LA IOUE DES ITALIENS
» Mais la précaution, •> continua enfin Pâquerette en lisant la lettre de lord Glenmour, ■■ me semble bien fausse, car » comment, au premier abord, ne pas reconnaître !e comte « de Madoc? Pareille surveillance alors est à la fois odieuse » et ridicule. D'ailleurs, ce n'est pas le pistolet au poing, le » poignard aux dents, que le comte de Madoc s'introduirait » chez moi... Les armes de cet homme sont moins visibles et " infiniment plus à craindre... Elles sont dans son langage.
dans ses regards mystérieux, dans son art infini d'enlouier » peu à peu l'existence d'une femme et de la chai mer, de u l'envahir mollement par mille ondulations lentes, savantes.
calculées, irrésistibles.
» Alors tranchons la situation; puisque ce n'est pas chez » moi que le comte de Madoc peut me nuire, c'est ailleurs, » c'est partout qu'il est à éviter; à la promenade... dans les
LES NUITS DU PERE|LA CHAISE
«salons... au temple... Il importe donc qu'il n'approche pas » deladyGlenmour... S'il en approche, je le sens, elle est ■) perdue... »
— Et moi, et moi qui croyais qu'il n'aimait pas lady Glenmour! pensa Pâquerette... Ce n'est peut-être que de l'aniourpropre exalté...
« Mais, allez-vous vous récrier, lady Glenmour n'est ni as- » sez faible ni assez peu digne pour céder ainsi aux attaques » d'un jeune homme qu'elle ne connaît pas; et vous la ju- » gez bien peu honorablement... Vous avez raison, cher Pa- » trick : c'est mal de douter ainsi d'elle. Mais si vous connais- » siez comme moi le comte de Madoc, mes craintes vous pa- » raitraient moins injurieuses...
» L'art de pareils hommes est de déplacer toutes les règles •> admises. Quand une femme est aimée et qu'elle aime, sa » chute est dans l'ordre ; mais quand une femme n'est pas ai- » mée et qu'elle tombe, il faut croire qu'elle fléchit devant » d'autres raisons dont le secret échappe. Il échappe com- » plétement surtout... »
Pâquerette étouffait de nouveau sous ses palpitations; elle lisait pour ainsi dire sa vie, son erreur et sa condamnation.
« Surtout, reprit-elle, à celles qui en sont dupes. Après » tout, ces hommes sont infiniment rare* ; j'ai pu en être » un... »
Les yeux de Pâquerette se fermèrent à demi, et ce n'est qu'à travers une voûte de larmes qu'un rayon continua à parcourir la lettre de lord Glenmour.
« J'ai pu en être un... le comte de Madoc est un deceshom- » mes assurément... Les femmes vont à eux comme l'eau suit
• fatalement la pente, le fer l'aimant; ils ne sont souvent ni » plus beaux, ni plus aimables ; ils sont quelque chose qu'on » ne peut pas plus dire qu'on ne peut dire pourquoi dans ce
■ monde on est heureux, prince ou somnambule. »
— Je vous disais bien que cette lecture était au-dessus de vos forces, interrompit le docteur, n'entendant plus Pâquerette... L'air vous manque... Prenez un verre d'eau sucrée... Vous ne répondez pas?... Qu'avez-vous?... Pâquerette!
Surmoutant l'horrible oppression qui, tout-à-coup, lui avait éteint la voix, et comprimé la respiration, Pâquerette poursuivit :
« Ainsi donc, cher Patrick, je crois à la haute vertu de i lady Glenmour; mais en attendant, ne vous fiez pas, par
■ tous les diables ! au comte de Madoc.
» Le meilleur moyen de se mettre à l'abri de ses projets, » s'il en a... car tout ce que je dis est peut-être un rêve... » c'est de ne la jamais laisser seule dans le monde : mais de » la faire constamment accompagner par deux amis qui en » valent cent. Vous devinez que je veux parler de notre Tan- » crède, son chevalier d'honneur, et de notre brave, digne > et excellent sir Archibald Caskil. Un pareil ami n'a pas
• besoin de deux avertissemens : glissez prudemment deux
• mots dans l'oreille de ce cher Caskil ; racontez-lui, si vous » lejugez nécessaire, l'histoire de ma rivalité avec le comte i> de Madoc, et ne craignez plus rien... non, ne craignez plus » rien de ce fameux comte, fùt-il trois fois plus subtil et plus
■ dangereux.
» Entre ces deux jeunes gens, Caskil et Tancrède, je lais-
• serais aller sans crainte lady Glenmour au milieu d'une » contrée peuplée de Madocs.
» Ainsi il est bien convenu, cher Patrick, que lady Glen-
• mour, dont vous ne gênerez en rien la liberté, sera, jusqu'à » mon retour, toujours accompagnée de Tancrède et de sir » Caskil. Le dernier seul s'en plaindra peut-être, car le brave
■ jeune homme aime mieux son coin duteu, l'hiver, et son grog
• au genièvre, qu'une soirée du grand monde; mais il est assez » mon ami pour que je lui cause ce grave ennui.
» Je vous aurais épargné ces imporlunités-là si j'avais pu » partir sur-le-champ pour Paris, mais j'ai encore huit jours
■ à passer ici, et je ne sais pas trop pourquoi, par exemple. » J'ai beau le demander, on ne me rend que des réponses •> évasives.
» Ainsi donc, attention , vous , sir Caskil el Tancrède! . » C'est que lady Glenmour n'est pas ma maîtresse... Aurait- I le siècle. — T.
» elle été ma maîtresse, je l'aurais disputée aux atteintes du » comte de Madoc avec non moins de résolution et d'éner- » gie! Et ne l'ai-je pas déjà conquise une fois sur lui? Qu'il » ne vienne pas après coup, je l'y engage, rôder en ennemi » sournois autour de ma conquête; qu'il se souvienne, el » qu'il tremble ! Son ridicule saigne encore. Je sais défen- » dre ce que j'ai conquis... Qu'il songea ce que je lui ai lais- » se quand la rivalité nous a mis en présence de deux fem- » mes... J'ai eu lady Glenmour, et lui qu'a-t-il eu ?»
— Mon Dieu! mon Dieu! disait tout bas Pâquerette dans la désolation et le désenchantement de son âme, mon ange était un démon !
• J'ai tort de m'emporter, » continua-t-elle, reprenant d'un dernier souffle sa lecture, « de m'enflammer à ces souvenirs » du passé, quand je cherche à en prévenir, à en conjurer les " derniers résultats. Non , cette colère ne vaut rien. Les » épées qui tuent sont froides. Il faut être épée avec un pa- ■ reil homme. Je parle au moral. Je ne prévois pas, grâce au » ciel, de collision entre lui et moi.
