CONFESSION
Depuis mon enfance j'habitais Windsor; c'est la que s'est passée toute l'hisoire de ma vie. A l'exception de quelques jours, où je venais dans la maison de mon oncle, toutes mes années ont été enfermées dans la maison royale des Dames nobles. C'est là que j'appris la mort de mon père; c'est lu que je connus Georges.
Comme. a ce moment, Juxon avait fait un léger mouvement, Anna ajouta : — Laissez-moi l'appeler Georges, je l'ai aimé sous ce nom; ma bouche s'est accoutumée à le prononcer; et, encore maintenant que je sais tout, il me semble que je ne parlerais pas de lui, s'il me fallait le nommer Charles.
Juxon l'approuva de la main, et Anna, se ranimant un instant au souvenir du passé, continua d'une voix plus assurée:
— Jusqu'au premier jour de l'année dernière, ma vie fut «le l'enfance ; partout je trouvais des cœurs indulgens pour mes jeunes folies à Wiwlsor, vous l'avez vu, vous venez de juger quelle bonté j'ai dû trouver ici.
Mon père, il est donc vrai, et jo l'apprends maintenant, qu'il n'y a pas de faute légère. C'est un oubli bien futile de mes devoirs qui m'a conduite au crime et vouée à la mort.
I u soir, quelques unes de mes compagnes et moi, la lille de lady Salsnby était de ce nombre, bravant la rigueur du froid, nous nous étions échappées de nos chambres, et, sous les arbres dépouillés des jardins de Windsor, nous courions joyeuses d'av ir Iromi é la surveillance de nos gouvernant! s. La jeune lady Salsnby nous racontait son prochain mariage avec un lord d'Ecosse ; elle nous vantail sa fortune, les terres immenses qu'elle allait posséder et les nombreux vassaux qui allaient lui rendre hommage. Nous nous étions laissé entraîner bien- loin de la maison, et nous étions près du mur qui borde la forêt, lorsque le bruit que fait un homme en sautant d'un mur, se fit entendre près de nous, et à l'instant même, nous vîmes un homme, une épée nue à la main.
Toutes mes compagnes s'enfuirent en poussant de grands eris , moi seule, anéantie par la frayeur, je demeurai immobile. Cet homme vint à moi, je tombai à genoux devant lui, je lui demandai grâce ; il me releva et dit avec dureté : —Que faisiez-vousici à pareille heure? est-ce ainsi que lady Salsnby gouverne la maison qui lui est confiée? Sur mon âme je lui apprendrai ses devoirs. Damnation ! ils feront si bien que je n'aurai plus d'asile. Que faire maintenant? toutes ces petites filles m'ont vu.
Je ne comprenais rien à ce mécontentement, ni au droit dont semblait se prévaloir cet étranger; mais, dominé par l'effroi que me causait sa présence, par le ton absolu qui régnait dans sa parole, j'excusai lady Salsnby de notre faute; je lui disque mes compagnes n'avaient pu le reconnaître, et qu'il devait être parfaitement tranquille. Je le vis sourire, etalors il me dit à voix basse : — Eh bien 1 mademoiselle, c'est donc vous qui nie donnerez asile. — Je ne vous comprends pas, répondisse.
— Tu me cacheras, celte nuit, dans ta chambre, jeune fille, et songe à m'introduire sans que personne ne le voie.
J'étais seule, en présence d'un homme armé, au milieu de la nuit, loin de tout secours possible; mais telle était alors la confiance insouciante de mon âme, que je me pris à rire de cette proposition, et de la façon dont elle m'était faite; l'étranger ne put s'en défendre lui-même; on eût dit, à voir notre gaîté, que nous nous connaissions depuis longtemps.
— Vous avez raison, dit-il après un moment de silence, et pourtant je ne puis sortir d'ici, il y va de ma tête, et ma tête pèse plus qu'une autre dans la balance des choses de ce monde; non, je ne puis la jeter au fer d'un soldat, ou l'exposer à la balle d'un garde des forêts; il fautqueje demeure ici, jeune lille, il faut que. tu me sauves ; si tu hésites encore : écoule, je suis... Il s'arrêta soudainement, et, me prenant la main, il me dit avec ce ton de maître qui paraissait ne pas connaître de résistance : —Avant tout, quel est votre nom?
— Je m'appelle miss Anna Barkstead, répondis-je.
— Barkstead! répéta-t-il avec fureur.
Ici Anna, baissant !a voix, comme si elle craignait d'être entendue, ajouta: — Mon père, je ne saurais vous répéter toutes les malédictions qu'il prononça sur ce nom de Barkstead ; il l'appela traître, soldat parjure, magistrat infâme, et je compris qu'il me croyait la fille du colonel; je le détrompai. — N'importe, dit-il, ce nom est coutumier de trahison ; je- ne te demande plus rien, et je t'ordonne, sur ta vie, de m'obéir et de faire silence. Alors prenant d'une main sa dague et de l'autre son épée, il me força à marcher vers la chapelle. Arrivés là, il me remit une clef qui en ouvrit la porte; je la refermai par son ordre; une fois dans la chapelle, il me demanda le nom du corridor où se trouvait ma chambre; je lui dis que c'était celui de la reine Elisabeth. — Tu es une des favorites de la maisou, reprit-il ; conduis moi chez toi. Je voulus répliquer, il me menaça de sa dague, et, tremblante, je le précédai.
Nous arrivâmes bientôt dans mon appartement; j'étais si interdite de ce qui m'arrivail, que je m'aperçus à peine que l'étranger avait allumé ma lampe et poussé les verrous de ma porte ; il s'était assis, et réfléchissait profondément ; j'essayai de lui parler à plusieurs reprises, mais ma voix expira sur mes lèvres : je croyais rêver.
Cependant les cris de mes compagnes avaient frappé quelques personnes : toute la maison s'était émue; la tille de lady Salsnby, plus hardie ou plus alarmée qu'une autre, était entrée chez sa mère, lui avait confié notie étourderie, et l'événement qui les avait fait fuir et m'abandonner. Aussitôt on éveilla les jardiniers, on alluma les torches, on parcourut les jardins, en m'appelant à haute voix. L'étranger me tenant par la main, de peur que je ne m'échappasse, observait à traearreaux, et avec anxiété, les moiivemens des gens de la maison; il avait oublié que la lampe, placée derrière nous, dessinait notre ombre sur les vitraux, et ce ne fut que lorsqu'un cri annonça qu'on nous avait vus, et que tous les bras se dirigèrent vers la fenêtre éclairée, qu'il comprit son impeudence. Aussitôt on se précipita dans la maison, on monta en foule les escaliers, on envahit le corridor où je demeurais,
et l'on frappa à ma porte à coups redoublés. On m'interpella de répondre ; l'étranger me dit rapidement et à voix basse de demander lady Salsnby. Tout ce qui se passait était si extraordinaire, que j'obéis machinalement.
La voix de lady Salsnby se fit entendre. — Enfin! dit l'étranger, avec un air de satisfaction; puis il prit des tablettes d'ivoire, en brisa une, écrivit sur un de ses éclats avec la pointe de son poignard, un seul mot, et me dit : — Donnez cela à lady Salsnby. Aces mots, il se cacha derrière les rideaux de mon lit. J'obéis encore, j'ouvris, et dis résolument à lady Salsnby, qui entra la première : — Lisez, madame. A la lueur des torches qui se pressaient autour de ma porte, elle jeta les yeux sur ce morceau d'ivoire; son visage s'altéra; mais, se remettant aussitôt, elle arrêta d'un geste toutes les personnes qui allaient s'y précipiter, et entra seule.
Elle parcourut la chambre comme si elle cherchait quelqu'un, passa plusieurs fois près de l'étranger, sans avoir l'air de rien remarquer; puis, élevant la voix, et d'un air dégagé, elle dit:
— Allons, allons, vous êtes toutes des folles, et toi aussi, Anna, qui as eu peur au point de t'enfermer et de ne vouloir ouvrir qu'à moi; personne n'est ici, personne n'est entré dans la maison ; allez vous reposer, et qu'il ne soit plus question de tout ceci. Quelques-unes de mes compagnes voulurent insister, et lady Salsnby ajouta avec sévérité :
— Est-ce parce que je ne vous ai pas encore punies de votre faute, que vous obéissez si mal à mes ordres? relirez vous. On nous laissa seuls, et à peine la porte fut-elle fermée, que l'étranger, se dégageant de derrière les rideaux, dit à lady Salsnby :
Le capitaine Georges vous remercie, madame. Aussitôt, et comme si je n'avais pas été là, ils commencèrent une conversation en français ; je lisais sur le visage de lady Salsnby qu'il lui racontait ce qui l'avait forcé à franchir le mur du jardin. Au sourire qu'il laissa échapper, etau regard qu'il jeta sur moi, je tompris qu'il lui expliquait comment il avait pénétré jusqu'à ma chambre. Après ce récit, une vive discussion s'établit entre eux; ils semblèrent enfin être d'accord sur ce qu'ils avaient à faire, et lady Salsnby m'annonça que le capitaine Georges passerait la nuit et le jour du lendemain caché chez moi. Je voulus faire quelques observations, elle me répondit en souriant : — Si je le disais la vérité, tu me demanderais à genoux le droit de faire ce que je te prescris; enferme-toi, attends que je vienne moi-même; demain je te dirai ce qu'il faut faire. Réponds à celles de tes compagnes qui viendraient pour te voir, que tu ne veux recevoir que moi. Elle sortit sans attendre ma réponse, et me laissa seule avec l'étranger, dont je ne savais pas le nom.
— Que je ne vous dérange pas ; allons, couchez-vous, mademoiselle. Je ne lui répondis pas, mais je sentis une rougeur brûlante me monter au visage; il s'en aperçut, et, s'approchant de moi, il me dit en souriant :
~ C'est en vérité une. singulière position que La vôtre et la mienne I Une belle jeune fille qui reçoit, la nuit, un homme dans sa chambre, et un cavalier admis à ce bonheur, et qui ne savent que se direl N'est-il pas un homme au monde, belle Anna, que vous voudriez voir ici à ma place, et qui sans doute y serait moins embarrassé que je le suis? Ce soupçon m'indigna, et je restai encore muette. Cependant il m'interrogea bientôt sur nos occupations, sur nos études- Malgré l'assurance impéralive avec laquelle il parlait de tout, sa conversation me fit paraître cette nuit moins longue que je ne l'avais craint.
