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DEUXIÈME PARTIE

I/MSiirpafeiir.

Alors commença tout Crorawell. Jusqu'à cotte époque, ardent ennemi d'une autorité qui barrait son ambition, il n'avait, à vrai dire, fait preuve que de cet esprit qui comprend, définit et prouve le vice des choses, et de cette force qui les saisit et les renverse. Ainsi, mort le 1"janvier 16-it), Cromwell n'était qu'un rebelle : le Ier février il finissait un infâme régicide : dix ans après il mourut grand homme.

Confiant en lui même, il effaça le pouvoir qui le gênait, et tacha audacieusement sa vie du sang de Charles Ier, et dix ans après, il avait effacé la tache et construit un pouvoir à sa hauteur. Mais il lui fallait ces dix années, il les pressentait en lui, et, sûr du temps, ne demandant à Dieu aucun autre auxiliaire, il marcha seul a sa gloire.

En présence d'un mode de gouvernement où la parole était une puissance, Cromwell, inhabile orateur, maladroit à traduire sa pensée sous des formes séduisantes, sut cependant s'emparer de la tribune, l'occuper et s'y faire redouter. Avec une pensée lumineuse, active et perspicace, il ne produisait qu'un discours embarrassé, lent et sans but; de tout autre que de Cromwell, il serait aisé de décider que c'était inaptitude ; on peut dire de lui que ce fut habileté. Il fallait que rien de ses desseins ne transsudAt à travers sa parole, et que sa parole, cependant, fût une arme de ses desseins. Attaquer en face ses ennemis, et pousser ses projets de droit fil, eût été impossible. La ruse seule pouvait assurer sa victoire, et Cromwell, déloyal adversaire dans la lutie parlementaire, surprit et assassina, pour ainsi dire, plus souvent qu'il ne vainquit ses ennemis. Ainsi, lorsque pressé sur un terrain franc et découvert, il sentait que ses longues divagations et ses subtilités grossières tombaient sous le tranchant d'un raisonnement droit et pressé, il échappait à sa défaite dans de soudains enthousiasmes, des prières contemplatives et de prophétiques lamentations, ou frappait son ennemi d'ardentes menaces, d'invectives de sang, d'accusations capitales. Par ces moyens, il déroutait la logique, troublait l'éloquence, effarouchait les assemblées ; et, jetant à travers ces surprises sa volonté jusque-là cachée, il la faisait apparaître inexpugnable à ces pensées désarmées, lucide à leur confusion ; elle devenait puissance, équité, raison dans le désordre qu'il avait soulevé; et, Cromwell, débile athlète, sortait vainqueur d'un combat où peut-être il eût succombé, si le politique avait eu la vanité d'être orateur.

Mais ces détours, où s'enfermait l'homme de la parole et de la discussion, disparaissaient pour faire place à la marche la plus droite et la plus décidée lorsqu'il fallait accomplir une volonté avouée. Comme général, lorsqu'il eut à combattre; comme ambitieux, lorsqu'il eut à nettoyer sa route; et comme usurpateur, tant qu'il lui fallut défendre son pouvoir, il dédaigna les manœuvres lentes, les feintes prolongées, il frappa toujours au cœur, les armées, les hommes et les pouvoirs qu'il voulait vaincre, perdre ou abolir.

L'Irlande veut se lever pour la cause de l'héritier de Charles I", Cromwell y court, disperse les armées, épouvante les garnisons : l'Ecosse proclame Charles II ; les batailles de Dunbar et deWorcester soumettent ce pays à Cromwell, et le délivrent du seul redouiable adversaire qui lui restât, car Montroso n'était plus. La fuite dewent le seul asile de Charles II.

A cesx qui ont beaucoup accusé les amis de ce monarque

de l'avoir mal servi, d'avoir accablé son malheur de leurs exigences; de s'être divisés dans sa cause pour des futilités théologiques et des haines particulières; à ceux-là, il faut répondre que la cause de Cromwell comptait de bien plus grands élémens de discussion; que le droit y était contesté et les partis plus nombreux et plus tranchés, et que cependant i( ne paraît pas que sous la main de Cromwell, toutes ces factions, ces haines et ces croyances aient pris une autre route que celle qu'il a voulu. C'est que, d'une part, il était le roi infatué de son nom, mendiant des secours le chapeau sur la tête, disant beaucoup : Moi! croyant tout faire s'il bravait une balle, rechignant devant toute, condition, et montrant deux vices d'un coup, l'orgueil qui ne voulait d'abord rien concéder, et la faiblesse qui, après, se laissait tout imposer; mettant ainsi sa franchise en suspicion et abandonnant à la fois la dignité de son droit et de son infortune; tandis que, de l'autre côté, agissait Cromwell, s'emparant des partis et les saluant jusqu'à terre, comme il faisait des indépendans, ou bien en les y jetant, comme il fit de Levellers. Sermonnant tout haut puritains, papistes, évangélistes, fanatiques de tout genre, et leur confiant tout bas à l'oreille qu'il les préférait chacun à tous autres; souple, bataillant pour qu'on parlât moins ; ne doutant et ne laissant personne douter du droit de ses actions; faisant du peuple avec le peuple, du soldat avec le soldat, du théologien avec le théologien : finissant la guerre avant d'en discuter, et par suite, comme il fallait obéir à la manie des controverses, prouvantîaux Écossais qu'il devait gagner la bataille de Dunbar, après avoir inscrit sa victoire comme premier argument de son livre, en réponse au livre du clergé presbytérien.

Entre ces deux adversaires, bien que l'un eût pour lui les •droits et les hommes, et que l'autre n'eût que sa volonté, il ne pouvait y avoir lutte incertaine. Worcester vint à un an de date de Dunbar confirmer la fortune de Cromwell, et Charles II s'échappa en fugitif de sa patrie.

L'histoire de celte fuite serait la preuve la plus convaincante du dévouement des royalistes sur lesquels on jette le reproche des défaites de Charles II. Entre soixante personnes qui eurent dans leurs mains la vie du roi, avec I'échafaud en perspective pour châtiment de leur asile et de leur fidélité, et une fortune promise à leur délation, il ne se trouva pas un traître, pas un indiscret. Couchez Cromwell vaincu, dans les maisons où dormait Charles II, et dès le premier jour SA tête était au gibet, et ses membres attachés aux tours d'une forteresse. Donc, ce qui a manqué à la cause de Charles II, comme ce qui a suffi à celle de Cromwell, c'est l'homme.

Toutefois, si le génie est partout, comme Dieu dont il émane, le corps qu'il anime n'a qu'un point où frapper de sa main, où marcher de ses pieds et parler de sa voix ; mais le génie a toujours cette faculté suprême, dont les sots font, plus tard, ce qu'ils appellent le bonheur des circonstances, de créer autour de lui des hommes qu'il salure de sa puissance, et qui, dans les coups qu'ils frappent, mettent de sa forée dans leur marche, de sa célérité et de son inspiration dans leur voix. Iereton, Ludlow, Monk, satellites entraînés dans le système de l'ambitieux, capitaines et politiques éclos à la chaleur de Cromwell, achevèrent, en Ecosse et en Irlande, la soumission qu'il avait ouverte, tandis qu'il poursuivait à Londres toute sa destinée.

Pendant ce temps, Blake commençait à l'embouchure du ïage la servilité du Portugal , puni d'avoir osé soutenir Charles II. L'acte de navigation instituait la domination du commerce anglais; la Hollande était vaincue, malgré l'habileté de Tromp et de Ruyter, par ce même amiral Blake; et Cromwell trouvait partout des intelligences pour tous ses projets, des bras pour toutes ses volontés.

