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LA PENTECÔTE

Le mot Baljel : appelle le mot : Pentecôte, et la logique, comme la saison, comme le cycle de l'année ecclésiastique, me ramène à la Pentecôte.

A Babel furent confondues les langues de ceux qui voulaient construire un monument sans Dieu, contre Dieu, en dehors de Dieu.

A la Pentecôte reçurent le don des langues ceux qui voulaient construire, avec Dieu, en Dieu, pour Dieu, ce monument qui s'appelle l'Église.

Je suis très frappé de cette remarque. Savoir ou ne pas savoir une langue, c'est en soi une affaire de connaissance. En apparence l'amour n'a rien à faire avec cette notion. La linguistique n'a pas besoin d'être avant tout l'acte du cœur.

Eh bien ! c'est la fête de l'Amour qui est la fête du don des langues. Dans le récit de la Pentecôte, comme dans le récit de Babel, l'Ecriture raconte le fait historique, historiquement vrai, et signifie le fait syml.oîique, symboliquement vrai.

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Le don matériel des Langues était nécessaire aux Apôtres qui avaient à en faire un usage si subit et si superbe.

Mais ce que je veux constater ici, ce qui me paraît oublié, c'est que le don symbolique des langues, le don de savoir parler aux hommes, est surtout le don de l'Amour.

Imaginez un homme qui réunisse en lui toutes les connaissances imaginables, qui sache matériellement toutes les langues qu'on parle et qu'on ait jamais parlées, avec toutes leurs nuances et toutes leurs délicatesses; jetez sur ce même homme, comme un manteau de pourpre, une connaissance approfondie de toutes les sciences humaines.

Cet homme pourra parler à tous les hommes dans leur langue : au Français la langue française, aux Anglais la langue anglaise, etc., etc. ; aux bergers la langue des bergers, aux souverains la langue des souverains, aux savants la langue des savants, et personne ne le comprendra, et il ne comprendra personne, et ce sera la Tour de Babel qu'il essayera de construire avec ses interlocuteurs, et ils ne s'entendront pas, lui et les siens. Ses auditeurs le fuiront, et la dispersion sera le dernier mot de son œuvre.

C'est que parmi les dons énormes dont vous l'avez comblé, il en manque un au milieu, vous avez oublié de lui donner l'Amour. Et toutes ses facultés seront frappées de mort. Et toutes

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les branches de son (jrand arbre scientifique sécheront.

L'intelligence choisit les paroles par lesquelles il faut ébranler l'air pour aller à l'oreille, mais c'est l'Amour qui les introduit dans l'ame. C'est l'Amour qui a la clef du tabernacle,

La science, depuis cinquante ans, a fait des efforts nombreux et magnifiques, pour rapprocher les hommes et les peuples.

Cette clef qui ouvre et qui ferme, cette clef que rien ne remplace, cette clef n'est pas dans la main de la science.

La science prépare la main qui doit tenir cette clef; mais ce n'est pas sa propre main.

Supposez que, dans un salon, au xviii® siècle, quelque prophète ait annoncé les chemins de fer. Je parle d'un de ces salons où étaient groupes les hommes d'esprit (Oh! quel mot que ce mot! esprit, quand il ne porte pas, au commencement, de majuscule, quand il s'agit de l'esprit et non pas de l'Esprit!) Supposez donc les hommes d'esprit du xviii^ siècle groupés dans un salon. Quelqu'un annonce qu'un jour la sapeur traînera des voitures : il entre dans les détails.

Vous figurez-vous les plaisanteries par lesquelles serait reçu le prophète? Vous figurezvous le rire des plii/osophcs?

Vous figurez-vous toutes les insultes que les

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hommes d'esprit auraient jetées sur l'homme de V Esprit?

Les hommes d'esprit eussent accumulé les objections, pour le plaisir d'objecter, qui est le plaisir de V esprit ; et comme ils auraient eu beau jeu! comme la moquerie eût été facile! Comme elle fût venue d'avance d'elle-même, légère et gracieuse, sur les lèvres ! Et les montagnes, eût dit un philosophe? Que ferez-vous des montagnes, quand vous les trouverez sur votre route?

— On les percera, eût répondu le Prophète. Vous figurez-vous le rire de l'auditoire?