Lady Salsnby vint de grand matin. Jugez démon élonnementlorsqu'elle m'apprit, après avoir causé avec le capitaine, qu'il ne pourrait s'éloigner de deux jours encore, et que pendant tout ce temps, il demeurerait chez moi; elle ajouta que, pour ne ploint éveiller les soupçonsje ne quitlerais point ma chambre.
Aujourd'hui, que je sais quel était le trésor que l'on confiait à ma garde, je comprends que lady Salsnby ail oublie toutes les idées de convenance qui devaient l'empêcher d'agir ainsi ; mais alors, rien ne m'expliquait sa conduite ; rtle-
même nous apporta la nourriture qui nous était nécessaire; et il me fallut passer tout le jour seule avec ce cavalier.
0 mou père! je ne sais si ce fut un jeu de son esprit, mais il se plut à me raconter de merveilleuses histoires; il me parla d'un monde que je ne connaissais pas, de senlimens qui n'avaient jamais palpité en moi. Celte longue journée (ut ceurle! Puis vint la nuit; notre embarras de la veille recommença; nous en parlâmes d'abord en riant, mais la fatigue nous gagnait tous deux; mes yeux se fermaient malgré moi; luimême semblait vouloir lutter en vain contre le sommeil ; nous nous décidâmes à ouvrir la croisée, espérant que l'air frais de la nuit nous réveillerait tous deux. Le. ciel étiheelait d'étoiles; il me mena vers la fenêtre, et me montrant à l'horizon un aslre dont la lueur pâle se détachait mal sur l'azur de la nuit :
— C'est ainsi qu'est ma vie, me dit-il, pâle et obscure maintenant; mais laisse faire le temps, jeune tille, cette étoile montera au sommet du ciel et resplendira la première entre toutes, et, comme elle, ma vie sortira bientôt du nuage qui l'enveloppe, et tu baisseras les yeux devant l'éclat dont elle brillera! Sa figureétait fière en disant ces mots, et je le regardais avec stupéfaction. Il me prit les mains et m'approcha de lui : — Enfant! continua-t-il, que lu es heureuse; jeune et belle, tu crois el tu espères! et moi aussi, à ton âge, j'ai fait des rêves de bonheur, j'ai cru à l'amour, à l'amour vaste de tout un peuple : aujourd'hui, je ne crois plus à rien. Comme il disait ces mots, un nuage noir couvrit l'horizon et cacha tout-à fait l'étoile qu'il m'avait montrée : — Est-ce mon sort qui m'est annoncé, dit-il, et disparaitrai-je aussi tout-àfait? Le temps était froid; il ferma la fenêtre; nous nous assîmes l'un contre l'autre; il me pressa de me reposer. La veille, la crainte m'avait seule empêchée de cédera sa prière; ce ]*&•, je me sentis plus embarrassée, et l'idée de dormir sous le regard de Georges, me troubla jusqu'au fond de l'âme. La veille, j'avais oublié de prier Dieu ; je me rappelai ce devoir, je me mis à genoux, et j'essayai de le remplir; je le tentai plusieurs fois, mais je ne pouvais fixer mon attention; enfin, espérant contraindre mon âme, je me résolus à réciter tout haut les paroles consacrées.
Je priai, selon l'usage, pour que Dieu me gardât l'innocence de ma vie; je priai pour la gloire de l'Angleterre et le salut du roi. Quand j'eus fini, je regardai Georges; il était debout, immobile, et des larmes coulaient de ses yeux. — Tu pries pour le roi d'Angleterre, me dit-il, pour celui que d'autres maudissent. Si Dieu écoute la voix des anges, il t'entendra, toi qui es pure comme eux.
Ma prière était faite, ma lampe ne jetait pltis qu'une, faible lumière; les flammes du foyer se mouraient çâ et là : je sentis le sommeil qui appesantissait, malgré moi, mes paupières; mes yeux se fermèrent et se rouvrirent sans rien voir; je u'avais plus la force de lutter: ma tête se pencha et je m'endormis.
Longtemps après je rouvris les yeux : j'avais tout oublié. Jtlgez de mon effroi en sentant mon front appuyé sur les genoux d'un homme; je me relevai vivement eu poussant un cri. Je me remis bientôt, et demandai à Georges si j'avais dormi longtemps. — Le jour va poindre, me répondit-il. — Kt j'ai dormi toute cette nuit, ainsi placée? repris-je toute confuse. — Oui, me dit- il, ta ièie e.si restée sur mes genoux, et moi je n'ai pas osé remuer de peur de l'éveiller; le sommeil est si doux; moi qui, depuis huit jours, n'ai pu le trouver nulle pari, j'ai voulu respecter le tien. Je me sentis émue, je considérai Georges; il était pâle et défait; il avait dû beaucoup souffrir.
Lady Salsnby revint comme la veille, el, comme la elle nous annonça que Georges ne pourrait partir que le lendemain matin; elle nie permit de sortir une heure de ma chambre et je les laissai ensemble. In sentiment inconnu m'y ramena plus tôt que je ne pensais; je retrouvai Georges avec lady Salsnby : elle lui avait apporté quelques livres de sa bibliothèque particulière, et nous demeurâmes encore seuls...
Arrivée à eel endroit de SOT1 récit, Anna s'arrêta un moment; elle se recueillit quelque lenijis, puis demanda douce
LES DEUX CADAVRES
ment sa fille; elle ta prit des mains de Juxon, la posa sur son sein, et, s'asseyant sur son lit, après l'avoir tendrement regardée :
— La force me quitte, mon père, dit-elle. Avant de continuer, laissez-moi m'occuper de mon enfant; un peu plus tard, je ne le pourrai peut-être plus. Elle s'arrêta encore et ajouta : — Je désire que ma fille soit élevée par mistriss Harkslead.
— Mislriss Barkstead, dit le rigoureux Juxon, est une brebis égarée, hors de la vrai foi.
— Matante, répliqua Anna, est le sanctuaire des vertus de la femme; vous lui direz que ma fille est calliolique : ce sera pour elle un droit de plus à sa tendresse, car elle la regardera comme un malheur.
Anna entendit quelques sanglots.
— Étes-vous là? ajouta-t-elle, venez aussi m'écouler: mais, iies-vous seule?
Un signe de Barkstead dicta la réponse de sa femme. Le silence le plus absolu se garda entre les assislans, et la mourante lui dit :
— Vous remercierez le colonel de ses bontés pour moi. Ces paroles, à quelques momens de l'ordre affreux qu'il venait de donner, firent frémir Barkstead; le regard que lui lança Okey les enfoncèrent jusqu'au fond de son cœur. Anna reprit, en s'adressant toujours a sa tante :
— Vous avez entendu le commencement de mon récit; écoutez donc la lin; mais que vous seule et ce saint homme puissiez le recueillir; ce qui me reste à vous dire, a besoin de l'âme d'une femme pour être compris, et de la charité divine pour être pardonné.
Nous étions demeurés seuls, Georges et moi. Je m'aperçus qu'il me répondait avec beaucoup plus d'attention qu'il n'avait fait jusque-là. Il avait interrogé lady Salsnby sur mon compte, à ce qu'il parait. Je ne puis vous dire ce qui s'était passé en lui, mais Georges n'était plus le même; oubliant, et sa raillerie et sa rudesse ordinaires, il me fit les plus humbles excuses sur sa présence.
— Vous êtes pâle, me dit-il avec tristesse, c'est donc ma destinée de faire souffrir ceux qui m'aiment. Je parus surprise de ce mot ; — ceux qui m'obligent, reprit-il avec une larme. Il se mit à lire.
C'était un livre qui m'était inconnu, l'auteur s'appelait Shakspeare, l'ouvrage était le Roi Lear. 0 mon père, accoutumée que j'étais aux cantiques saints de nos églises, aux paroles graves de nos prières, quel fut mon étonnement d'entendre ces amères railleries, ces puissantes malédictions et ces plaintes cruelles d'un roi proscrit. Georges lisait. Mais aujourd'hui seulement je compends la magique expression de sa voix, cet accent solennel et profond, ce geste menaçant qu'il ajoutait à la fièreharmoie du poète. O mon père! comprenez-vous Charles Ier lisant le Roi Lear?
Tout à coup il jeta le livre avec une douloureuse colère.
— Assez, assez, se dit il à lui-même. Mes misères ontelles besoin d'être fouettées par ces vers ardens pour s'éveiller et bondir dans mon cœur? Non, non, demain je les reprendrai toutes, réelles et affreuses; aujourd'hui, qu'elles dorment sous ton regard, comme tu as dormi sous le mien, jeune fille. Écoute, parlons de bonheur et d'amour; écoute : il reprit le livre; il lut: celait l'histoire de deux amans. Autant il y avait de rudesse dans ce que j'avais d'abord entendu, autant là mélodie de ce nouveau récit était douce et enivrante. Il lut bien longtemps, car la nuit vint qu'il lisait encore. J'étais plongée dans une admiration extatique; mes pensées revenaient sur ces vers dont le charme m'avait paru si nouveau ; je n'étais plus Anna, cette jeune fille insouciante et gaie de la maison de Windsor : j'avais pris tout l'amour Oe Juliette, comme Georges me semblait avoir trouvé la voix de Roméo; car c'est l'histoire de leurs malheurs qu'il m'avait lue.
il ne lisait plus, et, n'entendant plus sa voix, je me pris a écouter ma pense lençai, dans mon souvenir,
ci cette douce nuit de bal, où tant d'amour s'anima dans un regard; puis, celte nuit plus douce encore, où, éloignés l'un de l'autre, ils s'entendaient à voix basse ; puis, ce ma-
LE SIÈCL&. — V.
