‹ Le siècleChapitre 36 sur 113 · LA DOUBLE MAISON · texte numérisé non relu

LA DOUBLE MAISON

— Magnifique! ravissante! divine 1 s'écria le faux sir Archibald Caskil en voyant paraître lady Glenmour.

— Vous allez rire, lui dit aussitôt lady Glenmour, je renonce à aller à cette soirée...

— Vous renoncez!... j'ai mal entendu...

— Oui, je reste chez moi...

—Et vous dites que je vais rire... mais je ne ris pas du tout. Comment ! lorsque tout est prêt?...

— Mon cœur ne l'est pas, dit lady Glenmour avec un grand ton de sincérité.

— Nous nous passerons de son agrément.

— Je ne puis, en vérité...

— Vous plaisantez?...

— Non, très sérieusement...

— Alors je ne vous crois pas davantage.

— Je vais sonner pour qu'on me déshabille.

Et lady Glenmour porta la main sur le cordon.

— El moi je vais sonner pour que votre chasseur fasse avancer la voiture.

II avait saisi l'autre cordon.

— Non ! sir Caskil, je vous en prie...

— Mais si, milady !

— Sir Caskil , vous ne voudriez pas, je pense, me faire violence ?

— Je vous demande pardon, milady.

— Je ne le crois pas, dit moitié riante, moitié fâchée lady Glenmour.

— N'essayez pas.

— Eh bien! sir Caskil, résolument je n'irai pas à celte soirée...

— Puisqu'il en est ainsi, s'écria sir Archibald Caskil, c'est donc au plus fort,et s'emparant d'autorité de lady Glenmour dont il cerna la taille sous son bras arrondi, il la souleva, et la renversa sur lui. Elle perdit tout-à-fait terre après une iuutile résistance...

— Sir Archibald Caskil, arrêtez !.. mais arrêtez !

— Non, à moins que vous ne consentiez à venir ..

Lady Glenmour se débattait toujours, et elle ne parvenait qu'à resserrer l'étreinte dans laquelle elle était prise...

— Sir Caskil ! mais sir Caskil I je vous en prie...

— Je n'écoule rien...

— Je vous le demande...

— Rien!...

— Je vous l'ordonne I

— Inflexible 1

— Je vous dis que je vous l'ordonne !... Des pas retentirent. Tancrède parut.

Le cri de stupéfaction qu'il allait pousser fut coupé par ces paroles de sir Archibald Caskil :

— Milady s'est trouvée mal ; je la portais au grand air. Comment vous trouvez vous, milady? ajouta-t-il en la mettant sur ses pieds. Quel fâcheux accident I

— Beaucoup mieux, réponditlady Glenmour... la voiture .. l'air de la rue me soulageront... Sortons.

— Vous ne venez pas avec nous? demanda sir Archibald Caskil à Tancrède qui allait probablement lui répondre quelque impertinence méritée ; mais lady Glenmour l'en empêcha en disant à Tancrède : —Oui, venez avec nous; et elle ajouta tout bas et très expressivement : — Je le veux 1

Celte soirée était à la fois une des plus décisive cour les projets du comte deMadoc sur lady Glenmour, tuur la réputation de lady Glenmour qui, en allant chez madame de Boulac, ne soupçonnait pas qu'elle allait aussi ailleurs, pour Tancrède, décidé à obtenir son pardon à tout prix, à force d'amour.

La soirée promettait d'être charmante, délicieuse, comme . en donnent les vieilles gens quand elles ont la prétention de surpasser les jeunes.

LEON GOZLAN

Tout parut être ordonné en vue de plaire à lady Glenmour. Madame de Boulac et son amie madame de Marlinier allèrent la recevoir sur l'escalier. La musique joua ù son entrée ; et quel luxe ! quelle fraîcheur d'apparlemens, quel faste sans confusion. Paris seul a dans ses recoins des surprises féeriques de ce genre. Du reste, il importait de mettre tout en usage pour fasciner la raison de la milady, ainsi que l'appelaient les deux vieilles comtesses, dont la perfide adresse va se démasquer bientôt.