La France, l'Espagne, le Portugal, ces royales et catholiques nations à perruques, à baise-mains, à grands et petits levers, sollicitaient l'alliauce de la république tête ronde et hérétique, et leurs souverains gentilshommes envoyaient des ambassadeurs dans les antichambres d'un fils de brasseur, qui avait fait trancher la tête à celui qu'ils appelaient leur frère. La roue de la fortune de Cromwell tournait à éblouir; dans sa course, elle broyait les vains obstacles qui sejetafent

dans sa voie, et brisait même, entre ses rayons ardcns, les mains imprudentes qui l'avaient lancée et qui voulaient la retenir. Ainsi tinit ce long parlement, complice el non pas confident des pensées de Cromwell; ainsi fut chassée cette assemblée flétrie du nom deBarebone (I), le jour qu'ils dressèrent leur tète à rencontre de sa fortune.

Cromwell était protecteur. Nom heureux, sans définition et sans limites; manteau de laine d'une puissance plus que royale. A son abri, Cromwell put tout prendre-, parce que ce titre ne lui donnait droit à rien, il ne lui défendait rien. Le jour on il aurait eu la faiblesse de se faire roi, sa part était laite. Il l'avait lui-même faite à Charles I". La part de Crom well était celle du lion : le protectorat la lui donna.

Toutefois, soit égoïsme, soit manque de portée, ou peutêtre mépris de ceux qui devaient lui succéder, Cromwell manqua la vraie gloire. En effet, ce qui distingue son génie de tous autres, ce qui fut à la fois sa force et son vice, c'est qu'il ne fut point fondateur. En religion, ni en gouvernement, il ne créa rien comme idée, comme principe, comme institution morale ou politique. Ce ne fut point par l'enseignement d'une meilleure et plus toléraute doctrine qu'il fit taire les théologiens et calma l'ardeur sanglante des controverses; bien an contraire, il s'établit presque toujours dans le point le plus extrême de leur déraison et les contenta en déraisonnant comme eux. Enthousiaste a volonté et dans le goût de la circonstance, il conduisit les enthousiastes, mais ne les détruisit point. Donnant a ses soldais une paie qui obérait la nation, Cromwell eut une armée que l'Angleterre ne trouva plus après sa mort. Prenant de fait dans sa puissante main tous les pouvoirs, mais n'en attribuant aucun à la magistrature suprême qu'il occupait, sa magistrature ne fut plus qu'un nom après lui. Habile à se servir des talens qui l'entouraient, il usa les hommes à le servir. Royalistes et républicains, presbytériens et catholiques, instrumens dociles à sa voix, se ruèrent les uns sur les autres, se déchirèrent à son plaisir, tandis qu'il élevait sa fortune sur leurs débris. Insouciant delà royanté et delà république, du catholicisme ou de la réforme; peu jaloux du triomphe d'un principe, pourvu que lui-même triomphât, et profitant de tous sans profiter à aucun, Cromwell ne créa que Cromwell.

Mais ceci n'est pas une histoire politique, précise en ses détails, grave en ses considérations; ceci n'est rien que le récit de quelques jours passés hors de la vue du public; ce livre n'est qu'une confidence d'amis, transmise à voix basse; cachée dans des fatras de vieux papiers, et que je copie en nouveaux caractères et récite à haute voix. Voilà tout.

Donc il faut laisser Cromwell protecteur s'alliant avec la France, battant les États, humiliant les Portugais, rétablissant les lois, régularisant la justice, enrichissant l'Angleterre. Rentrons dans son palais, car Cromwell a déjà un palais. L'y voici, entouré de sa famille, toute gauche en sa nouvelle grandeur, mal accoutrée du velours qu'il lui donne, ne répondant pas aux milord, milady, excellence, dont on l'affuble, tournant la tête pour voir qui l'on nomme ainsi; prête à saluer le valet qui l'annonce, baisant les pieds sur la trace desquels elle monte si haut.

Mais Cromwell grandit encore-, infatigable et rusé, il trompe Mazarin, s'allie à la Suède, dompte les puritains et refuse d'être roi. Tout afflue à la gloire du protecteur; rien ne vient au bonheur de l'homme. Il est encore dans ?on palais, mais seul avec les siens. Dénié par ses enfans, dont l'orgueil blàsWnné d'hier ne lui pardonna pas de les avoir fait naître roturiers; accusé d'ambitieux par ceux-là qu'il a montés plus haut que leur mérite, et traité de parvenu par les nobles qu'il a lais. Menacé dans sa vie par le poignard toujours éveillé de la faction royaliste -, punissant pour ef. frayer, pardonnant pour gagner les coeurs, et trouvant toujours ses ennemis plus nombreux que ses bourreaux, et leur haine plus persévérante que sa clémence; souverain pour l'Europe, régicide pour ses enfans Cromwell perdit à souffrir plus de force qu'il n'en avait mis à s'élever. Aussi arriva-t-il, jeune encore, aux dernières ressources de son corps,

(!) Birebone*s Partis ment,

et dix ans n'étaient pas passés, depuis sa haute puissance, qu'il gisait sur son lit de mort, dévoré de fièvre, haletant de douleur, délabré de corps, mais intact de génie, puissant et vigoureux de pensées et de conceptions.

A nous maintenant appartient Cromwell ; Cromwell entre ses rideaux de soie rouge reflétant des teintes de sang: à nous Cromwell descendu du théâtre de l'histoire. La mort vient ! voici nos heures et le temps de notre récit : je vois mon second cadavre.

F.ICTWID

Il était près de midi, lorsque deux cavaliers, pressant leurs chevaux à coups d'éperons, entrèrent dans Londres. Ils étaient soigneusement enveloppés de leurs manteaux, et gardaient un absolu silence. Malgré leur marche précipitée, ils ne furent point remarqués, tant il semblait y avoir de préoccupation parmi les nombreux habitans de la ville. On les voyait s'arrêter les uns les autres, accourir dès qu'un groupe s'était formé, et gesticuler avec des signes de désespoir. De temps à autre, on trouvait quelques membres du clergé presbytérien, qui appelaient les fidèles au temple elles invitaient à la prière. De loin en loin, quelques rassemhlemens faisaient entendre des lamentations douloureuses. Une fois, c'était des évangélistes tout déguenillés qui, arrêtés au milieu d'une place, écoutaient l'inspiration de l'un d'eux, le regard et les mains tendus vers le ciel dans une parfaite immobilité; ailleurs des trembleurs, vêtus de leurs habits de drap noir, récitaient, dans une sorte de convulsion extatique, les versets du livre de Job; en d'autres endroits, la pompe du clergé catholique, promenant la croix et déployant l'austère harmonie de ses chants, faisait plier les genoux aux enfans de son giron, sans exciter le courroux ordinaire des protestans ou des presbytériens. C'était une sorte de prière universelle s'élevant de la ville de Londres, et montant vers 1 Éternel , sous le caractère particulier de chaque secte, comme le soir s'échappe des bords de la Clyde, une vaste vapeur, poussée au ciel, et réfléetissant les vives couleurs de l'arc-rnciel, que lui jette le soleil qui penche à l'horizon.

Les cavaliers continuaient à marcher avec une rapidité extrême, sans se parler ni se découvrir ; seulement, l'un d'eux faisait remarquer à l'autre les principaux accidens de cet aspect général, soit en lui désignant de la main les églises tendues de noir, soit en lui faisant écouter le son des cloches qui retentissaient dans tous les quartiers de la ville.

Bientôt ils tournèrent dans l'une des petites rues de la cité qui conduisent à la Tamise. Arrivés au bord du fleuve, ils abandonnèrent leurs chevaux à un domestique qui en reçut les guides comme un homme qui les attendait. Les deux etvaliers se placèrent dans un bateau qui semblait préparé pour eux; et, profitant du flux qui se faisait encore sentir, ils remontèrent vers la Tour. Le but où ils tendaient était assez rapproché de l'endroit où ils s'embarquèrent pour qu'il fût facile de deviner que ce n'était que pour cacher leur entrée dans celle prison qu'ils avaient pris cette roule.