tin, où le rossignol chanta contre eux, où l'aurore se leva pour les séparer, et vint enfin cette dernière et affreuse nuit où Juliette s'éveilla de la mort et appela vainement Roméo ; je n'habitais plus ma vie réelle , une autre âme que lamienne m'inspirait des désirs que je ne comprenais pas; mon cœur bondissait dans ma poitrine, ma tête tournait; il me semblait que j'étais suspendue dans les airs, balancée parmi des chants et des parfums; un mot, s'échappa, comme une plainte, de ma bouche : — Roméo 1 Roméo!... dis-je tout bas; — Juliette I répondit une voix émue; et je sentis sur mon front une haleine brûlante ; je me sentis étreinte dans les bras d'un homme; je sentis un baiser qui arrêta sur mes lèvres un cri de terreur, et qui le noya, ainsi que mon âme, dans une ivresse ineffable Mon père, je n'étais pas coupable encore, car je m'arrachai des bras de Georges, et m'élançai à l'autre bout de la chambre, cachant ma tête dans mes mains et pleurant à toutes larmes. Quand je le regardai, il était à deux genoux devant moi et il me disait : (
— Annal vois-tu, ma vie a été stérile jusqu'à ce jour: Anna, tu es la fleur qui germera dans mon cœur pour le parfumer : écoute, enfant, je t'aime et je le ferai si puissante que je te rendrai le bonheur que je te demande; et, en parlant ainsi, il pressait mes genoux et je pleurais, sans pouvoir lui répondre. Mes jambes fléchissaient sous moi, je sentais que je devenais folle; je m'échappai de lui, et, ouvrant la porte de ma chambre, je m'élançai dans le corridor, il me suivit; jedescendis, il était sur mes pas; je trouvai une porte ouverte, je ne pus la fermer derrière moi, il entra dans les jardins , j'y courais déjà à travers les arbres nus, ma robe blanche lui servait de fanal, il me poursuivit en m'appelant tout bas. La pluie, à torrent, battait sur ma tête nue; il m'atteignit : — Enfant, me dit-il, tu veux mourir, leviens, reviens! Oh grâce ! je ne toucherai pas tes vêtemens, je resterai ici, je fuirai la maison, je braverai mes assassins, je mourrai tout à l'heure, mais reviens. J'étais haletante, il s'approcha de moi et voulut m'aider à marcher. Je frissonnai de tout mon corps, quand il me toucha.
— Anna, ajouta-t-il, je t'ai offensée, grâce, grâce, mais rentre : sens-tu que la pluie te glace, que tu trembles?
—Oh non! lui dis-je, je brû'e, je suis bien ici; et j'écartais mes cheveux de mon front pour que la pluie l'inondât plus aisément.
— Anna, me dit-il, en me reprenant, reviens, tu es glacée.
— Je te dis que je brûle! lui répondis-je avec impatience et je portai sa main sur mon front.
Aussitôt sa voix changea d'expression.
—Anna, me dit-il, avec une résolution indicible, m'aimestu?
— Ouil
— Veux-tu être à moi?
— Oui...!
— Mon père, 6 mon père ! je n'avais rien compris du sens de ses paroles ni des miennes, mais lorsque, m'entourant de ses bras, il m'attacha à lui-même, lorsque sa bouche brùia
la mienne alors ! pardonnez, mon Dieu !... priez, mon
père!... alors...
Ils écoutèrent. Anna était morte.
LÀ NOmBICE.
Tomlinson avait suivi lady Salsnby; chemin faisant, elle lui avait raconté, l'histoire d'Anna ; elle lui avait dit comment ! I'r s'était caché à Windsor; comment, poussé patune passion qu'elle n avait pu prévoir, il y élail revenu ensuite plusieurs fois, durant l'espace de linéiques mois. Elle lui révéla que, forcé de rejoindre son armée, il avait quitté les environs de Londres, en lui faisant confidence de son amour pour la nièce de Barkstead, de l'état où elle se trou-
viiil, des précautions à prendre et du secret inviolable qu'elle «t % ait garder yisrà-vis d'elle sur son vrai nom et sur son rang. — J'avais permis, diliady Salsnby, j'avais permis à Anna d'écrire au capitaine Georges et de recevoir ses lettres; ce lui celle imprudence qui livra son secret aux. mains de son oncle. Jugez de mon bonnement de le voir, il y a un mois, arriver dans notre retraite, lorsqu'à peine l'arrestation du roi nous était parvenue comme un bruit vague. Barkslead, l'un des juges commis à l'instruction du procès de Charles, avait eu entre ses mains tous les papiers qu'on avait saisis de lui, et les lettres d'Anna s'y trouvaient. Bien qu'elles lussent adressées au capitaine Georges, elles suffirent pour éveiller les soupçons du colonel, et lorsqu'il m'ordonna delui remettre Anna, je crus devoir lui dire toute la vérité.
Tomlinson parut surpris. Lady Salsnby continua :
— Il aurait su de la jeune fille ce qui lui était arrivé, et peut-être il lui aurait dit imprudemment le nom de celui qui était son amani; et ce nom devait être uu secret pour elle. Seulement la munilicence de Cbarles 1er aurait suivi son enfant dans la vie. Telle était sa volonté. Aujourd'hui tout est hien changé; les enfans légitimes de Charles Ier sont aux mains de ses bourreaux, ou exilés de leur patrie. Une vie suffira-t elle à leur rage de tigres? l'échafaud est encore dressé et le poison s'envoie par messager. Qui sait si les dernières gouttes du sang royal des Sluarts ne couleront pas bientôt, seulement, dans les veines de l'enfant qui va naître?
Charles Ior l'avait prévu, le jour où, dans un entrelien qu'il obtint de Barkstead, en présence du colonel Okey et de .luxon, il lui demanda sa parole de chrétien de recueillir et d'élever l'enfant d'Anna, et d'établir, à sa naissance, toutes les preuves qui pourraient le faire reconnaître un jour. Barkstead tit ce serment a sa victime, et sans doute il le tiendra. Colonel Tomlinson, j'en ai fait un aussi, et maintenant que votre âme est revenue de l'aveuglement où elle était plongée, vous m'aiderez a le remplir.
A ce moment, ils arrivaient à la porte d'une maison qui était sur le bord de la Tamise. Elle étaithabité par lady Macdonnel, tille de lady Salsnby. C'était la même qui était avec Anna le jour où Charles Ier s'introduisit a Windsor après avoir été séparé par une attaque imprévue de quelques cavaliers qui l'accompagnaient, et lorsqu'il se rendait à une entrevue où il devait concerter les moyens de s'emparer de Cromwell et des membres les plus influens du parlement.
Lord Macdonnel était l'imbécile le mieux établi des trois royaumes. L'ambition de lady Salsnby l'avait choisi pour gendre. Ses grandes propriétés en Ecosse, un nom qui n'était pas sans influence l'avaient fait préférer; et tandis qu'il se croyait un père de famille paisible et résigné, sa bellemère en faisait un chef de parti entreprenant et ambitieux.
Donc , lady Salsnby enlra avec Tomlinson dans sa maison; elle le fit appeler ainsi que sa lille, et leur demanda une attention religieuse.
Ce préambule effrayait toujours Macdonnel, car il élait toujours le prélude de quelque demande considérable d'argent pour secourirdes royalistes proscrits ou des catholiques malheureux, et tout bon catholique, tout sincère royaliste qu'il put être, il comprenait difficilement qu'il fallût se ruiner pour la cause du roi ou du pape. La demande que lady Salsnby avait ù lui faire devait l'étonner bien d'avantage. Voici le discours qu'elle commença par lui adresser, el contre lequel il croyait avoir bien noué les cordons de sa bourse, mais dont la conclusion le jeta dans une cruelle perplexité.
— Lord Macdonnel, lui dil lady Salsnby, vous êtes le représentant de l'une oe ces vieilles et nobles familles qui brillent autour du trône, comme des diamans autour d'une couronne. Macdonnel inclina la tète : lady Salsnby continua : — Vos ancêtres ont versé leur sang pour la royale maison" des Sluarts ; vos ancêtres étaient grands el généreux; vous ne serez pas moins grand ni moins généreux que vos ancêtres. Macdonnel laissa échapper un petit lotissement signifi-
catif qui disait certainement : — Bien, bien, je vous vois venir. Lady Salsnby, à qui ce mouvement n'avait pas échappé, ne put retenir un sourire de pitié méprisante, et elle reprit :
— Les biens immenses que vous possédez ne sont pa> le plus précieux héritage que vous ayez reçu de vos aïeux.
— De cet héritage, il n'en restera bientôt plus, repondit Macdonnel, qui croyait que le combat allait s'engager sur ce terrain.
— Ce doit être une raison déplus de garder intact celui d'un nom honorable, et le jour est arrivé de vous en montrer digne; vous allez avoir besoin du courage. Ici Macdonnel tressaillit.
— D'un grand courage! Macdonnel faillit se trouver mal.
— Je viens vous demander plus que la vie! Celle menace rassura le brave lord.
— Qu'est-ce donc? dit il d'un ton résolu, comprenant qu'il n'y avait ni danger personnel, ni risque d'argent • '"urir.
— Il fautvous séparer de votre femme!
A ces mots, la jeune lady, qui jusque-là était restée a-- / indifférente au discours de sa mère, se rapprocha vivement et s'écria :
— Comment ! me séparerde mon maii ! je ne le ferai point qu'il ne me l'ordonne.
— 11 vous l'ordonnera, répliqua la mère. L< ni Macdonnel connaît les droits de son autorité, el quand i! aura reconnu que l'honneur de son nom est intéressé à cette séparation, il saura bien l'exiger.
— Certes, je saurai bien l'exiger, répéta Macdonnel un air de sévérité.
— Ce n'est pas tout, dil lady Salsnby, en se tournant vers sa lille, il fautvous séparer de votre enfant.
— Me séparer de mon enfant! s'écria ia jeune mère, mon enfant qui a deux mois à peine, le livrer à des mains étrangères! lui refuser mon lait! Non, ma mère, je ne le ferai pas! je lie le ferai pas I répétait-elle avec force, comme pour s'aftermir dans sa résolution.
— Elle ne le fera pas 1 criait Macdonnel furieux, elle ne le fera pas !
Lady Salsnby laissa passer ce premier élan de douleur, et, continuant comme si elle n'avait rien entendu, elle ajouta :
— Vous me suivrez alors, et vous trouverez uih' noble consolation de voire sacrifice Le dernier el faible îejrton des rois de la Grande-Bretagne sera remis entre vu- mains; tout l'espoir d'une nation reposera en vuus-, comme un ange ;ai dieu placé à côté d'un faible arbrisseau, vous le défendrez de l'orage et delà hache de ses ennemis. Voire dévouement si ia égalé dans l'histoire à celui de la mère des Macbabées , et le nom de Macdonnel recevra de vous un éclat immortel qui le fera citer comme un modèle d'héroïsme dans les temps à venir.
— Ah! ah! s'écria Macdonnel, tout surpris de celte gloire colossale que sa femme allait lui apporter, ceci mérite considération. Et que faut-il qu'elle fasse pour que j'obtienne ce nom immortel ?
