CHAPITRE V
scRrmsn.
Celle aventure bizarre, qui avait réveillé fout à la fois chez lui tant de souvenirs, tant d'amertume et lant de sensations délicieuses, ouvrait un vasle champ à ses réflexions; il s'y livrait avec une sorte de jouissance intérieure sans songer au repos de la nuit. Les rues de Grenade étaient désertes lorsqu'on vint heurter violemment à sa porle... c'était son maréchal-des-logis.
— Mon capitaine, dit le sons-officier, faites vos préparatifs, le régiment reçoit à l'instant l'ordre départira la pointe du jour.
— Quoi! Bastion, sans autre avis?
— Oui, mon capitaine. Le colonel a reçu la nouvelfe il y a une heure. Le boute-selle sonnera bientôt au quartier.
— Allons! se dit Julien à lui-même, ma bc.le inconnue del'Alhambra était bien instruite. Et où va ton? demandat-il.
— Ou l'ignore; le colonel ne veut encore le dire à personne; cependant, on disait niera \aposaêa il) de ['Amirauté de distille, que des troubles avaient éclaté dans la province de Valence cl que les Anglais s'y trouvaient en force : c'est peut-être par-là que nous irons
— C'est bon, je vous suis. En vous en allant, dites à mon brosseur de m'amener mes chevaux.
En une heure, tous les préparatifs de d'Hervilly étaient
(I) L'auberge.
1 terminés. L'aube commençait à répandre sur les clocîsers de
i la coquette Grenade ses pointes argentées, que le 1er de cui-
balaiMe sur la place des Torreadort, n'at-
! tendait que l'i elfiours'c branler et partir. A4»
tête de sa ci nie, Jaîien jetait un dernier regard sur
celte noble ville où les heures iui avaient été si douces, où
irs avaient été si mystérieusement remplis, quand il
si nlit une main toucher la moulure de son sabre.
Le capitaine regarda "homme ass>-z hardi pour se permettre celle privante sous les armes. 11 reconnut avec étonnement réenver de la veille, le cortejos à moustaches blanches de la belle inconnue.
— Capitaine, dit cet homme en bon français et en faisant a Juiieu le salut militaire, voici ce que ma maîtresse m'a
de vous remettre.
Et il présenta à d'IIervilly une petite dépêche enveloppée délicatement dans un taffetas ambré.
Julien brisa vivement le cachet; mais sa surprise redoubla I en reconnaissant le médaillon de sa mère et la lettre suivante, qui n'avait pas besoin do signature pour en révéler l'auteur.
« Monsieur le capitaine,
« Je vous renvoie ce gage précieux qu'autrefois vous m'a-
» vez confié comme symbole d'un amour éternel. Je vous le
» rends... L'entretien d'hier au soir, à l'Albambra, m'a con-
» vaincue que vous n'aviez plus pdfcr la personne qui en était
» dépositaire, ni estime, iïi confiance, pas même l'amitié qui
» survit quelquefois a l'amour 1 Soyez heureux, Julien; vous
» cherchez des amours faciles, trouvez-en : Je vous pardonne
» d'avance vos infidélités comme je vous ai pardonné votre
» oubli. Je ne m autoriserai jamais de votre parjure pour fou-
» 1er aux pieds les sermens les plus saints que j'ai reçus, que
» j'ai faits moi-même et que je n'ai jamais enfreints. Encore
» une fois, soyez heureux si vous pouvez l'être, et, en rece-
« vaut ce médaillon, qui tulle plus précieux de mes trésors,
» pénétrez-vous bien que j'ai pu le porter constamment sans
» rougir. Une idée consolante viendra affaiblir le chagrin
» quej'éprouve à m'en séparer : ce portrait lut un talisman
» pour moi et pour qui>lqu'aulre. Si j* lui dois ma vertu,
» monsieur le comte d'Hervilly, votre frère, lui doit la vie.
» Adieu, monsieur le capitaine. Hier, ma voix n'a pas
» trouvé d'écho dans votre ,'ime, vous ne m'avez point recon-
» nue... Je vous le pardonne encore, et je n'en conserverai
» pas moins, jusqu'au dernier jour de ma vie, le souvenir
» d'une tendresse que Dieu lui-même avait inspirée; voilà
» pourquoi je signe le nom que, dans votre gaianterie toute
» française, vous m'aviez accordé hier sans vous douter qu'il
» me fût applicable :
» Fleur de Grenade. •
—Celait elle! s'écria Julien en froissant avec dépit la lettre, ei je ne m'en suis pas douté! Malédiction! n'importe; l'ordre de partir n'a pas encore été donné, ma Jument est rapide, je rejoindrai le régiment, il faut que je la voie, il faut que je lui parle; malgré ses torts, ses... infidélités... il faut qu'elle sache que je l'aime toujours, que je veux l'adorer toujouis. »
Ce monologue d'une seconde s'était fail intérieurement du/ Julien; déjà il tournait la bride de son cheval vers la grande rue îles TorrtadoreS sans savoir précisément oùThérèsi' pouvait demeurer, quand Priam, — car c'était lui-même que s s blessures de Wagram avait transformé en éeuyer de la bai onne de Solèsmes,— s'aperçut de sou mouvement, et lui dit ve« un fu 'gme imperturbable:
— Où voulez-vous donc al:er, mon capitaine?
— An ! c'est vrai, repartit celui ci, vous voilà; Vous allez me conduire, je n'irai qu'au pas; vous me suivrez.
— Mais où cela?
— Chez votre maîtresse apparemment.
— Chez madame la baronne de Solèsmes?... Il n'y a qu'un petit inconvénient, mon capitaine, c'est qu'elle est partie cette nuit avec le colonel, son mari, après n'avoir fait séjour à Grenade que pendant quarante-huit heures seulement. Ils
sont à l'!:eure qu'il est sur la grande roule de France 011 j'ai ordre de les rejoindre après nia commission faite.
— Sur la route de France ! s'écria Julien ; et je suis resté deux heures seul avec elle! ô fatalité!
En ce moment, la voix de stentor du colonel se fit entendre :
— Garde à vous! cria-t-il.
— Dites à madame deSolêsraes que mon cœur est toujours à elle, jeta d'Hervilly à Priant.
— Par escadron en bataille! poursuivit le colonel.
— Que je fais des vœux pour son bonheur, continua Julien.
— Rompez les pelotons?
— Que j'espère la revoir bientôt...
— Par conversion a droite ! au trot !
— Que je l'aimerai toute ma vie...
— Marche 1
Et au bruitde la fanfare cette masse de fer se mit en mouvement au milieu d'une poussièie épaisse que soulevaient les pieds des chevaux Le vieux sapeur, attentif autant à 'a manœuvre qui se faisait sous ses yeux qu'aux paroles du capitaine, resta longtemps cloué à la même place, regardant scintiller les rayons du soleil sur le casque et la cuirasse des cavaliers.
—En voilà encore qui vont aller prendre des bains de mitraille, se dit Priam à part lui. Au fait chacun son tour; mais, peste I quel bel officier que ce capitaine! il est vrai que jusqu'à c't'hewre la colonnelle n'a connu que de très beaux hommes, alors je ne vois pas pourquoi... Mais chutl pas d'incohérence. »