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LES HEURES DE CRISE ET LES CHOSES ACTUELLES

Il me semble qu'un des caractères du moment actuel, c'est la stéril.té de la discussion.

Mille armées, en présence les unes des autres, se lancent les unes aux autres des traits de mille espèces. Mais c'est, à proprement parler, une mêlée. Le vieux nom de la guerre, qui ne va plus à la guerre matérielle, convient mieux à la guerre intellectuelle. La guerre matérielle se fait de loin, les combattants se voient à peine ; il n'y a plus de mêlée.

Mais la guerre intellectuelle mérite ce nom, que peut-êire elle ne méritait pas jadis; dans la guerre intellectuelle, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, tout le monde s'attaque et personne ne se répond. On n'essaie guère de se convaincre ; l'espérance de persuader n'anime plus la parole.

L'homme qui paris, parle à lui-même et à ses amis. Il s'affirme à lui et à eux les croyances vraies ou fausses qu'il soutient. Mais il ne parle pas réellement à ses ennemis; et s'il semble leur parler, c'est encore à ses amis qu'il adresse réel-

lement la parole. Il parle de ses ennemis à ses amis pour les exciter ; mais il n'adresse pas réellement son discours à ses ennemis, car il n'a aucune espérance et quelquefois aucun désir de les persuader.

La discussion serait stérile et tout le monde le sent. Pourquoi donc? C'est qu'il manque un fonds commun. La discussion n'a de fécondité que si les adversaires, divisés sur un point particulier, se rencontrent surle terrain de vérités plus générales. Si l'accord existe, sur ces vérités plus générales, il peut se faire, à partir d'alors, sur le point particulier qui divise des hommes réunis quelque part.

Dans le cas d'une renconlre quelque part, il y a un point d'appui, et c'est un point d'appui qu'Archimède demandait pour soulever le monde.

Mais aujourd'hui qu'arrive-t-il ? Les hommes divisés sur le point qu'ils discutent ne peuvent se rencontrer sur aucun autre point. Le terrain des vérités générales est ébranlé comme le terrain des vérités particulières. Le point de rencontre n'existe plus. Nulle vérité n'est à l'abri de la négation. Le tremblement de terre a secoué jusqu'au centre du monde. On ne peut plus trouver ce lieu de réunion, d'où l'on pourrait partir, pour marcher ensemble. Non seulement il n'y a plus de direction commune, mais il n'y a plus de point de départ commun. Les hommes ne parlant plus la même langue, lancent au hasard dans l'es-

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