PREMIÈRE PARTIE
Le roi !cu,i« ime.
UIRTH-DÀY.
— Pourquoi, madame, pourquoi le jour de naissance du saint monsieur Barkstead ne sera-t-il pas célébré, celte année comme les autres, avec pompe et religion ?
— C'est que mon mari a des devoirs bien plus sacrés a remplir.
— Est-ce qu'il y en a de plus sacrés que de rendre grâce au Seigneur de nous avoir appelés dans la vie, pour y mériter sa bénédiction éternelle par notre soumission à sesdé-
— Peut-être, Molly, répondit en souriant mistriss Barkstead, à qui s'adressaient ces remontrances moitié grondeunoitié maternelles.
— Peut-être? reprit la vieille servante avec, un ton de vif mécontentement: peut-être I Ah ! vraiment, il est honteux de voir que us gueux de papistes soient plus lidèles aux bonnes coutumes tic la vieille Angl* terre que les disciples les plus ardens de la sainte religion évangélique.
— Mon il!;;: "autres SOÎBS qu'à eeux de Sa fa.
mille et de ses plaisirs. Sa position politique lui en impi de nouveaux, répondit encore mistriss Barkstead avec un
accent calme et doux, mais a. ce une sorte de préeeeupatiOO, a laquelle ne pouvait l'arracher la voix aigre et nasale de la vieille Molly.
— Du nouveau 1 du nouveau! répliqua celle-ci en haussant les épaules, il n'y aura de nouveau que de voir se passer, dans la maison de monsieur Barkstead, un Jour de naissance sans qu'il y ait seulement un pot d'alc vide à sa santé. Si cela
LK S1LCLK. — V.
devait être ainsi, pourquoi me faire habiller avec tant de soin mon petit Richard ?
— Est-il prêt? dit vivement mistriss Barkstead, en désirant changer le sujet de la conversation.
— Et gentil comme ça!... Je lui ai mis son petit pourpoint bleu ciel ; il a ses beaux bas de fil de Flandre couleur feu, sa collerette de point d'Alençon et son grand chapeau de feutre gris avec deux belles plumes d'autruche rouge et noire. Il a mis a son eôlé la petite dague que lui a donnée mon sieur le colonel Okey; il la tire souvent, il la regarde avec des yeux !... comme s'il en était amoureux. Ce sera un homme, voyez-vous, madame ! un homme déterminé et brave I dit la vieille avec une joie vaniteuse.
— Oui ! oui ! continua sa maîtresse en retombant dans sa rêverie, déterminé et brate, c'est-à-dire que, dans quelques années, ces craintes perpétuelles, où me lient le caractère résolu et inflexible de mon mari, seront encore augmentées par les dangers qui menaceront mon lils ; car vous avez raison, Molly .""Richard sera un homme qui aimera mieux combattre que persuader, et qui préférera mourir que mentir.
— Et vous devez en être flère, s'écria MûUy; cependant, reprit-dle plus doucement, vous le gronderez, madame, parce que toul-à-î'heure, comme je le plaisantais sur ce qu'il est trop petit pour porter une dague ( car une dague à un enfant de six ans, c'est pitié I), il s'est rcis en fureur et s'est pris a crier : —Tiens, liens, crois-tu, Molly, que la poitrine d'un papiste suit p| s dure que cela? et il a percé, d'il.? seul coup, le grand fauteuil en tapisserie que vous avez brou* vousmême pour monsieur Ahott, son professeur.
— yue Dieu conduise son ani*, dit la pauvre mère : carju
quelle force humaine pourra la dompter. Envoyezle-moi, Molly, je vais le mener à son père qui l'attend pour sortir.
— Dune, il n'y aura ni repas, ni fête aujourd'hui? reprit aigrement Molly. El mistriss Barkstead, d'une voix altérée, et elien liant à cacher quelques larmes, répétait lentement ces mots : — ni repas, ni fêle... lorsque la porte s'ouvrit et un homme de haute taille s'avança.
— Ni re,.as ! ni fêlel s'écria-t-il avec un accent de repro?
su
FRËbÉP.lC SOI 'LIÉ.
clie, oubliez-vous la grandi' fêle où est. convié. le peuple anglais, etqu»1 ce sera un repas agréable a 1 Élemel, que eelui qui va lui être offert!
Mistriss Barkslead ne put retenir un mouvement de dégoût et d'horreur; et, craignant que \e colonel Okey, car c'était . lui qui venait d'entrer, ne menât la conversation sur un sujet encore plus pénible que celui qu'elle venait de quitter, elle dit froidement a Molly:
— Dès que miss Anna sera levée, priez la de descendre.
— Il faut qu'elle le veuille, répliqua sèchement Molîy. Depuis un mois quille est ici, elle s'enferme chaque soir dans sa chambre sans vouloir recevoir les soins de personne, et elle n'en sort que lorsqu'elle est tout habillée. C'est sans doute pour faire, a son aise, ses damnables prières dé papiste. Que le fils du diable lui réponde, puisqu'elle l'invoque. La malheureuse! elle fera une mauvaise fin.
— Silence I et gardez vos malédictions pour les médians, reprit sa bonne maîtresse ; et d'un geste sévère elle congédia la vieille femme qui se retira en continuant à souhaiter tous les malheurs imaginables aux papistes.
Lorsque mistriss Barkstead se retourna pour inviter le colonel Okey à s'asseoir, ell« vit son regard dur arrêté sur elle avec une expression très marquée de mé onlentement. Le colonel était un homme de cinquante aïs au moins; sa figure, d'une pâleur et d'une maigreur excessives, laissait briller de tout leur éclat deux yeux gris qui semblaint vibrer dans leur orbite; ses cheveux blancs, ardus et taillés en brosse, se hérissaient sur un front vaste et déprimé; l'angle facial, aigu et sans dignité, dénotait une intelligence peu généreuse, et la construction osseuse de sou corps, dont les formes acerbes saillissaient sous son vêtement serré, prouvait une force physique qui avait dû résoudre, en faveur du colonel, plus de problèmes que n'avait pu faire son éloquence.
