EN ESPAGNE
On se pardonne plus volontiers une faute qu'une maladresse. Julien d'Hervilly ne pouvait se consoler d'avoir laissé échapper l'occasion que la fortune lui avait offerte de voir et de parler a la femme qu'il n'avait pu bannir de sa mémoire, pas plus que de son cœur. Bien qu'il eût depuis longtemps renoncé a la possession de Thérèse, il appréhendait, non sans raison, que l'ardeur qu'il avait manifesté dans les jardins de l'Alhambra, n'eût compromis, dans l'esprit de madame de Solêsme, sa réputation de puritanisme. • En me voyant si prompt à m'enfiammer pour une inconnue, se disait-il, ne se trouvera telle pas suffisamment autorisée à justifier la conduite qu'elle a tenue? Mais quelle différence!— ajoutait-il pour s'accorder à lui-même un bill d indulgence, — je n'ai foulé aux pieds aucun de mes sermens, je n'ai point pris l'initiative du parjure et de la trahison. Si j'ai succombé a une tentation éphémère, son exemple, sa conduite en sont la cause. Cependant je m'en voudrai toujours de n'avoir point profité de ces instans si courts, hélas! et si charmans, où, dans l'Alhambra, je causais si placidement avec elle. Ces quelques momens heureux n'eussent-ils été employés qu'à l'accabler de reproches, qu'à la convaincre d'ingratitude, je serais content. Mais non, rien que des complimens, des lieux communs; et ce médaillon qu'elle m'a renvoyé, qu'elle a appelé elle-même un talisman .. Est ce à dire que maintenant qu'elle ne l'a plus, sa vertu fera naufrage'... O Thérèse! quelle femme, ou plutôt quel démon êtes-vous? N'importe, je la reverrai, et alors mon indignation foudroiera l'ingrate qui s'est jouée de mon amour et de ma crédulité.»
Julien formulait ainsi sa mauvaise humeur; mais ses devoirs entraînèrent bientôt son esprit vers d'autres idées.
L'Espagne était en feu. L'or et les soldats de l'Angleterre avaient ravivé la haine des Espagnols contre la domination française, et cette haine n'avait lait que faisander dans leur cœur. Ce n'était plus une armée qu'il (allait pour soumettre la péninsule, c'était une armée qu'il fallait pour chacune des provinces de la monarchie; partout on prenait les armes, partout au nom de la religion et de la liberté, les peuples se levaient en masse; partout on aiguisait les poignards, et ce cri : Mort aux Français! se faisait entendra de la cime des Pyrénée» aux défilés . es Algarvcs. Les temples retentissaient d'anathèmes, et les ministres du Seigneur, abdiquant les solennités du sanctuaire et l'oisiveté des cloîtres, échangeaient l'anneau pastoral et l'encensoir, contre ta dague et l'escopette. Il n'y avait plus en Espagne ni moines, ni artisans, ni bourgeois, ni nobles; on ne voyait plus que les enfans d'une même patrie, qui couraient aux co i.bats pour soustraire au joug de l'élrauger, le sol sacré de la mère commune. Un seul cri : vive Dieu! vive l'Espagne! vive le roi! suffisait pour faire rurgir des essaims de solda's, qui, sans expérience mais non sans courage, se ruaient sur les bataillons français, et apprenaient à raincre à force d'apprendre à mourir.
La diviSion dont faisait partie le 1er régiment de cuirassiers, opéra d'abord dans la province de Valence ; mais comme la révolte gagnait de proche en proche, elle étendit bientôt ses opérations jusque dans le royaume de Murcie. Or, dans des marches et des contre-marches continuelles, au milieu d'une guerre de guet-a-pens plus encore que de combats, il faut penser à sa propre conservation, à celle de ses soldats. D'Hervilly ne consacra donc qu'une faible part de ses pensées au souveoir de Thérèse ; il n'était plus temps de laire l'Amadis ou le Renaud sous le ciel poétique de l'Andalousie, il fallait faire le Polybe. et le Folard, et s'appliquer par de graves études à opposer la science au nombre, la régularité des mouvemens à la fureur aveugle des attaques, et la puissance que donne la froide intrépidité des escadrons, à la turbulence audacieuse de bandes indisciplinées mues par la vengeance et le fanatisme.
Le capitaine mêla sa bravoure à tant de prudence dans plusieurs affaires importantes, que le grade de chef d'escadron et la dignité d'officier de la Légion-d'Honneur, vinrent le trouver sous les murailles du château d'Olivarès, à quelques lieues de Murcie.