‹ Le siècleChapitre 48 sur 113 · BIU TACHE · texte numérisé non relu

BIU TACHE

— Georges ! è, Georges ! cria la pauvre lille...

irs, vibrant sur elle même, telle qu'un jeune arbre fouetté par l'orage, elle poussa an cri, comme si tout se brisait a la lois en elle, puis elle s'affaissa et tomba sur la terre, plus pâle que la tête que le bourreau venait de montrer à ses yeux.

Au milieu delà confusion qui suivit cette terrible exécution, la chute d'Anna eût été à peine remarquée, et peut-être le mouvement prodigieux qui poussa le peuple vers l'échafaud et qui ébranla un moment le rempart de soldats qui l'entouraient, eût exposé Anna à être foulée aux pied-, si quelques personnes ne. l'avaient protégée. La vieille femme voilée fut la première à s'élancer près d'elle; Tomlinson, quf avait reconnu Anna, s'en approcha presque en môme temps. Comme Anna et Richard, il avait traversé Wbité-Ilall, mais par les grandes salles, et il était venu se mettre à la tète de son régimenl qui était celui qu'on avait placé le plus près de l'échafaud, comme le plus lidèle et le plus dévoué aux intérêts du parlement.

la vieille femme et Tomlinson s'empressèrent pour rappeler Anna à la vie, el soit l'intérêt que lui inspirait la jeune lille. soit tonte autre cause.il était facile devoir que le colonel éprouvait, pour la personne inconnue qui l'aidait dans ses soins pour Anna, des sentimens moins sévères qu'avant l'exécution, t ne lois même il lui dit avec un intérêt plein d'anxiété :

— Eloignez-vous, milady, je prendrai soin de celle entant. Voyez, quelques-uns de ces forcenés qui ont insulté le roi ont pénétré jusque sous l'échafaud; s'ils vous reconnaissent,je ne répondrais plus de vous.

— Vous avez donc à répondre de moi, colonel Tomlinson? lui répondit l'inconnue.

— Croyez vous que je laissasse insulter et peut-être maltraiter une femme sous mes yeux? dit Tomlinson avec émotion.

— \i vous, ni vos soldais ne le souffriraient maintenant, n'est-ce pas? dit la vieille, en lançant a Tomlinson un regard qui brilla sous le voile noir qu'elle ramena plus soigneusement sur son visage.

— Pourquoi maintenant r répliqua le colonel, avec un embarras marqué.

— Ah! dit l'inconnue en saisissant la main de Tomlini 'n parlant d'une voix basse, mais résolue : c'est que

l'éclair qu'a jeté, en frappant, la hache du bourreau, vient enfin d'illuminer ton cœur; c'est que ta soif ardente a failli devant le breuvage qu'on lui versait ;c'esl que ta haine s'est éteinte dans le sang, c'est que tu as compris quel effroyable crime on vient de commettre.

— Prenons soin de celte jeune fille, répondit vivement Tomlinson, voulant échapper à cette révélation inattendue des nouveaux sentimens qui le dominaient.

— Eh bien i répliqua l'inconnue, rachetez donc votre con-

", aidez-moi à emporter cette fille ; nous allons la taire entrer par relie porte basse, chez Jacques Sawton; cet homme m'est dévoué. Anna y demeurera jusqu'à ce soir sans '\ur personne s'en doute, et celle nuit je la viendrai chercher seule pour l'emméncr.

— Où donc? dit Tomlinson étonné, en '.'interrompant vivement.

— En un lieu où jamais on ne pourra la découvrir, reprit la vieille en se penchant à son oreille.

— C'est la nièce de ISarkslead, et je prétends la rendre à sa famille.

— Sa famille ne peut être chez l'assassin de Charles IPr. Ecoutez, colonel, dit rapidement l'inconnue, le sort de l'Angleterre dépend peut-être devons en ce moment. Au nom de vos remords, aidez-moi à enlever celte tille d'ici.

Tomlinson ne savait que résoudre ; arrivé auprès d'Anna, il l'avait assise sur son séant; lui-même, un genou à terre, avait appuyé le corps de la jeune tille sur l'autre genou ; et, penché sur elle, il cherchait a saisir sur son visage quelques signes de vie. La vieille, à genoux de l'autre côté d'Anna, paraissait encore plus inquiète de l'enlever que de la secourir. Tomlinson, cédant à ses instances, soulevait Anna pour l'emporter, lorsque l'enfant qui accompagnait celte singulière femme se précipita vers elle en poussant des cris aigus et en montrant son bras ensanglanté.

— Je suis blessé, criait-il, je suis mort, il m'a lue !

— Qui vous a blessé, Ralph? reprit la vieille avec, anxiété, qu'avez-vous ? répondez.

Riais l'entant, tout en larmes, continuait a crier et à répeter les mêmes plaintes, lorsque Richard approcha, conduit par Tom Love, qui le tenait par la main. Il avait le visage meurtri, son pourpoint était déchiré et les plumes noire et rouge de son chapeau étaient brisées. A son aspect, Ra'ph se serra violemment contre la vieille en s'écriant : — C'est lui ! le voilà !

— Comment! petit misérable, s'écria Tomlinson, vous a\cz frappé el blessé cet enfant.