Le bateau arriva bientôt à ?a destination. I a grille de fer qui ferme l'arcade de 1a Tour sons laquelle pénètre la Tamise,s'ouvrit et se ferma avec le même silence de la part de ceux qui en tenaient les clefs. I es voyageurs descendirent à l'entrée d'une longue voûte, et en parcoururent rapidement les détours. Rientôt, le plus jeune de ces deux homme*, ne pouvant résister à son impatience, s'élança dans un étroit corridor, au bout duquel une main, qu'on apercevait à peine, tenait une porte enlr'ouverle. Il la franchit et se précipita dans les bras d'une femme qui l'éireignit avec des larmes. — Ma mère! ma mère! cri»-t il. On entendit à peine le nom de Richard, mêlé aux longs embrassemens de mislriss Barksiead.

LES DEUX CADAVRES

Le colonel enlra après son fiis et s'arrêta pour contempler cette toschanle réunion ; mistriss Barkstead, presque honteuse, se tourna vers son mari et lui tendant la main sans se séparer de Richard :

— Pardonne, John, lui dit-elle, c'est un enfant dont la jeunesse est frêle et qui peut encore s'appuyer sur sa mère, toi, lu es un homme, John, qui n'as pas besoin de moi.

— J'ai besoin de ton amour, Marie, répondit Barkstead en embrassant sa femme, mais lorsque j'ai vu Richard me quitter pour voler vers toi, lorsque tu m'as oublié pour le presser sur ton cœur, j'ai senti qu'en vous aimant ainsi, vous deviez m'aimer, car je vous ai donné, à toi ce fils, à lui cette précieuse mère.

Une douce larme brilla dans les yeux de mistriss Barkstead. Le colonel continua, sans désigner celui dont il parlait, mais sûr d'être compris de sa femme.

— Va-t-il si mal que tout Londres soit dans la désolation? C'est une prière unanime, une douleur universelle. J'en montrais les signes à Richard, en traversant la ville, afin qu'éveillant sa jeune mémoire, il puisse comparer ce qu'était le peuple anglais, quand périt le maître royal qui l'avait plongé dans la misère et les dissensions, et ce qu'il se montre aujourd'hui, lorsqu'est menacée la vie du héros qui l'a rendu si puissant.

— Hélas! répondit mistriss Barkstead, pourquoi rouvrir ce funeste souvenir, n'est-ce pas assez delà douleur présente? Il est vrai, milord protecteur est dans un état désespéré.

— C'est ce que m'a écrit Andlay, et ce qui m'a fait abandonner La Haye. Tu as des grâces à me demander, Marie, et le protecteur veut me confier un grand secret, et c'est par Andlay que je l'apprends ! C'est une étrange conduite ; n'importe, je suis parti sur-le-champ. J'ai fait comme vous avez voulu, je suis venu secrètement, j'ai suivi l'itinéraire, que vous m'avez tracé, confiant dans la probité du docteur; mais, alarmé de ce mystère, pour toi, Marie, que je sais faible et. craintive, et surpris de ce que Cromwell ne me donnait pas directement ses ordres.

— ,Tu as trouvé, n'est-ce pas, un valet au bord de la Tamise, une barque, et...

— Oui, répondit le colonel, et me voici entré dans la Tour de Londres, dont le commandement m'appartient, comme y sont introduits les criminels d'état.

— Nous avons choisi des hommes étrangers au service de celte prison, pas un d'eux ne te connait, John, et personne ne peut soupçonner ton retour à Londres.

— Je le crois, Marie, dit le colonel en souriant, les précautions ont été bien prises ; mais dans quel but ? voila ce que je désire savoir, car jusqu'à ce moment j'ai obéi comme, un aveugle à la lettre d'Andlay, tant il y avait d'instance dans ce qu'il m'a écrit.

— J'ignore comme toi les motifs de cette conduite à ton égard. Andlay m'a dit que tels étaient les ordres formels du protecteur. Dès que la nuit sera close, le docteur a promis d'être ici. Il doit te conduire près de inilord. Jusque-là tu demeureras enfermé dans cet appartement, où personne ne peut pénétrer.

— ('.est étrange, dit le colonel, en tombant dans une longue rêverie.

Tout le temps que mistriss Barkstead avait parlé à son niai i, elle avait tenu les mains de Richard dans l'une des siennes, tandis que de l'autre elle caressait sa Jeune tète, sur laquelle elle éparpillait s*s beaux cheveux blonds en les faisant glisser entre se doiirts. Eifc profita du silène* méditatif où se plongea stfn mari pour considérer longtemps Richard.

Il avait |lors seize ans ; toute la beauté de sa mère ; toute la résolution du colon. -1 s'étaient alliées sur ses traits. Son œil bleu étincelait, sa bouche avait une physionomie qui caractérisait son père ; mais e<* qui n'était pas un héritage de leur caractère a l'un et à l'autre, c'était une singulière expression d'ironie cruelle dont s'animait souvent son visage . c'était ce rire terrible qu'il semblait avoir imité de Tom Love, lorsque celui-ci, qui n'avait pas cessé de visiter la de-

meure de Barkstead, enseignait à l'enfant, malgré les défenses de sa mère, à courir, à boxer, à manier le bâton et le sabre, et qu'il le menait aux.eombats de coqs et aux courses.

— Qu'as-tu fait à La Haye, Richard? lui dit-elle en l'embrassant. La Hollande vaut-elle notre noble Angleterre, et la mer l'a-t-elle fait pear'

— Ma mère, répondit Richard en souriant, je suis un bon Anglais : les Elats m'ont semblé aussi noirs auprès de mon beau comté deMidlesex, que le bœuf sec et fumé près de nos bons roastbeefs sanglans, et j'ai nagé deux heures dans la mer pendant que les matelots hollandais couraient effrayés sur le rivage.

— Tu as fait cela ! s'écria sa mère épouvantée ; pourquoi as-tu fait cela, Richard?

— Parce que, lorsque nous avons pris terre sur le continent, un navire avait échoué à l'entrée du port, et que sur ce navire hurlait un beau chien d'Espagne qu'on avait abandonné. La pauvre bêle n'osait se jeter à l'eau, tant les vagues étaient furieuses. — S'il voyait une barque floUer près de lui il sauterait dans la mer, et la force ne lui dranquerait pas pour venir à terre I dit ù mes côtés un matelot; mais quelle barque oserait s'aventurer sur celte mer? quelle barque ne serait brisée comme un verre contre la carcasse d'ua bâtiment si elle tentait d'en approcher ? — Et si ce chien voyait un homme, le suivrait-il ? dis-je à ce marin> — Peut-être I me répondit-il ; son maître est mort dans le naufrage, et souvent il m'a dit quePhann n'avait besoin que d'exemple.— J'aurai ce chien me dis-je en moi-même.

— Richard, Richard, dit la mère presque en larmes, quelle folie ! et tu n'as pas pensé à ta mère, Richard, quand ce projet t'est venu, à ta mère qui serait morte de douleur, enfant !

— Pardon, ma mère ! dit Richard en rougissant, j'ai pensé...

— Tu as écouté une vaine gloriole, enfant; lu as oublié les cœurs que lu as laissés ici : lu ne l'es plus rappelé ni ta mère qui t'aime, ni la cousine Charlotte, qui pleure toujours quand nous parlons de toi.

— Charlotte m'avait demanda un chien d'Espagne, dit Richard en baissant la tête.

— Et, pour satisfaire le caprice d'une enfant, de dix ans, reprit mistriss Barkstead, trop occupée du danger passé de Richard pour donner à cette réponse l'attention qu'elle méritait, tu as risqué ta vie et la mienne aussi, mon fils !

