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AU FAUBOURG SAINT-GEBMAIN

Le commandant d'Hervilly devint bientôt, dans la capitale, l'objet des séductions des royalistes. Ce parti qui voulait se rattacher tous les hommes de naissance qui avaient su, pendantles guerres de la république et de l'Empire, se faire une réputation militaire, employa toutes les séductions pour faire rentrer dans le giron monarchique un officier dont la réputation et les services étalent cités dans l'armée.

Julien céda aux instances de son vieux père et aux sollicitations des personnages augustes qui le convièrent plus d'une foisaux galas des Tuileries, etaccepta le grade de souslieutenant dans l'une de ces belles compagnies-rouges (t) qui devaient donner tant de lustre au trône mais qui devaient aussi éveiller les répugnances du peuple et les jalousies d'une armée qui, depuis vingt ans, ne connaissait plus, en fait de parure militaire, que les cicatrices et l'étoile de la Légiond'Honneur.

Julien se livra tout entier aux devoirs que lui imposait sa nouvelle position. La jeunesse française aime les vertus militaires. En peu de temps, l'ancien chef d'escadron du 1er de cuirassiers devint l'ido\e de ces jeunes gens, qu'une grande fortune ou un grand nom avait soustrait a la coupe réglée de la conscription impériale. Ils n'apportaient pas, il est vrai, dans celte carrière, les plus simples notions du métier de soldat; mais, en revanche, ils possédaient cetto»ardeur, cet esprit d'insubordination qui est passé, de nos jours, des casernes dans les universités, avec un déplorable progrès ;

(1) Les compagnie» rouges, ainsi nommées à cause de la couleur de leur uniforme, étaient au nombre de quatre : les mousquetaires pris, les mousquetaires noirs, les chevau -légers et les gendarmes. Le simple cavalier do ces corps sp!endides était au moins lieutenant ; les brigadiers, capitaines ; les maréchaux-delogis , chef» d'escadrons; les sons-lieu tenans, colonels, et ainsi de suite.

en un mot, messieurs les mousquetaires de 1814 promettaient d'être les dignes successeurs des mousquetaires de 1720. L^ rigide d'Hervilly s'appliqua à créer une discipline bienveillante parmi cette jeunesse, dans la tète de laquelle les passions politiques fermentaient avec les passions inhérentes à l'humanité ; et, il atteignit son but par un mélange, toujours égal de douceur et de fermeté: l'affection qu'on lui portait était la mei leure garantie de l'obéissance qu'on avait à ses ordres. Ce fut au milieu de ces occupations, que le 2) mars 1813 arriva.

L'Empereur était à Paris depuis quinze jours, et Julien, vivant retiré auprès de son frère dans un hôtel du faubourg Saint-Germain, où se réunissait l'élite de l'aristocralie, ne pensait pas a reprendre les armes. Louis XVIII avait comblé de ses bontés son père et son frère, et lui-même s'était vu décorer de la croix de Saint-Louis L'espèce de lassitude qui s'était emparée des chefs de l'armée, lassitude qui s'était étendue également sur un grand nombre d'officiers, avait rendu Julien insensible à la voix de Napoléon et au vol de ses aigles. En outre de ces motifs, il en existait encore un autre, secret des philadelphes, dont le commandant faisait partie : il consistait à ne rien entreprendre pour renverser Napoléon; mais aussi, Napoléon une fois tombé, à ne rien tenter pour téiablir son pouvoir. Julien s'était donc renfermé dans son lor intérieur, et, comme beaucoup de généraux, attendait, sans manifester aucune opinion, la marche des événemens.

Un soir du mois d'avril, que le comte Anatole d'Hervilly avait, comme d'habitude, ouvert ses salons aux notabilités du noble faubourg, quel ne fut pas l'étonnement de Julien en entendant annoncer, par un valet de chambre, au milieu d'un moment de silence :

— Madame la comtesse de Luceval I

— C'est Thérèse! se dit-il en rougissant.

C'était en effet Fleur de Grenade qui, en habit de deuil, mais respleudissante de beauté, et majestueuse comme une reine, s'avança vers le maître delà maison, en lui disant de sa voix la plus douce :

— Peut-être, monsieur le comte, trouverez-vous ma démarche un peu hasardée : une femme de la noblesse impériale risquer de se présenter aux descendans des seigneurs du temps de Saint-Louis et de Henri IV, er.t chose qui n'est pas commune à présent. Toutefois, monsieur le comte, je vous ferai observer que la noblesse créée par Hugues Capet devait être assez mal regardée par les grands vassaux institués par Charlemagne : pour ceux-là, vous n'étiez que des nobles d'hier, nous ne sommes pour vous que des nobles d'aujourd'hui ; mais, dans quelques centaines d'aï nées, ces différences se seront effacées : j'anticipe donc sur la marche du temps, et je me présente chez vous, bien convaincue qu'un gentilhomme n'a, pour une femme, à quelque caste qu'elle appartienne, que de la courtoisie et des hommages.

