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ENFIN I

Les formalités si lentes de la loi, pour le vulgaire et le

pauvre, disparaissent devant la position sociale et la fortune.

Les bans de la comtesse de Luceval et du colonel d'Hervilly

furent publiés promptement, et l'union civile fut ciœen-

I tée, au nom de la loi, par le maire en personne du 10* ar-

EMILE MARCO DE SAINTHILAIRE

rondissenient. Nous disons en personne, parce que ces magistrats bourgeois dédaignent ordinairement de présider aux mariages des petites gens, et qu'ils laissent à leurs adjoints l'honneur de prononcer les paroles sacramentellement légales dans ces occasions. Mais quand un banquier marie sa lille, quand un grand seigneur, ancien ou moderne, marie l'héritier présomptif de son nom et de ses titres, alors monsieur le maire ceint l'écharpe nationale, lit le texte de la loi, et ajoute au sec formulaire du Code une petite harangue, en forme de madrigal, qui quelquefois embarrasse un peu la mariée, surtout si elle est timide, mais qui flatte infiniment les grands parens, qu'ils soient des Turcaret ou des Moncade. Le maire qui présida au mariage de Julien et de Thérèse n'eut pas le loisir de manifester son éloquence administrative : une chaise de poste qui stationnait dans la cour de la mairie attendait le nouveau marié pour le transporter sur les frontières de la Belgique, où les ordres du ministre de la guerre avaient enjoint au colonel de se rendre, en toute hâte, pour y reformer son régiment. Le oui à peine prononcé de part et d'autre, JalieD, après avoir donné à sa femme le baiser d'adieu, s'éclipsa tout-àcoup, non sans avoir dit tout bas à Fleur de Grenade : « Thérèse, .dans dix jours je vous attends à Maubeuge.» Car c'était à Maubeuge, ville française, mais située sur la frontière de la Belgique, que le 1" régiment de cuirassiers devait trouver son nouveau colonel.

Bien que ce mariage eût scandalisé le faubourg Saint- Germain et soulevé quelques nuages dans la famille des d'Hervilly, le frère de Julien n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à la cérémonie.

— Frère, lui avait-il dit, je tremble que cette union, dans un seroilable moment, ne soit, pour toi, d'un fatal augure; mais ma tendresse est plus forte que mes préjugés; j'assisterai à la consécration civile de ton mariage.

Le comte d'Hervilly, des chefs de corps de l'ancienne armée et de l'ex-maison militaire du roi, se trouvaient donc dans la salle de la mairie avec Roblot et Renard, qui naguère chevalier du Lis, avait été forcé, comme tous les dignitaires de cet ordre, de le mettre dans sa poche au retour de Napoléon; puis l'ex-sapeur Priam, vêtu de bleu des pieds à la tête et portant sur sa poitrine une étoile de la Légion-d'Honneur large comme une soucoupe ; enfin une fonle de femmes qui, par une manifestation politico-élégante, avaient voulu célébrer la fusion des deux noblesses, se trouvaient également assises dans cette salle.

Huit jours après, Fleur de Grenade, accompagnée de son père, de Renard et de son fidèle intendant Priam, arrivait dans une berline à Maubeuge et descendait à l'hôtel du Lion-d'Or, où son mari lui avait fait préparer un appartement convenable. Le surlendemain, le colonel qui avait été obligé d'inspecfr les dépôts de cavalerie de Valenciennes, d'Avesnes et du Quesnoy pour se faire reconnaître de ses escadrons disséminés, revint à Maubeuge et y trouva Thérèse plus tendre et plu* belle qu'il ne l'av it jamais vue.

Dès le soir même, à minuit, le mariage religieux était célébré dans l'église paroissiale de Maubeuge, aux chants graves de l'orgue et «les fanfares du 1" de cuirassiers. L'aflluence des curieux était grande; tout le corps d'officiers au régiment était lu, pour honorer son colonel et sa digne épouse. Le compère Renard et Priam, en leur qualité de yarçons, tinrent les coins du poêle, et s'acquittèrent de celte mission avec toute la gravité qu'on était en droit d'attendre de ces vieux célibataires.

