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CHAPITRE V

COUP d'oeil rétrospectif.

Tout en parlant ainsi, Priam avait avalé d'un seul trait un verre de vin de Madère ; puis il avait offert à Julien une tasse de tisane en lui disant :

— Mon commandant, buvez celai Une boisson quelconque est toujours bonne à prendre.

— Merci, mon brave, je n'ai soif que de votre histoire.

— C'est bon signe; cela prouve que la convalescence marche au pas accéléré. Le malade qui n'aime plus la tisane ressemble au sapeur qui , à l'hôpital, retourne à sa bouffarde.

« En quittant l'Espagne, poursuivit Priam, le colonel de Solêsme reçut l'ordre de se rendre à la grande armée que l'Empereur rassemblait en Pologne pour aller épousseier son frère l'empereur Alexandre avec lequel cependant il n'était plus cousin. Le colonel partit et madame de Solêsme voulut faire campagne avec lui, malgré les raisons que lui opposaient son père et son mari. Mais ce que femme veut Dieu et le diable le veulent. Monsieur de Solêsme emmena donc, son épouse avec lui et naturellement madame de Solêsme m'emmena avec elle ; ça faisait une espèce de ricochet. On entra en Pologne : Dieu! quel gueux de pays ! il n'avait pas changé. Je ne vous raconteiai pas, mon commandant, les opérations, les impressions, les défections, les ramifications, les désorganisations, les mortifications et les abominations de cette guerre, parce que cela me ferait sortir de mon sujet; je me contenterai de vous dire que nous entrâmes à Moskow après avoir gagné la susdite bataille qui fut des plus soignées, et, j'ose le dire, festonnée de boulets et d'obus que le diable en aurait pris les armes. Je n'étais là qu'en amateur, comme un pur musicien gagiste, ainsi que madame Fleur de Grenade, ce qui ne nous empêchait pas, l'un et l'autre, de mettre la main à la pâte de temps en temps. Nous voilà doue, à Moskow incendié, brûlé, rôti comme un vrai marron de Lyon ; c'est égal, nous nous y campons cl pour notre mal. heur nous nous y amusons à lanterner et à écouter les calembredaines des Russes. Enfin, l'Empereur, qui avait Uni par s'apercevoir qu'on se moqnall de lui, ordonna la retraite. On lit sauter le Kremlin à l'aide d'un saucisson qui était plus gros qu'un traversin, cl l'armée battit en retraite. -Non, étions satisfaits de reprendre la route de France, quand l'hiver vint nous crier halte! Dès ce moment, la glace, la neige, tout le tremblement universel se mit de la partie et la re-