— Non, ma mère, ajouta Richard avec un doux regard de prière, j'étais sûr de revenir; car les matelots hollandais s'étaient pris à rire quand je leur avais dit mon dessein. Je m'élançai dans la mer; je nageai vers le navire, je parvins ù m'en approcher assez près pour que mes cris se fissent jour parmi le bruit des vagues. Le chien les entendit.il flaira le vent un moment, tourna avec ardeur autour de l'arrière, qui paraissait encore au-dessus de l'eau, s'arrêta immobile dès qu'il m'aperçut, et se précipita dans la mer d'un bond prodigieux. Je savais son nom et l'appelai : il vint a moi, passant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et aboyant avec joie; puis, comme il vit que je regagnais la terre avec effort, il se plaça devant moi. nageant fièrement, coupant ainsi la violence des lames, retournant la tète à chaque instant pour voir si je le suivais-, s'arrêtant quand je faillissais, m'invitant de l'œil, inquiet, et mettant souvent sa tête sous mrs Lias, comme pour me soutenir. 1 ne fois la vague me couvrit entièrement, je fus ébloui, suffoqué, j'eus un instant de. frayeur; car, tandis que je secouais l'eau qui ruisselait de mes cheveux dans mes yeux, je sentis une forte étreinte il l'un de mes bras, comme si une crampe m'eût saisi subilcment ; pourtant j€ voyais qtie j'avançais vers la terre : c'était Miami qui tenait avec force mon bras dans sa gueule : nous éiious près du rivage -, je Us un dernier effort et nous arrivâmes.

— 0 Richard ! dit la mère longtemps oppressée et haletante! Richard! Elle ne. put en dire davantage, mais loutson amour et toute sa terreur émurent le regard qui accompagna renom.

— Je n'enchaînai pas le" chien, je ne l'appelai pas, il me suivit, il m'a toujours suivi C'est un ami.

— Est il ici? dit mistriss Darkstead, désireuse de voir cet animal qui avait failli lui coûter son fils.

— Phann ! cria légèrement Richard. Une douce plainte s'entendit aussitôt à travers la porte, Richard l'ouvrit, et mistriss Barkstead vit un énorme chien qui entra doucement et présenta humblement sa tête aux caresses de son jeune maître.

— Phann, lui dit celui-ci, comn:e s'il parlait à un homme, Phann, voici ma mère. En disant ces mots, Richard la lui montrait de la main. Le chien vint se couchar à ses pieds en poussant cette douce plainte qui contrastait si fort avec sa haute taille, et en frottant sa puissante tête sur les pieds de la bonne mistriss.

Le bruit que fil naître cet incident éveilla le colonel de ses réflexions.

— Ce soir donc, je saurai la cause de tout ce mystère, dit-il à sa femme ; niais il est une chose dont tu peux m'informer, loi, Marie : quelle grâce as-tu à me demander? la lettre du docteur en parle,'et ce motif n'a pas moins précipité mon rétour que les ordres du prolecteur.

Mistriss Barkstead hésitait à répondre.

— Eh bien! Marie, ajouta Barkstead, ne veux-tu rien me dire? est-ce un jeu que tout ceci, et ne sais-tu pas même ton secret?

Un regard que mistriss Barkstead dirigea furtivement vers Richard, avertit le colonel que la présence de son fils était un obstacle à cette confidence.

— Richard ne peut-il entendre ce que tu as à me confier Marie? est-ce donc un secret honteux qu'il ne puisse frapper sans danger l'oreille d'un jeune homme ?

— Non, John, je m'honore des paroles que j'ai à te dire, et cependant la présence de Puchard, en cette occasion, m'inquiète, et... Elle s'arrêta.

— Sa présence n'est-elle pas convenable P reprit Barkstead.

— Ellepourrait l'être,répliqua sa femme, mais je crains. . et elle hésita encore.

— Ma mère, ma mère, je me retire, dit Richard, n'êlesvous pas le seul juge de ce que je puis entendre?

— Non, Richard, dit son père en lui faisant signe de rester. Ta mère est la vertu sur la terre, mais son âme est celle d'une femme craintive. Tu es un homme, Richard, un homme qui doit apprendre à en avoir toutes les fortes qualités. Je t'ai de bonne heure accoutumé à regarder en face tous les périls de la nalure : ni le fer, ni le plomb, ni les orages ne t'épouvantent, Richard; ce n'est pas assez-, il faut que les revers de la fortune li> rencontrent aussi impassible, il faut que le malheur, s'il arrive, le trouve instruit ii le braver. — Marie, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, suis-je disgracié? mon commandement m'est-il enlevé? ma fortune at-elle péri dans les mains de nos dépositaires ?«I\éponds.

— John, c'est une grâce que j'ai à te demander et non pas un malheur que j'ai à l'apprendre.

— Cette grâce est-elle pour toi, et veux-tu demander à ton époux quelque chose qui doive être caché à ton fils ? Marie, depuis un an que je t'ai quittée, Richard m'a suivi dans de périlleuses expéditions, il a entendu de graves entretiens ; j'ai voulu qu'il apprît de bonne heure ce que c'est que la vie qu'il va parcourir, et le monde au milieu duquel il va être appelé : j'ai intéressé sa discrétion dans de hautes affaires politiques, ne crains donc pas qu'il laisse échapper le secret de tes paroles.

— Cette grâce n'est pas pour moi, répliqua mistriss Barkstead, de plus en plus embarrassée et presque tremblante, et ce n'est pas l'indiscrétion de Richard que je crains...

— Est-ce donc pour lui que tu veux m'implorer? cl a-t-il commis une fauta ou formé un désir qu'il n'ose m'avouer? dit sévèrement Barkstead.

— Oh ! non, non, ce n'est pas cela, se hâta de répondue la mère alarmée de la manière dont Barkstead interprétait son hésitation, c'est... Puis, après avoir réfléchi un momeul,tan dis que son mari et son fils échangeaient entre eux des re-

gards surpris : — Oui, lu as raison, ajouta-t-elle. il entendra ma demande, et il recevra de lui un exemple, de la modéralion et de la pitié qui manquent à son âme.

Un éclair d'intelligence s'alluma à ces mots dans l'œil attentif de Richard, un sourire d'une impitoyable amerlume sillonna ses lèvres, sa voix douce et pure se couvrit d'un voile subit, comme si sa gorge eût éié serrée entre des tenailles ; son visage devint livide, et il laissa échapper c^s mots d'un ton sombre et étouffe :

— Ah ! lesSalsnby, n'est-ce pas?

— Yois-tu, John, s'écria mistriss Barkslead, en se rapprochant de son mari, vois-tu, que sa haine bout encore tout entière en lui ! Richard, mon lils, pourquoi cet affreux sourire, celle pàlaur, celte voix altérée quand lu as prononcé ce nom ?

— La force de dompter ses passions n'est pas la plus facile à acquérir, dit Barkstead en regardant son fils d'un oeil sévère, qu'il en fasse aujourd'hui le premier essai. Parle, Marie, et dis-moi ce que tu demandes pour ces prisonniers.

Richard ne répondit rien, mais ses joues devinrent plus livides encore, ses mains se serrèrent convulsivement, une larme parut dans son œil ouvert et immobile, el Phann, qui était à ses pieds, laissa échapper, en le regardant, sa plainte craintive. Mistriss Barkslead ne pouvail déiacher ses regards de la figure de son fils, épouvantée qu'elle était de l'effroyable expression qui l'animait.

— Il vaut mieux qu'il apprenne à commander à son âme qu'à son visage, dit Barkstead, parle, Marie I

' Elle répondit aussitôt :

— Tu sais par quel horrible complot sir Salsnby a voulu attenter à la vie du protecteur ; l'empoisonnement d'une table entière, qui pouvait enlrainer la mort de beaucoup de victimes, n* lui avait pas semblé un moyen au-dessous de sa haine Ce complot fut découvert. Sir Salsnby, son gendre Macdonnel et son fils... elle hésita à prononcer le nom de Ralph, et jeta un regard à la dérobée sur Richard. Celui-ci caressait son chien et semblait étranger a ce qui se passait; elle, continua : —Sir Salsnby et son fils Raph furent enfermés dans la tour.