— Qu'elle dépouille ces vêiemens somptueux, répondit lady Salsnby avec le ton emphatique d'une prophélesse; qu'elle revête les habits de la misère ci de la servitude, el que, renfermant en son cœur W secret terrible qui va lui être confié, elle se consacre, corps el àme, au service de la vrai'' cause.
Lajeune lady ne pouvait comprendre le sens des paroi esde sa mère ; celle-ci cherchait à revêtir des couleurs du lanaiisme la singulière proposition qu'elle avait à faire à sa lille. sans pouvoir y parvenir. Macdonnel redoublai i son air hébété, et Tomlinson lui-même ne savait trop ou prétendait arriver lady Salsnby.
\ ce moment la porte s'ouvrit, in message de l'évêque Juxon fut remis à la vieille dame; elle le lut avec une anxiété visible, et, prenant une décision rapide, elle dil :
— Maintenant, ma fille, il n'y a plus a balancer. Et, sans s'arrêter aux exclamations, aux marques d'étonnement que Macdonnel et sa femme laissaient échapper à chaque parole, elle continua résolument : — Ma lille, vous allez prendre les
LES DKCX CADAVRES.
vètemens d'une femme du peuple, vous en afficherez le langage et les manières. Le colonel Tomlinson vous conduira Chez son collègue monsieur Barkstead, et il vous présentera comme une jeune mère qui vient chercher un nourrisson. Ce nourrisson, vous le trouverez; on vous en contiera l'allaitement, sur la recommandation du colonel ; vous resterez près de lui.etvous lui vouerez vos jours et vos nuits.
— El je quitterai mon enfant pour celui d'un autre 1 répondit lady Macdonnel, chez qui l'amour maternel étaitsurtout blessé de cet ordre.
— Et lady Macdonnel entrera comme une servante dans la maison d'un rustre, puritain! dit le mari en haussant les épaules. Vous êtes folle, lady Salsnby, votre tête a tourné quand celle du roi est tombée. Vous êtes folle !
— C'est vous qui êtes fou de parler ainsi à lady Salsnby, ripliqua-t-elle d'un ton de dignité. Ce que j'ai dit se fera. Lady Macdonnel est fille de lady Salsnby, et lady Salsnby a jugéque sa fille entrerait comme servante dans la maison de Barkstead.
Macdonnel riait, tant lui paraissait extravagante la proposition de sa belle-mère : — Vous êtes folle, répétait-il à chaque instant, vous êtes folle I
— Qui ètes-vous donc, lord Macdonnel, pour me répondre de la sorte? s'écria lady Salsnby, dans une colère inexprimable. Quels sont ces aïeux qui vous rendent si vain que vous ne puissiez consentira ce que je vous demande? Le premier de tous élait un montagnard à qui Jacques d'Ecosse, le plus gourmand des rois, paya un coq de bruyère du don d'une seigneurie, un jour qu'il n'avait pas eu de quoi déjeuner à la chasse. Le second était un chanteur de ballades, dont la reine Marie lit un lord des hautes terres, pour avoir lait un poème sur sa beauté, dont tous les vers de chaque chant commençaient par l'une des lettres de son nom. Le troisième était un usurier, qui prêtait au roi Jacques, a des intérêts de damné, l'or qu'il lui volait sur la dépense de sa cuisine et de ses livres de messe. Le quatrième. .
— Le quatrième, s'écria Macdonnel, au comble de la fureur, était mon père, qui valait dans son petit doigt tous les Salsnby, présens, passés et futurs !
Aussitôt, le petit Ralph, qui était présent à la contestation, s'approcha de Macdonnel, et lui donna un vigoureux coup de pied dans les jambes, en criant : — Ah ! tu insultes ma famille, tu vas voir. Macdonnel, surpris de celte attaque imprévue, s'arrêta tout ébahi; mais il le fut bien plus lorsque sa femme lui dit : — Mon frère a raison, milord , vous insultez les Salsnby, vous êtes indigne de leur alliance.
— Les Salsnby, disait la belle-mère, ont cinq cents ans de noblesse intacte et pure au service particulier des rois d'Angleterre. — Les Salsnby, ajouta la femme, ne se sont jamais alliés qu'aux plus ricin s seigneurs de la cour. — Les Salsnby, disait l'enfant, tueraient tous les Macdonnel d'un coup de pied dans les jambes. Macdonnel était au comble de l'imbécillité.
Tomlinson s'interposa. Macdonnel avait entendu tout ce qu'on voulait de lui. 11 ne restait plus qu'à le faire consentir. Mais, en homme qui sent sa faiblesse et qui craint de se laisser séduire, il se renfermait dans un refus obstiné. — Je ne veux pas 1 était sa seule réponse. Il comprenait très bien, en sa bêtise, que s'il donnait les raisons de son refus, quelque bonnes qu'elles lussent, il se laisserait battre par les argumens de sa belle-mère, et il croyait tous les prévenir, en criant à tue-tête : — Je ne veux pas !
Mais lady Salsnby était trop adroite pour ne pas avoir gardé contre Macdonnel un terrible et dernier argument , celui de la peur ; aussi, prenant tout a coup un air résigné elle s'adressa au colonel Tomlinson, et lui dit : — Croiriezvous, colonel, que cet homme, qui se refuse à une chose si simple, est le même qui a eu le courage de payer à prix d'or ces quatre conspirateurs qui ont pénétré jusque dans la chambre où devait coucher Cromwel, et qui...
— C'est-à-dire, s'écria Macdonnel , que c'est sir Salsnby qui...
— Pourriez-vous supposer, ajouta la belle-mère sans avoir l'air d'écouter les réclamations de son gendre, que c'est en
core lui qui a fait un voyage en Ecosse pour y soulever le pays, il n'y a pas trois mois, en faveur du malheureux Charles i1
— Ce n'est pas moi! criait Macdonnel; si j'y suis allé, c'était poury faire des renouvellemens de bail, et c'est sir Salsnby qui...
Lady Salsnby continuait encore : — C'est lui qui a payé le dernier libelle d'Ansby contre Cromwell; lui qui entretient à ses frais les pauvres Ecossais qui ont juré sur la sainte Bible la mort du traître; lui qui cache dans sa maison les armes et les munitions des conjurés ; lui...
— Madame! s'écriait le malheureux, je suis innocent de toutes ces horreurs... J'ai payé, c'est-à-dire vous avez payé avec mon argent; d'ailleurs j'aime Cromwel... Et puis votls m'avez dit que ces barils étaient du malvoisie : voulez vous me faire pendre ? Colonel, c'est un infâme mensonge...
Et lady Salsnby ajouta d'un ton méprisant : — Et cet homme recule, maintenant qu'il s'agit d'une séparation de quelques jours et de l'accomplissement d'un devoir qui ne de» mande que son silence.
A ces mots, Macdonnel prit sa femme par la main, la plaça devant sa mère, et dit à celle-ci avec un flegme furieux: —
— Voici votre tille, faites-en ce qu'il vous plaira, je n'en sais rien, je n'y suis pour rien , faites-la servante, nourrice, reine, peu m'importe, je n'y prends aucune part; la seule chose dont je vous en veuille, c'est d'en avoir fait ma femme. Adieu !
En disant cela, il sortit de la chambre, laissant Tomlinson et lady Macdonnel dans la stupéfaction, et lady Salsnby dans la joie de cette brusque résolution.
— Qu'il se taise, c'est tout ce que je voulais de lui, ditelle; puis se tournant vers sa fille, elle lui raconta rapidement l'histoire d'Anna et de Charles Ier. Quelque pénible que fût le rôle qu'allait s'imposer la jeune lady, tel était le fanatisme que sa mère lui avait inspiré pour la cause royale, qu'elle accepta sa mission avec bonheur, dès qu'elle sut de quoi il s'agissait.
Sacrifier sa vie et celle de ses enfans au triomphe de la royauté; supporter, pour elle, la misère , l'exil, la captivité, la torture; vouer ses nuits et ses jours à allumer, en secret, des méconlentemens contre le nouvel ordre de choses ; le saper à petit bruit; le combattre au grand jour; tout adopter, tout respecter, tout défendre des hommes du parti royal; tout haïr, mépriser cl calomnier de ce qui appartient à leurs adversaires; mentir, dérober, assassiner, mourir; faire indifféremment le bien et le mal ; se parjurer, trahir, se vendre, fuir, se déshonorer même, pour ce qu'elle appelait la noble cause, telle élait la morale politique que lady Salsnby avait enseignée à ses enfans, cl que son époux mettait en usage. Kalph, malgré son extrême jeunesse, était déjà imbu de ces odieux principes. Mais tandis que sa sœur n'y portait qu'une âme. soumise, l'enfant y mettait déjà une volonté ardente. Lady Julia Macdonnel obéissait aux ordres de sa mère , mais on sentait que Ralph les préviendrait un jour.
Bientôt Juxon arriva lui-même, il parut surpris de trouver Tomlinson chez lady Salsnby. Le colonel le rassura lui-même, et lui dit avec une conviction profonde qu'il élait revenu de la funeste erreur où il s'était laissé entraîner. 11 lui parla de son repentir en ternies pénétrés, et lui jura bien qu'il élait maintenant aussi dévoué à la royauté qu'il lui avait été ennemi, et finit par lui demander sa bénédiction, comme une sorte d'acceptalion solennelle de son retour dans la vraie roule de l'honneur. Juxon se laissa persuader, et ils tinrent conseil avec lady Salsnby et sa fille, sur les moyens de faire admettre Julia chez Barkstead.
Au reste, il faut dire que c'était une organisation toute particulière que celle de Tomlinson. Jamais, peut-être ,avec plus de droiture dans le cœur, aucun homme ne commilplas d'injustices; jamais avec plus de bonne foi on ne changea plus souvent de parti. 11 avait une telle impressionnabilité, que l'aspect d'un événement inattendu bouleversait souvent toutes ses idées. Ayant rencontré un jour un cocher qui frappait soncheval, il demanda au parlement une loi pénale contre -les hommes qui battaient les animaux, et ayant entendu un
l'nfant répondre une impertinence à son père, il proposa d'établir en Angleterre, comme à Rome, le droit de vie et de" mondes pères sur lesenfans. Il s'était fait républicain parce qu'un jour le roi avait donné devant lui un coup de fouet à un valet de chasse, et il était devenu royaliste parce qu'il avait vu exécuter Charles Ier.
