COMMENCEMENT DE LA FIX
En effet, lotit se gâtait à l'intérieur comme à l'extérieur de la France. Les armées d'Espagne, dont les succès étaient paralysés par les jalousies incessantes des maréchaux, se trouvaient obligées de subir la défensive, après avoir si longtemps tenu l'offensive. On perdait des batailles sur les bords de l'Èbre et du Guadalquivir, comme sur les rives de l'Elster et du Dnieper. Le génie de la victoire se relirait de nous, et nos implacables ennemis profitaient de noire lassitude avec un merveilleux instinct.
A compter de l'année 1815, le commandant d'Hervilly ne reçut plus de nouvelles de France. L'armée d'Espagne était séparée de la mère patrie par des milliers de guérillas qui, grâces aux secours des Anglais, ne manquaient ni de munitions, ni d'espions. Pour aller d'une province à une aulre, il était indispensable de marcher par masses et de se faire jour à coups de fusil ou à coups de sabre.
Julien avait le cœur navré, et à ces préoccupations du soldat qui voit décliner la puissance de son drapeau, venait se joindre le souvenir de Fleur de Grenade dont il ignorait la destinée.
Les choses s'étaient si bien gMtes, que l'Empereur, vers la fin de l'année 18l3,rappela de l'armée d'Espagne la meilleure parlie des forces qu'il y avait enfouies. Dans le nombre des régimens destinés à contribuer à la délense du sol français, déjà envahi par les troupes étrangères, se trouvait le
LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
1" régiment de cuirassiers; et, peu de jours après sa rentrée sur la terre natale, le régiment de Julien se trouvait en ligne devant les Austro-Russes dans les plaine* de la Champagne et chargeait impétueusement leurs carrés aux cris de : J'ive l'Empereur'.
Quelle terrible bataillé qae celle de Saint-Dizierl Lesdeux armées luttèrent avec une eflroyable consiance. Plus de trois cents bouches ù feu foudroyèrent nos plus épais bataillons. Les Français étaient un contre quatre; mais qu'importe! Napoléon était là, faisant manœuvrer ses masses du bout de son épée d'Auslerlitz, et jetant dans l'âme de ses soldats l'énergie dont il était rempli lui-même. La résistance fut aussi désespérée que l'attaque : trois fois notre cavalerie entama les carrés russes, prussiens et autrichieus: trois lois elle fut obligée de se replier derrière noire infanterie; mais à un signe de Napoléon, la vieille garde s'ébranla et chassa devant elfe, au pas de course, ces colonnes innombrables qui n'osaient opposer à la baïonnette de nos greuadiers que des feux mal dirigés. Les charges successives de nos cuirassiers et de nos lanciers achevèrent la victoire qui fut complète.
Mais hélas I que celte victoire nous coûta cher l.que de chefs valeureux payèrent de leur vie ce triomphe qui ne faisait que retarder la chute du trône impérial! L'aspect du champ de bataille de Saint-Dizier était horrible à voir. Les cadavres étaient amoncelés comme des hécatombes à la place que les bataillons avaient occupée sur la ligne de bataille. Des canons renversés, des cuirasses abandonnées dans des flaques de sang, couvraient une étendue de terrain d'une demi-lieue, et offraient l'aspect hideux de la destruction et du carnage. La nature semblait s'associer au deuil de l'humanité, carelle avait jeté sur celte arène rougie un linceul de neige, et lèvent du nord qui soufflait avec violence faisait bruire, comme dans la forêt de Dodone, des branches de sapins et de peupliers que les volées de mitraille et le jet des boulets avaient épargnées. Un silence affreux avait succédé aux cris des combattans, aux hennissemens des chevaux, aux explosions continues de l'artillerie et de la mousquelerie. Ce silence n'était plus troublé que par le râle des agonisans et le croassement des corbeaux que l'odeur des cadavres encore chauds attirait hors de leurs nids, et qui se conviaient dans les airs à l'horrible festin que la rage humaine leur avait préparé.
