CONCLUSION
La mort de l'homme qu'elle avait si constamment aimé, du colonel Julien d'Hervilly ; les malheurs de la France, funestes résultats de la bataille de Waterloo; la seconde abdication de Napoléon, et enlin sa captivité à Sainte-Hélène; toutes ces circonstances réunies', disons-nous, contribuèrent à affaiblir les facultés intellectuelles de Fleur de Grenade, qui se voua dès lors, et pour toujours, aux habits de deuil, et arbora ce titre si respectable de f \-uvc de la grande Armée,
nu?, dans ses malignes appréciations, Renard lui avait donné, et qui, au surplus, rappelait à la fille de l'ancien vétéran du camp de la Lune de si glorieux souvenirs.
Pour comble de malheur, les alliances qu'elle avait faites successivement lui attirèrent des procès sans nombre. Elle plaida avec les collatéraux de son premier mari, Bonffard, le sergent de sapeurs ; elle plaida contre les héritiers de son second mari, le capitaine Paqueville; elle eut à soutenir une action qui lui fut intentée par le père de son troisième mari , le baron de Solêsme ; les enfans du général de Luceval, son quatrième mari, l'attaquèrent en même temps devant les tribunaux; enfin le comte Anatole d'Hervilly, pair de France, frère de Julien, qui avait été si peu de temps son cinquième mari, lui fit défendre, par arrêt, de porter désormais le nom de d'Hervilly. Cette conduite de la part d'un homme qui était redevable de l'honneur et de la vie à l'ancienne cantinière du 10e, devint d'autant plus inexplicable, que plus d'une fois il s'était plu à répaudre en secret sur la veuve de son frère des bienfaits et des consolations.
Théièse fut donc moins heureuse dans les luttes du prétoire que sur les champs de bataille. Ces procès continuels, elle les eût gagnés devant un tribunal militaire appelé à juger une question de patriotisme et de désintéressement, tandis que les juges civils n'ont a s'occuper que des questions de droit; et malheureusement les prétentions que Fleur de Grenade fit valoir ne se trouvèrent pas exemples de nullité, sous le rapport de la forme, trop souvent négligée dans les camps.
Toujours belle, toujours bonne, toujours frémissante aux noms de gloire et de patrie, Thérèse, malgré ses trente ans, était encore digne d'inspirer de légitimes désiis, et à plus furie raison, de douces alfections. Cependant elle demeura chaste et ne voulut point se livrer à d'autres seniimens que ceux qu'elle avait nourris, pendant dix ans, pour un seul homme. Cet homme n'étant p1 us, son cœur s'était refermé comme le calice d'une fleur brûlée par un rayon de soleil. Mai?, par un effet bizarre de noire pauvre nature, cette femme qui. dans la 'forte de l'âge et des passions, avait répudié les plaisirs du monde, se livra dans les dernières années de sa vie à l'usage des liqueurs fortes, jusqu'à en perdre, sinon la raison, du moins les apparences de retenue qu'une femme doit toujours conserver Les douleurs profondes ne déterminent que trop souvent, chez les êtres sensibles et passionnés, ce goût malheureux, très blâmable sans doute chez un homme du peuple, mais intolérable chez une femme du monde*
La Veuve delà grande Armée, constamment vêtue de noir, observait avec une sc.rupuleusu exactitude 'es pratiques d'un veuvage austère. Chaque jour elle promenait en tous lieux sa physionomie empreinte de Irislesse, et h s vestiges de sa beauté qui avait été sans égale. Fleur de Grenade n'était plus, pour ainsi dire, que !a hampe d'un drapeau, dont les plis de pourpre s étaient dispersés à l'ouragan des batailles. On remarquait chaque jour celte femme, soit dans les promenades publiques, soit dans les passages les plus fréquentés de la caritali!, soit enfin aux premières représentations des théâtres. Elle se mettait t ujours à la même place, et suivait les t ièces qu'isn représentait avec une grande intelligence de cœur. Souvent, lorsque des seniimens patriotiques éîaient vivement exprimés par l'acteur, en voyait tout- àcoup sa figure rayonner d'un éclat pre que céleste, cl ses belles mains se (oindre pour applaudir, avec les spectateurs attendris, aux allusions transparentes semées dans l'ouvrage. Nous la vîmes un soir, au Gymnase, à une représentation de Michel et Christine (1), se lever spontanément, tendre les bras et s'écrier tout en pleurs, au moment du départ du grenadier qui va rejoindre son régiment, après avoir marié sa maîtresse:
— Michel, attends-moi I je te suis!