• Tout ceci, cher docteur, tous ces discours fiottans, dé- » cousus, extravagans, mêlés d'accens de colère et de con- " fiance ; tous ces emportemens que je ne puis réprimer à » propos du comte de Madoc, qui ne pense peut-être pas à » moi, attribuez-les nettement, je n'en rougis pas, à mon » amour extrême pour ma femme. L'absence est une fée : » elle découvre le bien, elle guérit le mal, elle fait oublier ; » oui, mais elle fait aussi rendre justice. Elle éloigne et ra- » mène. Lady Glenmour est belle, charmante, adorable, uni- » que ; je l'aime comme si je ne l'avais pas épousée par dé- » pit, pour ne pas mourir sous le coup du ridicule que m'a- » vait asséné sur la tête le comte de Madoc. »
La voix déjà si faible de Pâquerette diminua encore; elle fit un effort violent sur elle-même et poursuivit :
« Je l'aime, docteur, tout bonnement comme si elle était » la fille d'un marchand de gants de la Cité, et comme si j'é- » tais le fils d'un honnête mercier. Je l'aime, non pas comme » uu gentilhomme, comme un riche lord, ah! bathl mais » comme un jeune homme qui a du sang dans les veines, du » feu dans le cœur, comme un marin, mais pour la faire sau- » ter dans mes bras jeunes et robustes et la laisser retomber » dans mes bras ; je l'aime pour la montrer à mes côtés, au «milieu de l'Océan, sur le pont de ma frégate, en disant à » mes matelots : « Amis, voilà le beau temps à bord! » Je » l'aime pour la montrer avec fierté dans toutes les contrées » où le vent me poussera, et pour dire aux étrangers : Mes- » sieurs, voilà l'Angleterre 1 Je l'aime, docteur, bon Patrick, » comme un enfant, comme un vieillard, comme tout. Al- » Ions 1 Patrick, debout ! chapeau bas ! le verre df wisky à la »main! trois hourras partis du cœur pour ma femme: » hourra 1 hourra! hourra! »
— 11 y est enfin venu, je crois, s'écria le docteur. Son masque se détache.
La voix de Pâquerette diminua encore : ce n'était plus qu'une lueur de voix.
Où prit-elle assez de force, la malheureuse fille, pour terminer?
« Sacrebleu! docteur! sacrebleu! prenez ma femme par la » tête et je n'en serai pas jaloux; pressez-lui le front entre » vos deux mains et embrassez-la dix fois chaudement pour » moi en lui disant : Votre matelot vous adore, ma belle Fla- » vie.
» Je crois que vous aviez raison, docteur : il faut être avec » ma femme ce qu'on est; ni pins ni moins : nous verrons » cela à mon retour... Mais d'ici là, mille millions de ton- « nerres1 ayez toujours le pied sur l'ombre du ( ointe de Mail doc, et votre main près de son épaule.
» Tout mûrement pesé, ne communiquez rien de celte Ici- » Ire à lady Glenmour ; qu'elle ignore le jour, le moment de » mon arrivée. Je veux la surprendre, comme disent, commi' » font les bons bourgeois de la Cité.
• Mon cœur à elle, à vous, à sir Archibald Caskil, à Tan- » crède.
•i Votre Glenmouii. »
LÉON GOZLAN
Pâquerette manqua de force pour ramasser la lettre qui lui tomba des mains. C'est machinalement qu'elle obéit à la voix des gens de lady Glenmour, l'appelant de tous côtés pour monter en voiture. On quittait le château de Ville-d'Avray; toute la maison se rendait à Paris.
En arrivant dans le nouveau logement, Pâquerette tomba évanouie Sa puissance nerveuse, longtemps surexcitée, l'avait pourtant suivie et soutenue jusque-là. On attribua sa longue défaillance à la fatigue du voyage, au changement d'air, et on la coucha. Ensuite, on la laissa, on l'oublia, comme on en use d'ordinaire envers les domestiques. Ses premiers mots, en revenant à elle, furent ceux-ci :
— Ah! mon Dieu! j'ai un doute!... un doute horrible !... celte lettre de lord Glenmour me l'a donné... à qui le confier?
— J'avais commencé à vous peindre la fameuse Mousseline dans son intérieur luxueux, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, lorsque vous m'avez interrompu fort à propos pour connaître l'histoire du major de Morghen. Maintenant il est temps, si vous y consentez, d'aller la retrouver et de vous la montrer conspirant avec le comte de Madoc, à qui elle doit en grande partie la magnificence de sa position, contre lady Glenmour et l'honneur de son mari.
Mousseline tenait depuis longtemps un bout du réseau où lady Glenmour allait être enveloppée, si une circonstance miraculeuse ne venait la protéger et la sauver Après avoir partagé l'exil volontaire du comte en Italie, elle était revenue a Paris quelques mois après lui. Lue riche dotation payait la part active et mystérieuse qu'elle prenait à ses sourdes menées; elle occupait le premier rang de sa classe équivoque.
Rien ne lui manquait , ni chevaux, ni riche mobilier, ni nombreux domestiques, ni rentes sur l'Etat; car, je vous l'ai dit, fille de son sièele, Mousseline songeait sérieusement à l'avenir. Elle avait les plus grands vices et le plus bel ordre; c'était l'inconduile la mieux réglée. Vous l'avez vu, elle avait un teneur délivres!... Elle ne jetait rien par les fenêtres; il est une chose cependant qu'elle aurait désiré faire passer par cette voie, c'est son honorable famille, dont nous avons connu l'esprit et les mœurs pendant sou séjour à Londres.
Elle s'était déjà débarrassée de son frère Félix; mais il lui restait encore son père et sa sœur Eurydice sur les bras.
Mousseline était dans une colère furieuse contre son père (qui était aussi son cuisinier, s'il vous souvient), le jour même où lady Glenmour prenait possession de son appartement delà me de Rivoli. Ce jour-là le comte de Madoc qui, depuis longtemps, avait patiemment tracé ses lignes d'opération autour de lady Glenmour, devait venir dîner chez Mousseline et ouvrir avec elle le siège dans la soirée. Il avait promis de se présenter chez elle à quatre heures; il en était quatre, et son père, sorti depuis dix heures, n'était pas encore rentré. Comment dîner sans lui, le cuisinier de la maison ? Elle l'envoya chercher chez ses confrères, dans les cuisines des environs; aucun ne l'avait vu.
A celte inquiétude de Mousseline s'en joignait une autre qu'elle n'osait pas approfondir; elle avait prié son père d'aller porter pour elle trois cents francs à la caisse d'épargne, heureux résultat de son gain au jeu, la veille. Si son père, détourné de sa voie, avait été volé, assassinél... l'argent est si rare!
Enfin, à cinq heures, le vieux Trabucq arriva à la maison, mais dans un état qui prouva à sa fille, que s'il n'avait pas perdu la vie, il avait beaucoup perdu de sa raison. S'il n'avait encore perdu que cela 1...