— On les aura percées d'avance, eût répliqué le Prophète. Quand passera la vapeur, elle rencontrera des montagnes percées. Elle traversera des routes souterraines que les hommes lui auront frayées d'avance à la sueur de leur front. La vapeur va venir, et déjà les montagnes se sont évanouies. L'homme a dit aux montagnes : Voici la vapeur, retirez-vous; il ne faut pas la faire attendre.

Ainsi eût parlé le Prophète, et je m'imagine le tableau qu'eût offert le salon du xviii^ siècle où je place la prophétie. Entendez-vous d'ici les rires étouffés, les rires éclatants, les sourires! Voyez-vous les dames se cacher la figure derrière leurs éventails? Voyez-vous les philosophes les aider à rire et briller à leurs yeux, aux dépens du prophète? Les voyez-vous rivahser de plaisanteries, et lutter à coups de bons mots? C'est à qui plaira aux dames, lesquelles s'amusent de

tout leur cœur. On rit à fjorge déployée. On a passé une bonne soirée. C'est un fou qui a fait les frais de l'amusement général.

Pourtant les chemins de fer sont arrivés. Un rapprochement énorme a vaincu les dislances. Vous pouvez, en peu de jours, parler, à tous les peuples de l'Europe, leur langue maternelle clicz eux. Un pas immense s'est fait, dans l'ordre matériel, vers l'entente universelle. Une des pierres de la Tour de Babel, s'est écroulée. La division semble avoir subi une défaite.

Mais revenons au xviii^ siècle et rentrons dans le salon où nous étions tout à l'heure. Le Prophète continue. Il annonce le télégraphe électrique et le téléphone.

— La foudre, dit-il, fera vos commissions. Vous voudrez dire un mot à l'autre bout de la France à l'autre bout de l'Europe ; la foudre obéira et portera votre parole. La foudre ne songera pas à résister. Vous kii direz : « Va, et elle vient ; Arrête-toi, et elle s'arrête. Parle encore, et elle parle. Comme le télégraphe électrique porte la foudre légèrement ! Comme elle pèse peu ! Comme elle est docile !

C'est ici que les rires deviennent dans le salon du xviii^ siècle de véritables attaques d'épilepsie. On se pâme, on n'en peut plus. Jamais on ne s'est tant amusé. C'est la fcte de l'esprit.

Et cependant le télégraphe électrique est devenu une réalité si claire qu'elle va bientôt ces-

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ser d'être étonnante. La chose est si connue qu'elle en devient vulgaire.

Nous allons prochainement oublier de l'admirer.

Et si le Prophète que j'imagine s'était avisé de prédire la photographie ! s'il avait annoncé à ces dames d'il y a cent ou deux cents ans, leur portrait fait par la lumière ! c'est ici que le rire fût devenu véritablement homérique.

Et cependant la photographie a paru et la lumière a fait son œuvre. Elle a révélé le rayonnement universel des corps. Elle a montré qu'il suffit d'une plaque préparée pour recueillir et garder ce rayonnement. Le rayonnement ne se trahit pas partout, mais il est partout, car s'il n'était pas partout, il ne se trahirait nulle part.

Ainsi le rapprochement des corps est magnifiquement révélé par la science; le rapprochement des paroles est magnifiquement effectué; le rapprochement des intelligences est magnifiquement préparé.

Et malgré cet amoncellement d'appareils préparatoires, les hommes ne s'entendent pas et les ouvriers de Babel ne se comprennent ni ne s'accordent.

Et quand d'autres découvertes, mille fois plus prodigieuses, auraient enivré de splendeurs notre intelligence et notre vie sociale, nous pourrions être aussi embarrassés, aussi étrangers, aussi lointains vis-à-vis les uns des autres que nous le sommes aujourd'hui.

Tout prépare l'œuvre. Mais la charité seule la consomme. C'est l'amour qui fait parler, c'est l'amour qui fait entendre. En dehors de lui, il n'y a que des sourds et des muets.