FUNERAL TJADEBTARERS.
Huit jours s'étaient passés depuis le 50 janvier. Anna avait été inhumée sans appareil. Julia Macdonnel, sous le nom de Catherine, avait été présentée chez Barkstead et acceptée comme nourrice. Placée dans une chambre particulière, elle s'y tenait soigneusement enfermée, et, malgré les propos de Molly, qui lui trouvait les mains trop blanches , tout avait repris dans la maison un air d'ordre et de calme.
Deux ou trois fois seulement, le terrible Tom Love était venu s'informer d'abord du petit héros à la dague , puis de la belle fille évanouie, et enfin de la jolie nourrice.
— J'ai vu cette figure la sous une toque de velours et une coiffe de dentelle, j'en suis sûr; d'ailleurs, j'ai remarqué que, depuis qu'elle est ici, un gaillard à mine de cavalier se promène aux en tours de la maison. Je jure sur mon poing que je lui enfoncerai deux cotes pour le moins et des vrai «s.
Tom Love disait cela à la porte de la maison de Barkstead, l'épaule appuyée sur l'angle du mur, tandis que Molly, élevée sur la marche du seuil, le regardait avec complaisance.
Puis Tom Love, se grattant le front avec un air chagrin, continua :
— C'est que, voyez-vous, Molly, j'ai de l'humeur, parce que tout ça n'est pas clair. Monsieur Baikslead est assurément un saint; mais depuis qu'on a réduit le Stuart, on ne sait pas, il vient chez lui des figures suspectes; on en parlait hier à la taverne du Roi Richard, dans Temple-Bar ; qu'il y fasse attention! c'est que... voyez-vous, les cris de la jeune fille ont été entendus, on a su qu'Andlay était venu depuis, et puis Juxon, et puis... Dites au colonel, de la part de Tom Love, de se bien tenir; car, voyez-vous, il y a des curieux à la taverne, et Tom Love peut bien barrer le chemin a un taureau en étendant le bras, mais non pas à une balle sortie d'un bon canon d'arquebuse, voyez-vous.
Molly allait répondre et questionner Love, lorsque celuici partit comme un trait. C'était le cavalier qui lui déplaisait si fort, qui venait de se montrerai! bout delà rue, désignant du doigt, a deux hommes qui le suivaient, la maison de Barkstead. Molly, alarmée de ce que Love venait de lui dire, le suivit quelque temps des yeux , mais le cavalier avait disparu : et bientôt elle vit venir le boucher accompagné d'un ouvrier du port de Londres, avec lequel il semblait vivement disputer. Comme ils s'approchaient de la maison elle entendit cet homme qui lui disait :
— Je te dis que ce sang leur a fait mal au cœur : ils sont tous maintenant comme des poules mouillées; ils croient avoir tout fait parce qu'ils ont coupé la tête au serpentmais si l'on permet de vivre à celte engeance de couleuvres qu'il a laissées derrière lui, nous serons encore infectés du venin royal. Tiens, tiens, dit-il en montrant la portede Barkstead, vois-tu cet homme qui entre la ? c'est, j'en suis sûr quelque canaille royaliste de celles qu'il reçoit maintenant tous les Jours.
En effet, le duc.de Riehmond, ancien chambellan de Charles I«, entrait en ce moment dans la maison de Barkstead.
Tom Love cherchait a calmer son camarade, car le res sentiment de celui-ci semblait augmenter par degré : mais il fut bientôt embarrassé de son rôle, lorsqu'ils virent pénétrer successivement chez Barkstead, lord Clarendon, celui qui avait demandé et obtenu, sur le passage du roi Charles,
sa royale bénédiction ; Juxon, le marquis de Hertford, et les comtes deSoutl-'anipton et de Lindsry.
A cette vue, Williams, tel était le nom de l'ouvrier qui se trouvait avec Tom Love, s'éloigna avec des menaces terribles, et celui-ci se rapprocha de Molly, qui était restée à sa place.
— Permettez-moi d'entrer dans la maison, dit-il à la vieille servante, il y aura, à coup sûr, du grabuge : et si l'on en vient û parler chez monsieur Barkstead le langage de la taverne du Roi Richard, il n'est pas mal, ajouta-t-il, en montrant son poing, qu il ait chez lui le premier orateur de la société : car, quoique monsieur Barkstead ne fasse pas trop franchement les choses, je ne permettrai pas qu'on démolisse sa maison sans l'entendre.
Molly, épouvantée, le fit entrer. Elle voulut prévenir le colonel, mais il s'était enfermé avec les personnes dont nous" avons parlé.
Tom Love lui défendit de faire part de ses inquiétudes à sa jeune maîtresse, et tous deux demeurèrent avec Betty dans les pièces inférieures de la maison. Us y étaient depuis quelques instans, lorsqu'ils entendirent disputer violemment à la porte. Molly y courut, et à peine l'eut-elle entr'ouverte, que deux hommes s'y précipitèrent et faillirent la renverser. Tous deux assaillirent Molly des mêmes paroles: — C'est moi qui suisentré le premier ; remarquez que je dois être présenté le premier. — Annoncez, disait l'un, à l'honorable compagnie, maître Christophe Volglhmooth. —Dites, dites, répétait le second, que maître Krakanwimelh s'est rendu aux ordres de leurs seigneuries; puis, sans attendre la réponse de Molly, celui-ci cria à son adversaire : — Sale marchand de guenilles, prétends-tu venir lutter avee un homme comme moi? Tu n'as pas, dans ton entreprise, ni une voiture propre, ni une femme qui se lamente comme la moindre des miennes.
— Tais-toi, lui répliquait maître Christophe, souviens toi du jour où deux convois, sortis, l'un de ta maison, l'autre de la mienne, se rencontrèrent sur la route de Windsor. Tes pleureuses furent huées, on jeta de la boue a tes hommes tristes, tandis qu'on applaudissait les miens. Mon succès fut si complet, qu'au retour de la cérémonie, les habitans du faubourg firent servir de la bière à mes gens et tirent danser mes pleureuses toute la nuit.
— Tout beau, tout beau, mes petits porteurs de cadavres, dit Tom Love en interposant sa main entre les deux adversaires; pas tant de bruit, il n'y a rien à faire ici pour vous : la belle est enterrée, et il n'y a rien à manger.
— Comment Trépliqua KrakanwimeUi, il n'y a pas une heure que je l'ai vu exposé dans la grande salle de White- Hall, avant sa tète très proprement recousue sur ses épaules par le docteur Andlay, parfumé et embaumé comme un paon préparé ù la sauce aux épiées.
— De qui parles-tu donc? reprit Tom Love.
— Eh I parbleu! dit maître Christophe, du feu traître et tyran Charles 1er, à qui le parlement a alloué cinq cents livres sterling pour sciaire enterrer décemment et du mieux qu'il pourra.
— Ah! voilà qui est bien, répliqua le boucher, je comprends maintenant l'arrivée île tons ces cavaliers dans cette maison ; allez, Molly, avertir votre maître, et rendant ce temps je veillerai a ce que ces deux coqs de cimetière ne s'ergolenl pas de trop près.
Molly appela un domestique pour que l'on allât avertir le colonel Barkstead. L'ordre était a peine donné d'introduire les deux compétiteurs, qu'un bruit sinistre et confus se lit entendre à l'extrémité de la rue.
Pans un moment la maison fui entourée, les vitres bl à coups de pierres, et les cris de : Meure Barkstead ! meure le traître! retentirent violemment. A plusieurs fuis le lolonel essaya de se présenter à la fenêtre, il > Lu accueilli par des menaces et des huées, il ne put faire entendre sa voix, et il semblait ne plus avoir qu'à se résigner au pillage de sa niaison, et à être lui-même victime de la fureur insensée du peuple, lorsque Tom Love enira subitement dans la chambre où
LES DEDX CADAVRES.
se trouvaient réunis Barkstead et les cavaliers dont nous avons dit les noms.
Il se montra à la foule, qui parut surprise de sa présence, mais qui n'en continua pas moins ses clameurs, et, dominant tout ce murmure de mille voix de sa voix de taureau, il s'écria : — Or çâ, canailles que vous êtes ! que venez-vous faire ici ? Je parie une guinée au plus braillard d'entre vous qu'il n'en sait pas un mot. Celte interpellation suspendit les hurlemens de la foule, et Williams, s'élançant sur une charrette ou'on avait amenée sous la fenêtre où se trouvait Tom Love, "pour pouvoir escalader plus facilement la maison, répondit qu'ils étaient venus pour s'emparer des conspirateurs que. Barkstead recevait chez lui.
— Et contre qui conspirent-ils? dit Tom Love, en se croisant les bras et en s'appuyant familièrement sur la fenêtre.
— Contre le peuple anglais, qu'ils veulent anéantir.
— Tu mens ! cria Tom Love en ricanant; ils ne s'arrêtent pas à si peu de chose, et il y en a ici qui conspirent contre toute l'humanité, et qui voudraient vous voir morts tous tant que vous êtes, quoique vous soyez des gueux, et que vous n'ayez pas dix schellings à dépenser pour votre enterrement.
— Tom Love se moque de nous ! cira Williams eu se tournant du côté de la foule; c'est un traître qui a été séduit par les promesses des royalistes.
— Si tu avais dit cela à la longueur démon bras, répondit Tom Love furieux, je te réponds que tu ne serais plus bon qu'à manger de la bouillie, et qu'il ne te resterait pas une dent entière dans la bouche par laquelle tu viens de mentir. Voyons, le beau parleur de la taverne du Roi Richard, qu'est-ce que tu as dit à ces braves gens pour les amener jusqu'ici?
— J'ai dit que j'avais vu entrer chez Barkstead ie duc de Richmond.
— C'est vrai. Il y est, répliqua Tom Love. La fouie commença à murmurer sourdement.
Et puis ? dit le boucher, d'un air railleur. " — J'ai dit que le marquis d'Hertfort, les comtes de Southampton et de Lindsey, s'étaient aussi introduits furtivement, et je parie qu'ils y sont encore.
Tom Love retourna légèrement la tète, comme pour regarde! au fond de la pièce dont il occupait la fenêtre.
— C'est encore vrai, Williams, les voilà tous trois qui causent avec lord Clareudon.
