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LE CREPE NOIR

Il est impossible de se préparer avec sang-froid au spectable d'une course de chevaux. Les esprits les plus grossiers, les plus étrangers à ce noble plaisir, éprouvent un frémissement nerveux en présence des luttes qu'il amène. Le eh à teau était sens dessus dessous. Lady Glenmour elle-même, une fois engagée dans la partie, s'agitait extraordinairement pour que la fête fût digne du grand nombre de personnes distinguées qu'elle s'était laissée aller à inviter, d'après les conseils de Tancrède. Celui-ci ne sortait plus de l'écurie; il passait son temps auprès de son cheval, ne vivant plus que par lui ou pour lui, dictant les soins hygiéniques à lui donner, indiquant la qualité et la quantité des alimens. Sir Caskil, ou le comte de Madoc, au contraire, ne s'occupa pas plus de son cheval chocolat que de la jument de Roland.

Un seul nuage passa sur les préparatifs si émouvans de cette fêle; la veille des courses sir Caskil parut tout-à-coup saisi d'une sorte de regret tardif. 11 dit à Tancrède en présence de lady Glenmour et du docteur Patrick :

— Tout bien pensé, je vous prie de me dispenser de cette course.

— Tous dispenser de cette course I dit Tancrède. C'était vouloir dispenser Napoléon de la victoire de Wagram ou d'Austerlitz.

— Mais oui... dispensez-m'en.

— Et pourquoi cela?

—Parce que je ne me sens pas du tout disposé à lutter avec vous.

— Cette modestie est parfaitement inacceptable.

— Elle vaut mieux qu'une vanité perfide.

— Votre philosophie vient trop tard.

— Vous refusez donc de céder a ma prière?

— Tout-à-fait, sir Caskil.

— Soyez témoins, milady, et vous docteur Patrick, du refus que j'éprouve.

— Aussi, est-ce un peu bien tard, convenez-en, sir Caskil, dit lady Glenmour.

— Moi qui représente ici le sage Nestor, interrompit le docteur, je dis et je soutiens qu'il n'est jamais trop lard pour revenir sur une folie.

— Une folie! s'écria le bouillant Tancrède; maison monte tous les jours à cheval, docteur...

— Ou bien une imprudence, si vous l'aimez mieux.

— Il n'y a pas plus imprudence que folie, docteur, à moins que sir Archibald Caskil ne le juge ainsi que vous.

—Sir Caskil, se hàla de répliquer vivement Patrick,ne voulant pas donner à l'amour-propre blessé de l'étranger le temps d'accepter par dépit une proposition dont il n'augurait rien de bon; sir Caskil refuse comme on refuse tous

LE MECLK, — V.

les jours et à chaque instant mille choses plus importantes qu'une course de chevaux.

— Après tout, intervint une seconde fois lady Glenmour, que peut-il arriver?

— Une chute! ajouta ironiquement Tancrède : on se relève.

— Mais comment se relève-t-on? ajouta sir Caskil.

— Couvert d'un peu de poussière, répondit Tancrède d'un ton railleur.

— Et de beaucoup de ridicule, dit à son tour l'étranger. Dans quelques mois, il est vrai, se reprit-il, je serai au cap de Bonne-Espérauce, retiré dans ma hutte ; et qui viendra là-bas me faire rougir de ma mésaventure ?

— C'est encore un jeu qu'il joue, pensa le docteur, suivons-le bien.

— Allons, dit lady Glenmour, voyant sir Caskil chancelant, allons! soyez complaisant, sir Caskil.

Le docteur intervint tout de suite.

— Encore une observation, dit-il; et il crut qu'il était temps de la placer, puisque lady Glenmour engageait ellemême sir Caskil à ne pas persister plus longtemps dans son refus. Est il très convenable, je vous le demande, qu« lady Glenmour, en l'absence de son mari, ouvre son château pour une fête ?

— Docteur, répliqua lady Glenmour, votre scrupule devient le mien. Je ne dois m'occuper ni de plaisir ni de fête pendant l'absence de lord Glenmour; la course est donc remise, messieurs. Merci, docteur, de votre bon conseil.

— Mais, milady, réclama Tancrède, il faut être docteur en médecine pour appeler fête une course de chevaux ! C'est de l'exercice au profit de la sanlé.

— Je ne tiens pas du tout à cette course, moi, ajouta sir Caskil, mais l'argument de Tancrède me paraît sans réplique.

