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NOUVELLES DE FRANCE

Dans une espèce de trêve, que les Espagnols fatigués d'ê- Ire battus, toujours et partout, avaient demandée à l'armée française, le nouveau chef-d'escadron reçut des lettres de sa famille et du père RoUiot.

La première de ces missives, celle de son frère, lui annon çait le retour en Franco de leur père, le marquis d'Hervilly « Notre père, disait le comte Anatole, s'est enfin rendu à «mes sollicitatlons.il a demandé au chef du gouvernement » français sa radiation de la liste desémigiés, par le canal » de monsieur deMelternich,qui l'a obtenue aussitô». Quelle » joie et quelle satisfaction, mon cher frère, de revoir le sol » natal, après vingt ans d'absence I »

Dans une autre lettre du même, (car plus de deux années employées à guerroyer dans les provinces d'Espagne, gavaient pas permis aux vaguemestres de l'armée Irançaise d'être exacts dans la distribution des lettres), son frère, disons-nous,lui marquail,que le marquis,subjugué par la grandeur impériale, venait d'accepter les fonctions de chambellan de l'impératrice, et de recevoir en échange de la croix de Saint-Louis, qu'il ne pouvait plus porter, la décoration de l'Ordre de la Réunion. « Tu t'associeras comme moi,

EMILE MARCO DE SAINT-HJLAJRE

» mon cher frère, ajoutait-il en terminant, à la rrconnais- » sauce que nous devons tous à l'Empereur, en apprenant » que par un décret impérial, il a (ait rentrer notre père » dans la partie de ses biens qui n'avaient point été vendus » au profit de l'État. Cet acte tout à la f is de magnanimité » et de haute politique , m'a conduit naturellement à de- » mander du service, et me» vœux, je le suppose, ne tarde- » ront pas à être exaucés ; je pourrai donc effacer la tache » de notre blason Cependant, je dois le dire, c'est à la leçon » de la belle cantinière dont je t'ai parlé, que je dois plus » que la vie, le retour de mon vieil honneur de gentilhomme » français.»

Dans une let're de Roblot, datée du mois de juillet 1812, Julien trouvait les lignes suivantes :

« Vous pensez peut-être, mon cher et honoré capitaine, » que Fleur de Grenade, satisfaite du sort que Dieu lui » a fait, se tient tranquille auprès de son vieux père a » Paris! Ah ! bien oui ! Thérèse a voulu suivre son mari, » et la voilà, a l'heure qu'il est, en Pologne, sur le chemin de. » la Russie, et marchant vers Moskow ou Saint-Pétersbourg, » je ne sais pas laquelle des deux villes où l'Empereur pré- » tend aller signer la paix. Il va y avoir dans celte contrée » de rudes batailles, car on dit que les Russes sont en force, » et qu'ils ne demandent pas mieux que de prendre leur » revanche avec nous. Voilà donc encore une fois ma fille » embarquée dans une guerre sans pareille. C'est depuis sa » naissance la douzième campagne qu'elle fait. A. son re- » tour.elle méritera bien les invalides. Le baron de Solèsme, » son mari, Renard et moi, avons eu beau lui représenter » l'irii prudence de sa résolution, elle a été inébranlable.— » Je suis si peu attachée à la vie, nous a-t-elle répondu, que » les plus grands périls ne me feraient pas changer d'avis. » D'ailleurs je suis accoutumée aux balles et aux boulets, » ma-deslinée est de terminer mes jours sur un champ de » bataille. — Elle nous a débité encore de belles phrases, et » tout cela d'un ton qui ne souffrait pas de contradiction. » Elle est donc partie, et me voilà Gros Jean comme devant, » car tous nous avons été obligés de baisser pavillon devant selle. Pauvre enfant 1 la reverrai-je jamais! serai-je donc » destiné,molqui ai tant de fois nargué lamitraille,à trem- » bler à chaque victoire que j'apprendrai; car elle ne va pas » à l'armée, la gaillarde, pour se tenir les bras croisés : elle » rôdera partout, elle s'exposera à des dangers dont son » Bexe et son rang auraient dû la tenir désormais éloignée.»

