‹ Le siècleChapitre 49 sur 113 · ANNA · texte numérisé non relu

ANNA

Lorsque Richard rentra dans la maison de son père, tout y était dans un cruel désespoir; mistriss Barkstead était rentrée et sortie plusieurs fois; Molly avait parcouru les environs et questionné le petit nombre de voisins qui étaient

demeurés dans leurs maisons. Enfin, mistriss Barkstead'accablée de douleur et de fatigue, revenue encore chez ellepour savoir si son fils n'a\ail pas reparu, avait été retenu par Molly. Les domestiques étaient tous rentrés, un à un, sans apporter de nouvelles. Une morne et immobile stupeur avait succédé à la tumultueuse agitation de ces allées et venues. Les domestiques, réunis dans la chambre principale, considéraient en silence celle malheureuse mère qui, elle-même, muette el les yeux fixes, semblait avoir épuisé toutes ses larmes, lorsque la voix perçante de Richard vint briser cetteangoisse. Mistriss Barkstead courut, et plus rapide que ne l'eût été Tom Love lui-même, plus forte en ce moment que ce robuste boxeu'-, elle descendit, prit Richard dans ses bras, et l'emportant, comme si on l'eût poursuivie, elle remonta dans l'appartement supérieur el tomba dans un fauteuil, tenant son enfant embrassé, sans paroles ni cris, mais le serrant avec force et pleurant à chaudes larmes.

Ce premier transport passé, et comme elle voulait reprocher à Richard sa disparition, elle s'aperçut du désordre de ses vêtemens, des coups de son visage meurtri, et, au même instant, la voix de Tom Love se fit entendre.

— Et celte autre enfant ! il n'y a donc rien pour elle? ditil, en montrant Anna, qu'il soutenait, assise sur une chaise. Ni mistriss Barkstead, ni les domestiques, trop occupés du retourde Richard, n'avaientvu l'entrée de Tom Love. La jeune fille était toujours évanouie et semblait ne donner aucun signe de vie.

Mistriss Barkstead ordonna qu'on la transportât dans sa chambre, l'y accompagna et envoya chercher le docteur Andlay, médecin de la maison. Pendant qu'on déposait Annasur son lit, Richard racontait à sa mère comment il l'avait rencontrée, et ce qui était arrivé, c'est-à-dire son combat avec un inconnu et l'accident de sa cousine. Déjà les hommes qui avaient servi à la transporter dans sa chambre, s'étaient retirés, et il ne restait plus que mistriss Barkstead, son fils, Molly, et Betly, jeune servante qui aidait cette dernière a déshabiller Anna, lorsque Molly laissa échapper un cri étouffé de surprise. Madame Barkstead se rapprocha pour en savoirla cause, mais aussitôt Molly,prenant un air indifférent, dit à Betly :

— Tiens, Betly, prends Richard, va lui laver le visage, madame et moi déshabillerons miss Anna. Elle accompagna ces paroles d'un regard qui fit comprendre à mistriss Barkstead qu'elle avait quelque raison d'agir ainsi : en effets à peine Betty et l'enfant élaient-ils sortis, que Molly ferma la porte avec soin, et dit, avec une sorte de joie méprisante à sa maîtresse :

— Enfin le voici le grand secret de cette belle papiste. En disant ces mots, elle prit des ciseaux, coupa les vêtemens de la pauvre fille, lui enleva sa robe, ses jupes, son corset, et la montrant nue aux regards de mistriss Barkstead, elle lit voir les signes certains d'une grossesse avancée.

— Voilà ce qu'elle cachait, la misérable, dit Molly.

— Oh! qu'elle a dû souffrir! s'écria madame Barkstead : la malheureuse a tué son enfant -, eile s'est tuée elle-même.

— Cela serait peut-être plus heureux , ajouta Molly , car..,.

Sa maitressene lui laissa pas achever sa phrase, et l'interrompant avec indignation :

— Que Dieu vous juge comme vous jugez les autres, ditelle, el qu'il soit implacable, Molly, vous le méritez, vous qui maudissez cette infortunée et voulez sa mort!