— Cette bonne femme a raison, dit le colonel Okey à la bienveillante mistriss Barkslead, le souille de Dieu brûlera la jeune plante qui ne fleurit pas à l'ombre de sa main.
—Dieu est notre Seigneur à tous, et il est dit que ceux qui maudiront, s' ront maudits.
— Et il est dit aussi, reprit le colonel Okey, que celui qui prête sa maison à son ennemi sera écrasé par son toit.
— Son ennemi ! s'écria mistriss Barkslead, pouvezvo'Js donner ce nom à la fille du frère de mon mari ; une enfant de seize ans, si douce que chacun ici se donne le droit de lui faire sentir qu'elle est orpheline et pauvre; si gaie, si rieuse autrefois, que, lorsqu'elle, sortait de la pension royale, où elle était élevée, pour venir passer quelques jours près de nous, elle apparaissait dans notre maison comme un rayon de soleil du mois de juin, animant et réchauffant tout de sa joie naïve, insouciante et jeune?
— Et pourquoi, dans ce grand et magnifique jour, l'avoir tirée de celte détestable habitation, et l'avoir reçue dans ce sanctuaire, afin qu'elle trouble, de ses larmes coupables, les actions de grâces que vous devez au Seigneur, pour le sacrifice de sang qui va s'accomplir?
— Le colonel Brakslead l'a voulu ainsi, répondit sèchement la jeune femme, qui semblait fuir avec persévérance le sujet auquel revenait toujours le colonel Okey.
— Si Barkstead l'a voulu ainsi, c'est qu'il a de bonnes raisons ; car c'est un homme sage et prudent ; trop sage et trop prudent peut-être, dit Okey, et trop souvent porté à l'indulgence. J'aimerais mieux le voir au milieu de dix Écossais tout armés qu'en face d'une femme qui pleure ou d'un enfant qui l'implore, il s'en tirerait mieux ù coup sûr.
— Et pourtant il a été un juge bien sévère I ajouta mistriss Barkstead en levant les veux au ciel ei répondant plutôt ■' sa propre pensée qu'aux paroles du colonel.
Elle avait a peine dit ces mots que Molly rentra dans la chambre, le visage pale, effarée et tremblante.Elle avait cherché Richard dans toute la maison; elle l'avait d'abord appelé d'un ton grondeur, croyant qu'il ne voulait pas répondre; puis, inquiète de. ce silence obstiné, elle avait presque imploré l'enfant, et enfin, ne pouvant le découvrir nulle part, elle le demandait a grands cris,
L'elTroi qui glaçait la pauvre femme, fut bientôt partagé parla mère Elle interrogeait Molly cl n'attendait point ses réponses -, elle-même parcourut toute la maison en a| ; son fils, et lorsqu'elle rentra dans la chambre commune, elle vit son mari et miss Anna qui questionnaienl le colonel < )key.
— Richard a disparu ! cria la malheureure mère en ;e précipitant vers son mari, comme pour lui demander protection en re malheur, mon fils est enlevé, perdu, mort peut-être ! < >h ! .lohn, John, c'est une punition du ciel !
— Marie, ne blasphème pas ainsi, dil le colonel Barkstead, ce qui arrive est un grand malheur peut-être, mais peut-être n'est-ce qu'un accident sans danger, qu'une étourderie de l'enfant.
— Oui, dit Molly, il est sans doute allé montrer ses beaux Jiabits à ses pelils camarades du voisinage.
— Ou bien encore.ajouta le colonel Okey, l'enfant, poussé par une louable curiosité, aura-lit couru au grand ren lezvous où l'on nous attend. Barkslead, à ces mots, lança un regard pénétrant à < >kcy, et lui montrant Anna qui soutenait mistriss Barkslead, il lui fit signe de garder le silence. Okey prit un air sombre et haussa les épaules ; mais un nouveau signe lui fit comprendre que ce silence devait être absolu. Aussitôt Barkstead appela, d'une voix forle, (ouïes les personnes de sa maison et leur donna des ordres pour qu'ils fussent à la recherche du petit Richard. Une chose était remarquable, c'est que toutes les fois qu'il désignai une direction à prendre ù l'un de ses domestiques, celui-ci demandait, avec une sorte de désir, s'il ne devait pas passer par While-Hall; mais ù chaque fois le colonel Barkstead l'interrompait sèchement et lui prescrivait la roule qu'il avait ù tenir. Enfin, mistriss Barkstead, s'adressant, d'un air suppliant, a son mari, lui dit doucement :
— John, pourquoi n'envoyer personne de ce côté ?
— Allons, Marie, répondit le colonel en souriait, oubliestu que je vais moi-même à While-Hall ; que, si l'enfant e>( de ce coté, je l'y trouverai plus aisément que personne, soit que je l'aperçoive ou qu'il me voie, car il devait y venir avec moi.
— Il ne savait pas qu'il dût vous accompagner, je n'avais pas voulu le lui dire, dans la crainte qu'il ne laissât échapper quelques mois devant Anna, dit loul bas mistriss Barkstead ù son mari, en s'approchant de lui: oh! laissez-moi aller avec vous de ce cùté. : les yeux d'une mère valent mieux que ceux de vingt serviteurs.
— Et son cœur, mieux que celui d'un père, n'est-ce pas? reprit le colonel d'un ton affectueux, mais ;'i voix basse . car moi je n'oublierai pas pour Richard la rigueur du devoir qui m'appelle à Whitè-Hall, et toi, tu braverais pour lui l'horreur du spectacle qui s'y prépare. Puis, la calmant avec un doux sourire : — Allons, demeure, ajouta-t il, notre fils nous sera rendu, je te ramènerai l'entant, j'en suis sûr veiile sur celle ci, dit-il en lui montrant Anna : avec le fanatisme qu'on lui a inspiré dans sa
deviendrait folle si elle savait où je vais.