La situation diamalique créée par l'auteur était en effet toute la v e de celle lemme, qui s'était con-acrée au malheur, comme d'autres se vouent aux plaisirs.
Dans une autre circonstance, au Théâtre-Français assis-
ta Chaimant petit drame de Seribe.
EMILE MARCO DE SAINT-HILA.IRE
tant à unereprésenlation Ae Jeanne d'Arc (\), à ce vers de la fille guenière :
» Qui sauve son pays est inspiré des cieux ! »
On la \it, disonsneus, fondre en larmes et agiter son mouchoir comme une bannière. L'héroïne de la grande armée se reconnaissait dans l'héroïne de Vaueouleurs.
Fleur de Grenade fréquentait aussi les cafés du Palais- Royal. Elle s'y trouvail presque toujours en pays de connaissance; car ces endroits étaient presque toujours occupés par des officiers qui lavaient connue dans toutes les phases de sa vie militaire.. Elle s'attablait volontiers avec eux, et portait des toasts a ceux de leurs camarades qui n'existaient plusl Au calé Lemblin, au café Minerve et surtout au café Militaire, rue Saint Honoré, il ne se passait guère de jour où on ne la vit deux ou trois fois. Dans ce dernier café, la table où elle se plaçait ordinairement a i orté lo gtenips le nom de : table de la Veuve de la grande Armée, comme au café Procope la table devant laquelle s'asseyait habituellement Piron, en sortant du théâtre, porte encore son nom aujourd'hui.
Lorsque notre poète Béranger composa celte chanson de la Vivandière, qui commence ainsi :
« Vivandière du régiment,
C'est Catin qu'on me nomme.
Je vends, je donne et bois galment,
Mon vin et mon rogomme.
J'ai le pied leste et l'œil matin, etc. »
quelques offieiers réunis au café Lemblin invitèrent la Veuve delà grande Armée, qui se trouvait au nombre des consommateurs, à chanier ces couplets : Fleur de Grenade ne se fit pas prier ; et certes, jamais cette philosophique chanson n'eut d'interprète plus éloquent que celui-là. A ce couplet :
« Mais nos ennemis, gorgés d'or,
Paieront encore a boire ;
Oui, pour nous doit briller encor
Le jour de la victoire.
J'en serai le réveil-matin, etc. »
Thérèse, disons-nous, éler.trisa l'assemblée et fit passer dans l'âme de ses auditeurs la patriotique indignation qui brillait sur son front. Sa pantomine, sa voix, ses regards, tout était digne du poète et des sentimens chaleareux exprimés dans cette immortelle chanson.
Quand Fleur de Grenade quittait ses anciens compagnons d'armes, il lui arrivait souvent de se laisser entraîner à ses sympathies d'autrefois, etdef rmulerson opinion par le cri de vive l'Empereur! La police fermait les yeux ou plutôt les oreilles sur ces excentricités d'une femme qui avait été si malheureuse. Un jour, cependant, en traversant la place du Carrousel, la vue de l'Arc de Triomphe ayant réveillé ses souvenirs, elle se mita proférer à haute voix les terribles mois Aevirel' Empereur IC'èlzh en 1820, et ce cri n'avait point encore été compris dans l'amnistie (2). Thérèse fut entourée aussitôt par les gardi ns du château et invitée à les suivre au poste : comme elle résistait à leur violence, un monsieur s'approcha :
— Que ve-ulez-vous faire à cette femme? leur demanda-t-il.
Aussitôt les gardiens se découvrirent respectueusement devant le nouveau venu, et l'un d'eux répondit :
— Monseigneur, la conduire au corps-de-garde.
— Et pourquoi?
— Monseigneur, entre nous, les paroles ne luenl pas;
(l) Tragédie de monsieur d'Avrigny.