— Cela se lit il y a trois mois, répondit Barkslead. Okey, qui fut chargé de leur arrestation, et qui commande ici en mon absence, m'en a donné avis; c'est Tomlinson, à ce qu'il m'a écrit, qui, épouvanté de l'horreur du crime, l'a dénoncé à Cromwell, et c'est, à cette occasion qu'on lui a rendu un régiment et qu'il est rentré dans le devoir.

— C'est la vérité. Okey me l'a ainsi raconté, reprit sa femme, quoique le commandement des eûtes de fer du protecteur lui laisse peu d'instans libres pour donner ses soins à la Tour, et pour venir nous visiter. Maintenant tout est fini, et le jugement est prononcé, et tous trois ont été condamnés à subir le supplice des traîtres.

Barkslead pensait, en son âme, que l'arrêt était jusle, et peut-être eût-il refusé d'écouler les prières de sa femme si le sourire qui passa sur les lèvres de Richard, en entendant cette nouvelle, ne l'avait lui-même épouvanté. Le désir de donner une leçon à son fils domina le respect qu'il croyait devoir à ce qu'il trouvait juste, et il ajouta, en suivant l'effet de ses paroles avec anxiété : — Que puis-je faire pour ces coupables? que me demandes-tu pour eux, Marie?

— Ton intercession auprès du protecteur, pour qu'il les sauve el les rende aux larmes d'une épouse et d'une mère.

Richard se taisait, et son père espérant sonder à fond son âme par une condescendance qu'il n'eût pas eue en toute autre occasion, s'engagea sans y penser vis-à-vis de sa femme, en disant :

— Oui, vraiment, je te promets celte intercession, Marie, jeté la promets. Le coup porta juste. Richard, qui s'était penché vers Phann, et qui séparait avec son poignard les poils soyeux et pendans de ranimai, se redressa soudaine-) ment. Il regarda alternativement son père et sa mère avec une sorte de stupéfaction menaçante : mais, rencontrant]* regard austère du colonel, dominé à la fuis par la sainte auuuiie qu'il exprimait el par ses propres seniimens, Richard laissa échapper un cri rauque et inarticulé où se peignait

LES DEUX CADAVRES

toute la rage d'une haine déçue, se détourna subitement, et, appuyant son bras sur le mur et sa tête sur son bras, il frappa de sa main droite la pierre comme un furieux, et son poignard tomba brisé à ses pieds.

— Qu'as-ta à dire? dit Barkstead irrité; d'où vient cette odieuse colère, Richard? pourquoi ces fureurs, ces emportemens? Répondez, Richard !

L'enfant se tut et contiuua à frapper de son poing désarmé le mur de la salle.

— Richard 1 cria d'une voix terrible le colonel. L'enfant garda le même silence.

Barkstead G'avança vers lui ; Marie se précipita entre son fils et son mari en poussant un cri. Richard se tourna à ce cri, les yeax baissés, dévorant ses lèvres pâles, mais la menace encore peinte sur le visage.

— Mon fils, lui dit le colonel, commandant lui-même aussitôt à son propre ressentiment, vous me suivrez ce soir chez le protecteur, je lui présenterai la reqnêtc de ces criminels. Je ne sais quelle sera la décision de Cromweli, niais, quelle qu'elle soit, vous y puiserez un exemple de modération et d'oubli des injures. Si l'exemple de votre père ne vous suffit pas, vous ne refuserez peut-être pas celui du héros que le Seigneur a choisi entre ses élus pour le glorifier en force et en vertu.

— Mon père, répliqua Richard obéissant aux regards de sa mère, qui implorait sa soumission, tout ce que vous dites est juste comme ce que vous faites. Si vous demandez le pardon des Salsnby, c'est qu'ils l'ont mérité.

Le colonel comprit la faute que son désir d'éprouver son fils lui avait fait commettre. Un morne silence succéda à cette pénible discussion ; chacun cherchait en sa pensée à sortir de la position embarrassée où il se trouvait, quand cette scène, déjà si pénible, vint s'aggraver d'un nouvel incident.

Pour bien comprendre ce qui se passa alors, il faut donner une idée exacte de la situation de la chambre où se trouvait la famille Barkstead. Après plusieurs passages irréguliers qui conduisaient du bord de la Tamise à l'un des principaux bâlimens de laTour, onarrivaitdansun long corridor voûté. Tout à fait au bout de celte voûte se trouvait, à droite, la porte de la chambre où était Barkstead, à l'endroit précis où la voûte tournait a angle droit, en suivant le bâtiment qui était carré; ote celle façon la porle faisait face à celle nouvelle direction. Ce corridor étant le seul qui arrivât à la Tamise, il fallait que toutes les personnes qui étaient dans l'intérieur de la Tour, et qui voulaient profiter de celte issue, passassent devant la salle où venait d'avoir lieu la scène que nous avons rapportée.

On n'oubliera pas non plus que la nécessité d'introduire Barkstead'secrètement, avait fait éloigner de cette partie de la prison les gardes qui en surveillaient ordinairement le bon ordre, et les guichetiers qui en avaient les clefs. Ce fut donc à la grande surprise de mislriss Barkstead, qu'un léger bruit se fit entendre à l'extrémité de la galerie ou du corridor voûté qui conduisait dans l'intérieur. Phann pointa vivement ses oreilles en poussant sa plainte accoutumée et regardant son jeune maître, Richard le fit taire. Barkstead et sa femme se penchèrent pour écouter ; mais le bruit avait cessé. Si léger qu'eût été ce premier mouvement de surprise, on l'avait sans doute entendu, et il avait fait naître un complet silence. Chacun pensait s'être trompé, et la conversation allait s'engager sur ce sujet, heureusement survenu pour trancher le commun embarras, lorsque Phann, qui était couché aux pieds de son maître, se dressa sur ses pattes, et laissa encore échapper ce gémissement qui lui était particulier, mais plus doux et plus prolongé. Richard éleva sa main, pour suspendre l'observation qu'allait faire le colonel.

— Il y a quelqu'un, à coup sûr, dit-il d'une voix presque insaisissable. Écoulons.

Il avança jusqu'à la porte et voulut regarder à travers le trou de la serrure, mais la clef s'y trouvait et le masquait complètement. Cependant le bruit qu'on avait d'abord entendu se renouvela; c'était un léger frôlement comme celui de vêtemens qui se louchaient; on pouvait deviner aussi

qu'il s'y mêlait des pas assez nombreux, mais soigneusement étouffés.

— Ne veis-tu rien? dit tout bas le colonel à son fils, qui avait mis un genou à terre pour être à la hauteur de la serrure.

— Rienl répondit celui-ci.

Le bruit continua : il devint constant que plusieurs personnes avançaient. Les plus singulières suppositions traversèrent l'esprit du colonel. Élait-il victime d'une trahison? avait-on trompé sa femme et l'avait-on ainsi amené à la Tour pour s'emparer plus aisément de lui? Par un mouvement instinctif de défense, il porta la main à son épée et la tira du fourreau. Phann gronda sourdement à ce geste, et le bruit cessa aussitôt.

Ce silence, qui survenait toutes les fois que le moindre bruit partait de la salle où était Barkstead, annonçait de la part de ceux qui venaient une attention si scrupuleuse, que le colonel fronça légèrement son front avec l'expression d'un homme qui croit à un danger assuré. 11 se penchait vers son fiis pour lui ordonner de se relever, voulant mettre fin à' celte incertitude, en entrant dans la galerie, lorsque l'appro-, che de ceux qui Foccupaient devint de plus en plus certaine; on pouvait même distinguer que des paroles s'échangeaient à' voix basse. Il était urgent de se décider. A ce moment Richard, continuant à commander le silence à son père et à sa mère, posa la main sur la clef ; il se tourna alors vers Pbann; en imitant dans ses traits l'air d'un homme profondément désolé, et le chien, cherchant à lécher le visage de son maître, se prit à gémir avec tant de force, que Richard profita de ce moment pour arracher la clef de la serrure.