— Il est sans réplique, affirma Tancrède, tout rouge de voir sa partie lui échapper.

— Vous entendez ces messieurs, docteur?

— Oui, milady.

— Je gage qu'il ne faut qu'un pareil événement pour faire arriver plus vite lord Glenmour parmi nous, dit le faux sir Caskil.

— Si c'était vrai !....

— C'est sur, milady, cria Tancrède. Et vous consentez.... A demain !

—A demain 1 dit sir Caskil, puisque c'est votre désir, milady.

— Il a gagné la partie, se dit le docteur.

— A demain donc, répéta l'adversaire de Tancrède en déposant sur la main de lady Glenmour un baiser si ardent et si expressif qu'il formait un contraste avec ces grosses embrassades sans conséquence dont il avait dévoré, le jour de son arrivée, le cou et le visage de sa belle et délicate hôtesse. Celle-ci crut que sa main se fondait sous ce contact de feu.

— A demain, répondit-elle en tremblant.

Quand sir Caskil et le docteur Patrick furent partis, Tancrède se jeta aux pieds de lady Glenmour, et lui dit, en tirant un crêpe, noir de sa poche :

— Milady, il m'a été ordonné de passer ce crêpe noir autour de mon cou dans toutes les occasions graves de ma vie... Je ne sais pas pourquoi...

Lady Glenmour tenait avec attendrissement le crêpe noir dans ses mains émues.

— Merci ! s'écria Tancrède en l'attachant autour de son cou. Par l'effet de la sensation forte qu'il éprouva ou de l'opposition tranchée de la couleur noire du crêpe avec son teint blanc, il parut pâle connue un fantôme. —Merci, milady ! je serai vainqueur; vous avez touché ce crêpe.

Lady Glenmour se hàla de sortir, cachant son visage dans son mouchoir, ayant la main droite posée, sur son cœur. Un frisson à la fois brillant et glacé courait dans ses membres.

LEON GOZLAN

— Ceux qui ont assisté à Paris aux courses du Champde-Mars, continua le chevalier De Profundis, n'ont qu'à réduire les diincnsi >ns de ce tableau animé, a l'encadrer entre deux lignes, l'une sévère, formée par le ekateau et ses vastes communs, l'autre par les beaux massifs du parc; à lui ë :;ner pour tapis une pelouse linement herbue et veloutée, et ils auront une image non pas complète, mais assez lidèle, du théâtre où allait se faire la course imaginée par Tancrède dans une ivresse d'ambition et d'amour. Les nombreux amis de lady Gleniiiour, ses èlégàfls habitués des mercredis et des samedis avaient été invités, et peu manquèrent a l'appel. Pour la commodité générale, les voitures se placèrent sur deux files et formèrent une double haie d'où l'on pouvait voir comme d'une rangée de loges de spectacle. Assise au milieu de quelques dames plus particulièrement de ses amies, lady Glenmour était placée sur l'estrade où trônaient les juges du camp. Celles qui étaient restées dans leurs voitures étalaient, comme si elles eussent été à leurs bacons pourvoir passer un cortège, les plus fraîches toilettes, quoique la réunion dût, d'un commun accord, être des plus simples.

La pureté du ciel ce jour-là ménageait à leur visage un fond chaud et harmonieux. Une d'entre elles, facile à remarquer, car elle était seule dans un joli coupé, se cachait derrière son voile. Ses épaules, son buste, son cou penché avec grâce, certaine, lumière développée comme une auréole autour de ce qui est beau, accusaient une vitalité ardente et trahissaient favorablement le mystère de l'incognito. Cet incognito n'en était pas un à la rigueur. Si l'on n'entrait pas chez lady Glenmour ce jour-là comme dans un endroit public, ce jour-là du moins il était presque impossible de savoir au juste par qui telle ou telle personne avait été amenée.

Le coupé de la dame au voile noir s'était arrêté en face de l'estrade qu'occupaient lady Glenmour et les juges du camp, conséquemment de l'autre côté de l'arène.

Bientôt la cloche sonna, les visages s'épanouirent, les mouchoirs s'agitèrent et les premières courses eurent lieu. Des chances diverses favorisèrent les cavaliers ; il y eut des mécomptes, il y eut aussi de brillantes réussites, comme il arrive toujours dans ces sortes de tournois ; mais, en somme, tout se serait fort bien passé, jusqu'au moment où auraient paru ceux qui donnaient la fête et pour qui elle se donnait, sans un épisode auquel l'assemblée n'était pas préparée.

