A L'ALHAMBRA
Grenade, cette Athènes de la vieille Espagne, est encore pleine des souvenirs de ses conquérans arabes. Le génie des Abencerrages plane toujours sous ce magnifique ciel azuré et se révèle aux yeux de l'étranger par les merveilleux chefsd'œuvre d'une architecture divine. Ses dômes étiBcelans de dorures et de brodures fantastiques, ses minarets accroupis sur leurs mosquées byzantines, ses fontaines de marbre et ses obélisques de jaspe mêlent leurs poétiques perspectives aux feuillages de l'oranger, du citronnier et du grenadier qui croissent vigoureusement, en pleine terre, sous ce climat enchanteur, comme les chênes druidiques au sein de notre antique Bretagne ; mais de toutes ces merveilles architecturales, la reine de Grenade est l'Alhambra, ce temple autrefois consacré, chez les Maures, au culte de Mahomet, déchu depuis cinq siècles de son ancienne splendeur, vide de ses riches armures, de ses parfums, de ses tapis de Perse, mais conservant toujours au milieu de ses mines mêmes, comme un prince dont le sceptre est brisé, le caractère ineffaçable d'une grandeur morte et d'une puissance qui n'est plus.
Si le sanctuaire de l'Alhambra, jadis et tout à la fois palais, sérail et mosquée, ne retentit plus des versets du Koran ; si les dalles de ses immenses galeries ne résonnent plut sous l'éperon d'argent des chevaliers maures ; siccs limpides fontaines ne reproduisent plus le mirage des aimées de l'Arabie, en revanche la nature semble avoir pris plaisir à orner ces vestiges d'une civilisation évanouie. Les pampres de vignevierge qui encadrent ses chapiteaux, s'enlacent aux colonnes et s'incrustent aux architraves d*s portiques; d'abondantes feuilles d'olivier se penchent sur les baluslres des terrasses circulaires ; le laurier rose et l'aloès déroulent leurs guirla» des parfumées sur les magnifiques ciselures des portes qu'on ne peut comparer, pour la légèreté des sculptures, qu'à des voiles de dentelle; des orangers séculaires ombragent enfin ces lions, ces sphinx, ces dragons fabuleux dont les rois de Grenade aimaient à semer leurs jardins et où les plus belles plantes de l'Asie s'épanouissaient au milieu des fêtes, des carrousels et des victoires !
Grenade est fière de son Alharabra, comme Paris est fier de son Louvre. Elle le montre avec complaisance aux voyageurs, et si le luxe des héros arabes ne brille plus dans cette enceinte, si l'étoile des Abencerrages ue scintille plus sous les voûtes de ce palais féerique, si les jardins ne retentissent plus des sons de la cythare africaine ou de la harpe hébraïque; ces salles, ces jardins, ces réduits enchantés ne sont pas moins, auinurd'hui, les discrets témoins depiquansren-
EMILE MA.RCO DE SAINT-HILMRE.
dez-vous et des voluptueux tête-à-tête. L'air enjbaumé qu'on respire à l'Alhambra semble faire participer à la vie des anges. La fièvre d'amour entre dans le cœur par tous les pores; le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, tout, jusqu'au souvenir de cette cour mauresque, jadis ruisselante de perles, de plumes et de pierreries contribue à captiver l'âme, à embraser les sens .
A Grenade, le palais et les jardins de l'Alhambra sont, après les églises, le lieu où viennent de préférence se promener les jeunes femmes et les galans de la ville. Ce lieu est d'autant plus fréquenté que dans ce pays doté d'un printemps éternel, la grande pensée, l'unique affaire, le seul souci, c'est l'amoHr et rien que l'amour. Aussi, dès que les derniers tintemens de l'angelus se sont assoupis dans les airs, dès que les chantres ailés du Boccadéro (1) ont replié leurs ailes et se sont blottis dans leurs nids de jasmins, dès que les scarabées se sont retirés dans les grappes vermeilles de muscat, leur refuge ordinaire, on voit arriver de toutes parts des essaims de femmes et de duègnes : les unes descendent de brillans équipages, les autres viennent à pied. La tête couverte d'une mantille à travers laquelle percent des yeux noîrs et passionnés, les femmes se promènent lentement, suivies de leurs ccrtéjos(2) ou de leurs duègnes, sous ces frais ombrages dont le silence n'est troublé que par les sons lointains d'une guilarre ou le cri aigu du roitelet qui appelle ses petits. C'est le moment des rencontres préméditées, de l'échange des billets doux et des pressions de main, que, dans leur langage pittoresque, les Espagnols appellent l'heure du baiser. Certes on ne peut exprimer en moins de motj ces instans délicieux où l'orgueil de la naissance et de la fortune abdiquent volontiers, où la beauté affranchie des entraves de l'étiquette ne connaît plus qu'un culte, celui de l'amour.