Barkstead embrass: sa fera ne et sortil aussitôt, accoi gué du colonel okey. tons deux, habillés comme les militaires de celte époque, portant un justaucorps écarlale, que serrait, au-dessus des hanches., une ceinture de cuir, d'où pendaient une longue rapière 1 1 une forte dague ; un pantalon d'uu rotig-' violet et des bottes d'un cuir jaunâtre, armées de forls éperons, complétaient orainairement ce costume. Autant la taille de Okey annonçait de vigueur, autant celle de Barkslead semblait dénoter de faiblesse. Petit, maigre et presque toujours maladif, ce n'était que sur son visage qu'il portait les marques extérieures d'une supériorité incontestable sur sun collègue. Le colonel Barkslead était un homme qui à peine avait quarante ans; il éi.'.it blond, son visage régulier. Ses yeux bleus et mélancoliques s'animaient rarement, et le signe le plus distinclif de son visage était dans l'expression de sa bouche. Parfois ses lèvres se i onlraclaii ni avec violence, souvent elles frémissaient d un sourire de dédain indéfinissable, et lorsqu'elles s'entrouvraient poux dire
LES DEUX CADAVRES
quelques douces paroles, ce sourire devenait puissant et irrésistible comme un regard.
Ainsi DÎey et Barkstead s'éloignèrent, et In femme de ce dernier demeura seule avec ^.nna,cat Molly, elle-même, était pour aller à la recherche de Richard.
& peine son mari étail-il à quelques pas de là maison, que mistriss Barkstead ouvrit la fenêtre de ta chambre^ é, malgré le froid, elle se mit à regarder de tous eûtes, i s] feront voir son fils, tonte prêle à le demander à tous ceux qui passaient dans la rue. D'abord, le peu de gens qui allaient et ipii venaient, la laissa sans inquiétude sur un accident. Bientôt le passage des piétons et des cavaliers s'a. jcnil insensiblement : chaque homme du peuple, ivre, qui vociférait d'horribles imprécations, lui semblait prêt à heurter son fils qui n'était pas là; elle suivait, haletante et épouvantée, le galop des chevaux, comme si reniant allait Être luise dans leur course ; peu a peu la foule devint si pressée it si tumultueuse, qu'une frayeur, sans raison, s'empara d'elle ; chaque cri lui parut le cri d'un enfant qu'on blesse, chaque murmure, le sourd gémissement d'une vie qui s'éleinl: enfin, ne pouvant suffire à en, brasser de ses regards cette multitude qui'passait incessamment sous ses yeux :
— An' a, cria-t-elle av.v une sorte de colère douloureuse, venez donc m'aider à voir Richard 1
Anna, qui était a sise dans un coin de la chambre, s'approcha lentement de mistriss Barkstead cl regarda, avec étonnemeiil. ce te foule qui grossissait à chaque instant, et d'où S'échappait le murmure bruyant de mille conversations animées. Tandis quelle promenait ses yeux sur le peuple, elle s'aperçut que quelques-uns de ceux qui passaient montraient la maison de Barkstead avec, une sorte de trioinpn \ et d'autres avec un geste de menare cachée, niais mistriss Barksteadétait insensible à ces signes de respect ou de haine, cl \nna elle-même n'y lit bientôt plus d'attention, lorsque ses regards se portèrent sur le visage de sa tante.
L'anxiété, l'espérance, le désespoir qui s'y montraient tour a tour; les pleurs qui tombaient de ses yeux, et qu'elle essuyait presque avec colère, malheureuse qu'elle était de pleurer, car ses larmes voilaient son regard; ce merveilleux sentiment de l'amour maternel, peint à son plus haut point d'angoisses sur la figure douce et pâle de mistriss Barkstead, s'était emparé de l'âme d'Anna. Immobile, elle considérait irère éperdue; et rêveuse, elle laissa échapper comme sans le vouloir, ces mots, dont la pensée devait bientôt s'exsi tristement :
— Oh ! l'on aime bien plus son enfant !
Cette exclamation, ni le sentiment caché qu'elle semblait trahir, n'éveillèrent l'attention de mistriss Barkstead, mais le son de la voix d'Anna l'arracha soudain a sa préoccupation.
— Oui, sans doute, dit-elle rapidement, je. ferai mieux d'y ailer moi-même. Anna, vous resterez à la maison, mon enfant: il ne faut pas sortir, vous ne le pouvez pas aujourd'hui. Je reviens tout de suite, des que j'aurai trouvé Richard. Et. sans attendre de réponse, fuyant les observations qu'Anna
il lui faire, elle jeta sa niante noire sur ses épaules et i ! une et faible femme, qui souvent avait rougi bous nu regard trop hardi, elle passait parmi iei!,> populace bruyante, sans crainte d'outrages, et si tant, eu son cœur, protégée par la sainteté de son inquiétude.
Anna la suivit longtemps des yeux, et peut-être la voyaiti pei e n'était déjà plus avec, elle. A qnoi pensait donc la belle )eune tille:' Pourquoi se prit rcra\ec désespoir, dès qu'elle fut seule? pourquoi, à plureprises, posa-t-elle son front brûlant sur la pierre glacée île la fenêtre? El puis, d'où venaient ces regard niori! s, Ai lesolusqui brillaient sous pes longs sour-
rlcnient cotfhctés? quel souvenir, quels remords la ramena trois fois W la porte de la maison qu'elle était prêle a franchir, la précipita enfin à genoux sur la pierre et plonrdans une ardet qu'interrom-
paient si s sanglots convulsi gavait-elle donc pourquoi le jour de naissance de Bark-
stead passait sans fête? pourquoi Richard avait été vêtu de ses plus beaux habits? où allait ce peuple tumultueux et sans nombre* quel sujet animait si fort l'entretien exalte des uns et commandait le silence douloureux des autres? Anna ne savait rien de tout cela, car depuis un mois, renfermée dans la maison rie Barkstead, rien de ce qui arrivait hors de son enceinte n'était venu jusqu'à elle.
Et pourtant, sans qu'elle le soupçonnât, son avenir, son bonheur, sa vie, avaient éié décidés durant ce mois, et le jour qui commençait devait lui révéler tous les malheurs de sa destinée.