Depuis un quart d'heure la vieille comtesse de Boulac disait : — Non, monsieur Beaurémy, non ! je ne veux pas que vous couriez, je m'y oppose.

— Mais je laisse bien courir monsieur Zéphirin, disait madame de Martinier, l'autre vieille comtesse.

Les deux jeunes gens gardaient le silence et attendaient humblement la fin de cette discussion.

— Chacun fait ce qui lui plaît, ma chère comtesse; quand monsieur Beaurémy se sera cassé une jambe, ce n'est pas vous qui la lui remettrez.

— Cependant, ma chère madame de Boulac, vous aviez promis à monsieur Beaurémy de le laisser courir.

— J'ai promis, c'est vrai... mais la vue du danger me fait changer d'opinion.

Comme c'était, depuis dix minutes, au tour de ces deux messieurs de courir, on commençait à perdre patience. On murmurait en ricanant:

— Partiront-ils? ne partiront-ils pas?

— Ils partiront!

— Ils ne partiront pas !

— Puisque vous voulez à toute force, s'énia madame de Boulac nie le mettre en capilotade, qu'il parle ! allez! je ne vous retiens plus, monsieur l.eaun m, !

Beaurémy et Zéphirin montèrent à cheval.

— Un mot encore, dit la vieille comtesse de Boulae, qui

tenait si précieusement à la conservation physique de son amant ; je ne consens à vous laisser courir qu'à une condition. Siaon, nonL..'

Cette condition est q e vous ne courrez que l'un contre l'autre et que vous irez au petit pas, lentement, sagement; entendez-vous ?

Il fallut obéir.

Mais dès ce moment la scène devint beaucoup plus plaisante; les luttes à cheval sont autant que possible, depuis les jeux olympiques, deslultes de vitesse; celle qui eut lieu entre monsieur Beaurémy et monsieur Zéphirin fut, au contraire, un déli de lenteur. C'était à qui des deux cavaliers arriverait le plus tard au but, qu'on juge si lesapplaudisseinens ironiques manquèrent à celte parade.

Sans le vouloir , en se penchant pour rire comme les autres, lady Glenmour lit tomber le bouquet de camélias qu'elle avait posé près d'elle sur la rampede l'estrade. Les rieurs voulurent voir dans la chute de ce bouquet, l'intention spirituelle, chez lady Glenmour, de couronner ces étranges vainqueurs. On rit plus fort, on applaudit, on trépigna; on les inonda de bouquets.

C'est alors que madame de Boulac dit en grinçant des dents à madame de Martinier : « La milady nous devait beaucoup ; elle nous paiera le tout ensemble. »

Elle déchira avec colère un feuillet de son album, et l'envoya secrètement par son domestique à la dame isolée au voile noir ; sur ce feuillet étaient écrits ces mots au crayon : J'accepte votre proposition d'hier; quand vous, voudrez, maintenant.

Par déférence pour le corps auquel il appartenait, Tancrède, qui devait courir avec sir Caskil, parut en costume d'officier de marine. Seulement il avait remplacé le chapeau monté, trop gênant pour une course, par une petite calotte grecque de velours grenat étoile d'or. Celle tenue plut à toutes les dames qui inclinèrent leurs bouquets devant le jeune et ch armant cavalier. Plus d'un vœu sorti d'une bouche rose s'éleva pour lui. Du haut de l'estrade, lady Glenmour se pencha et laissa descendre lentement un sourire sur lé front un peu pâle de Tancrède. Tancrède lui rendit ce signe d'affectueuse attention en portant, peut-être involontairement, sa main à son cou, où était noué le crêpe noir.