Par une ingénieuse allégorie, ou par suite de celte chaste intelligence qui caractérisait si parfaitement Fleur de Grenade, elle se maria, contrairement a l'usage des veuves, en vêtemens blancs et parée du chaperon virginal. Cette infraction aux us et coutumes parut, aux yeux des dames de Maubeuge, une sorte de soufflet donné aux convenances; mais nul n'était dans le secret de ce mystère du cœur d'une femme supérieure.

Fleur de Grenade était vêtue d'une simple robe blanche, safis aucune espèce de bijoux. Elle avait voulu se reporter à sa pauvreté native, et sembla sortir de l'église de Maubeu-

ge comme de sa petite chambre de la rue Mouffetard. Neuf années s'étaient écoulées cependant, et la beauté de celle femme avait atteint une perlection qu'elle ne possédait point alors. La seule atteinte portée à la simplicité de Fleur de Grenade fut un cachemire de quatre mille francs, qu'elle jeta négligemment sur ses épaules api es la cérémonie. Mais quel contre-sens! dirat-on, la veuve de quatre maris porter le bouquet de fleurs d'oranger ! Ce n'élait ni un contre-sens, ni un... pu/f, pour nous servir de l'expression consacrée, si nous en croyons ce fragment de lettre que Julien écrivit à son frère, le lendemain même du jour de son mariage avec Thérèse :

• Te peindre mon bonheur, lui disait-il, serait impossi- » ble. Il faudrait emprunter la plume de Jean-Ja ques. Ma » Fleur de Grenade, car c'est ainsi que je veux toujours » l'appeler, est un être à pari; une créature angélique. Je l'ai » retrouvée telle que je l'avais quiilée, avec plus d'amour en- » core, s'il se peut, et avec plus de chasteté. Mon ami, l'his- » toire de la libératrice de la France, de celte vierge de Yau- » couleurs, n'est point une fable, etc. »

Le colonel traçait ces lignes le 10 juin 1815, à cinq heures du matin, eu quittant le lit nuptial ; à sept heures, il sortait de Maubeuge à la tête de son régiisent, pour se mettre en ligne avec notre armée qui s'avançait en Belgique.

Le jour de la bataille de Ligny, il écrivit à sa femme que le 1er de cuirassiers avait, comme à son ordinaire, fait des prodiges de valeur : il avait à lui seul enfoncé deux carrés russes aux cris de vive l'Empereur !

Thérèse était restée à Maubeuge. Julien l'avait tant suppliée de ne pas dépasser la frontière, qu'elle avait consenti à ne pas franchir ces limites imposées par la tendresse d'us époux. Mais l'affreuse nouvelle du désastre de Waterloo s'étant répandue le 18 juin au soir dans la ville, aussitôt Fleur de Grenade, ne consultant que son amour pour son mari, laisse son père et Renard à Maubeuge, et, suivie de Priam, s'avance de toute la vitesse d'une calèche sur le territoire ennemi.

Notrearmee n'était pas en retraiterais en pleine déroute. On voyait les soldats passer comme des fantômes ; et si le silence était quelquelois rompu, ce n'élait que par d'horribles imprécations et par les cris de : A bas les traUres\... vive l " Empereur l que poussaient ces braves.

Fleur de Grenade avait le cœur navré. Depuis la retraite de Moskovv, elle n'avait pas contemplé un pareil spectacle ; son sang se glaçait dans ses veines ; une horrible pensée assombrissait son âme. Tout-à-coup elle voit surgir au bout de l'horizon quelques cuirassiers. Elle court à eux autant que le peut faire une faible femme épuisée par tant de secousses morales ; il faisait nuit.

— Est ce le t" de cuirassiers ? demanda-t-elle d'une voix stridente, en s'arrêtant devant ce groupe.

— Le 1er de cuirassiers n'existe plusl répondit un jeune maréchal-des-logis.

Ces paroles dites simplement, étaient d'une effroyable éloquence; car en les prononçant, ce sous-officier avait élenda la main vers ses camarades presque lous blessés et dont les sabres encore teints de sang et les cuirasses faussées attestaient les efforts surhumains et l'implacable valeur.

— El votre colonel, qu'en avez vous fait ? demanda encore Fleur de Grenade d'une voix haletante.