Tans un de ces momens où Anna, essuyant ses larmes, semblait plus confiante ou plus résignée, elle se rapprocha de la fenêtre, cl la première chose qu'elle aperçut fut le chapeau à plumes rouge et noire, du petit Richard; elle l'appela, mais sa voix se perdit dans le murmure immense de celle foule toujours nouvelle, qui sans cesse se portait vers le même point. Le sentiment qui avait si vivement ému Anna, à l'asgecl de la douleur de mistriss Barkstead, se réveilla dans son cœur. Elle pensa qu'elle pourrait atteindre l'enfant cl le ramener à la maison, il lui sembla que. peut-être, elle aurait le droit d'aller dire le secret qui la faisait pleurer à la mère dont elle aurait sauvé le fils.
Elle sortit donc. A peine avait-elle laissé tomber derrière elle la porte de la maison, qu'elle ne vil plus l'enfant. Elle \ iiint rentrer d'abord, mais Richard ne pouvait être loin, et elle se pi il à marcher le plus vite dans le sens de la foule. Pendant quelques minutes elle courut avec courage ; mais n'apercevant rien, épouvantée de se trouver seule parmi tant de gens de toute sorte, elle allait retourner lorsqu'elle s'informa à un mendiant qui récitait, d un air farouche, les versets du livre de Saut, s'il n'avait pas vu passer un enfant avec un chapeau à plumes noire et rouge.
— Oui, vraiment, répondit le misérable, il ne doit pas être à vingt pas, c'est un brave garçon qui va se réjouir les yeux d'un beau spectacle; courez, il aura pris à droite : c'est le chemin le plus court pour aller à White-Hall.
Anna précipita encore sa course; elle arriva jusqu'à la rue désignée par le mendiant, et ne vit point Richard; mais elle savait qu'il allait à White-Hall, et, en marchant rapidement, elle espéra l'atteirdre. Elle reprit sa course, l'œil tendu, inquiète, tremblante, et satisfaire nulle altention aux propos qui se tenaient autour d'elle.
Ainsi, de rue en rue, de minute en minute, attachée aux pas de. cet enfant, comme on l'est à une espérance qui nous traîne à sa suite, Anna s'avança peu à peu vers le parc Saint- James. Il faut bien le dire, le sentiment qui l'avait enhardie à sortir n'était plus le seul qui la conduisît. Cette foule lui semblait étrange. Cette cérémonie, dont on avait parlé chez Barkstead, ne répondait à aucune époque consacrée; et, bien que catholique, Anna savait qu'aucune des solennités ordinaires des puritains ne se célébrait ce jour-là. 1 ne curiosité singulière et alarmante s'éleva en elle, cl puis au bout de l'avenue qu'elle parcourait, un mugissement long et horrible s'entendait de temps à autre. Ce n'était ni les applaudissemens donnés à un prédicateur, ni les cris d'une révolte ardente, c'était comme l'impatience du tigre prisonnier qui attend sa nourriture et gronde de faim, puis qui écoule si l'on vient, et qui rugit encore.
Un désir inquiet s'éleva donc, dans son cœur, de savoir le secret de tous ces milliers d'hommes et de femmes. Ce fut alors que, soudain, elle se rappela toutes les précautions p ur lui cacher ce qui se passait hors de la maison de Barkstead. et les soins pris pour l'empêcher de sortir. Cet éri neaient qui allait se passer et qui avait tant de témoins, l'Intéressait donc personnellement? Quel était-il? elle pouvait le demander au premier venu, car tous ceux qui l'entouraient le savaient sans doute; mais à qui s'adresser, et commenl oser demander à quelqu'un ce qui faisait lever et courir toute la ville dé I ondres?
Pendant quelle raisonnai l ainsi, la foule grossissait, le .ris devenait pin- éclatans, él elle marchait toujours. Tout coup des tambours se firent entendre. Le peuple reflua vio rit sur lui-même, et dans ses flots tumultueux, elle vit
s'agiter un moment les plumes rouge et noire de Richard. Plus prête à demander protection à la présence de cet enfant, qu'à le protéger elle-même, tremblante et honteuse de propos qu'excita^nt sa jeunesse et sa beauté, elle se jeta vers l'endroit où elle avait cru voir Richard; mais enWme temps qu'elle, un tas d'hommes du peuple déguenillés et poussant d'horribles clameurs, se porta du même coté et força une ligne de soldats qui gardaient l'entrée d'une vaste porte. Une épouvante indicible s'empara d'Anna; car, tout en cédant au mouvement qui l'entraînait vers la porte, elle repoussa, avec une violence extraordinaire, l'approche de ceux qui pouvaient la heurter; mais, pâle, échevelée et presque mourante, elle fut précipitée jusque dans l'intérieur du parc de Saint-James et lancée sur une nouvelle ligne de soldats qui allaient rudement la repousser, lorsqu'une femme, déjà vieille et vêtue de deuil, se plaça entre elle et ces militaires. Un enfant d'une douzaine d'années, qui accompagnait cette femme, protégea, comme elle, la jeune fille, en s'offrantaux coups qui allaient la frapper, et lout-à-coup, la voix faible, mais perçante, d'un autre enfant, leur cria :
— C'est ma cousine 1 c'est Annal colonel Tomlinson, protégez la nièce de John Barkstead.
A ce nom, un murmure flatteur s'éleva dans toute la foule; le nom de Barkstead fut répété avec des houras. Le colonel Tomlinson s'empressa près d'Anna, et les soldats ouvrirent leurs rangs. Anna se trouva ainsi enfermée entre une première haie de soldats qui contenaient l'impatience du peuple, et une seconde ligne qui semblait devoir proléger la marche d'un cortège. En effet, de l'autre côté de la grande allée du parc Saint-James, deux lignes de soldats étaient également disposées, l'une bordant la route, l'autre maintenant la foule à distance. Toutefois, quelques hommes de ceux qui avaient entraîné Anna, avaient pénétré avec elle dans cette espèce d'enceinte vivante, où se promenaient beaucoup d'officiers, tous l'air profondément préoccupé. Aumoment où les rangs s'ouvrirent pour laisser passer Anna, 'la femme vêtue en deuil s'approcha d'elle comme pour l'arrêter, mate le colonel Tomlinson la regarda en face, et, d'une voix basse, mais sévère :
— Milady, lui dit-il, que venez-vous faire ici ?
— Voir un crime, et en empêcher un autre, répondit-elle.