Cependant des paysans charitables, portant des torches, parcouraient le champ de bataille pour s'assurer si les ambulances avaient emmené les blessés, et si quelques-uns des braves gisans dans les sillons et les fossés ne respiraient point encore. A leur tête apparaissait un homme a longue barbe blanche, dont la physionomie sévère et tatouée de balafres indiquait assez l'ancien métier.
— Allons, mes amis, disait-il aux villageois, exécutons avec ensemble et spontanément les ordres qne nous a donnés madame la com'esse. Si son mari, le général de Luceval, n était pas sur le point de passer dans le royaume des taupes, elle serait venue avec nous, la digne femme! car la moitié de sa vie s'est usée à secourir les blessés et les mourans ; mais le devoir conjugal avant tout. C'est égal, elle a mis a notre disposition sa calèche et les chariots de la ferme; nous pouvons, avec ces moyens de transport, emporter bon nombre de malheureux. N'oubliez pas surtout qu'elle entend qu'on sauve et qu'on soigne Russes, Prussiens et Autrichiens comme tous Français pur sang. Sur un champ de bataille, après le tremblement, il n'y a plus d'ennemis, il ne reste que des hommes. Allons! enfans, en avant! et n'ayez pas peur de ramasser les morts, ils ne vous mordront pas. Cherchez bien; c'est surtout dans ces carrés d'hommes et de chevaux morts que vous trouverez de pauvres diablesqui respirent encore. Vous avez, pour les rappeler à la vie, trois natures de boissons: de l'eaudevie, puis de l'eau-de vie et de l'eau, et enfin de l'eau et de l'eau-de-vie. Nous n'en avions pas lant, jadis, en Bgyptte. Ne vous engourdissez pas, il y a la-haut un particulier très connu qui vous voit et qui vous tiendra compte un jour, sur le livret de décompte de la vie, de ce que vous laites pour vos semblables, y edmpris les animaux : telle est ma manière de penser, en matière de religion et d'autres choses. LE 8IKGU, sa v.
— Oui, monsieur Priam, oui, répondirent en chœur les paysans ; nous n'aurons pas peur, d'abord, parce que, comme vous le dites, les morts ne font de mal à personne, et ensuite parce que vous êtes là, et qu'à vous seul vous valez un régiment. A preuve l'autre jour qu'avec quatorze volontaires de la gaule nationale, y^us avez enveloppé et fait mettre bas la lance à plus de soixante mauvais sujets de Cosaques qui ne venaient chez nous que pour violenter nos femmes et nos bassinoires.
—Voilà une fameuse victoire, n'est-ce pas? répliqua Priam, car c'était lui-même. On fait prisonniers de. semblables canailles avec un gourdin à la main quand ils sont à cheval ; et, s'ils sont à pied, avec de légers coups de bottes appliqués là où fa giberne prend naturellement naissance. Il y a des vieux de la vieille qui souffrent, dépêchons la besogne. Allons I attention : rompez les rangs et e n quête au plus vite.
Les villageois se dispersèrent dans toutes les directions, et Priam se mit, comme eux, à parcourir la ligne du front de bataille où l'acharnement des combattans s'était le plus déployé, tandis que les chirurgiens des villages environnais, mis également en réquisition par la comtesse de Luceval, marchaient à la tête des groupes de paysans qu'ils dirigeaient avec sagacité.