A ce nom, les clameurs de la foule redoublèrent, et Williams, croyant profiter d'un instant favorable, se tourna encore vers elle en criant : —Le traître Juxon s'y tienne aussi.
— Juxon s'y trouve, répéla Love, et les vociférations, les menaces, se renouvelèrent ; mais le terri Me boucher ne s'effrayait pas à bon marché. Il continua à s'adressera Williams.
— Il ya encore quelqu'un, maitre braillard ; voyons si lu connais tous ceux qui conspirent ici,
— Qu'importe, dit Williams, je ferai connaissance avec eux. tout- à-l'heure. "quand ils seront accrochés aux arbres de Tyburn.
—Je te les ferai connaître avant, moi ! One, maitre Yolgtlimootli ; ohé, maitre Krakanwimeth ! dit alors Tom Love d'une voix retentissante, en entraînant de force les deux enterreurs près delà fenêtre, et en leur désignant Williams, ébahi de leur présence. — Outre les cinq cents livres qu'a données le par ement pour l'inhumation du Stuart, combien me prendrez-vous pour enterrer celte charogne? ça vaut moins qu'un âne et plus qu'un chien, n'est-ce pas? juste le prix d'un cochon. Attendez, attendez, je vais vous livrer la marchandise.
Cependant, Williams s'était évadé dès qu'il avait entendu prononcer les noms des entrepreneurs des funérailles. L'arrêt du parlement revint sur-le champ en mémoire à la populace ameutée, et, certes, Williams eût été victime de son désappointement, sans la gaité extravagante qu'excitaient les salutations comiques des marchands mortuaires, salutations que les chiquenaudes que Love leur appliquait alternais sièclb, — T.
tivement sur la nuque, rendaient on ne peut plus profondes et précipitées.
Cet incident, qui semblait devoir amener un résultat funeste à Barkstead, influa d'une manière bien différente sur les événemens qui finirent cette journée.
En effet, Barkstead parut à la fenêtre, et il fut reçu par des houras unanimes. Mais plusieurs voix demandaient que l'on fit connaître le jour, l'heure et l'ordre de la cérémonie funèbre dont on allait s'occuper.
Barkstead annonça qu'il satisferait à ce vœu, et le peuple demeura calme, mais il ne s'éloigna point, et continua à occuper toute la rue.
L'assemblée se forma donc alors. Chacuu affectant de remplir son devoir sous cette influence menaçante, comme s'il eût été dans un château-fort à l'abri de toute crainte.
Barkstead, le seul vraiment impassible, fit signe aux commissaires de prendre place ; tous s'assirent autour d'une table. Pendant ce temps, Tom Love était resté dans l'embra sure de la fenêtre, les jambes nonchalamment jetées l'une sur l'autre, les bras croisés, et appuyé dans l'angle de la croisée.
Soit que Barkstead ne l'eût point vu,'soit que l'ayant vu il ne voulût pas l'éloigner, il ne s'éleva aucune observation sur sa présence. Sur un signe du colonel, lord Clarendon prit le premier la parole :
— Voici, colonel Barkstead,-ce que nous désirons que l'on fasse pour la mémoire du roi mort. Il sera enlevé de la chambre où il se trouve actuellement, et enveloppé dans un cercueil de plomb. Deux cents hommes d'un régiment servi ront d'escorte à celui qui a commandé des armées. Placé sur une voiture recouverte de deuil, précédé du clergé catholique, qui implorera pour lui le pardon céleste, suivi de quelques amis, de ses fidèles serviteurs, il traversera la ville et se rendra à l'église de Westminster, La, sera préparée une fosse dans la chapelle où reposent ses aïeux. Un modeste catafalque, qui ne dira que les dates de sa naissance, de son avènement au trône, et celle de sa mort, désignera seul aux larmes de ses amis la place où repose Charlrs Stuart, dernier roi de la Grande-Bretagne.
—Est-ce là tout ce que vous désirez;' messieurs? fépril Barkstead froidement.
Les commissaires échangèrent entre eux un regard d'in telligence, et le duc de Richmond prit la parole :
— Il est inutile de dire, que l'on gardera dans ceite cérémonie les usages reyis.
— Qu'entendez-vous par la? dit Barkstead.
— Mais, dit le duc de Richmond, le cortège sera accompagné et suivi d'un certain nombre de pleureurs et de pleu^ reuses en grand deuil.
— Bien, répliqua Barkstead, et puis,?
— Les porteurs de torches ordinaires, répondit le duc.
— El ensuite? continua Larkslead.
— Les chantres qui suivent le clerg* d'habitude, répliqua Richmond.
— Et encore ?
— In certain nombre de pauxres i qui la libéralité du rei a laissé la reconnaissance comme un devoir.
Barkstead contracta sa bouche ave1: inipali*iice,ci 3e tournant vers Juxon:— Et vous, monsieur, n'avez-vous pa-s quelque chose à proposer encore?
— Je ne pense pas, répondit celui-ci. trompé par l'appa rente froideur de Barkstead. que l'on puisse refuser aux amis de la victime une faveur que l'on accorderait au dernier des lords du parlement s'il venait à mourir. C'est le droit de déclarer ses couleurs et de laisser suivre en cortège tous ceux qui les arboreraient.
—Est ce tout? demanda encore Barkstead. Marqui* d'Hertfort, comte Lindsey et de Somhampton, n'avez-vous rien à réclamer pour votre maitre ?
— r.ien, répondit le marquis d'Hertfort, que la liberté de remplir ces modestes devoirs. Et cette liberté nous la mettons sous la sauvegarde du parlement, afin qu'il protège notre douleur contre les rcssenlimens d'une populace effréuée.
FREDERIC SOOLIK.
— Et qu'atlendez-vous pour cela du parlement? .
— Qu'il fasse garderies rues où nous passerons, et les abords de Westminster, par quelques régimens a son choix
— Celui deTomlinson vous conviendrait-il? dit Barkstead d'ur. ton pénétrant.
— Oui, oui, certes, répondit la marquis avec une joie mal déguisée.
Un silence absolu régna quelques minutes. Barkslead sembla se recueillir.
— Milords, n'avez-vous rien à ajouter ?
Un signe de dénégation fut leur seule réponse. Barkstcad appela alors à baute voix Christophe Yolglhniooth.— Maître Christophe, dit-il, vous avez entendu les désirs de ces messieurs. Pouvez-vous leur fournir tout ce qu'ils demandent, moyennant cinq cents livres sterling qu'a votées le parlement?
— Euh! répondit l'entrepreneur, n'osant se hasardera dire tout ce qu'il pensait, mais souriant dédaigneusement, c'est une plaisanterie qu'une pareille question. Tout cela pour cinq cents livres ! Je ne m'en chargerais pas pour cinq mille. Songez donc, un char, des pleureurs, des chantres, des pauvres, des porteurs de torches. . euh! on voit bien que ces messieurs ne se sont jamais fait enterrer, ils sauraient autrement ce qu'on peut faire pour cinq cents livres!
Sur un signe de Clarendon, Krakanwimeth s'approcha.
je le ferai, moi ! dit-il, si cet usurier ne veut pas; et
j'ajouterai même une compagnie de hérauts a cheval, sonnant de la trompette, et une autre de tambours voi!és, qui ouvriront et fermeront la marche.
— Tu mens! s'écria Christophe furieux: ne le croyez pas, mes nobles seigneurSj il ne le peut pas, quand même il allumerait des bouts de sapins en guise de torches, dût-il habiller ses pleureurs avec des souquenilles de toile, et emprunter à Arnol les habits de la cérémonie d Hamlet; lors même que ses musiciens seraient montés sur des Anes au lieu de chevaux, et qu'ils souffleraient dans des pieds d'oignons au lieu de trompettes; laissât-il aux pauvres leurs vraies guenilles, et eût il enrôlé tous les muets de Londres pour chanter les prières, il ne le peut pas. Il vous vole, il ne
le peut pas 1
— Colonel Barkstead, reprit Clarendon, le prix de ces détails, et le plus ou moins de luxe qu'ils auront, sont afsez indifférens et nous importent peu, du moment que cet homme s'offre à les fournir et que vous acceptez notre plan.
— Milords, reprit Barkslead en se levant et èlî appuvaut ses mains sur la table, avez-vous suffisamment rélléclii à votre proposition? la prudence qui préside d'ordinaire aux décisions de ceux de votre parti est donc tombée avec la tête de votre maître ?
— Qu'est ce à dire? s'écria le marquis d'Herlfort ; est-ce une insulte que vous prétendez nous faire, colonel ?
— Non pas une insulte que je veux vous faire, mais une leçon que je veux vous donner.
— Monsieur, monsieur! s'écrièrent-ils tous, en se levant comme le marquis, sont-ce là les égards que le parlement avait promis aux amis de Charles Ier?
— Milords, calmez-vous, reprit Barkstead, le parlement a promis des égards aux amis de Charles Ier, niais non à ses propres ennemis.
Expliquez-vous, colonel, dit le duc de Rlchmoïid; il est
besoin que nous sachions si l'on veut ajouter la violation des plus saintes convenances a la violation des lois, et la profanation au meurtre.