— Oh! non, madame, reprit Molly, confuse, non, car si le papisme nel'eûl perdue! c'eût été un ange de bonté, comme de beauté, que miss Anna! Et, en disant ces paroles, elle porta ses regards sur ces traits paies et doux, sur ce corps pur et jeune, el comme abandonné à la mort.

— Voyez, voyez, coulinua-t-elle aussitôt: ses lèvres s'agitent, on dirait qu'elle veut ouvrir les yeux... elle respire!... Oh! tant mieux... tant mieux.

Elles mirent Anna tout-à-fait dans son lit, el l'on annonça le docteur Andlay.

Le docteur étailun homme qui n'était ni gras, ni maigre; ni vieux, ni jeune; ni petit, ni grand; ni beau, ut laid ; il

LES DEUX CADAVRES

ne portait les cheveux ni long?, ni courts; et ne se classait ainsi, ni parmi les royalistes, ni parmi les républicains ; il n'était ci gai, ni triste ; et sa physionomie n'annonçait ni bonté, ni méchanceté. Véritablement, dans tout ce qui concernait les qualités dont on s'inquiète ordinairement dans la vie, il était, ou d'une complète indifférence, ou d'une parfaite médiocrité. La seule ambition de son âme était la science, et celle là le dominait à un degré extraordinaire. Cette passion lui inspirait, pour la satisfaire, toutes les vertus et tous les vices qui lui manquaient; il devenait 'libéral, courageux, humain pour l'amour de la science; et pour eile il eût dérobé un secret ou tué un homme. Avec cet esprit de perquisition scientifique, on comprend qu'il ne fût pas très désireux d'être appelé près de malades légèrement affectés; aussi, comme le valet qui avait été le quérirlui avait dit qu'il s'agissait d'un simple évanouissement, le docteur entra dans la chambre sans regarder la pauvre Anna, et alla droit à mistriss Barkstead.

La découverte qu'elle venait de faire la mettait dans un cruel embarras. D'une part, l'aveu de la posi lion d'Anna compromettait sa famille, et pouvait déplaire au colonel, qui peut-être eût voulu que ce secret fût confié à un ami plus dévoué qu'Andlay; d'un autre coté, la vie d'Anna était en péril, et le moindre retard pouvait en décider. Dans cette perplexité, tandis qu'elle parlait à Andlay, sans trop savoir ce qu'elle déciderait, entrèrent dans la chambre Barkstead et le colonel Okey.

— Je le ferai, sur mon âme, disait Barkstead; c'est mon devoir, je le remplirai comme celui que je viens d'achever.

— C'est un serpent que tu veux élever pour déchirer l'Angleterre, répondit Okey.

A ces mots, Barkstead s'approcha de sa femme, et se débarrassant de son épée et de son chapeau : ■

— Marie, lui dit-il, c'est un jour marqué que le 30 janvier, il s'écrira, dans l'histoire de notre. vie, d'une façon mémorable. Bien 1 tu es seule ici avec Molly et le docteur : Andlay, regardez cette jeune fille.

— Elle revient tout-à-fait à elle, dit Molly.

— Que dites-vous? s'éeria le docteur en considérant les yeux d'Anna, à peine entr'ouverts, et en posant sa main sur le sommet de sa tête Le cerveau brûle, la tête bout, les yeux sont perdus, celte fille est folle.

— Folle! cria Barkstead, et si elle accouchait en cet état! Juste ciel, Molly, faites porter ce billet à l'évêque Juxon, on le trouvera ù Wbile-Hall. Et, en effet, il écrivit quelques mots et les remit à Molly.

— Folle, répétait Andlay, en considérant le visage d'Anna, et grosse, c'est vrai. Et si elle accouchait! Ah! Matuews donnerait son livre de Insanis pour cire à ma place ! Folle et grosse véritablement! répétait-il, en suivant avec une avidité inquiète les mouvemens d'Anna.