On n'attendait plus maintenant que sirArchibald Caskil Est-ce à cause de lui qu'on se tourne du côté du château avec un si grand empressement? que se passait-il de ce côté? On sut bientôt la cause de cette distraction générale La foule s'ouvrit sur un point, et l'on vit alors paraître le domestiqué indien conduisant un cheval (si conduire est le motl, qui le secouait comme un chat en colère secoue et ballotte une souris, et le jetait de côté à chaque pas. Ce cheval c'était N«dji, le terrible, le fulgurant, l'indomptable Nedji. Il piaffait, il ondulait, il écumait. Chacun se demandait avec curiosité ce qu'on comptait en faire et pourquoi on l'amenait là. Sir Archibald Caskil se montra. L'effet qu'il produisit, surtout chez les femmes, par la précision de son costume, est difficile à dire. Les femmes, même les plus réservées, les plus chastes de pensées, ont un confessionnal dans l'âme, où elles rapportent des admirations étouffées, des joies brutales, des contemplations délirantes, dont leur visage ne se doute pas, leurs maris encore moins. Une veste de velours noir bleu glacé, d'une finesse charmante, se collait aux épaules et à la taille de sir Caskil, ou du comte de Madoc, comme on voudra. 11 était en culotte de daim, botté avec des bottes molles, montant un peu au-dessus du genou. On vit alors quelle puissance et quelle agilité résidaient dans ces muscl«s, dans ces formes moulées sur les chefs-d'œuvre antiques. Ce n'était pas la beauté fade, du danseur, c'était celle du beau muletier andaloux. Lady Glenmour fut la seule qui ont l'air de ne pas l'avoir remarqué.

— Mon ami, dit-il à Tancrède, j'ai uns triste nouvelle à vous apprendre.

— Quelleesl celle nouvelle?

-•Mbp cheval chocolal est mort.

— Moii !... El sur quel cheval allez -vous courir?...

— Sur Xedji.

LES NUITS DU PÈRE LA. CHAISE

— Nedji?

— Oui, et je viens vous prier de aie le laisser monter.

A cette demande , la figure de Tancrède et celle des personnes qui l'entouraient prirent une expression si extrordinaire de moquerie, que de tous côtés on voulut savoir la cause de cette hilarité. Quand on la connut, on la partagea. De pareils chevaux, disait on, ne se montent pas plus que les tigres et les lionnes.

— Non, je ne vous le permets pas, dit Tancrède, car il n'y a que Dieu qui permette l'impossible.

— C'est mon affaire.

— En vérité, sir Caskil , je crois que. vous n'insistez ainsi que parce que vous êtes sûr que je ne le permettrai jamais.

— Il n'y a que les hommes sans courage qui osent, reprit sir Caskil, faire des propositions trop hardies pour être acceptées. Choisissez, j'ai ou je n'ai pas de courage?

Comme lady Glenmour dominait cette scène du haut de l'estrade, elle ne perdait pas un motduproposqu' échangeaient Tancrède et sir Caskil.

— Yous avez déjà trop hésité à répondre, reprit vivement sir Caskil. Je vous renvoie le reproche, et vous le méritez.

— Moi, sans courage?

— Comme il vous plaira, répondit sir Caskil en posant la pointe vigoureuse de son pied dans l'étrier et en montant lestement sur Nedji, qui fléchissait, pour la première fois, sa croupe onduleuse sous l'étreinte de l'homme.

Indigné, effarouché, colère de tant d'audace, le cheval africain baisse les naseaux jusqu'à terre, laisse traîneT sa crinière dans l'écume de sa bouche et dans le sable de l'arène et attire sur son poitrail plein de hennissemens le téméraire cavalier. Le second bond de Nedji fut le redressement effrayant et subit de son corps sur ses jambes de derrière, suivi d'un écart horizontal qui fit pousser un cri de terreur à tous les spectateurs de. cette scène, dont les grandes batailles de Lebrun seules peuvent donner une idée. Ce terrible cheval, tout frémissement et tout écume, tout nerf et tout crinière, cherchai ta se venger en se ramassanl,en se raccourcissant, en se faisant serpent, tigre, panthère. A son cri on l'eût dit à la fois battu, outragé et blessé à mon !

Sir Caskil faisait corps avec le cheval ; il était calme, attentif et puissant.

Il se tourna pour saluer avec son gant lady Glenmour et dire à Tancrède :

— A vos ordres, monsieur; nous partirons quand vous voudrez.

— Monsieur, répondit Tancrède, en plaçant son cheval en travers de celui de sir Caskil , vous ne courrez pas sur ce cheval ou nous le monterons tous les deux.

— Ensemble? Les deux fils Aymon?

— Non, monsieur, nous le monterons l'un après l'autre : vous voyez le banc que par mon ordre ces deux domestiques placent au milieu de l'arène.

— Je le vois. Il a au moins quatre pieds de haut.

— Il en a six.

— Ensuite?