Dans une autre lettre de Roblot, reçue en même temps, mais qui était postérieure de six mois, le ferblantier s'exprimait ainsi :

« Voilà bien ua autre tremblement : Après la bataille de » la Moskowa, dont je vous ai parlé dans ma dernière, (Ju- » lien n'avait point reçu cette lettre, parce que la corres- » pondance, venant de France, avait été constamment inler- » ceptée par les guérillas), l'Empereur est entré dans cette » capitale, où il n'y avait point chat, si ce n'est des incen- » dies à faire rôlir des hippopotames. Bref, pas plus de Rus- » ses que sur ma main; mais le diable n'y a rien perdu : il » a fallu à la tin battre en retraite, et un froid de quatre- » vingt-quinze degrés, dit-on.est venu, qui a ruiné, pulvérisé » et massacré l'armée, plus que cinq cent mille pièces de » canon auraient pu le faire. Le 20° bulletin qui nous est » arrivé à Paris, a fait dresser les cheveux sur la tête de la » France. On en est à se demander comment tout cela se » terminera • et cependant nos braves soldats se sont couverts de gloire; nos cuirassiers ont pris des redoutes et » ont enfoncé je ne sais combien de carrés d'infanterie russe. » Mais que peut-on opposer à la fureUr.des éléuiens ! et puis » quand le soldat n'a plu» ni un morceau de pain, ni une » cartouche à se mettre sous la dent, il devient sauvage et » difficile à conduire. J'en sais quelque chose, moi, qui au » camp de la Lune n'ai vécu pendant trois semaines que de » rats frlcassés dans de l'eau-ùe-vic. On ne se fait pas long- » temps à cet ordinaire-là.

» Pour vous achever de pein.lre la situation, trois des an- » cleas généraux de la république, prisonniers a Paris, ont

» voulu s'emparer du Gouvernement par un coup de tête qui » a failli , ma foi, réussir. Ils ont répandu la nouvelle que » l'Empereur était mort à Moskow, et ont arrête les gros » bonnets, tels que le ministre de la police, le préfet de po- > lice et le commandant de Paris, le général Huliu, qui ce- » pendant est un vieux dur à cuire. Le coup a manqué, et » les conspirateurs ont été jugés et fusillés en deux fois » vingt quatre heures ; mais tout cela me semble de mauvais » augure.

» Je vous marque toutes ces nouvelles, parce queje pense » que vous n'en recevez guère, et que vous n'avez pas le » temps de lire les papiers publics.

» >uus devez penser queje suis dans la dernière inquié- » tude de ma fille et de son mari. Elle aura été, j'en suis » sûr, jusqu'à Moskow, et elle n'aura pas voulu quitter l'ar- » mée dans la débâcle générale. La luronne ne boude jamais, » mais en vérité elle a grand tort de continuer une vie coui- » me celle-là, quand elle pourrait se reposer auprès de moi » de toutes ses fatigues, traverses et chagrins du temps » passé.»

Roblot terminait sa lettre en laisant des vœux pour le prochain retour du capitaine, et lui renouvelait les assurauces de son attachement.

Le style ée ces lettres, en général, indiquait surabondamment que Renard tenait toujours la plume et la correspondance du ferblantier ; mais les métaphores, les tropes dont ces missives étaient semées, prouvaient aussi que le secrétaire était obligé d'obéir quelquefois aux exigences épislolaires de son compère. C'est ainsi que, par pust-saiptum, Roblot avait fait insérer celte phrase qui avait une portée toute politique.

«Les affaires prennent une mauvaise tournure; il n'y a » plus d'armée, plus de magasins, plus d'argent; les levées » de la conscription se font difficilement, et le déeourage- » ment gagne de proche en proche. Croyez-moi, capitaine, » croyez un vieux reilre qui en a vu de toutes les couleurs » depuis quarante ans : ça se gâte, ça se gûle, ça se gâ'e I »

Il fut évident pour Julien que la prophétie formulée par Renard avait été résumée par ces trois derniers mots du vieux ferblantier de la rue Mouffetard.

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