Le capitaine d'Hervilly, déjà assez avancé dans la philosophie qu'il s'était faite après ses déceptions dernières, tenait garnison à Grenade. Jeune et aimable comme il était, reçu dans les premières sociétés de la ville, moins à cause de son grade qu'en considération de ses manières distinguées, il aurait pu multiplier ses conquêtes, et, à l'exemple de tant d'autres officiers, devenir le héros d'aventures plus ou moins romanesques; mais ses idées l'éloignaient de ces sortes d'intrigues. Il haïssait les fanfaronnades en tout, et ne croyait pas que l'habit militaire lût un étemel lianiîis à l'usage des hommes à bonnes fortunes. Celte démangeaison de vouloir toujours plaire et toujours triompher était, selon lui, une petitesse du métier; et les quelques beaux fils qui, dans chaque régiment, complétaient leur théorie de bataille par la théorie de l'art d'aimer, lui semblaient plus ridicules que ceux de ses camarades dont le seul mérite consistait à bien donner un coup de sabre, et qui préféraient, aux causeries agréables de la bonne compagnie, les délassemens delà taverne.
Cependant, malgré cette indifférence, Julien, soumis comme les autres aux influences de ce nouveau paradis terrestre, au charme irrésistible de cette désinvolture de mœurs faciles, se plaisait à aller chaque soir se promener à l'Alhambra. Son imagination, séduite parla puissance des souvenirs, lui représentait ce superbe palais avec ses hôtes d'autrefois. Il voyait sur le rempart, errer la sentinelle arabe armée de son arc d'ébèneetde sa pertuisane à trèfle damasquinée; sur ce balcon, dont les persiennes de cèdre tournaient sur des gonds d'ivoire, il saluait la noble fille des Abencerrages qui, le Iront orné d'un diadème d'améthystes, jetait sur la cuirasse resplendissante d'un chevalier maure, une blanche éi.harpe et un doux sourire. Plus loin, sous ce dais éclatant, au milieu d'une foule de guerriers et de savans, montés sur un trône ombragé de trophées, le capitaine croyait voir ces monarques de Grenade, dont la bravoure a survécu à l'oubli, distribuera leurs lieutenans ces insignes honorables, ces étoiles d'or et de diamans dont le Charlemagne de nos jours a revendiqué, pour ses soldats, le glorieux héritage. Au loin, dans la campagne, sur la crête des collines ou sur le versant
(i) Partie des jardins de l'Alhambra la plus ombragée. (5) Espèce d'écujer.
des montagnes, Julien plaçait un page richement vêtu, au sourire narquois, courant porter, sur un rapide dextrier, l'ordre à des trafiquans juifs d'amener au harem leurs plus belles esclaves. Sur ce minaret, le capitaine posait un vénérable derviche à barbe blanche dont la voix solennelle invitait le peuple à la prière. Partout, il dotait chaque arbre, chaque ruine, d'un souvenir, d'un combat, d'une aventure merveilleuse.
On soir, que livré à ces fantastiques idées, Julien parcourait les sinueux labyrinthes de l'Alhambra, une femme d'une taille svelie et la têle couverte d'une mantille qui ne laissait apercevoir aucun trait de son visage, passa prés de lui, suivie d'un écuyer dont la tournure quelque peu lourde et embarrassée dénotait bien mieux l'homme de guerre que le serviteur. Les regards du capitaine s'étaient involontairement fixés sur la belle promenense dont la toilette indiquait une femme de la classe aristocratique, lorsque, soit maladresse, soit par intention, la dame laissa tomber son éventail. L'écuyer, par un demi-tour à gauche fait d'après toutes les règles de l'école du soldat, allait le ramasser, lorsque Julien, plus leste que lui, se précipita sur l'éventail, et le présenta avec une courtoisie toute chevaleresque a la belle inconnue, en lui disant :
— Madame, je rends grâce au hasard qui me donne cette occasion de vous offrir mes respectueux hommages.
— Rendez grâce pluiôtà ma maladresse, signor, répondu l'inconnue en ralentissant sa marche, et surtout au flegme" wallon de mon écuyer qui n'est guère plus ingambe que la giralda de Scville (1).
— Que la chute de votre éventail vienne de ce que vous voulez bien appeler voire maladresse, madame, je ne la regarderai pas moins comme un bonheur inappréciable ; ma gratitude s'étendra même jusque sur votre écuyer qui, à son peu de vivacité, me parait être un hidalgo fort ami de l'étiquette.
A ce panégyrique de l'écuyer, fait par le capitaine, la moustache de celui-ci sembla se hérisser: l'inconnue se mit à rire.
— En vérité, signor, reprit-elle, il n'y a que vous autres, Français, capables de trouver un texte d'entretien dans une si futile circonstance. Un éventail tombé, devenir l'exorde d'une conversation !
— Pardonnez-moi, madame, les Anglais sont, je crois, nos rivaux en ce genre; la boucle de cheveux d'Addison et la tabatière de Sterne n'ont-elles pas fait répandre bien des larmes aux Ames sensibles? Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'un éventail devint le prétexte d'une conversation qui peut devenir tout aussi tendre qu'un poème, puisque vous pouvez en devenir le sujet?
— Oh! signor, interrompit l'inconnue, vous marchez droit à l'ennemi. Prenn-y garde cependant, les femmes espagnoles, ù Grenade, ne se laissent pas traiter comme en pays conquis.
