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lante : fée ou ange, lorsqu'on a le bonheur de marcher à vos cotés, croyez-vous qu'on puisse songer à contempler les merveilles delà création? qu'est-il besoin de promener ses re-, gardssur l'immense voûte des cieux pour y admirer les chefsd'œuvre du Créateur quand on a près de soi un miracle plus éclatant encore de sa toute-puissance? Quant à ces fleurs dont vous vantez les parfums, n'en êics-vous pas la reine?
— A vous entendre, interrompit encore l'inconnue avecune inflexion de voix singulière, je serais donc pour vous la véritable Fleur de Grenade?
A ces mots prononcés comme par hasard, la verve descriptive du capitaine expira sur ses lèvres. De même que saint Pierre reniant son maîlre, sentit, en entendant le chant du coq, le repentir lui monter au cœur, à ce nom de FUut di Grenade tombé à l'improvisle des lèvres de l'inconnue, Julien sentit tous ses instincts passionnés, toutes ses velléités d'inconstance se fondre tout-à-coup dans le souvenir de ses premières amours. Il devint calme et presque morose; et bientôt la mélancolie le gagna à ce point, qu'un silence presque funèbre régna entre les deux promeneurs. Cependant le capitaine suivit la belle Grenadine ; mais ie frôlement de sa robe de soie, le jeu toujours agité de son éventail, les regards qu'elle lui lançait à travers les mailles imperceptibles de sa mantille, rien n'était plus capable de rappeler le bel olticier à ses phosphorescentes métaphores. Plusieurs fois l'inconnue lui adressa quelques observations sans qu'il fût l'air de les entendre, car il ne répondit pas.
— Ehl quoi donc! Êtes-vous devenu muet subitement? dit la dame en frappant légèrement de son éventail le bras du capitaine. Je commence à croire que vous êtes fantasque et capricieux. Ce sont de vilains défauts, signor, qiV-il faut laisser à nous autres femmes...
Julien sortit comme d'un rêve.
— Ah! madame, dit il, que je vous dois d'excuses! en effet, des souvenirs bien poîgnans viennent de traverser mon esprit, je me suis laissé entraîner à leur amertume. Pardonnez-moi.
— En vérité, vous n'avez besoin ni de pardon ni d'excuse; repartit l'inconnue; ne sommes-nous pas étrangers l'un à l'autre? le hasard nous a fait nous rencontrer ce soir, la bizarrerie de notre étoile nous a fait lier une conversation aussi folle pour vous que pour moi; mais là s'arrêtent nos liaisons, nos droits, nos devoirs l'un envers l'autre. Au couvrefeu l'Alhambra est abandonné des promeneurs, au couvrefeu doit finir aussi notre connaissance et nos caquets.
Julien essayait de répondre le moins gauchementqu'il pouvait à cette attaque indirecte, lorsque le couvre-feu venant, à sonner, toutes les cloches de Grenade, par leurs plaintifs tin- .temens, apprirent aux promeneurs qu'il était temps de regagner leur logis. Les équipages s'ébranlèrent, les flambeaux des pages et des coureurs s'allumèrent; tout se disposa au départ, et ce seul- mot a demain circula dans les groupes épars qui se dissipèrent comme les fantômes à l'approche du jour.
Arrivée près de la fontana d'Cro (la fontaine d'Or), la belle inconnue s'arrêta tout-â-coup en disant :
— Il faut nous quitter ici, signor capitaine.
— Déjà?... fit Julien.
— N'entmidez-vous pas? une femme qui, passé cette heure, se trouverait sous les portiques de l'Alhambra, serait perdue de réputation.
— On est donc bien sévère à Grenade? repartit Julien ; en France, ['heure du Inger ne s'écoule pas aussi vite qu'en Espagne.
— Et on ne s'en aime pas plus fidèlement pour cela, n'estil pas vrai?... Mais il ne reste plus personne ici... Adieu, signor, le ciel vous garde!
— Eh! quoi, signora, dit le capitaine, nous quitterons nous ainsi sans que vous me donniez un gage de votre souvenir?
— Qu'entendez-vous par un gage? quels gages peuvent se. donner deux êtres qui ne se sont vus qu'une fois, à la lueuj
EMILE MARCO DE SATNT-HILA1RE.
•les éloibs, cl qui ne Se «verront peut-êlro jamais à la clarté du soleil?
— Oh! ne nie dites pas cela, madame; vous reviendrez ici demain, n'esl-ce pas?
— l'cuain? .. Ah! demain, je ser.,! i:, rrïluJe... ci vin- aussi peut-être; Nesorfnnes-iimis pas soucis, vous à la voix île voire colonel, moi a la volonté de mon époux?
— Ilelas ' oui; mais votre absence ne sera pas lor.j ic
— Aussi longue que la vôtre, peut-cire.
| —Mais, pour moi, il n'est pas encore question i!c départ
— Vous partirez, siguor! ..adieu.
— Au moins, madame, m? permettrez vous de presser votre main? lit Julien en niellant un genou en terre.
— Ma main à L'diser ? mais c'est presque un engagement pour l'avenir!
— Puissiez-vous dire vrai ! de grâce, permettez?
— Il faut au n.oinsêire polie, dit l'inconnue d'un ton de résignation.
El retirant d'un gant merveilleusement parfumé une main blanche comme 1 ivoire, elle l'offrit au capitaine, qui la couvrit de baisers; pour comble de I onlieur il sentit ce le jolie mam frémir sous les étreintes brûlantes de ses lèvre».
— Vous en prenez trop, dil la dame en retirant sa main avec-vivacité.
— Un officier français ne compte ni les coups de sabre ni les baisers qu'il donne, répliqua Julien en souriant; et, d ailleurs, c'esl un a compte, sur l'absence!
— Et l'absence sera longue '...répéta l'inconnue en soupirant. Pour la dernière fois, adieu donc.
Et prenant b slement le bras de son écuyer, la jeune femme se dirigea vers une élégante calèche, dont un jokey tenait la portière ouverte.
Monsieur d'IIervilly fit quelques pas poursuivre la dame; mais celle-ci, devinant son projet, se retourna avec vivacité en lui disant d'un ton qui n'admettait point de réplique :
— Monsieur le capitaine, l'honneur vous défend d'aller plus loin.
Julienne fit pas un pas de plus; il s'inclina; puis lorsque la calèche eût disparu uses yeux, il reprit tout pensif le chemin de sa demeure.