— Notre brave colonel? reprit celui-ci... Haché avec le régiment, devant la ferme de la Belle-Alliance, après avoir eu le bras gauche emporté.

— Mort ! s'écria Thérèse.

Et ce mot qui jaillit de ses lèvres comme une trombe de feu, lui ravit aussitôt l'usage de ses sens. Elle tomba évanouie. Les destins de celle femme venaient de se briser avec les destins delà France. Pi iam reçut sa maîtresse dans ses bras.

— Quelle est celte dame? demanda le jeune maréchal-deslogis au vieux sapeur.

— C'est Vépoune de votre colonel, rien que ça; répondit celui-ci en passant sa main sur ses yeux.

LA. VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE

— En ce cas, répliqua le sous-oflicier, vous lui remettrez j celte croix de la Légion-u" Honneur que portait son mari. Quand notre brave colonel s'est vu un bras de moins et que son régiment a été enfoncé : « — Tiens, Godon, m'a-l-il dit, tu remettras cela à nia femme, a Maubeuge, où je l'ai laissée. Toi, reste-là avec tes bommes. » — Déjà nous étions tous hypothéqués, comme vous le voyez. Là-dessus, il a mis son sabre entre ses dents, a pris delà main qui lui restait un pistolet, et s'est lancé au galop avec le reste des escadrons au milieu d'un carré prussien, où il s'est fait hacher... — Qu'est-ce que je vois venir la-bas?... exclama lout-à-coup le sous-oflider; tenez, l'ancien, prenez vile la décoration du colonel, nia commission est faite.

Et, faisant faire un demi-tour à son peloton, le mtrécnaldes-logis se hâta d'échapper à la poursuite de l'ennemi, dont on voyait au loin les groupes de troupes légères.

— En voilà encore un! lit Priam en soupirant; c'est le cinquième, mais c'était le meilleur de tous : bien sur ce sera le dernier. Pauvre chère femme 1 pauvre colonel ! c'était bien la peine de vous sauver si vite de Paris pour venir mourir à Mont-Saint Jean!

— Hélas ! répondit derrière l'ex-sapeur, une voix qui lui était bien connue.

Priam se retourna et reconnut Renard qui avait voulu suivre, quoique de loin, les pas de Fleur de Grenade.

— Vous arrivez à propos, monsieur Renard, lui dit-il; madame d'Hervilly est là, évanouie depuis un quart-d'heure, et l'ennemi approche. Je pense que c'est bien assez que les Prussiens aient tué le mari, sans encore embrasser la femme par-dessus le marché.

— C'est juste, répondit Renard ; j'ai là une chaise de poste que j'ai prise à tout événement, et qui va nous être d'un bon secours. Oli! eh! postillon!

— C'est inutile, nous avons laissé là-bas notre calèche. Et Priam courut la chercher, tandis que Renard prodiguait

des soins inutiles à la malheureuse tille de son compère. La calèche avança. Renard et Priant y placèrent Fleur de Grenade. Pendant ce temps, le vieux sapeur lui passa au cou l'étoile sanglante que son époux d'un jour lui avait léguée. La voiture roula avec rapidité : il était temps, car déjà les balles prussiennes sifflaient dans toutes les directions.

— Entendez vous cette musique? disait Renard, en treinblant de tous ses membres.

— Comme! connue ! répondait celui-ci; c'est un plainchant dont je sais par cœur toutes les gammes.

— Mais, j'y songe ! s'écria Renard, moi qui ai laissé Roblot à Maubeuge... si nous allions le chercher?

— Pas de ça, Lisette, répondit Priam; il est sans doute occupé à fricoter tranquillement : laissons-le, il reviendra à Psris, tout seul et paisiblement. Quanta nous autres, nous avons un devoir à remplir : c'est celui de mettre en sûreté la veuve du brave ollicier mort pour la patrie ; c'est le cinquième à ma connaissance.

— Fleur de Grenade pourrait à bon droit revendiquer le titre de : Feuré de la grande Armée, dit RcnarJ en grimaçant un sourire.

— C'est que c'est ça I répondit Priam de même. Bientôt la voiture atteignit la frontière de France, et

Fleur de Grenade sortit enfin de son évanouissement.

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