— Eloignez-vous, dit Tomlinson, ou je vous nomme, tout haut, de votre nom.
— Et le peuple me déchirera, n'est-ce pas? répliqua cette lemme, avec un sourire de mépris. C'est assez de joie pour un jour, donnée au tigre évangélique. Adieu 1 nous nous reverrons.
A ce moment, elle rappela près d'elle l'enfant qui la suivait et qui se trouvait près de Richard Barkstead. Ce futun regard bien singulier que celui que se lancèrent ces deux enfans : il y avait toute la haine qui doit remplir une vie, et, pourtant, ils n'avaient échangé que ce peu de mots :
— Tu es djnc le fils de John Barkstead, qui a condamné Charles l« à mort? dit l'enfant inconnu.
— Oui, répondit Richard, et toi?
— Quand j'aurai vingt ans, Cromwell te dira mon nom.
— Et où vas-tu, à cette heure? reprit le petit Richard.
— Sous l'échafaud, recevoir, comme un baptême, le sang de la victime.
— J'y vais aussi, répliqua le (ils de Barkstead, 'je vais tremper ma dague dans le sang du tyran.
Ce fut à ces paroles que la femme, avec qui se trouvait cet enfant, l'appela près d'eile, et que la pauvre Anna n'enlei danl rien, stupéfaite et sans réflexion, se trouva, sans le savoir, enfermée entre les deux lignes de soldats, rendant ce temps, la population rugissait à l'entour. Les uns, élevés sur des bancs île pierre, s'y défendaient à coups de poing; d'autres trainant des tonneaux pour en faire des espèces d'amphithéâtres, en vendaient les places à un prix exorbitant, et quelques-uns, plus audacieux, montés sur les grands arbres du parc Saini .lames, s'avançaient au delà de la haie des soldats, et, comme des chats-tigres, suspendus a leurs branches dépouillées, ils semblaient prêts à s'élancer sur la proie qui allait passer. Tous avaient les veux fixés sur une porte d„
palais Saint-James, tous se la montraientdu doigt, impatiens et avides. Mina, traînée par l'enfant vers celle porte qui semblait l'objet de toutes les attentions, n'avait encore pu lui demander le sujet de tout ce qu'elle voyait, lorsqu'un cri de satisfaction effrénée partit soudainement de l'entrée du palais, et comme un râlement de mort, se traîna aver d'effroyables ondulations jusqu'à l'extrémité la plus éloignée de cette innombrable multitude.
WHITE-nALL.
Ce jour-là était le 30 janvier 1619. Le matin de ce jour, Charles Ier, roi d'Angleterre, prisonnier au palais Saint- James, s'était levé calme et le cœur fort, comme celui d'un martyr. Fanatique de son droit et de sa royauté, cet homme avait dit pour sa défense à ses juges, qu'il ne devait compte de ses actions qu'à Dieu, dont il tenait sa couronne. A celle misérable argutie, on avait répondu par un arrêt de mort, et le bourreau était le terrible argument qui devait prouver à ce fils de Dieu qu'il y avait de l'homme dans son pouvoir. Si deux têtes de roi tombées, à cent quarante-cinq ans d'intervalle, n'ont pu écrire, sur le pavé de Londres ou de Paris, re droit de souveraine justice populaire, de façon qu'il ne fût plus contesté de personne; s'il demeure encore, parmi les peuples, des hommes pour qui celui qu'on appelle le roi est un être de substance divine, duquel il faut accepter tyrannie, vol, concussion, lâcheté, débordemens cl trahison, sans autre retour qu'obéissance et respect, qu'était ce donc à cette époque?
Ce sentiment que la justice humaine pouvait avoir affaire à un" roi, était hors de toutes les idées qu'admettait alors la raison. Sans doute, le peuple avait souffert beaucoup et s'était parfois débarrassé de son tyran; mais le poignard, le poison, l'assassinat, avaient seuls jusque alors atteint les criminels couronnés; comme si, dans cette religion delà royauté, on ne répugnait pas à l'idée d'en renverser le Dieu vivant, à condition que la vengeance resterait dans le crime; les hommes alliant ainsi le besoin de s'arracher à une condition de malheur sans loucher au respect qu'ils croyaieut devoir à son auteur. Il faut donc le dire, le jugement de Charles Ier fut la plus grande révolution de morale pr litique qui ait marqué l'histoire des peuples. En effet, il consacra entre eux et les rois, au lieu des séditions populaires qui ne disaient que des souffrances, le salutaire avertissement qu'il y a des droits à respecter; au lieu de la conspiration des nobles, qui déchiraient l'état à leur profit, un tribunal qui le défend des usurpations de tous; au lieu d'assassins de garderobe qui tuaient pour une poignée d'or ou une couronne de comte, le bourreau qui punit au nom de la société vengée.
Mais cette suprême vérité ne frappait pas ions les yeux, et, s'il faut le dire, peut-être lesjtu, s de l i laient-
ils arrivés comme d'aventure, ainsi que se lait une découverte dans 1rs sciences. Il a fallu un nouveau fanatisme pour qu'on osât loucher à celui qu'inspirait la royauté. Les passions religieuses et politiques qui agitaient tous les cœurs, à celte époque, lurent peut-être la source ou les juges puisèrent leur l'orée, qui ne devait être que dans le droit populaire, et s'il fallait sentier a fond les consciences, peut-être serait-il permis de dire qu'Us condamnèrent injustement Charles 1er coupable. -
Ce fut donc un bien grand et terrible jour que ce ôO janvier 1649. Tout y lut excessif. I.a colàfe du peuple, 1 ! irage de la victime; les remords des Pges qui avaient condamné sous la peur-, les doutes cruels de ceux qui n'avaient pas encore une foi inébranlable dans leur droit : la joie des fanatiques qui croyaient avoir fait mieux qu'Abraham, aussi bien que Judith -, la douleur îles royalistes qui considéraient qjj»n avait so aillé le sanctuaire ci déchiré l'hostie ; tout lit
LES DEUX CADAVRES
de ce jour et du spectalcqu'il offrit le plus fécond assemblage d'émotions diverses et de passions en combat. Toute l'âme d'un peuple était concentrée sur un 1 5] àcc de moins d'un mille, et comme l'âme d'un cjifant qui ne conçoit pas bien ce que c'est que la vie et la mort, et qui tue, pour l'apprendre, son oiseau qu'il aimait, celte âme de peuple était inquiète, gaie, triste, calme, forcenée, prête a déchirer et a pleurer, forte et faible ; et le géant serrait, en tremblant, dans ses puissantes mains, le passereau qui palpitait entre ses doigts.