(î) llieu loin de Ii«, a cette époque les tribunaux sévissaient avec une esttême rigueur contre les individus convaincus d'avoir proféré, dans un lieu public, le cri de Vive l'Empereur! classé dans la catégorie de ceux réputés les plus séditieux.
niais sauf votre respect, cette femme vient de lâcher en notre présence un vive l'Empereur! (i)
— Laissez-la, repartit le monsieur; ne voyez-vous pas que la meilleure façon de la forcer de crier vive le roi, est de respecter ses sympathies.
On la laissa, car cet homme n'était autre que le duc de Bsrry. La tille du ferblantier ne cria pas : vive le roi! c'est vrai ; mais elle cria de grand cœur : vive le duc de. lierry!
— A la bonne heure, dit le prince en souriant et en pressant la main blanche et potelée que Thérèse lui avait tendue, je savais bien que la Veuve de la grande Armée ne pouvait être l'ennemie d'un soldat!
Le modique avoir de Fleur de Grenade, joint aux petites sommes qu'elle avait pu placer, du vivant de ses maris, passait tout entier en œuvre» de bijnfaisance : la Veuve de la grande Année visitait les hôpitaux militaires, distribuait de l'argent aux soldats, et é'.endait de préférence sa généreuse sollicitude surlcsvtuves de ces derniers. On n'invoquait jamais en vain son appui, elle n'attendait même pas ou'on l'implorât. Après ces dons de charité, sa plus grande dépense était le spectacle ; car sa toilette, qui fut invariablement la même, n'exigeait pas beaucoup de frais. Quant à son logement, il était si mystérieux, si caché, que ses amis, même les plus intimes, ne purent jamais le découvrir.
En voyant sa chère maîtresse se. vouer ainsi aux habits de deuil , Priam disait plaisamment , en faisant allusion au sapeur qui avait été le premier époux de Fleur de Grenade :
— Cette paroissienne-là ne sortira jamais des barbes : elle en a eu, étant jeune, une grise; elle en a naintenant des noires, elle en portera jusqu'au tombeau (2).
Un dernier trait achèvera de peindre cette femme extraordinaire.
En 1816, elle apprend qu'une de ses anciennes camarades, cantinière d'un' régiment léger, se trouve à Paris, alitée et dans la plus profonde détresse : elle court chez elle.
— Eh bient Jovine, lui dit-elle, te voilà donc malade?
— Ah! madame la générale (car toutes les cantinières de l'armé'1 avaient appris et s'étaient enorgueillies de l'avancement progressif de leur collègue), oh! madame la générale, répondit la pauvre femme, je suis bien à plaindre : mon mari m'a abandonnée, je suis seule avec les Sèvres, et avec deux enfans par-dessus le marché.
— Que ferais tu bien? poursuivit Fleur de Grenade ; car, pour rentrer dans la troupe, aujourd'hui, il n'y faut pas songer: lu es trop vieille; il te faut rester dansle civil. Voyons, que veux-tu?
— Pas grand' chose; cependant, si je pouvais obtenir un petit débit de tabac, j'y joindrais aussi un débit de consolations, parce que je m'y entends.
— Si lu ne désires que cela, ce sera bien facile, répondit Thérèse. Rétablis-toi, d'abord; puis, comme nous disions au régiment, ton affaire est dans le sac.
En effet, à peine convalescente, l'ancienne cantinière fut installée dans une petite boutique de marchand de tabac, bien approvisionnée d'eau-de-vie, de liqueurs, de pipes et d'autres ustensiles analogues.
— Je te donne tout cela, lui dit la fille du ferblantier en la quittant; élève bien tes enfans, sois sage surtout, et tu prospéreras.
Ce den avait coûté à madame d'Hervilly deux mille francs ; mais, à cette époque, elle pouvait faire de semblables sacrifices, parce qu'elle n'avait pas encore perdu, sans retour, les procès qui lui étaient intentés.
Maintenant parlons des divers personnages qui ont figuré dans celte histoire :
Priam, malgré ses blessures et son âge, s'obstina à vouloir apprendre un métier pour n'être point à charge à sa bonne maîtresse, mais celle-ci répudia, comme elle le devait, ces
(t) Textuel sur le procès-verbal du surveillant.