— Nous ne regardons pas les dames comme nos ennemies, répliqua Julien; bien loin de les traiter en pays conquis nous sommes trop heureux de recevoir leurs lois. Mais, pardon, madame; ne me faisiez-vous pas l'honneur de me dire toutà-1'heure que vous étiez Espagnole? A votre accent si pur, a votre prononciation si précise, j'aurais juré que vous étiez Française?
— Il ne faut jurer de rien, signor capitaine. Je suis Espagnole... pour le moment du moins, ajouta la dame fort bas et en se tournant vers son écuyer.
La piquante sincérité de la belle inconnue enhardit le capitaine, qui donna un libre cours à ses propos galans. Des discours aimables, on passa aux confidences intimes; et Julien
(l) La giralda de Sévilld (la géante) est une figure colossale qui se trouve au faite du clocher de la cathédrale.
LA. VEUVE DE LA. GRANDE ARMÉE
se trouvait au moment de lancer à brûle pourpoint une déclaration en forme, lorsque la dame l'interrompit d'une façon un peu brusque :
— Avez vous aimé, signor? lui demandât elle.
— Je suis trop franc pour ne pas l'avouer; oui, madame, j'ai aimé... et passionnément.
— C'est comme moi, reprit-elle en soupirant. Et, sans doute, vous avez été oublié, sacrifié?...
— Hélas! oui, madame.
— C'est encore comme moi. Et cependant vous conservez au fond du cœur un peu de cet smour que yous avez si mal piacé. Les traits de l'infidèle vous apparaissent encore au milieu d'une auréole virginale, n'est il pas vrai ?
— Je le confesse, madame.
— Toujours comme moi. Mais, ajouta l'inconnue après un moment de silence, peut-être avez-vous eu des torts envers votre maîtresse P Les mots de cruelle, de parjure, ne coûtent rien aux bommes, bien que souvent ils soient peu mérités.
— J'ai eu quelques torts, il est vrai, répondit Julien; mais les siens ont dépassé de beaucoup la mesure des innocentes infractions que j'avais faites au pacte de notre amour. Elle a tout foulé aux pieds, l'ingrate, tout jusqu'à sa réputation.
Le capitaine avait prononcé ces derniers mots avec véhémence. L'inconnue s'arrêta quelques instans, le regarda et lui dit d'une voix émue :
— Ah! signor, que la charité remplace au moins l'amour.
— Vous avez raison, madame, reprit Julien presque honteux de son emportement; un froid mépris doit seul venger l'honnête homme des dédains d'une coquette; l'infidélité ne peut inspirer que le dégoût et le mépris.
— Non, point de mépris, dit la dame -, de l'oubli, si elle est véritablement coupable; toujours de l'amour si elle vous prouve que les apparences vous ont trompé.
— Et comment pourrait-elle me convaincre! Les faits ne parleront-ils pas plus haut que ses dénégations ?... Mais pardon, madame, de vous entretenir de ces misères de l'âme. Auprès de vous, il n'est pas permis de penser à l'inconstance des femmes.
L'inconnue fit un léger signe de tête en disant:
— Et vous voulez mettre à profil votre séjour en cette ville, pour cicatriser les plaies de votre âme? Vous voulez enchaîner un cœur et le. tenir captif tout le temps qu'il plaira à la trompette de ne point sonner l'heure du départ?
— Jusqu'au moment où je vous ai rencontrée, madame, répondit Julien, je ne songeais nullement à être captivé. Votre apparition a détruit mes plans d'indifférence et je m'estimerais le plus heureux des hommes si, après avoir obtenu de vous un regard favorable, j'obtenais aussi l'aveu d'un sentiment que je serais fier et heureux de faire naître.
En diplomatie, de même qu'en amour, les mensonges sont permis et les amans, aussi bien que les ambassadeurs, ne se font pas faute de ce moyen d'intéresser ou de plaire.
— Sancta Maria dolorée! repartit en riant la jeune femme; vous allez vite en besogne, capitaine. A peine avons-nous échangé quelques paroles, qu'à vous croire, il faudrait échanger nos cœurs! Vous êtes très prompt, signor : vous brusquez l'attaque d'un cœur de femme comme celle d'un carré d'infanterie. Au lieu de songer à des propos galans, vous feriez mieux de vous occuper de la belle nature qui nous enveloppe de son manteau d'azur; de contempler ces étoiles qui voguent dans l'immense firmament comme autant de nefs de diamans, et de respirer les émanations de ces fleurs qui entr'ouvrent leurs calices aux tièdes baisers du zéphir...
— Toutes ces beautés, madame, interrompit Julien avec, feu, que sont-elles en comparaison de la vôtre?
— Et qu'en savez- vous? vous ne m'avez pas vue I
— Toui me révèle que vous êtes adorable ; celte taille gracieuse, celle voix charmante dont les intonations glissent dans le cœur, ces yeux dont une mantille perfide ne parvient pas a altérer l'éclat, ce pied mignon qui ne laisse pas plus de trace sur ie sable que le pied de la gazelle, ces discours qui me désespèrent et me ravissent toui ;1 la fois, tout ne me ditil pas que vous êtes une créature céleste , une fée blenveil-