Mais ces passions de la multitude ont leurs peintres et leurs historiens; nous, il nous faut parler d'Anna, jeune fille qui courait entre les soldais du parlement, traînée par un enfant, vers la porte latérale de Saint-James, on Charles l,r venait de paraître.
Par l'un de ces accidens qui préparent les malheurs, contre toute raison ; par l'une de ces fatalités qui mènent l'homme pendant de longues années, à ce côté de l'abîme où il périra, sans que rien l'avertisse, sans que rien lui fasse lever la tête pour voir un peu plus loin, ou lui fasse étendre la main pouréearter le voile qui lui cache sa perte, la pauvre Anna arriva jusque près de- l'endroit où passait Charles Ier, sans qu'elle pût voir son visage. 11 causait avec un prêtre et avait lafigure tournée de son côté. Anna vil ce prêtre : c'était l'évèque Juxon. A la maison royale où elle avait été élevée, sous la direction delady Salsnby,"elle avait souvent reçu les conseils elles bénédictions de ce prélat. Elle s'étonna de le rencontrer là, et pendant qu'elle cherchait à s'expliquer sa présence, Charles passa devant elle.
Mais à peine l'eut il devancée de quelques pas qu'elle se prit à considérer sa tournure. Charles I,r marchait d'un pas leni ci ferme. Arrive à celle dernière épreuve de sa vie, il semblait plus occupé à donner des ordres à Juxon qu'à en recevoir des consolations; il parlait vite et avec adieu, et Juxon était, aussi, bien plus soigneux de se pénétrer des dernières volontés de son maître que de le consoler. Tous deux paraissaient faire plutôt une promenade royale, qu'une marche vers l'échafaud, et sans l'habit de Juxon, si un militaire ou un courtisan se fût trouvé près du souverain, on aurait dit d'un aide-de-camp, ou d'un maître de cérémonies recevant désordres pour la disposition d'un combat ou les détails d'une fête.
Cependant Anna avait à peine jeté les yeux sur le malheureux roi, qu'elle s'arrêla soudainement. Une rougeur brûlante lui couvrit le front, elle devint interdite et confuse, et ellemurmura avec stupeur un nom que personne n'entendit. Toutefois, paraissant douter en elle-même de la réalité de ce qu'elle venait de voir, elle voulut se rapprocher de Charles; mais il était déjà loin. Anna se mit donc à le suivre, cherchant à percer le groupe nombreux qui accompagnait sa marche, en longeant la ligne des soldais qui formaient la haie. A plusieurs fois elle aperçut le roi, mais jamais assez longtemps pour être assurée qu'elle se Irompàt ou non. Son anxiété croissait pourtant a chaque pas : car enfin, ce elle le connaissait; celle taille élégante dans sa force, elle l'avait vue autrefois ; celte démarche, elle l'avait souvent et longtemps suivie des yeux : mais, ces cheveux presque blancs annonçaient un âge lrt)p avancé, et, d'ailleurs, en six mois, ils n'avaient pu changer a ce point.
— Oh! bor, s'éçria-t-elle, emportée par la discussion intérieure qui se passait en elle ; oh ! non, ce n'est pas Georges.
— Qui, Georges? dit Richard, étonné de cette exclamation.
— Cet homme qui passe au milieu dès soldats, la têt couverte sous le froid, et qui parle à l'évèque Juxon, répondit/vtina. ,
— Certes, ce n'est pas celui que vous appelez Georges, dit l'enfant.
— Oh ! c'est lui ! s'écria Anna avec une sorte de conviction douloureuse,
Au moment où elle laissa échapper ces mots, Charles l" s'était arrêté : il avait, selon sa <oulume, lorsqu'il était roi et qu'il écoutait un suppliant, posé sa main gauche sur sa
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hanche, tandis que sa jambe droite portée en avant, lui donnait J'air de l'un de ces portraits de chevaliers qui semblent poser pour la peinture; sa tète était légèrement inclinée vers la terre, comme celle d'un homme qui a l'habitude d'écouter des hommes à genoux, et véritablement cela se trouvait ainsi. Un vieillard et deux jeunes gens avaient pénétre dans la roule que parcourait le monarque, et, se plaçant sur son passage, ils courbèrent leur lèle devant celle qui devait tomber; puis bravant tout haut la justice du jugement qui allait s'exécuter, le vieillard s'écria :
— Charles ! je vous demande votre bénédiction de martyr et de roi.
" C'est un des privilèges du courage d'être souvent couronné là ou il semblait devoir périr ; c'est un des secrets du cœur de l'homme et des peuples de prendre en bonne part et d'admirer, quelquefois, ce qui lui est contraire et ennemi, et ce fut ainsi, dans cette occasion. A ce geste du vieillard, à celte haute parole fermement prononcée, tout s'arrêta comme le roi. tout fit silence comme le vieillard pour attendre la réponse qu'il attendait. Ce fut un moment religieux ota, dans la foule, beaucoup de têtes s'inclinèrent et se découvrirent, et durant lequel, la puissance du roi tombé fut grande comme avant sa chute. Anna, entourée d'hommes dont la taille étail plus haute que la sienne, ne pouvait voir le roi dont elle s'était rapprochée, mais elle l'entendit, élevant la voix, dire d'un ton solennel ces simples paroles :
— Lord Clarendon,moi, Charles Sluart, roi de la Grande- Bretagne, je te bénis. Lève-toi et suis-moi, mon fidèle serviteur.