— Figure-toi mon enfant... commença-t-il par dire d'nn ton animé et en s'asseyant sur un divan de satin rose.
— Je ne veux rien me figurer du tout, interrompit Mousseline, où est mon argent? répondez-moi et quittez, je vous prie, cette place... vous allez tacher mon divan...
— Apprenez, ma fille, qu'un père ne fait tache nulle pari.
— Mon argent?... les trois cents lrancs que je vous ai remis pour les porter à la caisse d'épargne, où sont-ils?
— Ils sont placés.
— Le livret, voyons le livret!...
— Le voici... vous vous défiez donc de votre père?
— Vous n'avez rien placé ! s'écria Mousseline.
— Pardon, j'ai placé, mais pas à la caisse d'épargne.
— Et où donc?
— Selon mon cœur.
— Pas de farce 1
— Soit : figure-toi que dtux amis d'enfance m'ont engagé à déjeuner, ce malin, comme je sortais d'ici.
— Et vous avez dépensé?... demanda Mousseline en colère.
— Quarante francs . c'est pour rien...
— Et le reste, le reste de l'argent?
— Ah! le reste... En sortant du marchand de vins, j'ai encore rencontré, figure toi... deux autres amis encore plus d'enfance, qui m'ont engagé à aller faire, à petits pas, à petits pas, une promenade à Saint Cloud. La caisse ne ferme qu'à cinq heures; et l'appétit, comme dit l'autre, vient en ne pas mangeant ; allons à Saint-Cloud ! me suis-je dit.
— Misérable! murmura Mousseline.
— Arrivés à Saint-Cloud, nous avons mangé à la Téle- Noire quelques fritures arrosées de quelques bouteilles de chambertin ; ça été la mort violente de soixante francs.
— Brigand!
— Ce titre à celui à qui vous devez le jour et la nuit !
— Et les deux cents francs qui restaient'.' Les avez-vous eacore, du moins!...
— Ah! ceux-là, par exemple, je comptais bien les placer, mais voilà qu'en rentrant à Paris, je rencontre sur les boulevards ton frère, ce chou de Félix...
— Un monstre qui a mis ma voiture en gage et vendu mes chevaux; ne me parlez pas de lui... Où sent les deux cents francs?
— Figure-toi...
— Je vous défigurerais volontiers...
— Tu ne défigureras pas ton père, dit la Bible... Or, ton frère m'a fait pitié... il avait besoin d'argent, je lui ai prêté les deux cents francs... et je l'ai pardonné.
— Vous êtes un fier gueux! comme dit monsieur Hugo.
— Ensuite je me suis dirigé vers la caisse d'épargne...
— Mais vous n'aviez plus rien à y porter?
— C'est ce que je me suis dit, et je ne suis pas allé à la caisse d'épargne... je viens le faire à dîner...
— Allez vous coucher!
— Ton père ! lu envoies se coucher ton père !
— Ou je vous fais mettre au violon.
C'est sur ce propos que vint le comte de Madoc, pour y mettre un terme. 11 pria Mousseline de passer vile dans son boudoir, il avait à lui parler. Tous deux s'éloignèrent alors du vieux cuisinier qui s étendit sur le divan de satin rose en chantant à tue-lête.
i Quand on Tut toujours veineux, » On aiffic- à voir lever l'aurore. ■
— C'est ce soir que nous commençons l'attaque, dil-il à Mousseline; lady Glenmour est à Paris.
— Elle est à Paris ! s'écria Mousseline avec la joie féroee du pirate qui aperçoit blanchir une voile à l'horizon ; et dans ses yeux se peignit la même expression qu'elle y laissa voir le jour où elle dit sur la pelouse du château de Ville-d'Avray : Encore une certu au sac! mot qui la révèle tout entière ainsi que celles de son espèce, ennemies acharnées de ce qu'elles nomment dédaigneusement une honnête femme. Ce iDOt leur cause des grincemens de dents; le Corse ne hall pas plus le Génois, le Portugais I Espagnol, que la femme déchue n'abhorre l'honnête femme; sa haine irait jusqu'à l'anlropophagie. Mousseline caressa sa proie delà pensée, et dit en se campant en Romaine devaul le comte de Madoc :
— Eh bien ! puisqu'elle est ici, me voilà! Qu'allous-nous faire, comte?
— Nous allons ce soir aux Italiens.
— Est-ce qu'elle y sera?
— Non-, mais après-demain..
LES NUITS DU PERE LA CHAISE
— Mais alors?...
— Tout vous sera expliqué; ne perdons pas de temps... Je viens vous dire le costume qu'elle aura après-demain soir, pour que vous en mettiez un exactement semblable aujourd'hui. Vous avez, n'est-ce pas? un double de toutes ses robes?
— De toutes. Parlez. Dites-moi d'abord sa coiffure.
— Des torsades de perles dans les cheveux et des nattes rejetées très en arrière.
— Ensuite?
— Une robe de soie lilas avec de grands volans en dentelle noire.
— Très bien !
— Une mantille pareille aux volans.
— Ensuite?
— Une parure d'émeraudes.
— Et le bouquet?
— Camélias et violettes de Parme.
— Dans une heure, je serai prête , j'ai ici tout ce qu'il me faut. Eurydice me coiffera.
— Faut-il vous attendre?
— Oui. ..seulement...
— Quoi?
— Je n'ai pas diné, et je ne sais comment vous donner à diner; mon père...
— Eh bien ! tandis que vous vous ferez habiller, je vais envoyer commander un diner au Café de Paris ; nous dînerons ici quand vous serez prête.
— Du vin de Champagne frappé, surtout.
— Nous en aurons.
— Et du café très fort pour remonter la fibre.
— Soyez tranquille.
Mousseline se déshabilla lestement tout en causant avec le comte de Madoc. Ses cheveux se dénouèrent, sa robe quittait ses épaules; elle sonnait ses femmes de chambre...
— A. propos, demanda-t-elle, que faudra-t-il que je fasse aux Italiens ?
— Bien vous mettre en vue d'abord.
— Cest facile.
— Détourner le plus possible l'attention des spectateurs pour l'attirer de votre côté.
— Sans trop de scandale cependant?
— Un peu de scandale.
— Vous me direz quand il y en aura assez. Est-ce tout ?
— Non.
— Quoi encore?
— Vous me compromettrez en parlant très haut et en prononçant mon nom.
— Fiez-vous à moi pour compromettre.
— Et enfin ?
— Enfin être excessivement jolie.
— C'est déjà fait, dit Mousseline, en retirant son bas et en donnant un coup de pied, de son petit pied rose, au comte de Madoc pour le prier de sortir.