— Celui de nous deux qui le franchira, monté sur Nedji, aura gagné.

— Et celui qui ne le franchira pas? demanda avec quelque émotion sirCaskil.

— Celui-là sera tué, répondit Tancrède.

— 11 aura toujours gagné quelque chose , ajoula Caskil. Mon ami , se hàta-t-il encore de dire, je crois que nous serons tués tous les deux.

— Voyez-vous comme la milady est pâle! dit madame de Boulac à madame de Marlinier.

— PAle comme son bouquet de camélias , répliqua celle-

— Que se passe l-il donc là-bas?

— C'est que son Tancrède, ne le voyez-vous pas , va courir.

— Et je vous le demandais!

— Vous m'accorderez l'honneur de partir le premier, dit sir Caskil, puisque me voilà achevai.

— Soit ! dit Tancrède. A vous !

La cloche sonna.

Le comte de Madoc lança .W/'t',qui courut avec une rapidité épouvantable jusqu'à vingt pas du terrible madrier placé devant ses yeux sanglans

Une seule personne n'était pas occupée à suivre du regard cette effrayante rapidité; c'était la dame au voile noir. Ses yeux ne perdaient pas un geste, un mouvement, une impression de lady Glenmour ; elle ne voyait qu'elle, elle seule.

—Mais quelle était cette femme, interrompit le marqais de Saint-Luc?

— C'était Mousseline, autrefois la maîtresse du major de Morghen , aujourd'hui la maîtresse du comte de Madoc, répondit le chevalier De Profundis , qui reprit immédiatement :

A trente pas du banc de chêne, Nedji recula avec la même fougue et la même vélocité jusqu'au point d'où il était parti. Arrivé là le comte de Madoc entendit une voix étouffée par un mouchoir et un bouquet qui disait : « Assez ! mon Dieu, assez ! >

Un second éclair emporta Nedji qui, cette fois, arrivé devant le madrier, s'allongea comme un hippogriffe et le franchit. Ses quatre pieds s'enfoncèrent ensuite dans le gazon, et le noble animal, honteux et fier d'avoir sauvé son ennemi, mais un ennemi brave, resta frémissant à la même place. Au bruit desapplaudissemens sir Caskil prit Nedji par le cou et le baisa au sommet de la tête. Puis il fit le tour de l'arène en saluant les dames. Quand il passa près de la dame au voile noir, celle-ci lui dit : « J'ai mon affaire. »

— Très bien, lui dit le comte.

Mousseline ajouta : — Encore une vertu an sac.it vous expliquerai, ou mieux encore, Mousseline vous expliquera elle-même plus lard, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, ce qu'elle voulait dire par : Encore une vertu au sac.

Après quelques minutes de repos laissées à Nedji, Tancrède se disposa à son tour à tenter l'épreuve dent venait de sortir si fièrement sir Caskil. Il posa la main sur la crinière encore chaude du cheval et s'élança sur lui avec une promptitude qui fit bien augurer.

Mais soit qu'il fût trop sûr de lui-même après avoir vu triompher son adversaire, soit que Nedji sentît, avec l'admirable instinct donné aux animaux, qu'il n'avait plus son maître, son dominateur en croupe, il résulta un manque d'accord entre le cavalier et sa monture. Les deux volontés se tiraillaient horriblement, et Tancrède, pendant plus d'une demi-heure d'efforts , ne gagna pas six mètres en ligne directe entre lui et l'obstacle à franchir. Fatigué à l'excès et honteux de cette trop longue résistance, il eut reeours, moyen dangereux, perfide avec un cheval comme celui qu'il montait, à la ressource des éper s, dont ne s'était pas'servi sirCaskil. Et-loin d'en user ave la prudence convenable, d'en chatouiller à peine la peau de l'animal , il les enfonça dans les chairs. Alors l'aspect de la lutte fut effrayant. Nedji, à qui le supplice et l'outrage de l'éperon étaient inconnus, partit ventre à terre, et comme s'il eût eu du vitriol en ébullition dans les veines, dans la direction du madrier, qu'il atteignit presqu'au même instant. Mais comme s'il eût voulu se suicider à cause de l'affront de ce châtiment, il s'aplatit, au lieu de se relever, devant la poutre transversale, et il alla, fou, aveugle, exaspéré, donner en pleine tête, avec la violence du boulet, dans l'épaisseur du bois. Le cheval tomba raide moi l d'un cùté, Tancrède de l'autre.