Tancrède reportait sur lady Glenmour les émotions sans nombre qui s'échappaient de son âme si jeune et si ardemment éprise, soumise en ce moment à l'influence de ces lumières vaporeuses et douces, de ces fleurs répandues partout, de ces guirlandes de femmes. C'était elle qu'il aimait dans lout cela.

Comme il se l'était promis, il ne la quittait pas, il ne la perdait pas une minute de vue; il dansait dans les quadrilles dont elle faisait partie ; il causait dans les groupes dont elle était : si bien que le comte de Madoc fut rudement tenu en échec par cette inflexible barrière toujours posée devant lui et entre lui et lady Glenmour. Il n'y a pas de finesse, de ruse, d'habileté, qui tiennent contre un tel système de défense. Rien ne prévaut contre ce parti pris; l'obstination des enfans est comme leur poésie : on ne sait jamais jusqu'où elle peut aller.

Madoc enrageait; il avait bien voulu, pendant un temps, se servir de Tancrède comme d'un plastron, s'amuser de son ingénuité, prêtera lady Glenmour un écran afin qu'elle l'aimât, lui, Madoc, sans trop se découvrir ; mais ces résultats obtenus, et ils l'étaient surabondamment, Tancrède devenait une gêne, un empêchement, un obstacle qu'il fallait briser, puisqu'il prétendait ne pas fléchir Toute temporisation était désormais périlleuse. D'un moment à l'autre Glenmour menaçait d'arriver. Madoc le savait, il savait tout par ses amis du club des Dangereux, épiant ù Londres dans les ministères, ù la cour, a l'amirauté, les moindres démarches de son ennemi.

En moins de six jours rien ne s'opposait plus à ce qu'il tombât au milieu de ses plans : alors ils étaient détruits, anéantis , et les reprendre lui paraissait chose impossible. Sa victoire ou sa chute dépendait donc de la promptitude des coups qu'il comptait eucore frapper. Et il fallait si bien s'y prendre, que Glenmour arrivât juste au moment où sou déshonneur longtemps miné, éclaterait en pièces.

Il était donc plus que temps de se débarrasser du chevalier Tancrède, toujours de plus en plus noyé dans la contemplation extatique de lady Glenmour. « — Puisqu'il veut l'aimer seul, pensa Madoc en ricanant, qu'il tente de l'avoir 1» et il passa dans une autre pièce.

Il parut renoncer tout-à-fait à tenir compagnie à lady Glenmour. Tancrède, dupe de cette tactique, respira; sa première pensée de liberté fut de réaliser un projet déjeune homme, un plan qu'il roulait dans sa tête depuis son entrée dans les salons de la comtesse de Boulac.

Au fond de toutes les pièces qui enfilaient l'une dans l'autre était une dernière pièce formant le coude et destinée aux joueurs. Soit qu'elle fût trop éloignée, soit qu'elle fût trop fraîche, personne, excepté Tancrède, n'y était allé; et encore n'y était-il allé que parce que le faux Arehibald Caskil avait dit assez haut pour qu'il l'entendit : « — C'est étrange ! tout le monde ignore ici qu'il y a une surprise au bout de cette galerie.»

La surprise était en ceci, qu'au lieu de fermer la galerie, cette pièce éloignée donnait naissance a un couloir élégamment drapé, bordé a droite et ù gauche de pots de fleurs.

Des lumières douces et cachées éclairaient ce passage mystérieux, conduisant, ce qui était extraordinaire, vu la largeur que cela supposait a la maison, à un boudoir d'usé rare somptuosité, d'un bon goût de fée. Ce qu'on en voyait de loin attirait par mille flammes rayonnantes, mille lueurs capricieuses. Comme cela se sent bien et s'exprime peu ! Lampes voilées, tapis neigeux, fresques italiennes, solas endormis, paysages calmes, ientures mollement abandonnées, feu solitaire dans la cheminée de marbre blanc.

Comment expliquer l'existence de Mie gracieuse pièce qui, non-seulement ne répondait pas à l'âge sérieux de la locataire, mais qui semblait même ne pas pouvoir appartenir à la maison? Mais les- prodiges ne s'expliquent pa--

— Quelle foule 1 dit Tancrède : on est écrasé.

