RAPPROCHEMENT
Le médecin à la garde duquel le commandant avait été confié, dès son arrivée, avait prescrit pour le blessé l'isolement le plus absolu. « Le plus léger bruit , avait-il dit, la moindre émotion, peuvent déterminer des accidens tels que je ne pourrais plus répondre de lui. » Ces prescriptions avaient été suivies avec une scrupuleuse exactitude, et Priam seul, s'était établi au chevet de Julien , obéissant à la consigne qui lui avait été donnée avec toute la rigidité d'un vieux soldat. 11 avait en quelque sorte cloué sa langue à son palais et ne répondait que par des signes de tête ou par des gestes, la plupart du temps fort inintelligibles, aux questions que le blessé, qui avait recouvré sa connaissance, lui adressait. Priam élait devenu un mime très distingué; cependant Dieu sait à quelles sensations le sapeur élait incessamment en butte. La langue parfois lui démangeaild'une étrange façon, et cette sobriété de discours, pour un homme à qui ils coulaient si peu, ne fut pas la moindre preuve que le fidèle serviteur donna de son dévouement à sa maîtresse. Toutefois, après huit jours l'interdiction fut levée, et il était temps, car le bon Priam commençait à oublier sa langue maternelle, et il serait mort, à l'exemple de quelques-uns de nos orateurs politiques, d'un discours rentré.
— En vérité, mon brave, dit Julien en se mettant sur son séant, je ne sais comment reconnaître tous les soins que vous avez pris de moi.
— Sans reproche, mon commandant, repartit Priam, voilà dix-sept jours et dix-sept nuits que je passe auprès de vous; mais à présent l'affaire est faite, vous voilà entré en convalescence, et ça ira désormais comme sur des roulettes. Quoi qu'il en soit, vous pouvez vous vanler de l'avoir échappée belle. J'ai cru un moment que vous étiez fricassé à perpétuité.
— Mais alors, pourquoi ne "vous etes-vous pas fait remplacer par un des domestiques de ce château? 11 n'en manque pas ce me semble ?
— Ah bien ! excusez ! madame la comtesse n'aurai i pas permis qu'il en fût seulement question! El puis pour parler à mots couverts, je n'aurais pas voulu y consentir... car vous m'apparlenez du droit de la guerre, mon commandant; c'est moi qui vous ai déterré, comme une véritable pomme de terre, du monceau de morts où vous étiez piaulé : c'est bien le moins qu'on me laisse achever la besogne que jjai si heureusement commencée? Quand même, madame la comteSse n'aurait pas voulu vous confiet' à d'autres qu'à moi, qui m'y connais en fail de remplaçons : tous ne sont que de mauvaise marchandise : vous le savez bien!
LÀ VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
— C'est singulier, reprit Julien, plus je vous regarde, plus je vous écoute, vos traits, le timbre de votre voix, ne me sont pas inconnus. Il faut que je vous aie vu quelque part?
— Je le crois parbleu bien ! mon commandant, que nous nous sommes vus quelque part; nous nous sommes même vus ailleurs.
— C'est probable ; mais je ne me rappelle ni dans quel lieu, ni dans quelle circonstance.
— C'était en Espagne, à Grenade, un soir dans les jardins de... Tralalala, je crois, et le lendemain, sur la place des Taureaux.
— Quoi! s'écria Julien en faisant un bond sur son lit, vous seriez cet écuyerP...
— Précisément, V hidalgo en question, comme vous m'avez appelé , ou pour parler français , ce lambin qui ne ramassait pas assez vite les éventails des dames. Que voulez-vous, mon commandant ! j'avais porté toute ma vie la Lâche sur l'épaule gauche, je ne m'étais jamais familiarisé avec toutes les fanfreluches des femmes. Je ne suis qu'un soldat, je n'ai fait le métier d'écuyer que ce soir-là ; je vous avouerai même que le goût ne m'en est pas resté depuis.