— Et il a bien fait, reprit Love en mesurant Tomlinson de l'œil avec peut-être plus d'insolence qu'il n'avait déjà fait. Quand Jack Ketth a eu frappé le coup, et le coup a été bien frappé, il a passé quelques gouttes de sang entre les planches d'en haut : ce petit-ci a tendu son mouchoir pour les recevoir, et ce grand-là a voulu l'en empêcher; le petit s'est regimbé ; le grand, qui a deux fois son âge, l'a repoussé, et il en a pris à son aise. Mais quand il s'est retiré et que le petit a voulu attraper quelques larmes qui dégouttaient encore, ce pleurard-la s'est mis à ie boxer, tant et si fort, que c'était pitié 1 Le petit n'a pas sourcillé, il n'a ni crié, ni pleuré, ni appelé assistance, mais, voyant que l'autre abusait de sa force, il a reculé d un pas, et, tirant sa dague, il l'a frappé à sa façon.— Hé ! hé ! ajouta Toin Love, en riant comme un ogre en gaité, il a bien fait de parer avec son bras, ce pleurard-là, car la dague allait droit au cœur, et le coup n'était pas mauvais non plus.

— Taisez-vous, Ralph, dit la vieille à l'enfant, pouvez-vous ainsi pleurer pour une égratignure? cherchez-moi quelqu'un pour faire emporter cette jeune fille.

— Ma cousine ! cria Richard apercevant Anna; ah ! mon Dieu! elle est morte!... ma cousine Anna! Oh ma bonne Anna ! el il se prit à pleurer, avec des cris et des trépignemens, soulevant le corps de la jeune lille, lui prenant les mains et l'appelant, l'entourant de ses petits bras.

— Allons, allons, dit Tom Love, en s'approchant, où fautil emporter cette belle créature-là ?

— A deux pas, dit la vieille.

— Bien loin, dit Richard.

— Ici près, chez Jacques Sawton, dit la vieille.

— Au bout de la roule qui mène à Londres, dit Richard.

— A deux pas. Bien loin. Ah ça! entendez-vous, où faut-il aller? reprit Love.

— C'est ma cousine, dit Richard ; la nièce, de monsieur Barkstead, il faut la porter chezlui.

— Oh ! oh ! dit Tom Love en réfléchissant, master Barkstead est un grand nom, un homme du bon coté, mais son frère était un chien qui avait mis sa lille chez les dames rovales de Windsor, et de sa fille on en a raconté des histoi res... hum!... Je sais ça, parce que. Jeanie, ma future, a été employée à la maison, el que... mais la pauvre fille, c'est peut-être faux. En tous cas, dit-il, en se penchant pour la

FREDERIC SOULIË.

prend™ dans ses bras, si jamais cette lady Salsnby, qui gouvernait la maison, tombait entre mes dix doigts, je la débarrasserais de sa vieille peau, à coups de lanières , pour qu'elle put faire le métier à son compte.

La femme voilée ne put se défendre d'un mouvement d'effroi à ces paroles. Tomlinson se tut, et Love, ayant relevé Anna, dit a Richard :— Voyons, mon petit héros, marchez devant, je vais vous suivre avec cette pauvre créature. — Dieu du ciel ! c'est à peine si son pouls bat encore; — allons, allons !

— Laissez-les partir, dit tout bas la femme voilée à Tomlinson. Suivez-moi, colonel, j'ai à vous confier des secrets que vous êtes digne d'entendre maintenant. Yous connaissez Barkstead?

— C'est mon collègue, répondit Tomlinson.

— Vous pouvez pénétrer chez lui ? dit la vieille.

— Sa maison est ouverte à tousses camarades.

— Venez donc, dit l'inconnue.

*— Je suis à vos ordres, milady.

Lady Salnsby, car c'était elle, s'occupa seulement alors de l'enfant qu'elle avait nommé Ralph, enveloppa son bras d'un mouchoir; et, accompagnée de Tomlinson, elle prit la route qui conduit à la Tamise, tandis queTom Love, emportant Anna dans ses bras, se dirigeait avec Richard d'un autre côté.

Pendant ce temps, les troupes, qu'on avait placées autour de White-Hall , s'étaient retirées. La foule immense, qui était accourue de tous les points de Londres pour assister a cette grande calaslrophe, s'écoulait lentement : mais son aspect était bien différent de celui qu'elle offrait une heure avant.

Il arrive quelquefois, pendant un jour d'orage, lorsque les grandes pluies du printemps s'abattent sur les sommets des montagnes d'Ecosse, qu'il se forme, soudainement, une quantité prodigieuse de petits torrens. Chaque accident de terrain, chaque pointe de roc divise les eaux elles jette dans des milliers desentiers ou de ravins, qu'elles suivent ou qu'elles creusent, tous arrivant au même but. Le soleil qui resplendit au haut du ciel, après que le nuage s'est ainsi complètement versé sur la montagne, éclaire en lignes élincelantes ces eaux qui roulent et bondissent: les plus vives couleurs semblent ruisseler avecelles, et des lueurs de feu se retlètent dans la poussière humide qu'elles exhalent sous le choc des pierres qui brisent leur course. Comme une chevelure dénouée et qui descend à flots nombreux sur de blanches épaules, les eaux des torrens se déroulent en mille sinuosités, enlacent la montagne d'un filet ardent et se précipitent avec éclat jusqu'à son pied. Là, réunies en un seul lit, il arrive aussi qu'elles rencontrent un puissant obstacle à leur marche; un roc, couronné de quelques vieux saj^ns, barre le lit où elles s'amoncèlent. Alors, les eaux battent d'uncommun effort l'obstacle qui fléchit et tombe : mais, alors aussi, les eaux, en se répandant dans la plaine, ont perdu leurs magnificences, leurs murmures puissans et leurs resplendissans reflets; elle ne sont plus qu'une vaste nappe jaunâtre et bourbeuse, sur laquelle passent des débris tristes et noirs, et qui roule sourdement des branches dépouillées et des troncs informes dans des Ilots sales et fangeux.

Ainsi la foule était venue, joyeuse, active, brillante, avec des cris, des rires et la conscience haute, ainsi elle s'écoula, taciturne, anéantie et baissant ta tête, aprèsavoir vu tombef cette tête de roi.

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