— Je vais m'expliquer, monsieur le 4ac, cl vous sauriez déjà où j'en veux venir, si vous aviez mis a inYiiii (lie le câline que j'ai gardé en écoulant vos étranges propo&itioifc. Pour les hommes qui n'ont jamais rrgaide que le dessus de vos discours et l'apparence de vos actions; rien iiYm plus simple que ce que vous vouez de Itous proposer. Quelques chantres, selon l'usage ; des pauvres qui aiment la mémoire du feu roi; des porteurs de ton lies comme cela se pratique ; puis les serviteurs cl les amis ; puis ceux qui voudront prendre les couleurs du mort; puis un régiment pour protéger le cortège; tout cela tst naturel et décent, n'est-ce
pas, milord P Mais voici ce qu'un homme, habitué à lire plus avant que vous ne pensez dans vos projets, y a trouvé de mal combiné. 11 arrivera que le cortège, composé comme vous l'avez fait, sortira du parc Saint-James, défilera au son de la musique religieuse, et passera, calme et solennel, dans les rues qui avoisinent le palais Tout-ù-coup, un accident imprévu, une roue qui se brisera, par exemple, arrêtera le char... au premier endroit venu... devant... votre maison, je suppose, comte de Soutbampton. Il faudra quelque temps pour réparer l'accident ; les amis qui seront près du cercueil monteront dans vos appartenons, soit pour s'y reposer, soit pour tout autre motif. Le. corlége reprendra sa marche, et arrivera bientôt à l'entrée de la grande place de Westminster : vous savez, marquis d'Herttort, que les meilleures maisons de royalistes renferment des gens dévoués à la mauvaise cause ; eh bien ! là, par hasard, quelques-uns de vos domestiques insulteront, peut-êlre, la dépouille mortelle de Charles Ier, malgré votre présence et vus ordres ; ensuite, le hasard pourra faire encore que la porte de l'église soit occupée par des forcenés qui blesseront quelques-uns des soldats commandés pour vous protéger; le colonel, cédant à leur indignation, leur ordonnera, innocemment, do charger le peuple qui les a frappés ; puis les télés s'exallermit ; les amis de Charles Ier auront trouvé autre chose que ttu repos dans la maison de Souihamplon ; dis pistolets, des sabres, des poignards y avaient été oubliés par eux; les pauvres se trouveront riches en armes cachées ; les tambours, abandonnés sur les pavés, et brisés pat les chantres, seront remplis de poudre et de balles: le corbillard immense, et traîné par liuit chevaux, offrira des fusils à la colère des chantres, des pleureurs et des musiciens ; les porteurs de tonnes garderont leur arme d'incendie; les affligés aux couleurs deSluarl se reconnaîtront, se tiendront la main, se protégeront; quelqu'un, l'évêque Juxon,je suppose, sera demeuré, toujours par hasard, dans l'église, et aura fait oublier d'en fermer une issue; des prudens s'en apercevront, ils iront ébranler les cloches, et donneront l'alarme ; alors tout se confondra ; l'irritation des esprits sera au comble; la douleur s'égarera jusqu'à verser du sang au lieu de larmes; on criera peulêtre : — Vive Charles 11! au lieu de prier pour Charles Ier; et l'on promènra sans doute un enfant en triomphe, au lieu d'accompagner un cercueil: C'est un mauvais ordre de cérémonie que celui-là, milords, le parlement m'a détendu de l'adopter.
CeUe longue raillerie de Barkstead avait confondu les lords commissaires. Ils semblaient anéantis. Juxou seul y parut insensible.
Dans ce moment les cris de la foule se liront entendre. des coups violons frappés à la porte de la maison, parurent l'é- Branler. Ji.xon les écouta avec une attention impatiente. Barkstead, les lèvres serrées, semblait retenir à grand'peine la fureur qui l'agitait. Cependant, le bruit se calma, cumme celui d'une vague qui trappe le rue et s'éloigne en grondant ; et Juxon répondit :
— L'accusation du colonel Barkslefld ne me surprend nullement. Celte politique à .double Face, qui affecte la générosité tout haut et persécute tout bas; ce respect apparent pour la mémoire de la victime, et ce prétexte cache pour lui rei'usor un coiiwle terre ; celle protection qui devait nous suivie ici. et celte populace qui nousciuoure ; celte liberté promise à notre douleur, et celte accusation, sous laquelle on prétei il 1 étouffer; tout cela est-il si nouveau, ou si contraire aux habitudes de Ci'omvvell, qu'il Faille cire surpris qu'il en soi! ainsi aujourd'hui ?
Le lumuile. un un nieiii apaisé, rcccinmci c>. cl bii n(o| ce fut un perpétuel niùrmure que domiiuinil de temps a autre de longs liurlcnicns, comme le canon se l'ail entendre parmi le pétillement de la nioiisqueiene.
— Evêque .luxon ! s'écria aUus Barkslead avec rolrre, tu n'es pas ici daus ta draine catholique, d'où lu peux, à loisir, lai c r le mensonge et les calomnies sur tes adversaire^, Ne sais-tu pas que Barkslead le connaii jusque dans les replis les plus secrets de ton àn.c? Prêtre qui pardonnes l'adultère et protèges les amours clandestins, évoque chapelain de la
LES DEUX CADAVRES
maison des tilles de Windsor, peux-tu me parler en face de fourberie ? Et vous tous, est-ce donc que l'orgueil de voire sang vous monte si fort à la tète, que vous nous preniez pour des insensés et nous traitiez comme tels? Crierez-vous toujours qu'on vous calomnie, parce qu'on vous juge? Assez, assez, sur mon âmel J'ai arraché des mains de Turloë les preuves de ce comploi vêtu de deuil, lorsqu'il allait les expédier au shérif, pour vous faire arrêter, et c'est vous qui an lisez et r mniinez. Assez, vousdis-je! assez! si vous ne voulez que ces hommes de mort ne s'occupent bientôt de vous au lieu de s'occuper de Charles. Et quant à celte populace qui nous entoure, milords,je ne sais encore comment voué et moi sortirons d'ici ; mai-, pour loi, évêque Juxon, tu étais hier ù la taverne du roi Richard, déguisé en matelot, et tu as bu avec Williams du porter.
Juxon lit un mouvement et pâlit...
— Qu*en dis-tu, maintenant ? continua Brakstead, fauteur de discorde' Sais-lu qui de nous deux est le maître de cette populace que tu as lancée contre cette maison ? Veux-tji l'apprendre? Ouvre donc cette fenêtre et montre- toil Tu n'oses! Insensé, qui croyais manier la multitude comme si c'étajl une arme d'enfant ou de courtisan ! ()<\c Dieu I s.
tu le brûleras au feu que tu as allumé ! Conspirateur (tique, qui n'as assez d'haleine que pour exciter le loyer d'uac la- Terne, ne sais-lu pas qu'il faut le souille du Seigneur pour diriger l'incendie lorsqu'il embrase la cité? Que pieu donc juge entre nous! Viens ici, viens parier à ce peuple, essaie ta voix contre la mienne, (on éloquence contre mon plèquence, et que celui de nous deux qui a fait la sédition la conduise.
Juxon, déjà remis, sourit dédaigneusement; mais Sontliarapton, s'élancanl vers Barkslead, l'arrêta comme il allait ouvrir la fenêtre.
— Voulez-vous nous livrer à ce peuple? cria-t-il épouvanté. Est-ce un assassinat prémédité contre nous?
En effet, le tumulte semblait arrivé à son comble; des milliers de voix, unies dans un cri, demandaient Barkslead et les astres commissaires.
Juxon se leva lentement, et, d'une vois solennelle, dit à Barstead et aux chambellans : — Colonel, votre vie sera respectée ; milords, vous n'avez rien à craindre pour vos jours.
L n rire atroce s'échappa alors de la fenêtre, et l'on aperçut Toin Love, qu'on avait oublié, et qui se dandinait négligemment, l'épaule appuyée dans l'embrasure.
Celte interruption répandit un morne silence dans l'assemblée. Barkslead seul, comme s'il n'avait rien vu ni entendu, reprit avec autorité :
— Messieurs, nous sommes ici pour nous occuper du feu roi, finissons-en. Vous avez détruit ce qu'il y avait de saint dans votre mission ; portez-en donc la peine. Voici maintenant, ajoula-t-il en déposant un ordre scellé aux armes du parlement, tout ce que vous pouvez faire pour honorer la mémoire de Charles.
— Rien, dit Tom Love en s'avancant, il n'y a rien à faire. 11 n'y aura ni belle ni laide cérémonie; il n'y aura ni fosse à creuser, ni calalalque à élever ; il n'y a plus rien à faire pour lui.
— Ecoulez ce que veut le parlement! dit Barkslead.
— Ecoutez ce que veut Tom Love ! répliqua celui-ci avec sa féroce insolence. Ecoutez, Barkslead, ou, si tu le préfères, fais le parlement; moi, je ferai le peuple. Essayons aussi nos forces. Je te porte le défi que tu as fait à Juxon. Fort contre lui, faible contre moi, tu n'oses pas non plus. Eh bien I comme tu lui disais d'écoiter ce que voulait le parlement; écoule, toi, ce que veut Tom Love. —Alors, promenant ses yeux sur les commissaires, en laissant échapper le rire forcené qui lui était particulier :
— Evêque Juxon, milords, colonel... écoulez! Charles I", roi de la Grande-Bretagne, ne dormira pas dans la tombe d'un chrétien...
Ces mots étaient à peine prononcés, que, de la place où il était, il bondit jusqu'à la fenêtre, comme un taureau dans l'arène, la brisa du poing, s'élança sur la pierre d'appui, leva les mains en signe d'appel et poussa ce redoutable cri ;
— A la Tamise, le Siuart ! .. Et, sautant de toute la hauteur de cet étage, il disparut aux yeux des commissaires.
A ce moment, et lorsqu'ils étaient tous dans une stupeur muelte, un homme entra, enveloppé d'un long manteau ei portant un vasle chapeau rabattu.
D'un gesie île sa main, il sembla commander à la fois le silence et le calme.
— Laissez, laissez, messieurs, laissez : le dogue a un os à ronger, dit-il. — A l'aspect du nouveau venu, une surprise, extrême remplaça l'épouvante de l'assemblée. L'étranger ne parut pas le remarquer.
— Lord Clarendon, duc de Richmond, marquis d'Hertforl, comtes de Lindsey et de Southamplon, reprit- il, vous seuls étiez chargés parle parlement des obsèques du mort. Vous vous êtes, malgré cela, joint l'évéque Juxon; messieurs, c'est peut-être un fort bon confesseur, mais c'est un fort mauvais conseiller. Vous avez pu en juger pur ce qui vous serait arrivé, si je n'avais élé prévenu à temps. Prenez les ordres du parlement, messieurs, ils sont dans ces papiers que vous a remis le ppipyic] ISaikstead. Ne vous en écartez pas d'une syllabe. Turlo'jj ne m'a rien dit, et liarkslead est
pouvez vous retirer sans crair.ie. Reziez, moosjeiir l'éveque, nous avons a nuis expliquer. Barkslead, reconduisez ces messieurs. —El tomme ils paraissaient hésiter. — Voyez, dit |'fneonr.u en s/âçprpçha.nt de la fenelre, la rue est dés"i;e, et vos amis ce la taverne du Roi Richard n'ont pas même résisté a l'criyic d'aller jeter le roi Charles à là Tamise. Allez !
Les chambellans sortirent, cl Juxon demeura seul avec Cromvvell.
i:.vi retien.