Oh! pour le coup, c'était la voix de Georges : Anna l'avait reconnue : mais pourquoi ces paroles : «Moi, Charles S'.uarl, roi de la Grande-Bretagne? » Ce n'élaitdonc pas Georges, simple officier des dragons d'Ecosse? Il y avait pourtant une bien surprenante ressemblance: c'était bien sa démarche, son geste, sa voix I... mais ces cheveux blancs et ce titre de roi!... 11 se passait une cruelle incertitude dans l'âme de la jeune fille. Un témoignage encore lui manquait; elle n'avait point vu encore le visage de Charles. Elle se buta donc, et voulut s'élancer à travers la foule qui suivait toujours le roi.
Quel homme n'a senti, sous le poids d'un rêve qui l'oppresse, une nécessité impérieuse de courir, soit pour atteindre un ennemi, soit pour fuir une maison qui croule ou s'inonde? Quel homme ne se souvient du supplice que lui a donné ce rêve , quand tout-à coup il est pris d'une impossibilité cruelle de se mouvoir; que les jambes s'alourdissent, que des obstacles se lèvent devant lui el qu'il sedébat sans avancer, tandis que fuit l'ennemi ou qu'approche le danger? Ce supplice si fatigant, Anna l'éprouva dans ce moment, mais réel, mais véritable. Charles marchait toujours, et toujours la foule avec lui. Anna contait, gagnaitquelques pas, croyait arriver : puis, un homme ivre se jetait devant elle, et pour l'éviter, tandis qu'il roulait, pour ainsi dire dans la foule, il fallait perdre ces quelques pas ; elle dépassait cet obstacle, un second, survenait; c'était le combat de deux porle-faix, dontl'un semblait à l'autre trop triste ou trop gai dans la circonstance ; ensuite, des femmes, l'œil ardent et les vêtemens souillés, qui la repoussaient rudement; puis, des hommes graves qui lui reprochaient sa cruelle curiosité, et le cortège avançait toujours; enfin, obstacles, reproches, terreur, elle surmonte tout et approche de cet être double pour elle, auquel il faut qu'elle donne un nom, elle s'élève sur la pointe de ses pieds, glisse sa tète entre les épaules de deux soldats, jette les yeux sur ce visage dont l'aspect lui doit apprendre son destin... 0 déception !... affreuse déception ! ^ peine ce regard se levait-il pour voir Charles, que son visagefut voilé par ses royales mains; un gémissement d'une profonde horreur s'échappa de sa poitrine : il se fit parmi le peuple et les soldais un tumulte violent qui rejeta la pauvre Mina dans la foule, et un murmure d'indignation se leva, dominé bientôt par je I de rire. C'était Tom Love qui venait de.
, là figure du roi.
Love, le plus hardi garçon boucher de Londres; Love, qui frappait un bœuf du poing quand sa masse de fer n'était
FREDERIC SOUUE.
pas près de lui; Love, qui cédait un mille sur deux ù la course et arrivait le premier, qui dinail seul contre six et les ruinait tous en tranches de bœuf et en porter ; Love, entin, ipii avait dit qu'il mangerait du Stuart si on voulait lui en vendre.
Celle action excita un mouvement de dégoût dans la foule même des forcenés; mais à part ce murmura dont personne n'avait à prendre la responsabililé, aucune parole ne se fil entendre contre Love, qui mesurait de l'œil tous ceux qui l'entouraient. Charles seul, s'arrêtant, dit avec un accent de royal mépris : —Le lâche ! pour six pences il en ferait autant aux généraux de Cromwell.
— Je le ferais pour rien, s'ils ne trouvaient pas bon ce que je viens de faire, s'écria Love en grinçant tics dents et en regardant en lace Tomlinson qui semblait indigne de cet acle brûlai. Peut élic Tomlinson, insulté à ce point, allaii-il punir le misérable, lorsque Charles l'appela a haute voix. Tomlinson -s'approcha du roi, et du court dialogue qu'ils curent ensemble jusqu'à là porte de White-Hall, on n'entendit que ces mois de Charles :
— Colonel Tomlinson, vous êtes un bon soldai, ne soyez pas un mauvais boxeur, et devenez un meilleur politique,car il faudra gouverner ce peuple-la maintenant.
Pendant que cela se passait, Anna, cruellement déçue et plus incertaine que jamais, cherchait à se dégager des (lois du peuple qui l'entouraient. Elle avait encore entendu celte voix, et c'était celle de Georges ; à l'une de ces mains qui lui avaient caché son visage, elle avait vu briller un anneau bien connu, c'était donc Georges, Georges absent depuis six mois, et qu'elle retrouvait ainsi ! Mais toujours, dans son oreille et à son esprit, revenaient ces mets : Moi, — Charles Stuart, roi d'Angleterre.
Et d'ailleurs, où allait donc Charles Ier, roi de la Grande- Bretagne, Charles I", pour qui on lui avait enseigné à prier depuis son enfance; qui avait été chassé de Londres et fait prisonnier, mais dont elle ignorait le sort, depuis un mois qu'elle était enfermée chez Barkstead? Alors, seulement, \nna se résolut à demander à Richard la raisou de tout ce qui se passait, lorsque l'enfant se mit a crier avec impatience :
— Par ici I par ici ! il est entré à White-Hall, et si nous lardons, nous ne le verrons pas a la fenêtre.
— Nous le verrons donc? dit Anna, reprenant sa première anxiété, du moment qu'elle trouvait une espérance de la résoudre autrement que par des souvenirs et des raisonnemens.
— Oui, oui, répondit Richard, et nous serons dans le cercle des élus ; je sais un endroit par où passer.
Véritablement, il fit quitter à Anna la grande allée où se pressaient tous les curieux, et, longeant les longs murs noirs de White-Hall, il frappa trois coups mesurés à une petite porte basse qui se trouvait à l'une des extrémités du palais. Une sorte de geôlier leur ouvrit, et le petit Barkstead demanda hardiment si son père était entré.
— Sans doute, répondit cet homme, il est très en peine de vous, petit garnement, il m'a demandé si vous n'étiez pas venu, et il m'a donné ordre de vous retenir.
— Tu mens, répliqua Richard, mon père veut que j'assiste au grand œuvre ; laisse-moi passer et ouvre-moi le guichet qui donne, de l'autre côté du parc, sur la roule.
— Je n'ai pas la clef, dit le geôlier, et je ne puis ouvrir.