EMILE MARCO DE SA1NT-HILAIRE

traite se changea en pleine déroule. Jamais, ni de ma vie ni de mes jours, je ne vis une pareille déconfiture. Toutes les armes étaient mêlées, la discipline et la subordination étaient au diable ; c'était d'autant plus tristeque tout le monde restait indifférent. Pour nous achever de peindre, les Russes nous suivaient à pas de loup et nous obligeaient, pour nous débarrasser de leur visite, de leur cracher au visage le peu qui nous restait de mitraille. Dans une de ces rencontres, le pauvre colonel de Solêsme qui avait, à force de fermeté et de supplications, consené quelques pièces decanon et une cinquantaine d'artilleurs, fut tué. Son épouse ne voulut pas laisser le corps de son époux au pouvoir de l'ennemi; elle m'ordonna de le placer dans sa voilure (car les femmes des généraux faisaient la retraite en voiture) ; je lui lis observer le danger qu'il yaurailà avoir près d'elle un cadavre pendant un trajet qui ne Unirait peut-être jamais. — Priam, me répondit-elle de cet air que vous lui connaissez, il ne sera pas dit que le corps d'un officier tel que monsieur de Solêsme a été abandonné sur un champ de bataille. Je veux l'emporter en Pologne, il doit reposer dans une terre amie. — Je ne répliquai rien et je remontai sur mon siège, attendu que le cocher et le domestique ayant été gelés raides, j'avais voulu conduire moi-même la voiture pour défendre les chevaux que les Irai nards, les maraudeurs et les enragés frieoteurs s'amusaient à tirer à l'oie pour en faire, ni plus ni moins, des beefteacks I «Enfin, mon commandant, poursuivit Priam, je ne chercherai point à vous narrer toutes les tribulations que nous eûmes à essuyer pendant une marche de plus de cent lieues- J'arriverai au passage de la Bérésina où nous eûmes encore diablement de fil à retordre, car c'était là que nous attendait le résidu des souffrances que nous endurions déjà depuis plus d'un mois. Je parvins à passer un des premiers avec la voiture qui contenait madame de Solêsme vivante, et monsieur de Solêsme mort ; mais ce fut avec bien de la peine ; le pont était encombré de fuyards, et les boulets russes venaient enfiler en plein cette masse qui mugissait et rugissait comme un troupeau de bœufs. Arrivés à l'autre bord et après avoir paré avec le manche de mon fouet, les coups de crosse de fusil dirigés contre mes chevaux, la voiture se trouva entourée d'une centaine de soldats appartenant à différens corps, mourant de faim, et couverts de haillons tels, qu'on aurait pu se croire en carnaval, car c'était la saison. — Tu n'iras pas plus loin, me crièrent-ils; ils nous faut tes chevaux. — Mes camarades, leurdis-je, car je vis bien qu'il n'y avait que la voie de la douceur qui pût nous sauver ; croyez-vous que je vous aurais empêché depuis Moskow, moi, votre aucien camarade, de satisfaire votre appétit en vous abandonnant mes chevaux ? Parbleu non 1 je ne suis traître ni à mon existence, ni à celle de mes compagnons d'infortune; mais ces chevaux sont indispensables au salut d'une pauvre femme que vous chérissez tous, parce qu'elle a rendu à tous des services dans mille occasions au péril de ses jours; oui, mes amis, dans ce mauvais berlingot traîné par deux chevaux invalides se trouve l'ancienne canlinière du 40' régiment de ligne, la brave Fleur de Grenade, aussi connue de lagrande armée que Barrabas à la Passion. C'est elle-même qui est làdedans tête-à tête avec le corps de son mari, le colonel de Solêsme, qui a été tué en protégant votre retraite. Et pour vous prouver que je ne vous mens pas et que je ne veux pas plus sauver la carcasse de mes chevaux que la mienne, à l'aide d'une histoire qui n'est pas ancienne, je vais vous convaincre par vos propres yeux. Là-dessus, je me jetai à bas de mon siège, j'ouvris la portière de la voiture et je montrai à ces enragés Fleur de Grenade, presque évanouie de faligue et de besoin, auprès du cadavre de son mari enseveli dans son uniforme de colonel d'artillerie. Celte vue les fit reculer et pâlir. — Maintenant, leur disje, faites ce que vous voudrez : tuez les chevaux, mettez en pièces la voiture, chassez celte pauvre femme et le cadavre d'un de vos chefs de ce casernement jusqu'alors respecté... je ne vous en empêcherai pas, puisque je suis seul et que vous êtes plus de vingt; mais avant de livrera votre carnage ces trisles victimes de votre fureur, permettez-moi de vous dire que, de voire part, cette conduite n'est pas délicate, surtout par le temps qu'il fait,

— Je ne sais ce qui se passa alors dans le cœur de ces hommes ; mais de léopards qu'ils semblaient êlre, ils devinrent comme des agneaux à la mamelle. Il y en eut même qui, touchés jusqu'aux larmes de la situation de Fleur de Grenade, voulurent parlager avec elle le peu de riz qu'ils possédaient. Un soldat du 16e, qui paraissait êlre un des chefs de la bande (caries fuyards se nommaient dïs chefs qui n'étaient point pris parmi les officiers ordinaires), et qui avait reconnuson ancienne canlinière, lui offrit une petite fiole d'eau-de vie, en lui disant : — Prenez ça, Fleur de Grenade ; vous m'avez sauvé la vie à Wagram,et je ne l'ai pas oublié. — Tous furent éblouis de la beauté de madame de Solêsme, et tous nous laissèrent conlinuer notre voyage, qui n'était pas un voyage d'agrément, je vous le jure.

» Nous arivâmes enfin à... ma foi, je ne sais plus le nom, continua levieux sapeur, seulement je merappelle qu'il finissait en ki. Là, nous pûmes faire en hâte quelques provisions qui nous furent plus lard d'une fameuse utilité. C'est er sortant de cet ejdroitqui devenait un asile peu sûr, attendu que tous les maraudeurs y affluaient, que nous vîmes dans un fossé, étendu, et presque mort de froid et de faim, le vieux général comte de Luceval, qui, moins heureux que i ous, avait été extravasé de sa voiture et avait vu les fuyards la piller, et assommer ses domestiques, qui avaient voulu bravement défendre leur maître. Le général était blessé; outre cela, il avait les pieds gelés et avait perdu connaissance des deux mains. « — Priam, médit madame de Solêsme, laisserons-nous lacet officier-général? Je ne saurais m'y résoudre.