Elle enlr'ouvrit une demi-minute après la porte de son boudoir, pour crier au comte qui était déjà loin dans la galerie:—Si je vous mets à la porte, c'est que j'ai faim,vousne songiezplus au diner... n'allez pas vous y tromper...
Après avoir reçu la lettre de son ami lord Glenmour, le docteur Patrick se trouva dans la disposition d'esprit où à sa place nous serions probablement tous.
Entredeux dangers, il futentraîné à s'occuperduplusgrand aux dépens de l'autre ; il n'avait que des doutes plus ou moins graves sur les intentions du jeune négociant du capde Bonne- Espérance, et l'on venait lui porter d'alarmantes certitudes sur les projets du comte de Madoc. Naturellement c'est sur le comte de Madoc qu'il lui importait de diriger toutes les forces de son attention au lieu de continuer à les tendre vers sir Archibatd Caskil. Les diviser, c'était les employer sans profit.
D'ailleurs un géant comme le comte de Madoc réclamait toute la puissance et toute l'habileté de ses adversaires.
Patrick ne vit donc rien de mieux que de suivre à la lettre les avis timorés de lord Glenmour à l'égajrd des mesures d'ex-
trême précaution qu'il convenait de prendre pour garantir sa femme des pièges du comte.
Il garda envers celle-ci le silence que son ami, dais un intérêt de surprise, lui recommandait d'observer.
En sorte que lady Glenmour se raffermit encore dans l'opinion funeste que lord Glenmour ne reviendrait plus et que la réponse à la lettre adressée par elle à la reine était sur le point d'arriver.
Elle se laissait vivre entre ces deux faits et conduire par les événemens. Rien ne lui paraissait plus mettre obstacle à son habitude passionnée de recevoir sir Caskil qu'elle n'avait plus à voir que pendant un très petit nombre de jours. Lui, a France, que sa présence avait fini par faire aimer à lady Glenmour, Paris et ses fêtes qui commençaient aux premières Ineurs des neiges de l'hiver, disparaîtraient bientôt de ses yeux comme un décor.
Sa jeunesse était aussi une bien légitime excuse à cet attachement de confiance pour un jeune homme qui s'occupait d'elle tous les instans, sans diminuer jamais de gailé, sans rien perdre de son naturel fougueux et entraînant, tandis que son mari se bornait à lui envoyer de froides parures de bal.
— Encore une soirée à passer avec lui, se dit-elle sous l'impression du même sentiment de plaisir et avec la même pointe de regret, en montant, toute parée, en voiture, pour aller aux Italiens, entre Tancrède et sir Archibald Caskil.
— C'est vous qui avez voulu me conduire aux Italiens, ne l'oubliez pas, disait sir Caskil à lady Glenmour pendant le trajet de l'hôtel au théâtre ; vous avez entraîné l'ours hors de sa tanière 1 et puis, se penchant vers Tancrède, il ajoutait tout bas : — Il est convenu, eher Tancrède, que nous ne dirons pas à lady Glenmour que son mari nous a chargés de veiller de près sur elle, par crainte de ce comte de Madoc.
— C'est parfaitement convenu, repartit Tancrède, et ironiquement il pensa : — Ce jeune homme ne se guérira donc jamais de sa naïveté I
Quand lady Glenmour et ses deux jeunes cavaliers entrèrent dans leur loge, le spectacle était commencé depuis une demi-heure.
De l'étonnement produit par un bruit qui passe, la foule s'éleva à une surprise plus caractérisée en voyant la dame que le comte de Madoc accompagnait. Les immuables habitués semblaient la reconnaître pour l'avoir déjà vue l'avant-veiHe. On se serait mépris à moins. C'était le visaf de Mousseline, sa même toilette, sa même parure. C'est bien elle : estce bien elle? Pour s'en convaincre, on attendait que la jeune femme ainsi lorgnée de tous les points de la salle recommençât ses licences de la dernière représentation. Car Mousseline, on le suppose, n'était point demeurée au-dessous des instructions qu'elle avait reçues du comte de Médoc.
Elle s'était mise au balcon de sa loge comme au balcon de sa croisée, le corps en avant, la tête presque au-dessus du parterre qu'elle affrontait avec une dédaigneuse impertinence. Elle avait causé tout haut, laissé tomber son bouquet sur les crânes aristocratiques de la galerie, redemandé toute seule, au milieu du silence général, un morceau d'ensemble très insignifiant, et vingt fois prononcé le nom du comte de Madoc, assis près d'elle
Il n'est pas une personne de la salle qui ne l'eût remarquée.
On ne parlait que d'elle et du comte de Madoc le lendemain à l'Opéra. Eh bien 1 c'est avec cette femme hardie que deux jours après le même, public des Italiens confondait lady Glenmour et la confondait à juste tijre, grâce à cette ressemblance extérieure, œuvre perfide du comte.
Ni elle, ni Tancrède, ne s'aperçurent d'abord qu'ils étaient l'ûbjet de l'attention universelle; mais le comte remarqua tout. Il était placé sur le devant de la loge, à la droite de lady Glenmour; Tancrède, qui occupait seul le second rang, était assis derrière elle. Il pouvait la voir et de sa place elle pouvait le voir dans une des deux giaces latérales fixées aux deux côtés de la loge.
Ce n'est que dans la salle que lady GJenmour et Tancrède remarquèrent la riche et élégante toirftte du comte sur la-
LEON GOZLAN
quelle leur attention uc s'était pas portée dans la demi- obscurité de la voiture.
Voulant qu'il n'y eût pas d'erreur, pas de doute de la part du public sur son identité, le comte deMadoc s'était babillé comme l'avant-veille, et il était délicieusement mis.
Aune époque effacée, où l'on ne peut citer ni la couleur des étoffes puisqu'elles ont toujours à peu près la même couleur, ni la linesse des broderies puisqu'on n'en porte plus, il devient fort difficile de préciser la supériorité d'une toilette d'homme sur une autre toilette.
Cette supériorité est presque tout entière dans les façons. la tournure, les raouvemens, la grâce personnelle, la civilisation de l'individu. Cela suffit, il est vrai, pour qu'un homme soit très différent d'un autre homme. Pour résumer les éloges écrits sur les lèvres attentives de toutes les femmes en Voyant le comte, il faut se borner à dire qu'il partagea avec lady Glenmour la surprise générale, non à cause de sa beauté, le comte de Madoc n'était pas réellement beau, mais à cause de l'excellence de sa tenue, de la noblesse et de la sobriélé de ses manières, déjà célèbres du reste dans tous les clubs élégans de Paris.
Ce soir-là, le comte avait trouvé le difficile secret de paraître encore plus distingué, tout en perdant cependant un peu de sa sévérité accoutumée. Il fallait qu'il fût encore un peu l'honnête sir Archibald Caskil pour Tancrède et pour lady Glenmour, déjà bien étonnés du changement opéré dans son extérieur.