— Et vous m'avez bien jugé, madame la comtesse, repartit le frère de Julien en prenant galamment la main de Fleur de Grenade qu'il présenta, tour à tour, aux douairières et aux jeunes marquises qui formaient, dans le salon , un véritable ot charmant aréopage. Puis, l'ayant conduite au fauteuil placé le plus près de lui :

—Vous avez bien jugé le cœur d'un gentilhomme, ajoulat-il en la faisant asseoir ; mais, en admettant, ce qui n'est pas, que le comte d'Hervilly méconuaisse les droits de l'hospitalité, son cœur pourrait-il avoir oublié que la comtesse de Luceval lui a jadis sauvé la vie ? pourrait-il oublier que tout récemment encore, celte même femme, toujours compatissante, lui a conservé un frère 1

Et en disant ces mots, le comte d'Hervilly attira vers lui Julien, qui, foudroyé par l'apparition de Fleur de Grenade, ou plutôt en proie aux émotions fiévreuses d'un amour si longtemps comprimé, ne trouvait pas une parole pour répondre a son frère et a sa belle maîtresse.

— Eh bien 1 monsieur le cooite, reprit, avec un sourire délicieux, madame de Luceval, c'est ce frère qui eut jadis toutes mes affections de jeune fille, et plus tard toute mon

LA, VETJVE DE LÀ. GRANDE ARMÉE

amitié de jeune femme ; c'est monsieur Julien d'Hervilly, dis-je, qui m'amène ici, aujourd'hui.

— Madame, c'est un nouveau bonheur que je devrai à mon frère, répondit le comte en posant respectueusement ses lèvres sur le gant parfumé de la comtesse.

— Monsieur le comte, reprit Fleur de Grenade, il y a, je crois, vingt-cinq ans, lorsque les malheurs dont le trône de l'infortuné Louis XVI était menacé provoquèrent de la part de la noblesse une levée de boucliers, des châtelaines, nobles de cœur encore plus que de naissance, envoyèrent des quenouilles aux gentilshommes qui languissaient dans le repos. Cette satire indirecte d'une oisiveté coupable produisit n'heureux résultats : chacun voulut échapper au blâme d'indifférerce que fulminait un sexe qui se connaît aussi en véritable honneur. L'émigration et la prise d'armes furent générales. Doublement fonunés, si ces preux modernes n'avaient point atténué la sainteté de leur cause en mêlant leur drapeau au drapeau de l'étranger, qui aspirait bien plus à l'abaissement de notre pays qu'au rétablissement d'un trône chancelant et de privilèges vermoulus.

En ce moment, un léger murmure se fit entendre dans l'assemblée. — Ce frémissement n'écjiappa point à Fleur de Grenade, qui, parcourant d'un regard assuré cette cour plénière, reprit :

— Je sais que l'opinion, dont je suis l'organe en ce moment, est loin d'avoir ici de? sympathies; mais, partisan de l'Empire ou de la légitimité, l'honneur n'a qu'un langage.

Puis, se levant pour prendre une de ces poses, que les femmes supérieures rencontrent si souvent, elle dit d'une voix calme, mais accentuée, en s'adressant à Julien :

— Monsieur le commandant, vous savez si votre réputation m'est chère. Au nom de la patrie, pour laquelle yous avez versé tant de fois votre sang sur les champs de bataille, je vous adjure de reprendre votre place dans les rangs de l'armée !...

Jusque-là, le comte Anatole n'avait rien dit ; mais à ces paroles, il se leva à son tour, et faisant un geste énergique : — Mon frère servir encore l'usurpateur! s'éciia-t il.

— Il ne s'agit pas de l'usurpateur en ce moment, monsieur le comte, reprit Fleur de Grenade en donnant â son regard et à son geste quelque chose de solennel; il s'agit de l'indépendance de la France I Ce n'est point le régim j impérial qu'il faut défendre, c'est le sol de la patrie qu'il faut préserver de la souillure de l'étranger. Devant une si haute mission, il ne doit point exister de parti. Soldats de l'Empire, soldats de la Vendée, abjurez vos querelles, que l'aigle et les fleurs de lis s'eftacent du centre de vos bataillons, pour n'y plus laisser voir que le drapeau national. Enfans d'une même terre, réunissons-nous tous à ce cri glorieux de vive la France ! qui dureia plus que les races royales, plus que le trône des empereurs I...

