MOUSSELINE CHEZ ELLE
— Vous avez fait connaissance'.avec elle à Londres, vous l'avez aperçue à Ville d'Avray, au fond de sa calèche; la voici maintenant chez elle.
Je vous ai déjà dit, je crois, poursuivit le chevalier De Profundis, qu'il ne tallait chercher aucune analogie entre les femmes de cette condition, non pas comme on les appelait autrefois folles de leurs corps, mais très raisonnables de leurs corps, et les Aspasie, les Marion Delorme, les Manon Lescaut. Le siècle de Louis XIV, le siècle grand seigneur, eut ses courtisanes prodigues, jetant par les croisées les sacs d'or, lesécrins de diamans, leur esprit, leur jeunesse, leur cœur, et se jetant elles-mêmes, au besoin, par pure folie d'amour.
Un siècle comme le nôtre ne produit guère en ce genre que des femmes comme Mousseline , dont le caractère va se faire connaître de lui-même par quelques traits pris entre mille autres, et surtout par sa participation active à la conjuration tramée autour de lady Glenmour, et qui avait pour chef le comte de Madoc.
Pour arriver jusqu'à Mousseline, qui n'est pas encore couchée, quoiqu'il soit une heure après minuit, traversez silencieusement avec moi ces trois salons d'un goût si différent, mais tous trois d'une somptuosité si élégante et si rare.
Ici le colifichet bourgeois n'en impose pas à vos regards. Ces tapis, où tout un parterre d'Orient semble s'èlre liyé, sortent des manufactures royales; ces pendules de bronze coûtent 4,000 francs la pièce; ces tables sveltes et ces armoires aux angles de cuivre taillés en chimères, sont en ébène massif, et au bas de ces tableaux de genre se lisent les noms de Terburg et de Wouwermans-, ils pourraient être signés Dieu, car ils sont divins comme la création. Aux Tuileries, vous verrez un roi; mais vous ne verrez pas de plus beaux sèvres ni des saxe plus vieux et d'une plus précieuse pâte.
Mousseline se connait en belles choses autant qu'homme de l'hôtel Bull ion. Ce n'est pas qu'elle ait un amour effréné d'artiste pour ses tapisseries flamandes du temps de Charles-le-Téméraire et ses bronzes florentins; non; elle lésa chez elle, elle y lient seulement pour deux raisons : d'abord parce qu'en les étalant, elle parait riche et femme à la mode; et ensuite, parce qu'elle les vendrait avec profit si demain la fantaisie ou le besoin l'obligeait à s'en défaire. — Tout ce qu'on admire à midi chez elle peut se vendre à minuit; et on ignore ce qu'elle excepte du marché.
De quelles riantes couleurs, de quelles formes suaves, de quel éclat splendide et tendre ne rêvez vous pas la dernière pièce qui termine cette enfilade de salons et de cabinets, celle où Mousseline se tient enfermée chaque jour, pendant plusieurs heures, et où il est rare qu'elle ne se reude pas eu revenant du spectacle ! Vous épuisez l'Orient, et vous êtes encore convaincu de rester au-dessous de la réalité.
Suivez-moi, je vous conduis dans le boudoir de Mousse line. que vous allez surprendre, pensez-vous, mollement ren versée sur un divan de salin rose, ou couchée dans un hamac de tulle, et décacheianl quelque billet doux glissé dans son manchon, à l'Opéra, par l'intermédiaire de l'ouvreuse.
Celle pièce mystérieuse où nous voici introduits esi un bureau, et cet homme occupé à écrire sur un registre est le teneur de livres de Mousseline Elle a donc un teneur de livres? Ehl grand Dieu! pourquoi faire? Pour tenir ses livres, apparemment; pour tenir un compte exact de ses dépenses et de ses recettes.
Afin de vous convaincre de ce que je dih. \ous n'avez qu'à jeter les yeux sur ce registre même. D'un côté vous lisez, avec accompagnement d'accolades cl de chiffres, ces mots :