Nous avons dit que Tancrède était placé au second rang derrière lady Glenmour. Dans cette position, il la voyait parfaitement dans la glace latérale, malgré le comte placé entre elle et cette glace. Ses yeux n'en déviaient pas : aucun mouvement de lady Glenmour ne lui échappait.
On jouait / Puritani -, à chaque morceau amoureux de cet opéra qui en abonde, la tête de lady Glenmour se tournait involontairement vers le comte de Madoc, qui lui souriait avec une bonhomie tendre qui tenait un peu de sir Archibald Caskil, mais beaucoup plus en ce moment du comte de Madoc. Ce mélange adroit trompait sa confiance ; elle croyait ne s'associer qu'aux suffrages d'un homme sensible au charme d'une belle musique, et elle s'enivrait avec lui d'une émotion triplée par les feux de la salle, l'influence de l'harmonie, et cette vapeur qui circule à longs flots, toute faite d'haleines jeunes, et du parfnm des fleurs rares.
Tancrède prenait pour lui ses regards humides et doux, timidement dirigés du côté du comte : il les suivait, il y répondait en dardant les siens dans la glace-, il se fondait dans l'extase : « Comme elle m'aime I comme elle éprouve la même ardeur que moi aux sons de cette musique divine; oui, c'est son existence et la mienne qui se rencontrent au fond du foyer lumineux de cette glace, où trois mille personnes se peignent, et où je ne vois qu'elle et ou elle ne voit que moi, que moi seul ! »
Il se penchait vers cette ombre aimée, placée si près de la réalité, mais si près, qu'il n'y avait entre l'une et l'aulre, pensait-il, que l'épaisseur de sir Archibald Caskil. Sir Caskil n'était pas un obstacle, au contraire; il servait merveilleusement au jeu de cette pantomime dn cœur, qui se joue si souvent dans les loges de spectacle.
Et comme la touchante musique de Bellini, qui exprimait en ce moment un adieu, vint à redoubler de passion, la main gauche de lady Glenmour, tandis que sa main droite, couverte d'un gros bouquet, s'allongeait sur le rebord delà loge, tombait aveuglément, fatalement, chaste encore , mais vaincue, surla main du comte, tout-à-fait cachée par l'ombre du bouquet et d'ailleurs placée sur ses genoux.
Tancrède qui, dans la glace, ne voyait que la main chargée du bouquet, commit une des plus étranges et pourtant des plus naturelles erreurs : il s'imagina que ce bouquet de camélias et de violettes de Parme, ou lady Glenmour avait longtemps posé ses lèvres pendant la soirée, s'avançait vers lui, c'est-à-dire dans la glace, afin qu'il le vît et y cherchât une expression de ce qu'éprouvait pour lui lady Glenmour dans cette minute d'extase.
Son illusion fut des plus complètes.
A dix-huit ans qui n'a pas de ces illusions? Ebloui, passionné, fou jusqu'aux larmes de cette preuve d'amour dans un lieu où tout commande la retenue, Tancrède s'agenouilla à demi dans le fond de la loge et alla poser ses lèvres sur la glace, à l'endroit ou la réflexion reproduisait le bouquet de lady Glenmour. Pendant ce temps le comte de Madoc relevait la main de lady Glenmour et y posait ses lèvres.
L'amour vrai baisait une glace, l'amour menteur embrassait la réalité. Triste vérité I charmante allégorie!
Si Tancrède, de sa place, ou plutôt dans son attitude, ne pouvait pas voir le comte de Madoc, le public, qui était beaucoup moins amoureux et moins distrait, s'aperçut de la scène un peu galante entre le comte de Madoc et la jeune dame qui ressemblait tant à Mousseline, si toutefois ce n'était pas Mpusseline elle-même.
Les plaisanteries, les murmures ricaneurs de l'avant-veille recommencèrent sourdement, et alors lady Glenmour s'aperçut qu'il était question d'elle dans la salle. Tremblante de confusion, lady Glenmour se dit :
— Oh ! mon Dieu ! je me suis oubliée, on me regarde, c'est nous qu'on désigne; où me cacher?
Tancrède n'avait rien vu, il ne voyait ru?n. Quant au comte, il se dit : — Tout va bien 1
Pour que tout allât encore mieux sans doute, il dit, cinq minutes après, quand la rumeur de la salle commençait à s'apaiser:—Si nous nous retirions, niilady, vous paraissez souffrante?...
Là seulement Tancrède sortit de sa léthargie... S'en aller, c'était le meilleur moyen de raviver le scandale.
— Oh 1 oui, allons-nous-en, répondit lady Glenmour. la chaleur m'incommode... j'ai besoin d'air...
— C'est moi, pensa Tancrède, qui suis cause de l'indisposition qu'elle éprouve ; j'aurai été trop hardi, trop imprudent... Oh! quelle maladresse !
Ils quittèrent aussitôt le spectacle pour rentrer bien vite à l'hôtel.
Lady Glenmour se retira à l'instant même dans ses appartenons.
— Je ne me trompais pas, se redit Tancrède, mon imprudence lui a déplu ; elle en a été blessée, offensée peut-être... J'ai tout perdu...
Un moment après, le comte de Madoc, qui ne perdait pas Tancrède de vue, s'approcha de lui et lui dit :
— Vous n'ignorez pas, je présume, la cause de la rumeur qui nous a fait partir sitôt du spectacle?
— Je l'ignore, balbutia Tancrède.
— Vous ne vous en doutez pas ?
— Mais non... Est-ce que lui aussi m'aurait vu?
— Ecoutez-moi alors, mon cher Tancrède ; vous aimez passionnément, follement, lady Glenmour, et cet amour effréné vous accompagne partout. Je vous ai suivi des yeux ce soir au Théâtre-Italien.
Tancrède pâlit.
— Les leçons de morale, mon cher Tancrède, ne me plaisent guère; mais les leçons de physique, qui se gravent davantage dans la mémoire, sont infiniment plus de mon goût. Voulez-vous recevoir de moi une leçon de physique?
Cette leçon, la voici : Vous, et tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles, sachez bien une chose fort importante, c'est que toutes les fois qu'on voit une personne dans une glace, on en est vu. Dans la glace de notre loge, aux Italiens, vous voyiez la moitié de la salle ; eh bien ! par la même raison, la moitié de la salle vous voyait aussi... Elle a vu, quand vous avez posé vos lèvres sur la glace...
— Ohl comment me faire pardonner de lady Glenmour? s'écria Tancrède, confondu par cette confidence qui ne lui permettait plus le doute sur la publicité de son imprudence.
— Comment, enfant ? en lui demandant pardon, et en l'aimant toujours davantage... Mais allez vous reposer, Tancrède... vous rêverez le bonheur...