Celte fois, le bruit qu'on entendait ne cessa pas, comme avant, mais il s'éloigna rapidement dans la profondeur de la voûte, comme celui de gens qui retournent sur leurs pas; Richard regarda avidement, il crut voir s'agiter dans le jour. obscur du corridor le reflet d'un vêtement blanc; mais avant qu'i.l pût être assuré de la vérité, tout avait disparu et rien ne s'entendait plus.

Cet incident changea le cours des idées du colonel. Le soupçon qui l'avait agité disparut complètement. La crainte que semblaient témoigner, par cette retraite précipitée, les personnes qu'il avait entendues, le rassurait contre la possibilité d'un complot; une tentative d'évasion de la part des prisonniers lui parut une supposition beaucoup plus probable, et il demanda à sa femme, surprise et tremblante, quels étaient les prisonniers enfermés dans cette partie de la Tour. L'hésitation qu'elle mit à répondre lui inspira une nouvelle crainte'; et lorsque, après l'avoir vivement pressée, il apprit que sir Salsnby, son fils et son gendre étaient entérinés dans les cachots qui se trouvaient à l'extrémité de cette galerie, il ne douta plus que la faiblesse de mistriss Barkstead n'eût consenti à faciliter leur fuite. Le regard qu'il lui lança, sous l'émotion de ce soupçon sévère et douloureux à la fois, révéla toute sa pensée à Marie. Elle le comprit, et, s'approchant de lui, elle lui dit avec une solennité sûre et résignée:

— Sur mon âme, John, ce que vous croyez en ce moment n'est pas vrai. J'ai vu lady Salsnby; c'est une mère qui a pleuré devant moi qui suis mère. J'ai vu lady Macdonnel ; c'est une épouse qui pleurait devant moi qui suis épouse. J'ai senti la pitié naître dans mon cœur, et j'ai promis d'intercé-, der pour la vie des coupables. Bien au delà n'est vrai et ne m'est connu, je vous lejure, John. La prière est peut-être mon droit, mais la soumission à vous, qui êtes mon mari, et à nos lois qui sont notre force, est assurément un devoir auquel je n'ai pas manqué.

Barkstead prit entre ses mains les mains de sa femme, et l'attirant sur son cœur : —Pardonne, Marie, lui dit-il, mais ce qui arrive est si singulier, que je ne saurais comment l'expliquer : maintenant comment espérer de rien apprendre, car tout s'est éloigné, et l'effroi qu'a dû iuspirer le bruit fait par. Richard a sans doute fait rentrer les prisonniers.

— Cela n'est pas probable, répondit celui-ci, le cri de Phann ne ressemble à rien qui puisse attester la présence d'un homme, et ce cri a dû couvrir le bruit de la clef. Attendons ; sans doute on délibère, je vais écouter. A ces mots.1

FREDERIC SOLLIE.

il se coucha persque à terre, et Miami, qui semblait deviner les moindres désirs de son maître, recommença son gi mil faible que, Richard seul put l'entendre.

— ils sont dass le corridor, du il, < «la est sur, Phann les sent; il faut prendre un parti.

L'attention que Richard donnait à épier le moindre a ident, ne l'ayail pas empêché (l'entendre le nom de Sajsnby, ni la justification de sa mère. Pourtant il n'avait pas semblé y faire attention, et, sans le regard qu'il jeta de côté sur son poignard brisé, et où se peignait un cruel regret, on n'eu! pu rien soupçonner de ce qui se passait en lui.

En ce moment, un nouveau mouvement de Phann avertit Richard, et, sur un signe de son père, il se mit à regarder, quoique rien ne se fît entendre, confiant dans la sûreté des sens du chien d'Espagne, dont la délicatesse avait été saisie : Richard plongeait vainement son regard dans le jour douteux de la galerie, rien ne venait à sa vue ni à son oreille. Cependant, immobile, attaché à sa place, il redoubla d'attention, car une lueur blanchâtre flotta un moment devant lui tout au fond de l'obscurité. Peu à peu cette teinte incertaine se colora plus distinctement, puis, en approchant, elle brilla d'un éclat subit, et sembla disparaître tout à coup. Richard ne savait que penser; il n'avait pas complètement perdu de \ue cet objet singulier, et un nouvel éclair plus vif et d'une blancheur plus éblouissante parut bientôt s'en échapper et s'éteindre encore, mais à une distance plus rapprochée. Quoique Richard cessât de voir distinctement comme la première fois cette lueur qui tantôt brillait et tantôt s'effaçait devant lui, il comprit la cause de cet accident. Toutes les fois que la ligure, qui marchait dans la galerie, passait devant l'un des rares soupiraux qui lui donnait le jour, le soleil frappant sur son vêtement, en faisait jaillir l'éclat, et augmentait ainsi l'obscurité où elle rentrait dès qu'elle avait dépassé ce rayon. Richard ne doutait plus <jue ce fût une femme qui s'avançait ainsi .- il en fit part rapidement et à voix basse à son père, en lui assurant qu'elle était seule, et il se remit sur-le-champ en observation.

Pendant ce temps, cette personne inconnue s'était avancée, et Richard put la distinguer facilement. L'exiguité de sa taille, et ses mouvemens rapides, qu'aucun bruit ne décelait, ne le surprirent pas moins que l'apparition elle-même. Enfin elle arriva près de la porte derrière laquelle était Richard ; un rayon de soleil l'enveloppa encore une fois de sa vive clarté, et Richard reconnut Charlotte, vêtue d'une robe blanche, marchant avec précaution, regardant de tous côtés avec anxiété, comme si elle allait à la découverte. Arrivée à l'angle des deux corridors, elle s'arrêta, sembla longtemps écouter si nul bruit ne se faisait entendre dans le couloir qui conduisait à la Tamise, et sûre de n'avoir rien à craindre, elle se retourna, et, légère comme un oiseau, elle franchit en un instant toute la galerie qu'elle venait de parcourir.

Richard, certain que sa voix n'arriverait plus jusqu'à elle, Taconta alors au colonel et à mistriss Rarkstead ce qu'il venait de voir. La surprise de son père fut au comble, mais sa mère, qui sans doute avait quelque raison de soupçonner la vérité, leur dit tout bas :

— Il n'en faut plus douter, c'est la fuite de sir Salsnby dont nous allons être témoins. Ceci éclaire enfin mes soupçons. Ils ont gagné cette enfant. Ils ont appris à son Age d'innocence ,«t de pureté le mensonge et la trahison.

Son fils et son mari Pécoutaient dans la stupéfaction ; rien ne s'agitait encore à l'extrémité de la galerie, mistriss Barkstead put donc continuer.

— Je trouvais toujours Charlotte sur mes pas, lorsque Andlay arrangeait avec moi les moyens d'éloigner la garde de cette partie de la Tour. Toutes les fois que lady Salsnby et sa tille venaient visiter les prisonniers, elle s'échappait de mou appartement pour aller causer avec ces femmes : et lorsque je, me souviens que la direction de sa frêle conscience a été donnée a l'ancien évêque Juxon, je ne serais pas étonnée de ce qu'elle eût écouté d'odieux conseils, espionné tout ce qui se taisait ou se disait, et profité de la sécurité qu'inspirait son enfance, pour aider à la fuite des coupables.

— Charlotte n'a pu taire cela, dit avec imjuatieuce Ri-

cliârd a sa mère, c'est l'àrucd'un ange dans le corps d'une eiii'ani ; comment y supposer déjà tant d'ingratitude et de duplicité ?