— Madame, lui répondis-je, la voiture est déjà bien chargée. Cependant, si vous voulez absolument sauver cecomte, je crois que vous ferez une bonne action de plus. » Fleur de Grenade ne me répondit pas ; mais elle s'élança hors de la voiture, m'aida à transporter le général ; et, fouette cocher, nous voilà en route derechef et en réitérant. Nos chevaux avaient de l'avoine assurée; ils pouvaient trotter pendant quelques jours encore. Nous étions sauvés.

» Voilà donc madame de Solêsme dans sa voiture, bras dessus bras dessous, avec un cadavre et un homme qui ne valait guère mieux. Mais au milieu de sa douleur, elle semblait si hearcuse d'avoir pu arracher un malheureux à une perle certaine, qu'elle oubliait toutes nos vexations. Enfin, après bien d'autres aventures, que je ne vous dis pas, parce que mon discours serait aussi long que le ruban de queue de Sa Majesté le roi de Prusse, qui nous en fit une, lui, qui élait de taille ; après bien d'autres aventures, disje, nous arrivâmes à Kœnigsberg, où madame de Solêsme se décida enfin à faire enterrer son mari. Il était temps, car la voilure commençait à se remplir d'une odeur qui n'était pas du musc et qui aurait pu faire tourner à l'aigre le comte de Luceval. Les honneurs militaires furent rendus à la dépouille mortelle du colonel par des troupes françaises ; et ce devoir accompli, nous fi-> mes marche forcée pour abouler à Mayencc. Là, madame de Solêsme dit an général de Luceval : « — Monsieur le comte, nous touchons aux frontières de France, ma mission est accomplie, vous êtes sauvé, il ne tient qu'à vous d'altendreici votre convalescence. Les soins ne vous manqueront pas. Quant à moi, j'ai bâte de revoir la France, et d'aller embrasser mon vieux père à Paris. —Madame, répondit le général, vous m'avez généreusement arraché à la mort. Si votre mission de charité est accomplie, ma mission de reconnaissance, à moi, n'est pas encore commencée. Je veux vous suivre en France, où j'ai, aussi bien que vous, le désir d'arriverau plus vite; là, je vous ferai part de mes projets, et j'espère que vous daignerez les accueillir. » Madame de Solêsme eut beau s'opposer à la détermination du comte, ce vieux troubadour en chef resta inébranlable. Nous continuâmes donc notre route, non pas avec nos pauvres rosses de la Bérésina, mais avec de bons chevaux de poste qui nous amenèrent bientôt dans la capitale.

» Que vous dirai-je de plus, mon commandant? Le bon vieux général, gelé, fourbu, ratatiné, ne pouvant remuer ni pied ni patte, fit tant d'instance auprès de madame de Solêsme, qu'elle finit enfin, au bout d'un an, par l'épouser. A toutes les raisons qu'elle ne cessait d'opposer à ses vues, il ré-

LA VEUVE DE LA GRANDE ARMEE

pondait: « — Il était inutile, madame, de me sauver la vie pour m'abandonuer ensuite: Je suis veuf, j'ai beaucoup de fortune et pas le moindre enfant; que deviendrai-je, maintenant que me voilà r ondamné aux soutirances et à l'inactivité, si vous n'avez pas pitié de moi, en daignant accepter ma main et cette fortune dont je ne saurais que faire tout seul ? » Madame deSolêsme se rendit donc, et voilà près de trois mois qu'ils sont venus se marier et s'établir dans ce château qui faisait partie du mobilier de monsieur le comte de Luceval. Mais e'est un mariage en peinture ; car le bonhomme, je le répète, n'a pas plus de nerf qu'un petit chat de trois semaines. La dernière campagne qu'il vient de faire et d'où il ne s'estéchappé que par miracle, lui a donné le coup de bas et l'a collé sous bande, comme disent les joueurs de billard. C'est au point qu'à l'heure qu'il est, monsieur le comte, en proie à ure attaque dégoutte qui a ravitaillé ses blessures et sa gelée de Russie, esta toute extrémité, et que les médecins n'en espèrent plus rien. C'est un vieux coffre usé dont les charnières ne jouent pas mieux que les capucines d'un tusil rouillé. Fleur de Grenade, du moment où le danger s'est manifesté, s'est posée en sentinelle avancée au pied du lit de son mari et n'en bouge pas plus qu'un factionnaire desa guérite quand il pleut des hallebardes, remplissant, comme toujours, les devoirs d'une cantinière modèle... ce qui ne l'a pourtant pas empêchée, de venir dans cette chambre, à pas de loup comme une petite chatte, et plus particulièrement dans les premiers jours de votre indisposition et lorsque le carabin ne promettait pas de vous sauver, pour vous voir et veiller, par elle-même, à ce que les ordres qu'elle avait donnés fussent exécutés au doigt et à l'œil. Un soir même... mais vous ne vous en êtes pas aperçu, car vous ttiez sans connaissance... elle a déposé un baiser sur ce grand coup de sabre qui vous a ouvert le front comme on ouvre un abricot, et qui est cicatrisé maintenant. »