— Tenez, sir Caskil, je vous ai méconnu... Vous êtes un excellent homme...
— Ah! je crois bien... Mais allez vous reposer, mon ami.
— Encore un mot: vous croyez, sir Caskil, qu'elle m'ai-
LES NUITS DU PERE LA. CHAISE
mm encore, quoique je l'aie si gravement compromise?
— Axiome, mon cher Tancrède : plus on compromet une Femme, plus elle vous aime.
Le comte ajouta mentalement : Oui pourvu qu'elle vous
aime. »
TAXC&ÉDU F.T P\QlfiRrTTr.
Tout le monde avait oublié Pâquerette depuis l'installation a Paris ; elle seule n'oubliait pas : sa fatale maladie, au contraire, avait exalté chez elle, comme chez toutes les personnes qui en sont atteintes, les principales facultés de l'intelligence, la réflexion et la mémoire : aimer et se souvenir forment les deux moitiés des frêles existences qui s'éteignent de langueur.
Pâquerette, dont le corps manquait de force pour se soutenir, n'avait jamais tant vécu parle cœur et l'esprit. Ardente ei dévorée comme la sibylle antique, elle pénétrait non pas dans l'avenir, mais dans le passé, qui n'avait plus d'illusion pour elle. Le vase de cristal était brisé ; l'eau et les mille couleurs qu'il renfermait avaient fui entre ses doigts.
Elle avait aimé ce qui n'existait pas : elle avait adoré dans un homme des apparences. Lord Glenmour, tel qu'il s'était montré à elle, tranquille et pur, était un mensonge, un mirage : un jour, après avoir beaucoup marché dans celte voie trompeuse, eile s'était trouvée, comme les voyageurs d'Orient, au milieu de l'aride désert.
L'oasis verte et parfumée n'élaitque dans son cœur. Glenmour la tuait, comme le désert tue après avoir longtemps égaré. Qu'importe au désert ? Qu'importait à Glenmour ?
Elle se mourait donc de l'un des plus -mystérieux amours qu'il y ait eu peut être sur la terre ; d'un amour que celui qui l'inspirait n'avait jamais connu ni soupçonné; d'un amour non pas simplement solitaire, mais qui avait eu, comme tous les amours terrestres, ses phases, ses rares beaux jours et ses tempêtes, mais en lui et sans écho.
Elle voyait si clair et si loin au fond du passé qu'elle ne put se délendre dans ses nuits d'insomnie de percer dans celui des autres.
Et à l'occasion de celte lettre de lord Glenmour, son premier et dernier désenchantement, elle revint, conduite par cette clairvoyance prophétique, sur bien des passages qu'elle n'avait pas d'abord remarqués.
Du doute traînant elle s'éleva, par l'effet de sa perspicacité fébrile, jusqu'au dernier degré de certitude.
Alors, avec un soupir qui attestait la pureté et la noblesse de cette âme mortellement blessée, car il lui était arraché par l'intérêt qu'elle portait à une femme qu'elle aurait pu sans crime ni aimer ni plaindre, elle fit demander Tancrède.
Depuis le retour de la campagne, elle n'avait pas quitté le fauteuil dans lequel elle achevait de consumer ses forces. C'est ià qu'elle attendait un sommeil réparateur qui ne venait pas, en tressant des couronnes de fleurs artificielles avec d'anciennes parures de sa maîtresse. On sait qu'elle était excellente fleuriste.
Elle avait peu maigri, malgré l'activité du mal ; mais son teint se recouvrait de jour en jour de la pâleur de la cire. Ses longs cheveux cendrés, défaits comme ceux des anges et mollement bouclés, se détachaient avec des nuances délicates sur le fond jaune-souci du vieux fauteuil. Lesoleil se plaisait à venir la trouver à celte place. On dirait qu'il redouble de soins envers ceux qu'il n'a pas longtemps à voir. Il a des rayons de tendresse pour la fantaisie du malade, comme il a des reflets brillans pour le casque du soldat. Le >oleil est l'ombre de Dieu.
Par momens, lorsque ses bras détendus flottaient à l'abandon de son corps, et que son visage, collé contre le velours du fauteuil, demeurait dans une immobilité extatique, au milieu de cette clarté dorée qui l'enveloppait , elle ressem- LK SliCU. — T.
blait fi imc de ers admirables peintures de Srheffer, le peintre de Marguerite
Elle attendait Tam rèdc.dans l'impatience si inquiète qu'on! tous ceux qui voient le temps leur échapper.
C'était le lendemain èl dans la matinée du jour où TaiJ crède s'était proclamé le plus heureux des hommes pour avoir elfleuré du bout des lèvres dans une glace l'ombre du bouquet de lady Glenmour. 11 se berçait encore au milieu des pius jolis nuages roses, quand un domestique vint lui dir<* que Pâquerette désirait lui parler.
Il monta aussitôt à la chambre de. Pâquerette, et les deux jeunes gens se trouvèrent encore une fois en présence comme à Yille-d'Avray ; mais dans la position inverse.
Pâquerette était assise, malade, au fond d'un fauteuil, et Tancrède était debout près d'elle, rayonnant de santé et de bonheur.
—Que j'ai de regret, que j'ai de reproches à N'adresser de n'être pas encore venu vous voir, chère Pâquerette... mais les occupations... mais lady Glenmour... mais...
Pâquerette s'arrêta quelques minutes pour s'assurer si sa résolution de parler était irrévocable.
— C'est de lady Glenmour que j'ai ;ï vous entretenir, monsieur Tancrède.
— Parlez... je né me doute pas. .
Le fluide magnétique empreint de crainte qui s'échappait de Pâquerette, courut frapper les nerfs de Tancrède.
Il y eut à l'instant un frémissement éprouvé et communiqué.
— Avant de parler, dit Paqueretle, je vous demande votre serment de chrétien de ne dévoiler à personne ce que je vais vous révéler.
Tancrède parut fort étonné de la solennité de ce début.
— Recevez mon serment.
— Maintenant, joignez à ce serment votre parole d'homme d'honneur et de loyal marin.
— Je vous la donne aussi.
— Ainsi, monsieur Tancrède, sur votre foi et sur votre honneur, vous jurez de ne confier à personne ce que vous allez apprendre de ma bouche ?
— Je l'ai juré.
— Eh bien ! apprenez que sir Archibald Caskil est le comte de Madoc, dit Pâquerette.
— Le comte de Madoc!!! cria Tancrède en se précipitant sur le fauteuil de Pâquerette, et en plongeant son regard dans le sien pour voir si elle disait vrai ; allons donc!
— C'est le comte de Madoc, vous dis-je.
