‹ Le siècleChapitre 38 sur 113 · LORD GLENMOUR ET LE COUTE DE MA DOC · texte numérisé non relu

LORD GLENMOUR ET LE COUTE DE MA DOC

Lord Glenmour fut obligé de s'arrêter un instant en face de la rue de Grammont et de s'adosser contre un arbre, il étouffait comme s'il eût élé plongé dans la vapeur d'une étuve.

—C'est un combat , se dit-il après quelques instans donnés au besoin de reprendre sa respiration... et un Glenmour doit se montrer ferme dans le combat.

Ce raisonnement artificieux lui inspira assez de force pour accomplir le trajet qui lui restait à faire pour arriver jusqu'à l'Opéra. Il entre, jette une pièce de quarante francs au contrôleur pour qu'il le laisse passer, car les bureaux sont fermés depuis longtemps, et il monte les marches intérieures.

La salle est comble, elle regorge, c'est un bénéfice. De place, nulle part. Par la lucarne d'une loge, il plonge un regard dans l'immense pourtour de la salle. Qui voir? qui distinguer sur les parois mouvantes de ce puits formé de têtes superposées , agitées , bariolé de couleurs , éblouissant, fatigant de lumières?

Le spectacle vient de finir, c'est le moment suprême où tous les spectateurs, levés en masse, attendent en silence la présence de la bénéficiaire. Jamais Glenmour n'eût rencontré parmi ces milliers de visages celui qu'il cherchait avec le vertige le plus profond, si dans ce moment tous les regards n'eussent été tournés, non du côté du rideau, près de se lever une seconde fois, mais vers une loge du milieu.

Le magnétisme général l'entraine, sa vue se porte vers cette loge... Il pousse un cri de rage qui s'éteint dans le murmure de la foule. Il se précipite, furieux, dans les couloirs ; s'élance à travers les marches qui conduisent aux galeries supérieures, où il a vu sa femme ; mais dans la confusion de ses idées qui bouillonnent, il ne sait ni où il est ni où il va.

Ce labyrinthe brumeux de marches, d'escaliers, de couloirs à demi obscurs, confondent toutes ses notions... Sa tête n'y est plus.... ses pieds seuls et ses lèvres s'agitent... Ses pas tombent au hasard, ses lèvres répètent ave frénésie : Madoc! Mousseline... lady Glenmour... lady Glenmour... Madoc... Mousseline!.. C'est qu'il les a vus tous les trois sur la même ligne, dans la même loge, lady Glenmour, Madoc et Mousseline, exposés à la mitraille des commentaires railleurs, des moqueries d'une salle entière... Et ne pas arriver jusqu'à eux! ne pas briser les barreaux de cette cage dorée autour de laquelle il rôde en rugissant!...

Nouveau contre-temps plus désastreux que le premier : le spectacle est fini, les portes des loges s'ouvrent toutes béantes, et trois mille personnes coulent comme les ondes multiples d'une cataracte et envahissent l'espace en battant les murs.

Il veut s'élancer, pas d'issue, pas de passage; il poussa, il est poussé; le fleuve vivant s'échappe... on descend... on se croise.. le désordre est partout... Un désordre mouvant et compact. Des murs qui marchent. De quel côté se diriger? Mais le double perron intérieur est pavé de gens qui sortent, qui vont lentement, qui se pavanent, qui se coudolent délicatement de peur de se blesser. Glenmour se rue pourtant à travers ces riches toilettes qu'il chiffonne et déchire sans nul égard, pousse, écrase, renverse ; il arrive enfin à la porte d'entrée.

Trente voitures au moins , s'ouvrent et se referment avec fracas.

Chaque femme qu'il aperçoit, c'est la sienne... Il approche. . Visages étrangers, portières qui se ferment, chevaux qui partent... Cependant deux voix connues frappent son oreille au milieu du tumulte. Il marche à cette indication... Oh ! cette fois, il l«s tient ; il se précipite sur le comte de

Madoc, entrant le dernier dans la voiture où sont déjà sa femme et Mousseline. Sa main effleure le bord de son petit manteau de soirée; mais le cocher adonné un coup de fouet, et les chevaux emportent le comte et ies deux femmes qui sont avec lui... Rage et désespoir!

Hors de la ligne des voitures privilégiées, était un fiacre qui attendait fortune.

— Cinq cents francs pour toi, dit-il au cocher, si lu rattrapes cette voiture là-bas ! là-bas ! vois-tu P

— Montez, mon bourgeois.

Par un prodige à noter dans les fastes hippiatriques, les deux chevaux du fiacre étaient excellens.

Fouettés jusqu'au sang, ils courent comme des éperdus, et bientôt ils galopent dans le sillon de la voiture poursuivie. Celle-ci s'arrête, au bout de dix minutes, à une porte-cochère de la rue du Mont-Blanc. Le cocher du fiacre où était lord Glenmour comprend qu'il s'agit de quelque espionnage. Il s'arrête sans affectation à dix pas plus loin, devant une porte bâtarde et descend.

— C'est bien ça, n'est-ce pas, mon bourgeois?

— Parfaitement. Voilà ta course.

— Prenez mon numéro, si vous avez jamais besoin de moi...

— Sont-ils entrés? lui demanda Glenmour.

— Ce qu'il y a de plus entré.

Descendu du fiacre, Glenmour s'avance vers la maison où sa femme, Mousseline et le comte sont entrés, et il cherche alors à se souvenir... 11 connaît cette maison... le numéro qu'elle porte revient à sa mémoire... qui loge dans celte maison?