La scène qui se passait en ce moment, enchaînait si fortetement l'attention de tout le monde, que nul ne songeait à demander aux autres l'explication de ses paroles et de ses actions. Chacun, ainsi qu'Andlay, penché sur le lit d'Anna, épiait les moindres symptômes de retour à la vie. Lajeune fille se souleva sur son séant et regarda aulour -d'elle, sans qu'on pût deviner si elle voyait rien, tant son œil était terne et impassible; un léger frémissement s'échappa de sa bouctae. \mllay imposa silence delà main à ceux qui entouraient le lit avec lui, et à Molly qui rentrait. La malade, à plusieurs fois, poussa ce Faible gémissement sans s'agiter, puis elle porta les mains à son front, avec des plaintes inarticulées; puis, jetant un cri aigu, et pressant avec force ses lianes, elle retomba si.rson lit.

— Folle et grosse, en effet, dit Andlay, et les douleurs de l'enlanlement commencent; elle accouchera, j'aurai ce bonheur-là 1

— Sera-ce bientôt? reprit Barkstead.

— Qui sait:' dit Andlay: ceci est un accident, c'est un cas important; il faul liobserver et l'étudier. Ah ! quelle bonne fortune!

— Meilleure que vous ne pensez. Ecoulez, Andlay, il faut

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sauver cette jeune fille ; il faut sauver l'enfant dont elle va accoucher.

— Enfant du crime! dit Okey avec horreur.

— Il faut le sauver, dit Barkstead avec autorité. Etes-vous aussi le juge de ces infortunés, colonel Okey, pour leur vouloir la mort sans pitié ? — Mais, continua-t-il en s'adressantà Andlay, si vos soins vous sont payés plus que vous n'avez droit de l'attendre, votre silence vous rapportera encore davantage.

— La science y gagnera assez pour que je me soucie de votre argent, répliqua Andlay. L'heure qui va se passer est un trésor inestimable: mais pour le mettre à profit, il faut que je sache ce qui a déterminé cet évanouissement et cet accouchement.

Mistriss Barkstead raconta ce qu'elle savait, Richard fut interrogé, les domestiques répétèrent ce que TomLove leur avait dit, et l'on devina à peu près la vérité.

Pendant ce temps les douleurs d'Anna avaient augmenté ï tout annonçait que l'accouchement allait avoir lieu, mais mil vestige de raison ne se montrait encore dans ses yeux ni dans les paroles entrecoupées qu'elle laissait échapper de sa bouche. De temps à autre le mot remember (souviens-toi), ac« ■ compagne d'un sourire convulsif, ou d'un geste violent, attestait cependant la cause de ce délire.

Au milieu de l'anxiété et du silence qui régnaient dans cette chambre, arriva l'évêque Juxon. A quelques instansde la mort de son maître, il avait fallu un motif bien puissant pour lui faire abandonner son corps que le jugement du parlement avait confié à sa garde et à celle de lord Clarendon : pourtant il était venu.

A peine fut il arrivé, que les douleurs d'Anna devinrent plus vives: ses cris déchiraient l'air; elle se roulait avec d'horribles convulsions. Sa raison perdue, la nature devenue incapable de s'aider, rendaient plus imminent le danger de sa position.

— Soyez le témoin de ce qui va arriver, dit Barkstead à Juxon; apprenez ici que si la main des vrais-serviteurs de Dieu est puissante pour frapper les traîtres, elle est forte aussi pour secourir les innocens ; puis, se retournant vers Andlay, il ajouta : — Ma fortune à vous, si vous sauvez l'enfant qui va naître.

— La mienne aussi, s'écria Juxon.

— Cela se peut, dit Andlay ; on peut sauver l'enfant; mais je ne saurais alors répondre delà mère; voyez comme elle s'agite ; il faut l'attacher sur ce lit, ou bien elle tuera son enfant.

— Mais elle I s'écria madame Barkstead, c'est elle qu'il faul sauver 1

— La vie de l'enfant 1 reprit Juxon. Colonel Barkstead, cette femme n'est plus votre nièce; vous avez promis la vie de l'enfant à celui qui nous regarde du haut du ciel.