I.ady Glenmour, descendue de l'estrade, fut !a première à courir, à se précipiter sur Tancrède, qui ne donnait plus aucun signe de vie. Elle le souleva dans ses bras, et s'asseyant sur l'herbe, elle posa la tête flottante du pauvre jeune homme sur ses genoux.

— Mon Dieu! il est mort! s'écriait elle. Du secours I 11 est peut-être encore temps ! Du secours ! Mais du secours ! Le docteur Patrick! où est le docteur Patrick?

Pendant cetemp», les gens s'en allaient en toule : la fête

LEON GOZLAN

était finie; et eux, de bonne foi, n'étaient pas venus pour se lamenter.

Amené par Pâquerette, le docteur Patrick arriva enfin.

— Venez, docteur! venez vite! s'écria lady Glenmour. Tancrède s'est tué. Voyez !

— Vous vous trompez, milady, répondit le docteur en s'agenouillant pour visiter le corps de Tancrède : on l'a tuél

Il tâlarapidementTancrèdeaucœur, au front, au poignet: puis il dit... il ne dit rien.

DERNIER AVANTAGE OBTENU PAR L'AMANT d'une VIELLE COMTESSE.

—Au commencement de ce récit, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, je me suis interrompu un instant pour vous parler de cette petite lumière dont le rayonnement perce jusqu'à nous du fond d'une chapelle tumulaire. Je vous ai dit aussi que la cause de la douleur qui l'avait allumée était à la fois triste et bouffonne.

Voyez si j'avais raison : celle qui a élevé ce riche tombeau est la vieille comtesse de Boulac que vous avez déjà connue à une soirée delady Glenmour, celle que vous venez de voir encore chez elle à la funeste course de chevaux, et la personne inhumée sous ces blocs de marbre fastueux, c'est l'intortuné monsieurBeaurémy, si cruellement ridiculisé à l'occasion de cette lutte entre lui et monsieur Zéphirin, autre amant d'une vieille comtesse, de madame de Martinier. De quoi est mort monsieur Beaurémy? comment est-il mort? demanderez-vous avec surprise.

Il est mort précisément de la cause à laquelle on attribuait son bonheur, parce qu'il était l'amant d'une vieille comtesse.

11 est mort d'ennui, de tristesse.de rage; d'ennui, tant ses désirs matériels étaient facilement satisfaits, au moindre signe et avec une satiété horriblement monotone; de tristesse, tant il avait été obligé de porter de fois à son bras madame de Boulac, sous son bras l'ombrelle fanée de cette comtesse fanée, dans ses bras son bideux griffon borgne; de rage, tant la honte éprouvée devant trois cents personnes, le jour de la course sur la fatale pelouse de Ville-d'Avray, avait aigri sjm sang et troublé son cerveau.

, Rentré avec la fièvre ce jour-là, il se coucha pour ne plus se relever. Saisi par le délire, il passa en quelques heures de l'agonie à la mort ; mais il eut la douceur de mourir dans des draps de belle toile de Frise et d'être enseveli dans de la magnifique batiste anglaise.

Vous distinguez d'ici le tombeau que l'inconsolable comtesse de Boulac lui a fait élever par Auguste Préault, un de nos plus grands artistes , un de nos plus originaux statuaires.

Du reste, ainsi finissent misérablement presque tous ceux qui réalisent leur beau rêve si caressé, d'être un jour chauffés, nourris, habillés par les vieilles comtesses.

Ne croyez-vous pas, reprit aussitôt le chevalier De Profundis, que monsieur Beaurémy vivrait encore, si, n'étant pas le sigisbé de madame de Boulac, il ne se fût pas exposé, pour lui obéir, au mortel ridicule de la scène de Ville-d'Avray?

— Je le crois très fermement, répondit le marquis de Saint-Luc ; il en faut bien moins pour rendre fou, pour tuer un homme doué de quelque délicatesse.

— Eh bien' mon cher marquis, je neconnais personne, pour toucher en passant à mon système, dont l'évidence vous accablera plus lard, qui ne meure, comme monsieur Beaurémy, de quelque chagrin lent ou rapide. Plus je vais, plus je demeure ignorant des bornes qu'il faut assigner à la vie, dégagée des causes de destruction que la société met autour de l'homme ou qu'il se crée lui-même.

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