— Comment 1 elle m'a embrassé ! s'écria Julien.

— Comme j'ai l'honneur devous ledire, mon commandant. Et puis, outre cela, vous étiezvisité par monsieur Roblot, le père de madame, un ancien du camp de la Lune, et par monsieur Renard son ami, qui est malin comme un vieux singe. 11 fallait voir comme ces deux paroissiens-là faisaient des vœux pour votre rétablissement, tout en me recommandant d'avoir bien soin de vous. « — Soyez tranquilles, leur répondais-je ; j'ai autant d'intérêt que vous à veiller sur le commandant. Ma bonne maîtresse ne le regarde-t-elle lias comme un frère? »

— Ah! elle me regarde comme un frère I interrompit encore Julien en soupirant.

— Comme un frère ou comme autre chose, ça m'est inférieur, reprit Priam; le grand point est qu'elle vous aime, n'importe de quelle façon. Il fallait vous sauver, et nous vous avons sauvé mutuellement.

— Ainsi, malgré ses quatre mariages, Fleur de Grenade m'aime encore?

— Si elle vous aime ? mais dites-donc si elle vous adore. Il fallait la voir quand je lui ai annoncé que je vous avais retrouvédans la plaine de Saint-Dizier; sa joie d'abord, puis ses pleurs, sesalternalivesde tristesse et de bonheur, suivant que les médecins donnaient ou reliraient l'espoir de vous remettre à cheval. Oh ! si elle vous aime! demandez au grenadier s'il aime son drapeau, au sapeur s'il aime sa hache, au marin s'il aime son vaisseau! Et ce brave monsieur Roblot, avec lequel je bois la goutte tous les matins, en voilà un aussi qui vous aime. Il parlait ni plus ni moins que de vous faire empailler par un embaumeur après votre mort, pour mieux vous conserver dans son souvenir; et puis ne voulaitil pas me relever poHr vous garder à son tour, en me disant qu'il avait plus de droits que moi pour vous soigner ; que vous étiez son (ils, son élève, son ouvrage, que sais-je, moij Mais pstt ! je le rembarrais, avec tout le respect que Je lui dois comme étant mon supérieur et le père de madame, et je lui disais: « — Monsieur Roblot, je ne discuterai pas vos droits d'ancienneté, il peuvent être bons; mais les miens valent mieux. Je me cramponne au chevet du lit de monsieur d'Hervilly, et je n'en sortirai que parla force des poignets.

LB sitoxi, — T.

Cet homme-là, voyez-vous, lui disais-je encore, est ma propriété particulière, car je l'ai trouvé et je ne le rendrai qu'à celui ou à celle qui a le droit de le réclamer.

— Que voulez-vous dire par là, celui ou celle ?

— Il n'y a pas de doute, répliqua Priam, l'Empereur ou la grande armée, ce qui est a peu près la même chose.

— Mon ami, je n'oublierai jamais votre dévouement et vos bons soins.

— Oh ! ce que je vous en dis, mon commandant, n'est pas pour m'altirer une récompense; j'ai fait ce que je devais, et voilà tout. Entre soldats, voyez- vous, ces choses-là partent de là, comme un boulet de douze de la garde, ajouta le vieux sapeur en portant la main sur sen cœur.

—Je le sais, mon brave ; mais je n'en reste pas moins visà-vis devous débiteur d'une dette immense de reconnaissance. A propos, dites-moi, ne verrai-je ni madame de Luceval, ni monsieur Roblot, ni même monsieur Renard?