— Il n'est piaule si fraîche, il n'est eau si pure, réplfqoa le colonel, que ne puisse flétrir et troubler le sonffic d'un prêtre royaliste. Les misérables instruiraient le fils au

ire de sa mère el l'ami à la délation de son ami, si cela servait leurs prçjets. Oli I s'il faut que Crontwvli manque à la république, ils vont redresser leur; têtes de serpent, frnoaer leurs intrigues, essayer encore leur corruption. Malheur a Juxon, si ce que tu supposes est vrai^ Mari.'-, je lui pardonp ulôJ d'avoir frappé çetti enfant dans sa vie que de l'avoir souillée dans sa pui

— C'est vrai ! c'est vrai ! dit Richard avec une rage concentré ; voici le premier bruit qui recommence, celui de pas nombreux. Nul doute, ils ont envoyé Charlotte pour savoir s'ils n'ont pas eu une fausse alarme, el maintenant qu'ils s'imaginent que tout est désert, les voilà qui reviennent; mais ils nous trouveront ici, n'est-ce pas, mon père ? ajoutat-il. En disant ces derniers mois, son regard joyeux et cruel décela l'espérance qu'il avait que son père ne consentirait pas à favoriser cette fuite par son silence.

Cette fois, les devoirs du gouverneur de la Tour l'emportèrent dans le cœur de Rarkstead sur le sentiment qui lui avait inspiré de réprimer la haine de son li s

— Oui, certes, Richard, dit il, ils nous trouveront. Marie , ne l'alarme pas. Regarde, Richard, viennent ils?

— Je les entends.

— Les vois-tu?

— Pas encore... Paix, Phann!.. . paix !... les voici.

— Qui sont-ils?...

— Ah! Charlotte d'abord... puis une... puis... deux... oui, deux femmes.

— Lady Salsnby et sa fille ! dit mistriss Rarkstead d'une voix mal assurée...

— Puis... Ah !... attendez qu'ils passent devant un rayon de jour. — Les voilà!... un deux, trois hommes...

— Les trois prisonniers, dit le colonel, c'est bien... Viennent-ils?

— Ils semblent tenir conseil. Ah ! ils s'arrêtent devant un soupirail, ils se montrent le jour, ils... Un, deux, trois, quatre hommes... Ils sont quatre hommes, dit Richard étonné.

— Peux-tu les reconnaître? reprit Rarkstead.

— Ils parlent, sans doute : on dirait qu'ils ne sont pas d'accord, ils montrent la porte du doigt. Ah ! c'est Juxon 1 je reconnais Juxon.— Paix ! Charlotte revient seule,ils nous entendent.

— Ou plutôt, le jour qui passe par cette serrure et qui disparaît toutes les lois que tu le caches en regardant, les a-l-il frappés ? Reste immobile, dit le colonel.

Comme Richard l'avait annoncé, Charlotte accourut, mais plus rapide et moins craintive que ia première fois. Elle vint jusqu'à la porte devant laquelle il était à genoux. Le colonel et sa femme ne respiraient pas. Richard posa sa main sur la tête de Phann, qui comprit le silence qu'il fallait garder, et, appuyant son œil presque sur la serrure, il intercepta toute lumière. Charlotte était déjà près de la porte, elle se pencha pour écouter, appuya son oreille sur le bois, et, de son côté, essaya de voir à travers la serrure. Richard entendit le bruit de son haleine précipitée par sa course, mais il sut se donner une si parfaite immobilité, il comprima si fortement sa respiration, qu'à deux pouces de son Visage, Charlotte ne put rien soupçonner de sa présence.

In signe qu'elle lit décida les fugitifs, el Richard les vit s'avancer avec moins de précautions, qu'ils n'avaient fait d'abord. Toutefois, leur sécurité n'était pas complète; car tous les hommes, à l'exception de Juxon, tenaient une épée nue à la main. Ils étalent déjà assez près pour que Rarkstead les entendit lui-même, lorsque Richard se releva en icgaidant le colonel comme pour lui demander conseil.

— Ouvre, lui dit il en tirant sa dague, et que Dieu donne la victoire aux siens I A ces mots, Richard ouvrit la porte, mais saus tirer son épée. Le colonel se présenta le nremier,

LES DEUX CADAVRES

et ils se trouvèrent face à face avec les prisonniers. Le premier mouvement de ceux-ci fat de retourner sur leurs pas;mais lorsqu'à la clarté qui se répandit tout-à-coup dans le corridor, ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pour adversaires qu'un homme et un enfant, ils reprirent courage. Il y eut un moment de silence, pendant lequel sir Salsnby prit toute sa résolution et comprit qu'il fallait renverser ces obstacles, sous peine de se perdre. Comme il faisait signe à son fils et à son gendre de le suivre, Barkstead lui adressa la parole.

— Sir Salsnby, dit-il, ta fuite est impossible : ne fais pas une vaine tentative, à moins que tu ne préfères que l'épée d'un brave soldat ne remplace pour toi la hacbe du bourreau.

— Colonel Barkstead, répliqua le vieux cavalier, tu viens de me dicter ma conduite; puisque tu sais si bien qu'il y va de ma tête et de celle de mes enlans.ee serait folie à nous de ne pas jouer une partie si avantageuse : que Dieu te sauve 1

— Non, non, s'écria mistriss Barkstead en se précipilant entre eux, non, votre vie n'est plus en danger, sir Salsnby, mon mari m'a juré qu'il obtiendrait votre grâce du protecteur. Au nom du ciel, ne levez pas votre épée contre celui qui vient d'engager sa parole pour le salut de vos jours !

Salsnby semblait hésiter sur ce qu'il devait faire ; Ralph etMacdonnel, l'épée et la dague à la main, se tenaient prêts à s'élancer sur le colonel, car jusqu'à ce moment Richard était demeuré en arrière de son père, son épée dans le fourreau et retenant d'une main le collier de Phann immobile comme lui. Juxon éleva la voix et répondit aux paroles de Barkstead.

— Vohmtas homims ambulatoria usque ad mortem ; qui sait si ce que Barkstead a promis ce matin, il voudra le tenir ce soirP qui sait si la bouche d'où doivent sortir les paroles de grâce a encore un souffle pour demander la sienne au Seigneur qu'il a offensé ? Le salut est ici et la grâce est à Saint- James ; une bonne épée vaut mieux que la plus haute protection : passe sur cet homme, sir Salsnby, la vie est de l'autre coté, la barque attend, et l'échafaud aussi ! Les trois cavaliers tirent un nouveau mouvement ; Barkstead recula d'un pas, pour se mettre en état de défense. Richard demeura encore immobile, et le combat allait s'engager, lorsque Charlotte, poussant des cris aigus, se jeta, comme mistriss Barkstead, entre les épées nues. Elle implorait Juxon et les prisonniers de ne pas tuer son oncle, ni son cousin Richard qu'elle aimait : elle s'attachait aux genoux de Ralph ou se jetait sous les pieds de son père. Il se fit un nouveau silence.

— Une femme et un enfant vous font-ils peur ou pitié à ce point que vous jouiez votre vie contre quelques larmes et quelques prières, dit lady Salsnby ? j'écarterai donc de votre route ce vain obstacle : hommes, voici vos ennemis I A ces mots, elle s'empara de Charlotte malgré ses cris, l'enleva, et, aidée de lady Macdonnel, la retint derrière les fugitifs, qui se trouvèrent alors en face de Barkstead, qui lui-même avait rejeté sa femme en arrière. Tous trois s'élancèrent sur le colonel. Ils n'étaient pas à deux fois la longueur d'une bonne épée, et pourtant ils n'avaient pas fait un pas que Macdonnel se débattait vainement sous la dent terrible de Phann et que Ralph haletait, avec une rage impuissante, sous l'étreinte du genou de Richard : sir Salsnby avait déjà perdu son épée, et la victoire semblait décidée, lorsqu'une bruyante détonation se fit entendre : c'était Juxon, qui, au moment où Richard allait plonger son épée dans le cœur de Ralph, lui tira presque à bout portant un coup de pistolet.