— On étouffe, en effet, répliqua lady Glenmour.

— Si nous avions un peu de cet air pur de »ille-d'Avray...

— Oui, il fait bien chaud ici, Tancrède.

— Si milady veut prendre la peine de faire quelques pas... j'ai découvert à l'extrémité de celte galerie une pièce fraîche et tranquille.

— Eh bien! allons-y, Tancrède...

Le plan du jeune homme avait réussi.

Lady Glenmour s'appuya sur le bras de Tancrède qui frémit de bonheur à celte légère pression; l'incommodité causée par la chaleur n'était pas la seule cause qui lui faisait désirer de s'isoler un instant. Son esprit n'était pas a elle; à chaque minute elle pouvait recevoir de Londres la lettre qui lui rendrait la liberté qu'elle avait déjà engagée, non pas contre son désir, mais contre son gré, et presque à son insu.

Un déchirement s'opérait en elle.

Ce qu'elle aurait voulu aimer se détachait violemment de son existence, ce qu'elle craignait d'aimer venait s'emparer de sa volonté. Suspendue entre ces deux abîmes, elle cherchait un appui ; elle se repliait sur Tancrède comme à une branche saine et fidèle. C'était une langue de terre entre deux mers orageuses.

Mais Tancrède, qui raisonnait moins, allait à son amour avec la netteté d'une ligne droite, sans s'apercevoir qu'il menait en ce moment un rêve par la maiu. Il n'eut pas de peine ù conduire lady Glenmour jusqu'au délicieux boudoir perdu au fond de toutes les pièces Là, elle s'assit sur un divan, s'abandonna aux douces impressions du repos, de la lraîcheur et du silence.

Elle fut la première à dire à Tancrède, car la préoccupation d'une retraite austère dans sa famille ne la quittait pas:

— Vous penserez toujours à moi, n'est-ce pas?

— Oh! milady, s'écria Tancrède, dans une explosion de bonheur, je ne vous demandais que mon pardon, et vous m'accordez...

— Je ne vous accorde que cela, répliqua lady Glenmour en souriant.

— Je Veux croire que vous me donnez davantage; je veux... je veux mourir ou être aimé de vous... aimé comme celte nuit de désespoir où vos lèvres...

— Il n'était pas dans le délire... pensa lady Glenmour. Je l'ai perdu en cherchant à le sauver... Tancrède I vous vous trompez! .. jamais... De quelle nuit par ez-vous ?

, — Je me trompe, dites-vous? Ob I non, on n'oublie pas de (elles paroles, de telles tendresses , on oublierait plutôt sa mère... on oublie tout... mais cela, jamais .'...

— Votre délire vous a fait croire...

— Oh ! rendez-le moi, alors, mon délire I car je veux que vous m'aimiez ainsi, avec des larmes, des protestations brûlantes...

— Tancrède !

— Sachez tout, milady. C'est moi qui vous ai trompée, mon délire était feint... C'est par votre pitié que j'ai voulu arriver à connaître votre amour... Je l'ai connu... Je resterai là à vos pieds jusqu'à ce que vous me le confirmiez, cet aveu... Ce n'est pas trop de l'entendre deux fois pour y croire...

— Levez-vous'... on vient...

— Non, ce n'est pas Irop deUeux fuis, de mille fuis pour y croire...

— Levez-vous !... je vous dis qu'on vient !

— Que m'importe !

— Tancrède !...

—Répétez-moi cet aveu1

—Tancrède ! Tancrède ! vous voulez me compromettre !.. -Moil

LB6 NUITS DU PÈRE LA CHAISE

— On approche! oh ! levez- vous I levez-vous I Voulez-vous donc me perdre?...

— Oui f... et me perdre avec vous...

— Eh bien! vous l'exigez?... Maison vient... on vient!..

— Non, je resterai à cette place...

— Je vous aime!... eh bien ! je vous aime!... Tancrède était déjà debout ; un domestique entra et lui

remit une lettre.

— Qui donc m'écrit?

Il prit la lettre en tremblant, la décacheta et lut à haute voix :

Page 1