— Que dois-je taire? dit Andlay: la crise approche, la mort veut une victime I

— Anna ! sauvez Anna ! disait madame Barkstead, à genoux devant le docteur.

— Tu l'as juré au martyr, répétait ù voix basse Juxon; sauve l'enfant !

Molly s'était jointe à sa maîtresse ; toutes deux, à genoux devant Barkstead, l'imploraient avec des cris et des larmes. Okey, la rage dans les yeux, lui disait ces seuls mots :

— L'oseras-lu?

Et Juxon, avec un accent d'autorité, lui répétait sans cesse. :

— Ta parole, Barkstead! accomplis ta parole! sauve reniant!

— Il est tems ! décidez, ou lous deux périront peut-être, s'éeria- Andlay, toujours suspendu sur le lit de la mourante et l'œil attaché sur elle ; et les menaces d'Okey et de Juxon, les supplications de Molly et de sa maîtresse, jetèrent dans le cœur de Barkstead de nouvelles angoisses. Tout-à-coup ii'arrachaut à son incertitude, par une résolution violente, il dit à Andlay, d'une vo:x haute et torte :

— Que justice soitfaite, donc; que le coupable expie sa faute, et que l'innocent soit sauvé I

— Que la malédiction du i iel s'attache .1 t a vîé ël lé malheur a la tienne, pour ce que tu viens de dire ! ajouta Okey, liors de lui-mémo.

Un silence profond succéda à ces paroles. Andlay, un matelot qui observe l'orage, immobile et sans volonté, et qui, dés que l'ordre du capitaine a retenti sur le navire, l'exécute avec une rapidité merveilleuse et une admirable intelligence, Andlay s'empara des mains d'Anna; à l'aide île mouchoirs et de longs cordons de laine qu'avait apporté - Molly et qu» lui -présentait Juxon, il lia la malheureuse Anna, comme on t'ait aujourd'hui des forcenés dans les maisons de santé. Aussitôt, éloignant ..Molly clJuxon, il demeura seul prés du lit, avide et tremblant, interrogeant le visage de la malheureuse fille, et se répétant à lui-même, avec un sourire indéfinissable, ces mots : — Folle et grosse !

Toutes les autres personnes, plongées dans une morne stupeur, se tenaient à l'écart; un cri perçant annonça que le travail de l'enfantement devenait de plus en plus douloureux ; tous en frémirent, mais tous restèrent immobiles. Les gémissemens furent plus pressés, les cris se succédèrent avec violence, les efforts d'Anna ébranlèrent sa couche. Andlay resserrait les noeuds et la contenait de tout son pouvoir ; c'était un combat atroce. Tous étaient anéantis. Madame Barkstead et Molly avaient caché leur tète dans les bras l'une de l'autre ; des larmes coulaient sur la rude figure du colo. nel Okey. Juxon jetait un regard de pitié sur ce lit de déses. poir, et Barkstead, l'ceil fixe, le poing fermé, les lèvres pâles, semblait ne plus avoir ni souvenir, ni raison, ni vie. Enfin de derniers et effroyables cris retentirent, Andlay s'élança sur le lit, comme une bête fauve sur sa proie; tous détournèrent la tête; Anna, dans un effort convulsif, rompit tous ses liens, bondit et retomba comme un corps inerte sur sa couche ensanglantée; Andlay laissa échapper un léger rire de satisfaction, et avec un accent de joie, mêlé d'orgueil, il s'écria : — L'enfant est sauvé 1

Le sentiment qui avait contenu Molly et mistriss Barkstead, cette terreur qui les avait enchaînées toutes deux loin du lit, fit alors place à une tendre pitié pour l'enfant qui venait de naître et s'adoucit d'une espérance pour Anna, que le docteur annonçait respirer encore. Tandis qu'aidé de Molly il donnait ses derniers soins à l'accouchée, Juxon s'approcha de mistriss Barkstead, qui tenait l'enfant dans ses bras ; il prit quelques gouttes dans le creux de sa main, et élevant la voix, il fit une courte prière, et jetant cette eau sur la tête de l'enfant, il dit d'un ton grave: — Charlotte Stuart, fille d'Angleterre, je te baptise selon la loi de l'Église catholique, apostolique et romaine.