— Ohl mon ami I s'écria Julien en faisant dans son lit un mouvement si rapide que les couvertures se débordèrent de droite et de gauche, dites-moi donc alors ce qu'est devenue Fleur de Grenade je veux dire madame de So-
lêsme?
— Ne faites donc pas de sauts de carpe de cette qualité-là, mon commandant, interrompit Priam en se mettant en devoir de reborder le lit; vous allez vous refroidir, et puis vous retomberez malade... Je vais vous-expliquer le rébus ; mais un peu de patience, et restez calme et mobile, comme sous les armes, si la chose est possible.
— Oh ! dites, dites, mon ami !
— Madame de Solèsme, ou Fleur de Grenade, si vous l'aimez mieux, se porte bien; elle est toujours belle et bonne, et patriote depuis les pieds jusqu'à la tête.
— Qu'en savez-vous, puisque vous l'avez quittée ?
— Moi, la quitter ! oh I jamais I au grand jamais ! Depuis près de sept ans, je ne me suis pas éloigné d'elle de la longueur d'un dessous de pied de guêtre; et, si le Père éternel me prête vie, j'y resterai jusqu'au moment où il me signera ma feuille de route pour l'autre monde. Ah ! bien oui ! quitter Fleur de Grenade... madame la comtesse, veuxje dire, jamais I... et plus que jamais ! Tel est mon caractère.
— Mais enfin, puisque vous êtes ici ?. .
— Je suis ici, parce que ce château lui appartient. Yoilà l'histoire de la chose.
— Madame de Solêsme est propriétaire de ce château!... je suis ici chez madame de Solèsme?...
— Un instant, mon commandant ; ne vous emportez pas. Vous n'êtes pas dans le domicile de madame de Solêsme, vous êtes au château de Luceval, chez madame la comtesse de Luceval. Monsieur de Solèsme est mort et soigneusement enterré, et Fleur de Grenade, sa veuve, a épousé le général comte de Luceval, qui est un ancien parmi les plus anciens, ce qui fait qu'elle est comtesse en partie double, comme dirait le quartier-maître.
Le ton flegmatique de Priam, qui mettait les.points sur les •', et croyait, en parlant de la sorte, dire les choses les plus simples du monde, plongea Julien dans une indicible surprise.
— Encore un !.. et de quatre I s'écria-t-il en ramenant sa couverture jusque sur son visage, et en jetant sur le vieux sapeur un regard où se peignait le plus amer désappointement. Mais, de par le ciel! celle femme-là épousera donc en détail autant d'hommes que le roi Salomon avait épousé de femmes en masse!
— Ne condamnez pas sans entendre, mon commandant, reprit le bon serviteur ; et puisque nous avons la liberté, l'un et l'autre, de tailler une !?a !te, comme disait la petite femme du gros-major, je vais vous dévoiler les tenans et les
aboutissans de cet hymen, qui paraît vous effaroucherai complètement.
— Moi ?. . , Eh ! que m'importe ! Il ne m'effarouche nullement ce mariage. Madame veuve Boudard, madame veuve Paqueville, madame veuve de Solêsme n'est-elle pas parfaitement libre de devenir madame la comtesse de Luceval, si tel est son bon plaisir? Un conjungo de plus ou de moins ne fait rien à l'affaire.
— Vous avez raison, mon commandant, cela ne fait rien à la chose. Selon moi, se marier, c'est tremper sa pluma dans l'encre, et voilà tout. Mais vous me permettrez de laisser subsister mon expression de tout à l'heure : vous vous êtes effarouché.
— Soit ! mais contez-moi donc, puisque vous en avez le loisir, l'histoire du quatrième mariage de Fleur de Grenade.
— Je n'ai rien à vous refuser pour votre satisfaction, mon commandant ; seulement, permettez-moi de me gargariser avec un léger verre de n'importe quoi, et d'avaler mon gargarisme pour avoir plus tôt fait; car lorsqu'on a perdu, comme moi, l'habitude de parler, on a le gosier sèche et des durillons sur la langue.