— .Lui ! le comte de Madoc !... Ah ! et je lui ai serré les mains hier. ..Lui chez lord Glenmour ! Et lady Glenmour !..» Et pour... mais... ce n'est pas possible!... voilà une surprise i... Et personne ne s'en doutait!... Depuis trois mois je le vois tous les jours... nous le voyons tous les jours... le comte de Madoc. .Mais il m'a joué! Ôh!commeilm'ajouél..« comme il me joue encore... comme il nous a tous joués, le docteur... moi!... lady Glenmour... Mais il veut donc... Que veut-il?... Quelle hardiesse! quelle insolence!... ce qu'il veut? jeMe sais... lord Glenmour le sait!. ..Quelle épouvantable clarté... quel homme !... mais il a donc métamorphosé, changé son caractère, sa voix, ses goûts?... C'est un Prêtée... c'esl... c'est le comte de Madoc... Mais il faut que tout le monde sache ici! partout! que sir Archibald Caskil c'est le comte de Madoc!...
Paqueretle l'arrêta :
— Et votre serment?
— Oui, mon serment... c'est vrai...
— Songez-y !
— Et vous ne m'en dégagez pas ?
— Non!
— Vous avez raison .. je le tuerai. sans le dire à personne, sans le dire à lui-même... Le secret sera bien gardé.
— Un assassinai ?
— Peut-êlre.
— Oh ! Tancrède !
— Adieu, Pâquerette, adieu, merci!,. . — 11 revint sur ses
LEON GOZLAfi.
pas.— Vous ne m'avez pas dit comment vous saviez que sir Archibald Caskil était le comte de Madoc.
— Je lésais.
— Mais la preuve? car enfin, il faut des preuves.
— Je n'en ai pas.
— Mais...
Pâquerette baisant à son tour la Bible, dit :
— Je jure sur le saint livre que sir Archibald Caskil est le comte de Madoc.
Tancrède ne voulut pas en entendre davantage pour é"tre convaincu... Il sortit en criant : — Malheur à lui ou à moi !
— Tout se simplifie a merveille, s'écria Tancrède en marchant dans le feu de sa colère; rien n'est plus aisé que la conduite que j'ai à tenir jusqu'au retour de lord Glenmour. Je ne quitterai pas sa femme. Le jour je serai près d'elle ; la nuit je veillerai à sa porte. Je serai le double de son ombte; je marcherai dans ses pas. Et cela sans lacune, sans relâche, sanspilié pour les convenances, sans pitié pour elle, sans pitié... ajouta Tancrède en ouvrant le tiroir de son secrétaire, et en y saisissant deux pistolets chargés... et sans pitié pour le comte de Madoc. Je ne l'assassinerai pas, comme je l'aidit; non! Mais s'il élève seulement la voix pour railler mes incessantes importunités auprès de lady Glenmour, je lui réponds par un soufflet et je lui mets un de ces deux pistolets dans la main. Fut-ce dans la rue, fût-ce en voilure, fûtce dans un salon ; je lui laisse le choix de tirer ensemble ou de lui fracasser le crâne. 11 ne me refusera pas.
C'est dans ces pacifiques dispositions que Tancrède descendit au salon.
Ladj Glenmour et le comte de Madoc y étaient ; ils avaient déjeuné sans lui, retenu par la confidence de Pâquerette. Un peignoir liseré rose et blanc enveloppait lady Glenmour qui, pour tout autre que Tancrède, montrait visiblement cet étonnemenl, cette douce stupidité, si l'on ose s'exprimer ainsi, écrite sur le visage des femmes coupables d'une faute commise la veille, d'une première imprudence. Celles-là sont marquées d'une empreinte particulière : elles ont comme un voile diaphane qui tient à la fois du blanc d'Espagne et de l'imbécilité.
Tancrède dissimula la crispation de ses nerfs, il boucla sa colère autour de son front sans jeter les yeux sur le i mule ; il écoutait celui ci qui discutait en ce moment avec lady Glenmour la toilette qu'elle choisirait pour aller le soir même chez la comtesse deBoulae,une des deux vieilles femmes avec lesquelles vous avez fait connaissance au château de Ville-d'Avray, dit le chevalier De Prolundis au marquis de Saint-Luc.
Madame de Boulac donnait une soirée; elle avait invité lady Glenmour, à peine installée, sans oublier Tancrède ni sir Archibald Caskil, l'ami de la maison. " Sir Archibald Caskil assurait lady Glenmour qu'elle n'avait pas de meilleur moyen de se distraire delà petite contrariété causée par l'événement de la veille, du reste déjà oublié comme tout s'oublie à Paris. Tancrède, ajoutait sir Archibald Caskil avec intention, était assurément de son avis : il se joignait à lui, il n'en doutait pas, pour décider lady Glenmour, fort indécise, mais bien a tort.
Tancrède, qui distillait sa rage en silence, ne répondait que par des monosyllabes secs, hachés. — C'était une soirée un peu fanée, disait encore sir Archibald Caskil, mais les bonnes gens,— et les vieilles gens sont toujours de bonnes gens,— on doit en prendre de temps en temps comme deseaux du Mont-d'Or.
Toujours même indécision de lady Glenmour, encore abasourdie de l'événement de la veille, malgré les assurances de sir Archibald Caskil; toujours même réserve de Tancrède, dont l'unique pensée était celle ci : Je vois l'endroit de sa têle où je viserai mon coup de pistolet.
— Ainsi, reprit le comte de Madoc en se levant, c'est convenu ; je ne disposerai pas de ma soirée eh faveur de mes correspondans ; je la consacrerai tout entière a partager l'ennui (pie vous craignez de rencontrer chez la comtesse de Boulac.
— Mon Dieu! ce n'est pas parce que je crains de m'en-
nuyer à cette soirée que j'hésite à y aller... C'est parce que je n'ai pas en moi de disposition.... balbutia enfin lady Glenmour. Qu'en dites-vous, Tancrède?
— Milady, vous n'avez d'avis à recevoir de personne... répondit Tancrède sans même lever les yeux.
— Quand j'en demande un pourtant...
— Je ne suis pas en veine de conseil ce malin, dit-il en se versant du thé.
— Alors, nous nous en passerons, reprit lady Glenmour, piquée de cette réponse un peu impolie. Puis, se tournant Ters sir Archibald Caskil, elle ajouta : — Sir Caskil, tenezvous prêt à dix heures et demie ; vous m'accompagnerez ce soir chez madame de Boulac.
Le comte de Madoc, en passant près de Tancrède pour sortir, lui dit tout bas : . .
— En vérité, je ne vous comprends pas; c'est vous qui boudez, vous, qui êtes cause de la mauvaise humeur de lady Glenmour.
Tancrède, se maîtrisant à peine, répondit avec un sourire aigre qu'il s'efforça de rendre charmant :
— Merci ! mille fois merci ! sir Caskil, je vais réparer ma maladresse Comptez-y.