L'étonnement de madame Barkstead ne saurait se dépeindre. Si ces paroles lui expliquaient la présence de Juxon, l'importance que le colonel mettait à l'issue de l'événement, cl jusqu'à la résolution terrible qu'il avait prise, elle la laissait ignorante des circonstances qui avaient révélé ce secret à son mari et des engagement qu'il paraissait avoir contractés.

— Dressons procès-verbal de tout ceci, dit Barkstead; vous le signerez, évêque Juxon; yous le signerez, colonel Okey.

— Oui, pour votre gloire, répondit le premier.

— Et moi, pour ta honte, ajouta le colonel.

Pendant que l'on remplissait cette formalité, Andlay ne quitta point le lit d'Anna; elle respirait encore; ses yeux, qu'elle avait plusieurs fois entr'ouverts, n'avaient plus <jue l'expression d'un profond accablement. Un étonnement inquiet, un ressentiment mal compris des douleurs qu'elle éprouvait, se montraient seuls sur son visage. Andlay ferma exactement les rideaux qui entouraient le lit, et s'approcha de madame Barkstead ; tout le monde lui prêta attention :

— La raison est revenue, dit-il tout bas ; mais incertaine et incapable de résister a une nouvelle commotion. Ma présence, celle de monsieur l'évêque, en diraient trop, tout de

suite; c'est à vous de lui expliquer ce qu'ell ffrç; si son

Ame est ménagée, son corps peut encore être sauve.

Madame Barkstead, avec celte intelligence aimante et féconde des femmes, comprit ce qui lui restait à faire ; et, con-

fiant l'enfant au i . 0. 1 lie ap|

. l'Anna.

— Ut s il faut que les paroles que \a prononcer l'infortunée, soient ses dernièn paroles, dit Barkstead, ro ueillonsles avec soin, vous et moi, Juxon, pour y obéir sans restriction ; carvous et moi nous l'avons

Ils se rangèrent tous autour du lit, dans une muette attention, et madame Barkstead entr'ouvrit doucement les rideaux.Ce léger i! < uvehient tira Anna de l'affai elle était plongée; elle tourna ses yeux vers sa tat

— Oh ! je souffre, dit elle, pourquoi donc est-ce que je souffre tant?

— Ne te souviens-tu de rien? répondit madame Barkstead. Pauvre enfant, un grand malheur l'est arrivé.

— C'est à vous qu'il était arrivé un grand malheur, reprit Anna d'une voix si faible que tous penchèrent la tête pour l'entendre, Richard était perdu ce matin, et vous pleuriez.

— Et tuas été le chercher pour me sauver mon enfant I Bonne Anna, merci. Tu as compris les douleurs d'une mère; Dieu te bénira de m avoir secourue dans ma peine, car je suis ici pour te secourir dans la tienne.

— Oh I c'est un mal horrible ! une douleur atroce qui déchire tout mon corps; je ne sais, je ne sais, mais il me semble que ma vie s'était rompue.

— Et ton âme, enfant, n'a-t-elle pas été déchirée aussi ? les espérances de ton cœur n'ont-elles pas été rompues ? n'aslu pas eu la douleur poignante et mortelle, quand tu es sortie pour faire cesser la mienne.'

— Oui, il me semble que j'ai vu d'étranges choses, entendu des voix que j'aimais, des voix que j'avais connues; attendez... Et se passant la main sur le front, comme pour écarter le voile qui restait encore entre elle et sa mémoire, elle ajouta : — Oui, oui, j'ai vu Richard; niais pas seulement Bichard ; attendez !... Et elle fit le même geste ; puis, après une longue pause pendant laquelle ses lèvres remuèrent comme si elle s'était parlé à elle-même : — Attendez ! dit-elle, oui, il me semble que je me souviens.