Il cherche, il cherche longtemps... Enfin il lui semble que les lettres d'invitation écrites de Ville-d'Avray à la comtesse de Boulac portaient le nom de cette rue et le numéro de cette maison. — Mais comment, se dit-il, Mousseline, le comte de Madoc et lady Glenmour vont-ils en même temps chez cette vieille dame?... Me tromperais-je, cette maison seraitellecellede Mousseline?... Lady Glenmour chez cette... Allons! c'est impossible! ce serait à regretter de s'être mis en colère...

Il sonne, on ouvre, il traverse une cour obscure au fond de laquelle se trouve le corps du logis.

— Qui va là ? demande le concierge du fond de sa tanière...

— N'est-ce pas ici que demeure une femme, une jeune femme?

— Il n'y a jamais eu de Jeune femme ici, répond en grommelant le concierge.

— Une certaine femme connue sous le nom de Mousseline?...

— La maison à l'angle de la rue, réplique l'interlocuteur hargneux.

— Mais alors?... s'écrie lord Glenmour au milieu de la cour.

— Mais alors . allez-vous-en , monsieur ; et fermez la porlei .

— Est-ce que je ne suis pas chez madame la comtesse de Boulac?

— Vous avez attendu jusqu'à présent pour le demauder .' Au premier, la porte à droite, mais elle doit être couchée... A une heure et demie... excusez !...

Lord Glenmour grimpait déjà dans l'escalier et sonnait en maiiie à la porte de l'appartement do la comtesse de Boulac... Personne ne répond

Il sonne encore... Une chienne enrhumée aboie dans une troisième ou quatrième pièce".

— C'est ici qu'ils sont entrés, se dit lord Glenmour: c'est ici que j'entrerai. Ils ne peuvent être ailleurs ; il n'y a qu'une maison, et la maison n'a qu'un étage...

Le troisième coup de sonnelie île lord Glenmour élait de ceux qui n'admettent pas le doute sur les intentions de celui qui sonne. Il signifie ceci : Vous ouvrirez, ou j'ouvrirai...

LES NUITS DU PERE LA CHAISE

On vint lui ouvrir.

Un vieux domestique à demi déshabillé le reçut dans l'antichambre

— Votre maîtresse?

— Madame la comtesse est couchée.

— Conduisez-moi dans sa chambre.

— Mais, monsieur...

— Vous savez qui je suis, vous êtes venu à mon château.

— Mais, monsieur...

— Allez m'annoncer.

Il n'y avait pas a balancer; le domesfique alluma un second flambeau à celui qu'il tenait, le posa sur le marbre du salon oii il introduisit lord Gleumour, et alla remplir sa commission.

Tous ces incidens étaient , pour ainsi dire, l'amusement du martyre qu'il subissait; c'étaient les fleurs de la torture... Mais il avait dit : C'est un combat, et il tenait bon...

— Comme tout est calme, silencieux, ici... Pas le moindre bruit de paroles... Si je m'étais trompé... Impossible... Pourtant, on entendrait quelque chose. ..Mais rien. .. rien I... Où sont-ils donc?...

Le domestique revint.

— Madame la comtesse peut recevoir monsieur... Il passa devant lord Glenmour en ajoutant :— C'est drôle ! je croyais madame la comtesse couchée depuis onze heures... je me trompais... madame lisait encore.

— Tu mens! se dit lord Glenmour; je ne suis pas dupe de ton mensonge... Il y a quelque chose...

II fut introduit dans la chambre à coucher de la vieille comtesse de Boulac, qui, en effet, relevant ses lunettes d'or et fermant un volume, parut s'être livrée à la lecture tout le cours de la soirée.

— A cette heure! s'exclama la vieille comtesse; à cette heure, vous recevoir chez moi, lord Glenmour! Savez-vous que si j'étais plus jeune?...

— Mon excuse, madame, est dans le motif qui m'amène.

— Et quel molif si grave, si impérieux?...

— Je ne sais si je suis sous le eoup d'une préoccupation folle, mais il m'a semblé que lady Glenmour venait d'entrer chez vous...

— Ce n'est pas sensé, ce que vous dites-là ; permettezmoi de vous le dire...

—J'ai le mérite de vous l'avoir dit le premier, madame la comtesse.

Lord Glenmour ne cessait, en parlant, d'étudier les dispositions de l'appartement qui était, il s'en rendait parfaitement compte, tout en surface, et prenait 1# longueur de la cour. Il continua :

— Il m'a semblé aussi qu'une autre femme était avec la mienne... une... une autre femme, enfin...

— Je ne connais pas cela...

— Ah ! vous ne connaissez pas cela ! il me semble aussi qu'un jeune homme accompagnait ces deux dames.

— Mon cher lord, il vous a semblé beaucoup de choses, cette nuit. Mais où donc aurais-je logé tous ces gens-là? Voyez mon appartement...

— Puisque vous le permettez, dit lord Glenmour en s'emparant du flambeau, je verrai votre appartement.

Et marchant d'un pas délibéré de pièce en pièce, lord Glenmour alla de la première à la dernière ; quand il les eut toutes parcourues il revint, posa le flambeau sur la table et reprit sa place.

— Vous avez oublié la cave et les toits, lui dit la comtesse de Boulac, dont la pâleur se cachait sous une couche de rouge et la peur sous l'ironie. Eh bien! êtes-vous convaincu ?

— Je suis convaincu, répliqua lord Glenmour enselevanl, que ma femme n'est pas ici.

— C'est bien heureux...

— Mais qu'elle est venue ici il n'y a pas dix minutes !

— Cher lord, je vous rappellerai que c'est l'heure où je devraisêtre couchée.

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