Le comte de Madoc quitta le salon ; Tancrède se leva alors, et prenant la main de lady Glenmour fort étonnée de ce mouvement qu'elle ne comprenait pas après une réponse inconvenante, il lui dit :
— Milady n'allez pas à cette soirée.
— Et pourquoi n'irais-je pas à cette soirée , s'il vous plaît?
— Parce qu'il ne convient pas que vous y alliez.
— Et a qui cela ne convient-il pas? Est-ce à vous? En ce cas vous donneriez mieux des ordres que des conseils...
— Milady, ce n'est pas un ordre, c'est un avis.
— Il vient trop tard, monsieur.
— Milady, encore une fois...
— Insisteriez-vous par hasard ?
— Oui, milady.
Lady Glenmour retira sa main; elle ajouta.- Vous êtes libre ce soir de ne pas m'accompagner.
— Je ne profiterai pas de cette liberté, milady.
— Et moi je vous engage à en user.
— Je refuse. .
— Et moi j'ordonne! monsieur, dit lady Glenmour qui se leva pour s'en aller.
— J'obéirai donc, milady, répondit Tancrède en se laissant tomber sur le canapé, je ne vous accompagnerai pas... Mais se reprenant aussitôt avec impétuosité: — C'est impossible! c'est impossible, ce que je vous dislà... — Vous n'irez pas à cette soirée ou je vous y accompagnerai, milady.
Étonnée de cette obstination inouïe de Tancrède, lady Glenmour s'arrêta fièrement à la porte et le regarda... comme une jeune femme regarde un jeune homme en pareil cas.
Le visage caché dans ses deux mains, Tancrède, consterné, murmurait ■ — Me recevoir ainsi, quand je cherche à la sauver! Sa colère, son mépris, son indignation! A moi qui l'aime tant ! à moi qu'elle aimait hier... Car cette soirée aux Italiens... ce bouquet !... A moi qui accours pour nie meure entre elle et le piège infâme où elle va tomber. . mais die n'y tombera pas ! Elle me défend de l'accompagner a celle soirée... elle ne saurait pourtant me défendre d'y aller... J'y serai... je serai partout... mes yeux ne la quitteront pas: ils ne se détacheront pas non plus de cet homme dont un miracle m'a fait découvrir l'incroyable hypocrisie. Je le tiendrai toujours à deux distances : la première, celle d'un soufflet; la seconde, celle d'une balle. Ah ! que n'ai-je pu dire à lady Glesmour ce que m'a appris Pâquerette!... quelle lumière j'aurais jetée dans son esprit! J'ai manque de prudence... ma colère a percé... lady Glenmour a vu de l'impertinence pour elle lit où il n'y avait que du ressentiment contre un autre... elle a eu raison. Elle m'aime encore... Oh ! oui, elle m'aime encore... je lui dirai tout... tout ce que je pourrai lui dire sans violer mon serment... Elle me devinera, et je serai pardonné. Ah ! que cet homme s'éloigne, et je partirai aussi... un jour... plus lard... Partir! Cependant il le faut... Si lord
LES NUITS DU PÈRE LA CHAISE
Glenmour venait à savoir!... est-ce que j'ai besoin qu'il sache pour me condamner... Mais, j'ai une réparation secrèteà lui offrir... je le vengerai avant même qu'il ait eu le soupçon du danger que sa femme a couru avec le comle de Madoc...
Pendant plusieurs heures, Tancrède s'égara à travers ce labyrinthe de bonnes, de mauvaises, dépassionnées raisons que plantent eux-mêmes, comme une forêt enchantée, autour d'eux les amans aux prises avec une brouillerie, une infidélité, une trahison.
Quand il eut assez espéré, assez pleuré, assez souri, assez souffert, il se leva. Il était temps, la journée entière s'était écoulée. Il faisait nuit. Les domestiques allaient mettre le couvert pour diner... même le service était en retard, à cause de sir Archibald Caskil, qui, sorti depuis le déjeuner, venait de faire dire seulement qu'il ne dinerait pas à la maison, où il ne rentrerait que pour accompagner lady Glenmour à la soirée de la comtesse de Boulac.
Tancrède apprenant cela, dit aux domestiques de prévenir qu'étant légèrement indisposé il ne dinerait pas non plus.
A six heures i' n'y eut donc que lady Glenmour et le docteur Patrick qui se mirent à table.
Le docteur n'était pas gai , quoique lady Glenmour fût déjàcoifiée et à demi parée pour la soirée.
— Quelque pensée vous attriste, docteur? dit la première lady Glenmour.
— Je viens de faire ma visite accoutumée à notre malade et son état m'inquiète... me désespère.
— En vérité!
D'une voix émue le docteur prononça ces mots :
— Pâquerette est perdue...
— Oh ! mon Dieu!... Et il n'est pas de remède?...
— Je n'en connais pas, milady...
— Son mal a donc acquis bien vite de la gravité?
— Il couvait depuis longtemps; il a éclaté tout-a-coup, quoique j'eusse déjà observé des symptômes d'un caractère dangereux... Mais elle a négligé tous mes avis...
—Et pourquoi cela?
— Ennui profond de la vie...
— Si jeune! cela ne se conçoit pas. Et quelle cause a pu produire chez elle cette mélancolie?
— Il est beaucoup de causes à ces maladies noires.
— Vous dites vrai, docteur... Mais on en guérit... le hasard... le temps... Moi-même, j'ai éprouvé...
Lady Glenmour s'arrêta ; le docteur poursuivit :
— Quand la cause est connue... quelquefois l'art... pas toujours... peut parvenir .. Mais il n'est plus temps...
— Alors vous supposez, reprit lady Glenmour embarrassée, que quelque passion peut-être...
— Je ne dis pas cela, milady.
— Cette jeune fille est si sage...
— Elle aimerait, qu'elle ne serait pas moins sage...
— Sans doute, docteur, sans doute...
— Dans ce cas, reprit Patrick, la lutte entre le detoir et la passion expliquerait son mal.
— Vous croyez, docteur ?
— Et amènerait la mort.
— Grand Dieu! s'écria lady Glenmour, qui étouffait depuis le commencement de ce dialogue, en apparence si indifférent, mais qui la faisait revenir pas à pas sur le plus périlleux et le plus déchirant sillon de son existence. Allez la revoir, je vous en prie, docteur, et dites- lui de ma part... que je lui assure dix mille francs pour sa dot. Puisse la joie de cette nouvelle lui rendre un peu la santé. Allez, allez vite, docteur.
C'est pensive et très abattue que lady Glenmour alla ensuite compléter sa toilette.
Elle ne descendit qu'à dix heures, dans la soirée, lorsqu'on vint lui annoncer que sir Archibald Caskil l'attendait au salon et que les chevaux étaient attelés.