— Souviens-toi, dit tout bas la voix grave et pénétrante de Juxon.

Ce mot, ce mot si connu, prononcé par-une bouche cachée, et comme sortant d'une tombe, jeta une lumière rapide et brûlante dans cette âme encore incertaine, et éclaira d'un jour de malheur, ce crépuscule où dormaiant tous les souvenirs de l'infortunée. Ce fut tout un récit dans un mot. Si, dans ce corps brise, il n'y eut plus de force pour de nouvelles convulsions, il se trouva du moins des larmes abondantes et amères, qui furent encore une souffrance. Anna cachait son visage dans ses mains.

— Tues pardon née, lui dit tout bas mistriss Barkstead, pleurant comme elle; prends courage contre toi-même, Anna, tu n'en as pas besoin "contre nous qui l'aimerons et le protégerons; tu es noir.' tille, Anna; ton malheur est ion droit. Mon mari sera ion père, ci si lu veux je serai ta ;

(a mère [devant laquelle tu peux pleurer et non pas trembler; prends courage.

Anna, levant ses yeux vers celle qui lui parlait ainsi, joignit ses mains et répondant de la voix d'un ange, elle dit :

— Il me faut un plus grand pardon que vous ne croyez, peut être. El, comme elle faisait un effort pour se soulever, ses douleurs s'éveillèrent, un faible cri, celui d'un enfant nouveau-né, vint frapper son oreille, elle écouta avec effroi, regarda son lit tout sanglant, et, haletante, éperdue, elle se tourna vers sa tante. Celle-ci tenait dans ses bras la faible créature que lui avait remise Molly. Anna reconnut son enfant.

O quelle joie 1 quel délire passionné! quel amour surhumain resplendit alors sur le visage de la pauvre Anna I Sou enfant, elle le prit dans ses mains, l'inonda de ses larmes, le couvrit de ses baisers, le parcourut des yeux, heureuse comme une mère, innocente en ce moment, purifiée par sa tendresse, forte et ne cachant plus son visage, souriante et Hère.

— Ce sera aussi noire enfant, dit mistriss Barkstead,

US

tu n'as point d'aveux à faire, de reproche à craindre, (u es pardonnée, Anna

Cotait trop d'émotions à la fois. Comme un vase brûlant, dans lequel tombe une eau glacée, et <|iii éclate, l'àme de la jeune Mie, en subissant cette joio, après Uni de douleurs, se brisa et elle retomba sans vie sur le lit fatal. An ilay se rapprocha d'elle, la considéra longtemps, interrogea son pouls et les baltemens de son cœur ; puis, après un moment de silence, il dit à BarksicM et à Juxon :

— Si les dernières paroles de celte jeune tille importent à l'Angleterre, recueillez-les avec soin, lorsqu'elle reviendra à elle. La vie habile encore, il est vrai, ce corps, mais les ressorts en sont brisés, et dans une heure vous prierez pour elle.

— La volonté de Dieu soit faite I dit Juxon; je remplirai, pour elle comme pour lui, les saints devoirs de mon ministère, et je la bénirai à son heure dernière, comme j'ai béni celui qui l'attend dans le. sein de Dieu.

11 se mit alors à réciter l'office des mots, et si grande'était l'émotion qui les dominait tous, qu'en entendant ces prières catholiques qui excitaient ailleurs leur mépris et leur risée, ils découvrirent leur tète et se mirent à genoux.

Bientôt Anna reprit encore une fois ses sens. Juxon était leste seul près d'elle, une sainte résignation accompagna le regard qu'elle jeta sur lui, et comprenant ses derniers devoirs de chrétienne :

— Mon père, dit-elle, écoulez la confession de mes fautes ; intercédez Dieu pour moi dans le ciel, et faites que mes derniers vœux soient accomplis sur cette terre.

Aces mots, l'attention recommença, le silence reprit. Juxon se pencha vers la mourante, et voici ce qu'elle dit, soutenue par sa foi dans la religion où elle avait été élevée, et par l'amour maternel qui venait de se révéler en elle.

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