(2) On sait que dans le costume de veuve on appelle taries ces appendices de gaze obligés qui descendent a droite et à gauche du bonnet de crêpe noir.
LA. VEUVE DE LA. GRANDE ARMÉE
témoignages d'un dévouement exagéré. Elle voulut que l'exsapeur sollicitât son admission aux Invalides, qu'il avait, certes, bien méritée. Le vieux soldat, après s'être longtemps fait prier, entra enfin dans ce dernier asile de la bravoure par excellence. Il eut d'abord quelque peine à se faire à cette séparation; mais peu ù peu la patience lui revint et la société d'un grand nombre de camarades de sou temps finit par l'acclimaier au splendide refuge offert par Louis XIV à ses soldats mutilés.
Renard, ce fidèle Pylade d'Oresle Roblot, qui, pendant plus de trente ans, avait su concilier les devoirs de l'amitié avec ceux d'employé de l'administration du Mont-de -Piété, avait senti, lors de la Restauration, un grain d'ambition lui monter a la tête. Il voulut mettre à profit ses loisirs après son émigration du château de Luceval.
— Je ne serai parfaitement beureux, se disait-il, quelorsque j'aurai mis le pied dans la bouche du roi.
En conséquence, prétendant, à tort ou à raison, qu'un de ses grands oncles maternels avait été officier du gobelet dans la maison de Louis XV, le bien aimé, il sollicita cette charge dans celle de Louis XVIII, le désiré, alors occupé du soin de monter sa nouvelle maison, et l'obtint facilement ; mais il ne conserva cet emploi que pendant trois mois, ce qu'on appelle vulgairement à la cour, un quartier.
Monsieurs le duc de Blacas, alors grand-maître de la maison du roi, enleva cette charge au compère Renard, sous prétexte que, pour remplir le moindre office auprès de l'auguste personne de Sa Majesté, il fallait être gentilhomme. Or, on sait que l'ex-employé de l'administration du Montde-Piété n'avait rien de séduisant dans la tournure, mais qu'en revanche il était fort laid de figure : ce qui fit dire à Roblot au sujet de cette disgrâce : « Les états de service du prophète Jonas, qui, selon l'abbé Chamelle, n'est resté que trois jours dans le ventre de la baleine, ne sont que de la Saint-Jean en comparaison de ceux de mon compère, qui est resté trois mois dans la bouche de Louis XVIII. »
Quant au digne ferblantier, ce type merveilleux des vieux troupiers redevenus citoyens, affaissé par l'âge, accablé luimême par les malheurs de sa fille, et déjà irrité jusqu'à la fureur de la double invasion étrangère, il se jeia à corps perdu dans les consolations liquides, et se livra exclusivement aux voluptés de Bacchus. Une petite rente, qu'au temps de sa fortune Fleur de Grenade lui avait assurée sa vie durant, le mit à même d'établir glorieusement sa tribune aux harangues au cabaret, d'où il ne sortait que pour aller visiter Priam, aux Invalides, où il ?e montrait toujours hâbleur.
La nouvelle de la mort de Napoléon à Sainte-Hélène acheva de lui faire perdre le peu de raison qui lui restait. Voulant se garnir plus soigneusement le coffre (pour nous servir une dernière fois d'une locution familière à l'ex-ferblanlierlampiste);et, dans la louable intention de boire à la mémoire de l'Empereur, Roblot, disons-nous, mourut presque subitement, au mois de mars 1822, âgé de soixante-dix ans, après avoir avalé un matin son quatorzième canon (I) de vin blanc. Trépas glorieux pour un ancien tricoteur du camp de la Lune! trépas emblématique comme celui d'Anacréon, ce chansonnier de la Grèce, si gai dans ses propos, si magnifique dans ses dépenses, en un mot si viveur, et qui expira, lui aussi, disent les historiens contemporains, étouffé par un grain de raisin, qui probablement n'était pas du véritable chasselas de Fontainebleau.
(I) Mesure de vin équivalente à un verre ordinaire.