— Jacques Sawton, cria l'enfant avec colère, tu es un traître et un royaliste, car, comme je venais ici, j'ai vu s'ouvrir celte porte et je ne vois plus les gens qui sont entrés. Ces gens sont des royalistes que tu as menés sous l'estrade de la fenêtre, ©uvre-moi ou je te dénonce.
Sawton regarda Richard avec stupéfaction En effet, il venait d'ouvrir à la femme vêtue de noir, qui se trouvait près d'Anna, quand elle avait pénétré dans le parc, et à l'enfant qui l'accompagnait et qui avait parlé ù Richard Celui-ci les avait reconnus, mais Sawton ne pouvait concevoir comment Richard savait un secret qu'on lui avait payé à prix d'or. Donc, sans faire la moindre observation, il prit un trousseau de clefs et se mit à marcher devant Richard et Anna. Il les
conduisit par une foule de petits corridors v<
par quelques lucarnes fortement rillces. Comme le flot de
l'Océan qui vient battre le pied d'un roc, on entendait le
bruissement sourd des voix qui grondaient au dehors. Anna suivait, sans savoir ce qu'elle taisait, ! mar-
chait lourdement devant elle, et l'enfant qui le pressait, comme s'il avait peur d'arriver trop tard. La lueur, qui pénétrait dans les passages humides qu'elle parcourait, rail si mal leur marche, que le soin qu'elle mettait à ne se point heurter, et la pensée que son doutealla.; cupait exclusivement. Toul-à coup une porte s'ouvrit, et elle se trouvait du côté du palais de White-Hall, qui donne, aujourd'hui, sur la place de ce nom. qui n'était alors qu'une prairie.
Devant elle se déployait un vaste es, peu près des bâtimens s'étendait un front,paiallèle.àWhite- Hali; de cinquante soldais ai plus; à dix pas à droite el .1 gauche de la porte se trouvaient deux Ii{ diculairesau palais, et. des trois côtés, ces troupes étaient disposées sur une profondeur de plus de quarante rangj de soldais. Derrière elle s'agitait une foule innombrable d'un s'élevait ce murmure puissant qu'elle avait si longtemps entendu. Dans l'enceinte du carré que cet arrangement laissait libre se trouvaient des officiers de tout grade, des prédicateurs, des juges el quelques membres du parlement. d'elle, elle vit la femme vêtue de noir, qu'elle n'ava remarquée la première fois ; l'enfant inconnu l'accomp encore. Richard et lui se regardèrent fixement. La vieille poussa un cri de surprise à l'aspect d'Anna; elle avait jeté un long voile sur son visage, et était, à genoux sur la terre.
Comme la jeune fille passait près d'elle, ébieule et confondue de tout ce qu'elle voyait, elle senlit une main qui prenait la sienne, et une voix qu'elle connaissait aus?i el qui lui dit: — Annal... Anna!... que viens-tu cherch A ce moment, la raison d'Anna chancela en elle-mèn ne savait si elle n'était pas en proie à un rêve affreux. Cet homme, conduit ù travers des suidais, imploré el insulté par cette populace flottante et courroucée ; ce nom de Charles, ce souvenir de Georges, et puis encore cette voix nouvelle et encore connue; Anna, défaillante et presque insensée, tomba à genoux ù côté de la femme voilée.
— Reste donc près de moi, lui dit celle-ci, el sois forte, Anna*!
Oh ! qu'allait-il se passer? où était Snna'pourq ■ soldats, ce peuple, cette recommandation.; à quoi bi courage qu'on lui demandait? Enfin, elle'ailait parler, mais encore, encore, la main qui avait lié son destin à celui qui allait s'accomplir vint fermer ses lèvres Un bruit de pas se lit entendre au-dessus de sa tête ; elle regarda et vil à quelques pieds une sorte de plancher qui s'avançait en dehors du palais et qui semblait revêtu de longues draperies n Un effroi sans raison, un effroi de ceux qui devinent le malheur à sa plus amère torture, agila convulsivement li de la malheureuse fille, et tandis (prèle tremblait comme une feuille de saule sous un venl du nord, une voix, la voix de Charles ou de Georges s'éleva el partit de l'échafaudage sous lequel elle était à genoux.
Celui qui parlait dit d'abord qu'il protestait de son innocence; qu'il n'avait fait la guerre que pour sa défense personnelle; et puis, il pardonna à ses juges et à ses ennemis Tout cela en termes nobles et justes, et d'une voix maie et assurée. Tous ceux qui s'étaient approchés pour entendre étaient émus ; quelques-uns pleuraient, d'autres semblaient admirer. Tout à-coup, celle voix calme s'anima el cria for lement: — Viens ici, messager de Cromwell, le règne de Charles I" est fini. Viens et commence, d'un coup de hache, le règne de Charles IL roi de la Grande-Bretagne I Vive le roi 1
\ n mouvement s'opéra sur le plancher, quelques pas furent faits par diverses personnes, l'une d'elle s'agenouilla, et un mot sortil encore de sa bout ■ fui recueilli
l'ai quelqu'un qui s'était approché. Ce mot, quelque!) doux et si enivrant, ce mot, si souvent fini daus nu baiser.
LES DEUX CADAVRES
ce mol tomba comme une goutte de plomb brûlant dans le cœur d'Anna, ce mot, le dernier que prononça la voix qui rendait Anna muette et folle, ce mot était : Remember : souviens-toi !
— OIi ! cria Anna, s'arrachant à la main qui la tenait. c'est lui!... et elle se leva au moment où retentit, sur sa tète un coup terrible auquel répondit un mugissement effroyable. L'infortunée courut en avant pour voir ce qui se passait audessus d'elle, elle fit quelques pas, se retourna, el \it un bouline masqué debout-el tenant une bâche; elle vit l'évêque Juxôn, le visage caché dans ses mains, puis*un autre homme penché vi rs le plancher, puis cet homme se releva lentement, se dressa de toute sa hauteur, tendit son bras avec effort et montra ,iu peuple une tête coupée, en criant : ceci est la
TÈTE D'US TKilTEK, DE OUAKLES 1", ROI DE LA GBANDE-