Celte allocution électrisa l'assemblée. De vieux chefs vendéens s'approchèrent de la comtesse de Luceval et la félicitèrent sur les nobles sentimens qu'elle avait si énergiquement exprimés. Ils l'assurèrent, eux aussi, qu'ils étaient prêts à grossir les rangs d'une armée qui ne serait plus que l'armée de la France, pour faire respecter le territoire de Philippe-Auguste, agrandi par Louis XIV.

Quand ce fut au tour de Julien à parler, il répondit ainsi aux vives sollicitations de Thérèse :

— Madame, dit-il, vous me connaissez assez, je pense, pour ne point douter de mou patriotisme. Depuis un an, les lettres que je vous ai adressées ont dû vous prouver que je n'avais répudié aucune des amours de ma jeunesse (le commandant appuya sur ce mot); mais je ne me dissimule pas les obstacles qui s'opposent à ma rentrée au service. Bonaparte ne m'a pas favorisé. L'armée d'Espagne, malgré ses luttes incessantes, était frappée d'une espèce d'ostracisme ; en ne combattant pas sous les yeux du maître elle avait, par conséquent, peu de part à sa bienveillance. Je ne suis que chef d'escadron, madame, et sans donner à mes services une valeur qu'ils ne méritent pas sans doute, je crois pouvoir penser qu'un avancement moins lent n'eût point été seulement, à mon égard, un acte de faveur : ensuite, ce n'est pas

là la moindre raison : Bonaparte sait que j'ai mis mon épée au service du roi...

— Certainement,monsieur, il le sait, interrompit vivement Thérèse, et il vous en sait gré ; car vous serviez toujours le pays ; une épée telle que la vôtre ne doit point rentrer dans le fourreau tant que le cœur bat sur son pommeau. L'Empereur sait aussi que vos faits d'armes n'ont point été récompensés comme ils devaient l'être; mais, s'il est revenu pour réparer des défaites, il est revenu surtout pour réparer des torts... Et la preuve, monsieur, c'est que Sa Majesté m'a remis, ce matin même, ce brevet qui vous nomme colonel du 1er régiment de cuirassiers, où vous êtes entré soldat, monsieur, et où vous vous êtes élevé, par vos qualités, jusqu'au premier grade. Tenez, lisez I...

Julien prit d'une main tremblante la cédule impériale et lut d'une voix entrecoupée ces mots tracés de la main même de l'Empereur.

« Voulant reconnaître les services distingués de monsieur » Julien d'Hervilly, chef d'escadron au i'T régiment de cui- » rassiers, je le nomme colonel de ce même régiment : il en » prendra immédiatement le commandement.

» Aux Tuileries, le 2 . mai 1815.

» Napoléon. »

— Oh ! mon frère ! s'écria Julien en serrant convulsivement la main du comte, voilà un papier qui vaut à mes yeux tous nos parchemins.

— Je me rends à l'instant même au cercle des Tuileries, reprit la comtesse de Luceval ; quelle réponse dois-je transmettre à Sa Majesté ?

— Que j'accepte, madame, l'honneur que l'Empereur daigne me faire, répondit Julien ivre de bonheur.

— Bien, monsieur I exclama Fleur de Grenade, dont les traits respiraient le bonheur et la joie. Je vous vois tel que je désirais vous voir 1 Allez vous mettre à la tête de cet intrépide régiment dont vous avez partagé si longtemps les périls et la gloire.

En achevant ces mots, la comtesse salua l'assemblée qui était, pour ainsi dire, sous l'influence d'une stupéfaction magnétique, et se relira comme une fée qui sort du baptême d'un prince après y avoir épuisé ses dons et ses sourires.

Julien lui avait offert la main pour la conduire jusqu'à sa voiture.

— Fleur de Grenade, lui dit-il, p«rraettez-moi ce nom qui me sera toujours cher; votre veuvageest fini; quelques jours encore, et ces habits de deuil ne seront plus à voire usage ; quand m'accorderez-vous enfin le titre d'époux? Depuis que j'ai quitté le château de Luceval, notre correspondance nous a éclairés, l'un et l'autre, sur nos sentimens réciproques; la foi dans votre amour m'est revenue au cœur, et je vous crois, sur parole, aussi pure, aussi tendre, aussi sincère que vous l'étiez rue Mouffetard. Qand donc, ma chère maîtresse, me donnerez-vous, devant Dieu et devant les hommes, ce titre d'époux qui me serait si précieux ? Quand nous marierons-nous enfin?

— A la frontière! répondit Thérèse.

Et plus rapide que l'éclair, elle s'élança dans sa voiture pour aller annoncer à l'Empereur qu'il pouvait compter sur un brave officier de plus.

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