—Voire conspiration était mal ourdie, évêque Juxon; d'ailleurs,des pbsèqu es sont un mauvai&moyen.Uncadavrequi a huit jours de date n'inspire plus rien au peuple. Si vous aviez un des fils de Charles, peut-être auric.z-vous pu faire quelque chose. Encore fallait il que ce lût un desesiils légiiimes et connus; car l'enfant qui est ici ne vous eût servi de rien. Il a besoin d'être expliqué; c'est trop long pour les masses. Pendant que vous leur auriez fait son histoire, je les aurais cernées, le nez en l'air et la bouche béante. Tout cela était mal fait.
— Monsieur Cromvvell est un juge sévère; mais l'Evangile a dit...
— L'Evangile a dit que l'on voit la paille qui est dans l'oeil du voisin, et non pas... et cœtcra, et parfera. Je sais fort bien l'Evangile, milord. Jugez maintenant si l'application est juste. Vous entraînez Barkslead, dont la nièce a tout simplement fait un enfant avec Charles Ifr, comme cela est arrivé à tant d'autres, à croire que c'est lu un grand secret d'Etat. Le colonel s'exalte à celte idée, y intéresse son honneur, et fait a Charles un serment qu'il peut tenir sans crainte ; car, milord, s'il vous faut des bâtards royaux pour révolutionner l'Angleterre, j'en ai une liste très bien fournie, et vous pouvez mieux choisir. Vous jetez dans la lête de la vieille lady Salsnby l'idée de faire de sa fille une lady nourrice, et la petite pécore, grâce à l'éducation que vous lui avez donnée, accepte avez joie. Vous intéressez ensuite un imbécile de mari à enlever pour son compte la femme qu'un lui enlève pour celui de la bonne cause, comme vous dites, et vous vous offrez à l'aider, s'il veut aussi cs:amoter la petite poupée ù révolution que vous voulez monirer au peuple, comme si nous en étions au temps de Warbeek. Pour cela, vous arrangez une émeute à la taverne du Roi Richard, ei vous y allez en matelot. Macdonnel monte la garde tous les jours en caballero espagnol, le manteau sur le nez, devant la porte de Barkslead. Ensuite, vous exaltez ces pauvres chambellans, vous leur promellez des pairies, des terres, des jarretières, que sais je? Et vous arrangez une conspiration si
bête, que, lors môme que je ne l'aurais pas apprise, elle eû( manqué s'il avait plu une demi heure, ou que voire corbillard eût roulé un demi-mille plus loin que la maison de Soulhampton. Et puis, parce que Tomlinson a eu mal au cœur le 30 janvier, vous croyez avoir toute l'armée 1 Tout cela est fort mauvais, milsrd, fort mauvais !
— Monsieur, les résultats seuls sont les vrais juges du mérite des cboses, tout n'est pas fini dans celte affaire, et vous n'avez pas tout prévu.
— Tout a été prévu, et tout est fini. Vous parlez des résultats I Eh ! où sont les vôtres, milord ? De tout ce que tous avez arrangé, rien s'est-il réalisé? Depuis la naissance de cet enfant qui devait rester un secret pour moi, jusqu'à cette révolution qui devait me renverser, que s'est-il accompli de ce que vous avez voulu ? Rien.
— Une trahison nous a perdus.
— Votre incapacité vous a sauvés, évêque Juxon ! S'il y avait eu la moindre chance de succès dans votre plan, ni
-vous ni vos complices ne vivriez à 1 heure qu'il est. Je n'avais pas besoin, pour cela, de procès et de jugement : j'aurais laissé faire ce peuple dont vous avez essayé aujourd'hui. Ecoutez, évêque Juxon. Lorsque j'étais entant, il y avait dans la cour de mon père une sorte de baquet où l'on abreuvait les chevaux. Un jour qu'il était plein d'eau, je voulus le verser sur les pieds de l'un de mes petits camarades qui n'y faisait pas attention : je soulevai avec effort un côté du baquet ; mais, sur le point de le renverser tout-à-fait, je ne pus aller plus loin, et je manquai de force ; le baquet m'échappa. retomba à terre, et m'inomla tout le corps par le retour subit de l'eau qu'il contenait et qui devait tomber sur un au. tre. Evêque Juxon, vous vouliez faire de moi le petit cama. rade, et vous avez failli être le petit Cromwell ! Mais Cromwell est devenu grand, milord, et si ce peuple ne vous a pas déchirés comme des traîtres que vous êtes, c'est que Cromwell ne. l'a pas voulu.
— Cromwell a-t-il voulu que le boucher Tom Love assistât à la délibération qui vient d'avoir lieu, et qu'il commandât même au représentant du parlement?
— Cromwell a voulu que le boucher Tom Love fut averti qu'on attaquerait la maison de Barkstead, pour qu'il vint la défendre, quoique vous y fussiez. Il a armé, pour vous protéger, la seule force qui puisse combattre la force que vous aviez imprudemment appelée à votre aide; le peuple contre le peuple, Tom Love contre Williams. Cromwell a eu pitié de vous. Milord, les cent hommes qu'avait gagnés Williams eussent tué Barkstead et enlevé l'enfant, je le crois; mais le reste était de bonne foi, et le reste vous eût mis en lambeaux, j'en suis sûr. Donc, milord, celui qui avait la volonté de tous servir, Williams, vous eût perdus, car c'est vous qui le meniez; et celui qui, dans son ;'ime, eût donné sa vie pour vous perdre,Tom Love, vous a sauvés, parce que c'est Cromwell qui le tenait dans sa main. On corrompt des parlemens, des juges, des généraux, milord, mais non pas un peuple. ; et la corruption est la seule arme que vous connaissiez A fond. Quant au peuple, vous n'en comprenez pas un mot • n'y songez donc plus, et laissez-le à ceux qui savent s'en servir mieux que vous, sous peine d'en périr.
— S'il en est ainsi, Cromwell a donc voulu quo le corps du roi Charles fut traîné à la Tamise, comme cela se fait maintenant?
— Cromwell a voulu que le corps du roi Charles lïa décemment enterré à Windsor, comme cela se fait maintenant, et comme cela était écrit dans l'ordre qui vient d'être remis aux lords commissaires. En ce moment, il est vrai, le peuple traîne dans les rues un cercueil de plomb revêtu de boîsj il l'insulte, le couvre de bouc et d'immondices. Dans une heure il l'aura usé sur les dalles des égouls les plus Infects, et il le jettera à la Tamise; mais la Tamise n'emportera à' la mer que quatre planches et une boîle de plomb, et le corps de Charles I" sera à Windsor, accompagné de ses chambellans, comme l'avait ordonné le parlement, comme Cromwell l'a voulu.
— Demain, Windsor sera dévasté, et le peuple, irrité d'à- voir écé trompé, ira peut-être plus loin dans ses désirs de
vengeance que jusqu'au cadavre de Charles Pr. Le tigre aime aussi la chair vivante, monsieur, et peut-être il déchirera la main qui le mène avec les dents qu'on lui a laissé aiguiser sur un cercueil, car il y a trouvé les preuves de sa force.
— 11 y a trouvé la preuve de sa maladresse. Quant à votre tigre, qui a des dents qui déchirent les mains de son maître, je crois, moi, que ce n'est qu'un enfant à qui il faut laisser quelquefois briser le hochet dont il est ennuyé. Demain l'Angleterre me remerciera d'avoir sauvé à son peuple la honte de cette profanation. Écoutez donc ce que j'ai à vous dire : Faites taire ces Salsnby; emmenez de cette maison cette lady nourrice, et laissez à Barkstead le soin d'élever l'enfant de sa nièce; ne buvez plus avec les ouvriers du port ; confessez les chambellans, mais ne les endoctrinez pas, et comprenez que je ne serai pas toujours d'humeur à vous pardonner, à vous ainsi qu'à vos complices.
— Nous en avons un qui ne vous pardonnera pas, à vous!
— Lequel, milord?
— Le temps, monsieur.
— Comment l'entendez-vous?
— Certes, il n'y a pas dans tous ceux qui veulent le retour des Stuarts une pensée qui vaille la votre, une intelligence à lutter avec vous, un talent qui vous le dispute, ni un courage pour vous combattre, et pourtant nous arriverons à notre but, et les Stuarts reviendront.
— Jamais, milord, jamais I
— Jamais! est plus long que la vie d'un homme; ne vous engagez pas au delà de vous, monsieur, car nous avons contre vous...
— L'assassinat et le poison, n'est-ce pasP
— La mort! monsieur, la mon éloignée, naturelle, la mort arrivée même à l'extrême déclin d'une longue vieillesse, mais la mort qui emportera dans votre tombe la volonté, la puissance et le génie de la république, tandis que la royauté aura gardé sa religion, nourri son fanatisme, et grandi sous la persécution et préparé son triomphe.
— Et comment cela?
— Parce que vous êtes un homme, et que nous sommes un parti.
— Croyez-vous que la république n'ait pas le sienP
— Pas encore; jugez-en à votre tour, monsieur; ce M a bon droit que vous méprisez la valeur des hommes qui on» obéi à ma voix. Je vous sacrifie encore l'excellence du plan que j'avais conçu et je vous l'avoue insensé, impossible même. Eh bien! monsieur, des femmes ei des hommes ont tenié l'impossible et l'insensé, au risque de leur tèie, sans réflexion ni crainte. Ils le faisaient ; et parmi les sectaires de la république, le plus célèbre après vous par son talent oratoire, son courage et sa haule vertu, ouvrait sa maison comme un sanctuaire à un enfant qu'il eût déposé à la porte d'uH hospice, s'il était né de ceux qui ont envoyé Charles à la mort : tandis que le plus fidèle des soldats du parlement, celui à qui on avait confié la garde de l'échafaud, abjurait sur cet autel de la république le serment qu'il lui avait tait! Monsieur, monsieur, n'est-ce rien que cet esprit et celte religion qui fait lever les uns et chanceler le-, antres? Ah'... si Cromwellétail né roi!... Ali! s'il voulait1...
— Être royaliste, n'est-ce pas? Non, milord, le mo< <k roi sera rayé de la langue anglaise tant que Cromwell vivra. .
— Tant qu'il vivra! je le crois.
— Si vous le croyez, que comptez-vous donc faire, milord»
— Attendre! monsieur.
A ces mots, Juxon sortit, et Cromwell se relira pensil.
Ceiie nuit même, le cadavre de Charles l"fui dépose i M indsor. dans la chapelle où Henri III avait été enterre.
LES DEDX CADAVRES.