Je viens de dire que nous sommes lointains vis-à-vis les uns des autres. Ce mot en fait éclore un autre sur mes lèvres : le prochain. La langue chrétienne a des beautés qu'on oublie. Avezvous quelquefois remarqué ce mot, qu'on emploie sans y penser? Le prochain! Aux yeux du christianisme, l'homme que voilà, que nous voyons pour la première fois, est notre prochain. Au contraire, dans le langage païen, comme il est loin de nous.

Prenez un homme riche et puissant, et qu'un pauvre en haillons, qu'il n'a jamais vu, se présente devant lui ; quelle distance énorme entre ces deux hommes, s'ils sont païens ! Comme celui qui est fier, ou indifférent, ou dédaigneux ou haineux, a soin de marquer par le geste, par la parole et par l'accent, quelle est, à ses yeux, la distance entre lui-même, qui est tout, et l'autre qui n'est rien. L'homme traite l'homme en étranger. A peine s'il sait son nom. Il aime ces termes vagues et généraux qui augmentent les distances.

Mais, si ces deux hommes sont chrétiens, l'un est le prochain de l'autre.

Voilà le rapprochement qui dépasse les forces de la science, qui défie la vapeur et l'élcclricité.

Voilà la Pentecôte.

II y a beaucoup de fous, et beaucoup de fous remarquables. Les folies sont étranges et nombreuses.

Cependant, si vous regardez le monde, l'esprit qui s'offre le premier à votre regard, c'est l'esprit positif. Jamais, à aucune époque, l'homme n'a tant calculé son intérêt positif. Jamais l'homme n'a regardé la vie d'un regard si prosaïque et si réaliste.

Les entraînements d'autrefois, les entraînements de la poésie et de l'éloquence, sont mis de côté, comme des vieilleries. Ces choses-là ont fait leur temps. L'homme moderne, le jeune homme moderne, j'oserais dire : l'enfant moderne, sont des calculateurs qui n'ont en vue que l'utilité. Le jeune homme compte, il pèse, il mesure. H ne 5'ahandonne plus. L'enthousiasme lui apparaît îomme une ancienne imprudence, désormais sufannée. Il craindrait d'écouter cette voix qui jadis entraînait le monde, mais qui maintenant ne î'.erait plus de force à entraîner un collégien.

L'admiration est démodée. C'est un vêtement [u'on ne porte plus. Tout se détermine par des

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calculs. Le chiffre est le roi du monde. Je dis : le chiffre ; je ne dis pas : le nombre. Car, le nombre, c'est la loi mathématique. Elle est spirituelle, et elle peut devenir entraînante. Le chiffre, c'est l'application du nombre à l'esprit utilitaire et aux détails de la vie.

Cette jeune fille qui, au bal, se désignait à elle-même, sur un carnet, ses danseurs par le chiffre de leurs fortunes, et calculait sur ce chiffre la somme d'amabilité qu'il fallait dépenser envers chacun d'eux, cette jeune fille-là représentait assez bien la société actuelle.

Eh bien! pourquoi donc, dans ce monde, qui se croit raisonnable parce qu il est froid, pourquoi donc, dans ce moi de, soumis aux calculs du chiffre, pourquoi la foKe fait-elle tant parler

d'elle?

— Ah! pourquoi? Ce n'est pas malgré cette froideur, c'est à cause de cette froideur que la folie éclate comme une bombe !

Le sentiment humain prend sa revanche. On l'a repoussé, refoulé, méprisé, écrasé sous l'ironie et sous le chiffre. On Ta cru mort. Il n'était que blessé. Il est oblitéré, détraqué, et ne sachant plus son chemin, il prend la route de

la Folie.

Ce qu'il y a de plus sage au monde, c'est l'ar

deur.

Ce qu'il y a de plus dangereux, c'est la froideur.

Sous la froideur dorment les flammes mal éteintes qui ont des réveils inattendus. Et, comme le sommeil était maladif, le réveil, lui aussi, est une maladie.

La médiocrité a la passion du niveau. Elle promène le même couteau sur toutes les têtes, à la même hauteur. Et, si une tête s'élève, cette tête- là est coupée. Il n'y a qu'une loi dans le code de la médiocrité ; mais cette loi-là n'admet pas d'exception. C'est la défense de grandir.

L'homme médiocre dit qu'il estime avant tout le bon sens. Mais savez-vous ce qu'il entend par le bon sens? Il entend par ce mot la négation de toute grandeur.

