuglé par luimême, soit éclairé maintenant par le moyen de la matière. II faut qu'il voie ce qu'il n'a pas cru. 11 faut qu'il sente et qu'il touche. Il faut qu'il dise, en face de la terre et du témoignage matériel : Vraiment ce lieu est terrible, et je ne ).■ savais pas !

Croyants ou incroyants, les lecteurs du nouveau volume que nous offre Henri Lasserre,

quand ils auront ouvert le livre, ne le fermeront probablement pas avant de l'avoir achevé.

Les différents drames qui le composent, semblables dans leur dénouement, sont très variés dans leurs scènes et dans leurs actes.

Les innombrables détails par lesquels Lasserre nous fait passer, donnent une vie intime à tous les personnages qu'il fait circuler devant nos yeux. Nous les connaissons tous quand nous fermons le livre. Chacun d'eux nous apparaît avec les incidents physiques et moraux qui ont caractérisé sa guérison et déterminé l'enseignement qu'elle contient. Car chaque récit est un enseignement, et les enseignements sont variés, comme les faits, comme les individus, comme les épisodes qui les versent sur nous.

Tel est ce livre, ce nouveau livre de Lasserre. Entraîné par les faits qu'il raconte, par leur importance, par l'intérêt des récits, j'ai oublié de faire l'éloge du livre. L'auteur à trouvé le moyen de nous intéresser tellement à ses récits, qu'on oublie d'admirer son talent. Nous assistons à toutes les scènes si visiblement, si précisément; nous suivons si bien pas à pas ses personnages ; nous sommes si haletants, si fondus en eux, que nous n'avons pas le temps et le sang-froid d'admirer le narrateur.

Lasserre a su faire oublier son travail, pour nous en faire sentir les résultats seulement.

Je me tais, j'ai fini, je m'arrête... Si j'allais détailler les mérites de l'œuvre et les habiletés du style, j'aurais l'air de faire une indiscrétion.

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