— Quelle boucherie! s'écria l'ex-sapeur m promenant des regards sombres sur ces plaines jonchées de cadavres. Quel carnage, bon Dieu! Se sont-ils défendus ces enragés Prussiens! Jamais depuis que j'existe je n'ai vu un champ de bataille aussi approvisionné de morts. Ce carré, — et le vieux soldat désignait un carré russe qui, bien que décimé par les batteries de la garde et assailli par la cavalerie française, s'était refermé en tombant comme un mur, — dece carré, disait-, il, pas un homme n'a échappé; tous sont là ! s il prenait fantaisie au Père éternel de faire l'appel, pas un ne manquerait. Mais nos cuirassiers n'en ont pas moins laissé dans cet infernal carré ; les chevaux et les hommes forment une espèce de montagne au centre... Voyons, allons remuer tous ces gros talons... il y a peut-être là-dessous quelques blessés... Quant aux Russes, il n'en est plus question, pas un seul ne remue; tous sont bien légitimement moits... cherchons !
A la lueur des pâles rayons de la lune qui se voilait pourtant par momens de gros nuages, l'ex-sapeur, enjambant par dessus les schakos, les fusils, les havresacs, escaladant des monticules de cadavres, arriva au mille u du carré, dont les quatre laces étaient encore marquées par les corps des gre nadiers de la garde impériale russe, tandis que les angles conservaient les obusiers qui les flanquaient. La mèche de ces pièces brûlait encore, mais les caaonniers étaient couchés sous les -roues de leurs canons. Il parvint cependant au monticule formé des cadavres de nos cuirassiers.
— Oh ! pour le coup, voilà le nid de nos gros talons ! s'écria Priam en ramassant un casque sur lequel il ville numéro du régiment.
— Juste, lel"! s'écria-t-il ; le régiment de l'autre! comme ça se rencontre!
Et sans plus de façons, l'ex-sapeur se mit à fouiller dans ce pêle-mêle de victimes. 11 secoua homme par homme; mais pas un ne donnait signe de vie ; et si quelque léger bruit frappait son oreille, c'était le plaintif hennissement d'un cheval qui expirait sur laj* uirasse de son maître.
— Pauvres bêtes! dit Priam; eux aussi ont du courage, et pour prix de leurs beaux faits d'armes, ils ne recueillent souvent, pour tout potage, que la mort!... c'est injuste. Pourquoi notre empereur, qui a inventé, pour les hommes, la croix de la Légion-d'Honneur, n'allouerait-il pas aux chevaux un bridon d'honneur?... Ils mériteraient bien celle distinction honorifique, les pauvres bêtes, car ils rendent quelquefois plus de services que certains chapeaux brodés que la pudeur m'empêche de nommer. Au Heur de cela, ils se laissent manger le crin sur le dos d'abord, puis ensuile la carcasse, par leurs propriétaires, lorsque ceux-ci n'ont rien de mieux à mettre sous la dent. C'est l'abomination de l'abomination... Eh!... là-bas ! fit Priam en relevant la tête; qu'est-ce que j'entends dans ce coin-là? Les chevaux ne soupirent pas
EMILE MARCO DE SAINT-H1LAIRB
delà sorte. M'est avis que teut le monde n'est pas mort dans ce tas-là. Si je pouvais ramener à la bourgeoise quelques moribonds à sauver, je la rendrais heureuse!... agissons donc avec précaution et ne marchons sur le ventre de personne.
Priam mit tant de conscience dans ses investigations, qu'il découvrit enfin, sous un monceau de cadavres, un officier qui respirait encore.
— Grand bonhomme vit encore 1 s'écria-t-il.
Et après avoir retiré le blessé de dessous deux chevaux morts dont le poids l'oppressait:
— Il n'est pas très mort! répéta-t-il. Peste I c'est un chef d'escadron I Brave commandant ! il a donné l'exemple à ses soldats en voulant finir comme eux. Oh là! les antres! cria t il aux villageois qui étaient les plus proches, venez à moi avec vos lanternes, je tiens une espèce de vivant. •
Les paysans et les chirurgiens se hâtèrent. En ce moment, Priam, qui était parvenu à défaire la cuirasse et le casque de l'officier, tenait sa main posée sur la poitrine du commandant, et s'écriait dans une espèce de délire:
— Son cœur bat le rappel!