— Pour madame la comtesse, vous ne la verrez pas, répondit Priam; des considérations l'empêchent, dit-elle, de vous visiter, et la plus grave est l'état désespéré de monsieur le comte. Quant à monsieur Roblotet à monsieurRenard, laconsigne est levée, et ilsviendront ici plus souvent qu'a leur tour soyez-en sûr, pour aider à vous désennuyer pendant le reste de voire convalescence, car les balivernes d'une vieille rondache telle que moi finiraient par vous ennuyer, au Heur que deux hommes d'esprit tels que messieurs Koblol et Renard vous réjouiront en abrégeant votre temps de salle de police, danseeWe chambre à coucher.

Le lendemain Roblot et son compère firent, en effet, irruption dans" la chambre de Julien, et passèrent avec lui une partie des instans qu'ils ne consacraient ni au sommeil ni à la table. Julien apprit par eux la manière dont ils avaient été transplantés de la capitale, sur les limites de la Champagne. Roblit qui ne faisait plus rien dans son établissement de larueMoutletardavait enfin consenti à fermer boutique, comme on dit vulgairement, et à suivre sa 811e dans son manoir de Luceval, mais à la condition d'emmener avec lui Renard qui, par suite de sa retraite de l'administration du Mont-de-Piété, se serait trouvé trop isolé s'il fût resté à Paris. Madame de Luceval avait prêlé les mains à cet arrangement, et les deux amis étaient venus s'installer dans le château avec armes et bagages, c'est-à-dire, Roblot avec ses vieilles histoires et son sac de soldat, et Renard avec son érudition, sa malle et ses contrats de rentes. Ces deux personnages gravitaient autour de l'astre du lieu et partageaient, avec l'ex-sapeur , une influence d'autant plus grande, que madame de Luceval ne voyait. que par leurs yeux. Renard s'était constitué majordome et veillait aux baux des termes, aux redevances des métayers et aux dépenses générales; Roblot, présidait aux coupes de bois, aux approvisionnemens, à la cuisine et à l'ordonnance de la cave du château; Priam enfin tenait ta haute main sur toute la domesticité et avait su y introduire une discipline sévère, à l'observance de laquelle il donnait lui-même l'exemple. Ces trois hommes vivaient donc enlr'eux dans la meilleure intelligence possible et se contentaient des attributions qui leur étaient confiées, sans se nuire et, chose extraordinaire, sans se jalouser.

Cependant le commandant d'Hervilly ne tarda pointa se rétablir entièrement. Les evénemens politiques marchaient avec une promptitude extrême. Napoléon avait abdiqué à Fontainebleau et la capitale attendait les Bourbons. On, en était à se demander, dans les proviuces, à quelles desliuées le pays était promis. Tout faisait un devoir au chef d'escadron de rejoindre son régiment. D'un autre côté le père et le frère de Julien qui n'ignoraient pas le miraculeux salut du commandant sur le champ de bataille de Saint-Dizier, lui écrivaient lettres sur lettres pour le conjurer de revenir à Paris i Le retour du roi légitime, l'ère de prospérité et de paix qu<

EMUE MARCO DE SAINT-HTLAIRE

semblait vouloirs'ouvrirpour les peuples de l'Europe devait réunir toutes les opinions dans un même accord. D'ailleurs, Julien clair gentilhomme, et le roi avait besoin des services de sa fidèle noblesse.

Julien qui avait sucé dès l'enfance des principes quelque peu en opposition avec les opinions stalionnaires de sa famille, ne goûta que faiblement ces raisons politiques. Nonobstant celte tiédeur pour un ordre de choses qu'il ne voyait surgir qu'avec peine, il se décida.

Il voulut prendre congé de madame de Luceval qu'il n'avait pas même aperçue pendant son séjour dans le château ; mais Priam lui fit observer que, le général étant à toute extrémité, la comtesse se trouverait forcée de refuser sa visite, il se rendit à ces observations. Toutefois, Roblot moins délicat sur lesconvensnces que le vieux sapeur, se serait volontiers employé à aplanir les difficultés de cette entrevue; mais cette conscience de philadelphe de Julien lui fit une loi de quitter au plus vite ce séjour pour ne pas succomber à une tentation d'autant plus ardente, que son amour s'était retrempé aux limpides émotions de la reconnaissance. Il aurait rougi de lui-même s'il avait payé l'hospitalité généreuse du général par un manque de toi. Cependant, avant de quitter le toit hospitalier de Luceval, il trouva moyen d'écrire à Fleur de Grenade, sur un album, qui lui appartenait, ces deux lignes:

Vous m'avez rendu la vie, madame: puisssé je, un jour, vous consacrer la mienne.

Julien d'Hervilly.

Puis après avoir embrassé Roblot, Renard et Priam, il s'élança sur la route de Paris.

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