L'homme médiocre ne lève jamais la tête, excepté dans une occasion. Il regarde au-dessus de lui les grandes têtes, pour se moquer d'elles. Mais, comme la nature des choses répugne et résiste à ce nivellement, l'invincible inégalité, l'invincible irrégularité, qui est la loi de toute créature, proteste et demande sa revanche.

Seulement, comme le sentiment de la grandeur est faussé, au lieu d'une beauté, c'est une maladie qui éclate, et la voici : La manie des grandeurs!

Parmi les folies actuelles, il en est une quantité qui se classe sous cette dénomination : « la manie des grandeurs. »

La manie des grandeurs, c'est le besoin de grandir, le besoin d'être grand, besoin qu'on a

voulu tuer, qu'on a seulement blessé, et qui, étourdi du coup qu'il a reçu, se relève malade et prend sa course par la route de la Folie.

L'homme ne vit pas seulement de pain : il vit d'aspiration.

Enlevez-lui les aspirations saines, il se livrera aux aspirations folles. L'aspiration est la respiration de son âme. Il aspire comme il respire. Et, quand la respiration vraie n'est plus permise, il demande à une autre respiration l'air qu'il faut à sa poitrine.

L'aspiration légitime vers la grandeur saine étant gênée dès la jeunesse par la médiocrité qui nivelle et l'avarice qui calcule, l'homme pousse vers la grandeur fausse et folle ses aspirations égarées.

Plutôt que de les enfouir dans le néant, il les enfouit dans l'absurde, il les enfouit dans le déhre.

Plutôt que de ressembler à tout le monde, invente des distinctions insensées.

Un visiteur se promène dans une maison de fous ; un fou lui sert de guide et cause d'aborc raisonnablement. Puis, tout à coup, il remet ai visiteur une lettre adressée aux autorités civiles et militaires.

— Avertissez-les, dit-il, que je suis Louis Philippe, roi d'Europe, et que je suis retenu ici

Dans ces maisons-là, l'un se croit roi, l'autr se croit Dieu. Vous y rencontrerez à chaque ins

tant le sauveur du monde. L'un est Dieu le père ; l'autre est Dieu le fils. Chacun a sa spécialité. Chacun d'eux fait des choses énormes et possède tout ce qu'il possède en quantité monstrueuse. C'est l'irrégularité qui prend sa revanche et qui chevauche, éperdue, sur le dos de la Folie.

C'est le sentiment de la grandeur qui a perdu la tête, et qui s'emporte comme un animal blessé, exaspéré, furieux, brisant tout sur son passage.

La médiocrité a peur du sentiment religieux, comme s'il menaçait la raison publique. L'homme médiocre, soumis devant Voltaire, est révolté contre toute croyance : sa devise est le cri de Joad : « Hardi contre Dieu seul. »

Si vous croyez quelque chose avec énergie, l'homme médiocre pense que vous allez devenir fou. Il s'apitoye d'avance sur votre malheur : // est si boni

\ Rassurez-vous, homme médiocre. Excellent homme, ne craignez rien, du moins de ce côté-

,là.

La sauvegarde la plus élevée et la plus sûre

\ que la raison possède, c'est la croyance.

; La croyance satisfait l'adoration sans l'égarer.

\ Mais, quand l'homme ne sait plus où prendre Dieu, il se peut que, dans un moment de maladresse, il se prenne pour Dieu lui-même.

N'allez pas me prendre pour l'ennemi de la raison. Elle existe, et je la reconnais. Je la sa-

lue, je la proclame. Elle a son existence réelle, naturelle, personnelle et distincte. Mais voici quelque chose qui me paraît superbe. Si haute qu'elle soit elle-même, elle a besoin d'itre protégée par une croyance plus haute qu'elle. Plus la raison est douce, plus elle est grande. Plus elle est révoltée, plus elle est petite. Et, enfin, quand elle se cabre, elle se blesse.

Elle a son existence à part et peut, en théorie^ vivre seule. Mais, prenez garde, en pratique, à la Raison qui s'adore elle-même ! Elle est bien près de se proclamer déesse, et, quand elle en est là, souvenez-vous de 93!

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