Mais à la clarté des lauterncs qui arriva au milieu de ce charnier comme un feu follet, Priam, qui reconnut le blessé, tomba dans une surprise non moins grande que sa joie. C'était le promeneur de l'Àlbambra, le commandant Julien d'Hervilly.
— Tiens! fit-il, c'est encore ïaulre\
Mais, rusé comme un vieux soldat qu'il était, Priam se garda bien de divulguer ce qu'il savait-, il se contenta de se dire à lui-même: « J'espère que madame de Luceval sera un peu satisfaite du résultat de ma chasse aux morts, p
Les praticiens visitèrent le commandant. Ils ne lui trouvèrent que trois blessures; mais toutes trois étaient graves, quoique non mortelles: l'insensibilité apparente du blessé venait de la perte de son sang et de l'espèce d'asphyxie dont il avait été frappé sous le poids des cadavres qui l'avaient recouvert pendant si longtemps.
— A votre avis, messieurs, dit Priam aux chirurgiens, de quelle manière allons-nous le transplanter au château : est-ce à bras ou en voilure?
L'opinion fut que la voiture conviendrait mieux.
— Je me charge de cela, dit l'ex-sapeur; ainsi donc, faites avancer, le plus prés possible, la calèche.
Cette calèche était une belle et coquette voiture bien suspendue, que liraient deux beaux chevaux à robes brunes, tachetées de feu. Elle s'avança et on y hissa avec toutes les précautions imaginables le chef d'escadron qui était toujours sans connaissance.
Les domestiques du château voulurent faire quelques observations à Priam : placer un homme tout sanglant sur les coussins de velours de la voiture de madame la comtesse leur semblait une hardiesse sans exemple.
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, et voilà tout ! répondit celui-ci; je sais ce que je fais. Apprenez au surplus que si madame la comtesse a envoyé ici sa calèche, ce n'est pas pour y ramasser des marrons. La belle chose, en vérité, que quelques aunes de velours, quand il s'agit, pour elle, de sauver un semblable, à la simple différence du sexe. Allez ! allez ! je connais mieux Fleur... je veux dire madame la comtesse,que vous; elle donnerait tout ce qu'elle possède, et vous-mêmes par-dessus le marché, pour sauver la vie au dernier tambour de l'armée.
Les recherches des paysans n'avaient pas eu de résultats brillans. Quelques soldats étrangers et quelques jeunes conscrits français furent tout ce qu'ils recueillirent sur le champ de bataille. Encore sur les huit hommes qu'ils trouvèrent çà et là respirant encore, cinq moururent-ils dans le trajet du champ de bataille au château de Luceval, qui cependant n'était éloigné que d'une lieue.
Le triste cortège se mit en mouvement. La calèche, conduite par Friam, ouvrait la marche; deux clmriois , traînés par des chevaux de labour, suivaient immédiatement. Dans un des chariots, l'ex-sapiur avait fait entasser les fusils, les sabres et les autres aimes qu'il avait ramassés.
Après une heure de marche, le convoi arriva dans la cour
du château, où deux messieurs envoyés par la comtesse alors au chevet du lit du vieux 'général, son époux, reçurent les blessés, veillèrent à leur placement dans les apparmens,et présidèrent au premier appareil qu'on posa sur leurs blessures.
— Bombarde ! fit l'un de ces messieurs, voilà de fameuses entailles ! les coups de sabre tombaient dru, à ce qu'il parait; l'Empereur était là, on le voit bien.
— Fructus bellii compère, répondit le second monsieur; les plus beaux de ces fruits-là, à mon avis, ne valent pas le diable!
Ces deux hôtes du château n'étaient autres que Roblot et Renard.
Priam ne jugea pas à propos de leur faire part de ce qu'il savait sur le blessé de connaissance qu'il amenait, et ceux-ci ne le reconnurent pas, tant Julien élait déliguré parle sang qui s'était coagulé sur son visage ; mais le sapeur alla sur-lechamp porter cette bonne nouvelle à sa maîtresse.