— Ta main est celle d'un perfide et d'un lâche ! cria Richard, tu assassines et tu trembles ; en effet, la balle n'avait frappé que la lame de l'épée qui s'était brisée en éclats, de façon que la poignée seule restait dans la main du jeune homme. Il montra alors, avec rage, ce tronçon au prêtre épouvanté, en disant :

—Si ceci ne peut aller jusqu'à son cœur, voici qui lui brisera le cr&ne. Il n'avait pas achevé, que Juxon lui tenait la

main et avait appuyé le canon d'un nouveau pistolet sur son front.

— Arrête I lui cria Barkstead qui sentit son âme déchiré» et presque faible à cet aspect : ne tue pas mon fils ; parlez, que voulez- vous?

Tous s'arrêtèrent. Toutefois, sir Salsnby, désarmé, était au pouvoir de Barkstead ; Macdonnel, poussant de tristes gémissemens, ne remuait plus étendu à terre, tandis que Phann, qui levait un regard attentif sur son jeune maître, n'attendait qu'un signe pour en finir avec cet ennemi ; Ralph n'échappait pas à l'étreinte vigoureuse de Richard, qui, luimême, sentait toujours sur son front le pistolet de Juxon. Tout mouvement était suspendu, et chacun gardant ses avantages, il s'établit entre les combattans une sorte de trêve comme pour traiter d'une capitulation.

— Ton fils est dans mes mains, dit Juxon à Barkstead, au moindre signe que vous ferez l'un ou l'autre, il tombe mort ; veux-tu nous livrer passage?

Barkstead reprit tout son calme et calcula aussi les chances de sa position; les femmes, épouvantées, sans voix ni larmes, regardaient ce spectacle avec un effroi stupide.

— Si tu as mon fils sous la main, répliqua le colonel, sir Salsnby est sous la mienne ; Macdonnel mourra et nous nous trouverons face à face. Le pistolet que tu tiens est-il sûr* songes-y bien ; mon épée sera dans ton cœur, que la balle n'aura pas traversé la tête de mon fils.

A son tour, Juxon considéra la position des combattans ; il craignit pour lui-même les résultats de ce qu'il allait faire, et toute l'âme du prêtre monta à son visage avec la pâleur dont il se couvrit, lorsqu'il vit Salsnby désarmé et Macdonnel terrassé. Oubliant, à cet aspect, la menace qu'il venait de faire : — Que voulez-vous de votre côté? dit-il à Barkstead.

Le colonel aperçut à ce moment sa femme qui, tombée à deux genoux sur les dalles de la galerie, levait ses yeux sur lui dans un état d' égarement indicible. Il comprit qu'il pouvait allier le salut de Richard avec l'exigence de ses devoirs, et il répondit : — Que ces criminels rentrent dans leur prison et j'oublierai que ces femmes sont venues iei.

— Et moi, dit le prêtre en appuyant plus fortement son pistolet sur la tête de Richard, que deviendrai-je?

— Tu te retireras aussi, reprit Barkstead avec un regard de mépris ; le goaverneur de la Tour ne doit compte à l'Angleterre que de ces trois hommes ; qu'ils me soient rendus, vous pourrez fuir. Ces conditions satisfaisaient Juxon, mais elles rendirent à lady Salsnby et à sa fille toute leur douleur.

— Est-ce donc pour les livrer au bourreau que tu deman.des tes prisonniers ? Alors il vaut mieux qu'ils meurent ici ; l'épée leur épargnera du moins les tortures du supplice. Frappe, Juxon, tue l'ennemi qui tient Ralph entre ses mains, et, une fois debout, il te sauvera.

— Sauvera-t-il ton mari? dit Barkstead en appuyant sa dague sur la poitrine de sir Salsnby.

Macdonnel laissa échapper une sourde plainte : — Mon père, dit la jeune lady, sauvez mon époux des mor* sures de ce chien féroce, il meurt, si vous n'acceptez.

— Oublies-tu le bourreau, lui répliqua sa mère, le bourreau qui l'attend avec des tenailles ardentes, dont la morsure sera plus douloureuse que celle dont il peut mourir maintenant I

— O mon Dieu I mon Dieu]! cria lady Macdonnel en tombant aussi sur ses genoux, épouvantée de cette mort présente, sans pouvoir oublier la mort préparée pour le lendemain. L'anxiété de tous était à son comble. Pour les trois prisonniers, ce n'était qu'un horrible choix à faire ; pour Juxon seul, il y avait une chance de salut. Il le comprit, et, prévoyant que la fougueuse lady Salsnby ne lui laisserait pas racheter sa vie s'il abandonuait tout-à-fait son époux et ses enfans, il dit au colonel :

—Que les paroles que tu as dites portent tout leur fruit : tu as demandé que les prisonniers te fussent rendus, parce que tu en dois comptée l'Angleterre, il y a aussi un serment dont tu dois compte au ciel ; n'as-tu pas juré d'obtenir la

grâce des prisonniers de la clémence du protecteur? Jure encore d'accomplir cette promesse, et nous nous retirerons, ces femmes et moi, conflans dans la^parole.

— Je n'ai juré que ce qu'il est possible à l'homme de faire; j'ai juré de demander cette grâce et non pas de l'obtenir ; je tiendrai le serment, non pas à toi, qui me l'imposes, mais à celle à qui je l'ai fait, lorsqu'elle m'a imploré.

L'espoir que fit naître cette proposition dans l'âme des femmes et des prisonniers les arracha à l'incertitude de courir la cliance d'un combat. Richard, lui-même, qui avait \u la vie de Ralph échapper si soudainement a sa rage, n'éleva point la voix contre ces conditions, indifférent au salut de Ralph, pourvu que lui-même fût sauvé, il calcula en son cœur qu'il y avait gain pour sa haine dans cet arrangement, soit que l'intercession de son père fût inutile et livrât Salsnby au bourreau, soit qu'elle obtint son pardon, et qu'elle le laissât vivant sous son ressentiment.

Cependant Juxon restait immobile, et ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce qui venait de se passer, c'est que pas un mouvement n'avait été fait par aucun des interlocuteurs.

— Qu'attends-tu, Juxon? dit le colonel Barkstead. L'ancien évêque hésita à répondre ; soupçonneux selon sa

propre fausseté, prévoyant aisément la perfidie qu'il était capable de faire, il sentait que sa proposition allait être injurieuse à l'honneur du colonel, sans pouvoir, cependant, dominer la méfiance qui la lui inspirait:

— Si je délivre ton fils de la mort que je tiens sur sa tête, dit-il, qui me répondra que tu me laisseras sortir de cette prison ?

Barkstead fut indigné ; sir Salsnby lui-même parut surpris.

— Mon père, dit-il à Juxon, la parole du colonel vaut mieux qu'un otage et un pistolet : délivrez ce jeune homme, je ne crains pas de laisser mon fils entre ses mains, si Barkstead donne sa parole de soldat que tout se passera comme il a été convenu.

— Je vous la donne, répondit le colonel ; aussitôt il écarta sa dague de la poitrine du vieux cavalier; Juxon releva son arme; Richard abandonna son adversaire, et Phann, sur un léger signe qu'il lui fit, laissa Macdonnel presque évanoui par terre.

Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées, que les prisonniers étaient rentrés dans leur cachot. Juxon et les deux femmes avaient quitté la Tour, et Barkstead, Marie et Richard allaient rentrer avec Charlotte dans la chambre qui les cachait, lorsqu'un bruit léger, venu du corridor qui conduisait à la Tamise, annonça l'arrivée d'Andlay. Malgré son désir d'interroger l'enfant sur les moyens qu elle avait employés pour procurer aux prisonniers tout ce qui était nécessaire à leur évasion, le colonel se retira avec le docteur et sa femme dans une pièce conligué à celle où il se trouvait, et laissa ensemble Charlotte et Richard, après avoir dit à celui ci de tâcher d'apprendre le secret de cette aventure.

CmRLOTTB.

Attendre I avait dit Juxon à Cromwell, le 50 janvier 1619. Ce mot n'avait exprimé que la moitié de sa pensée -, il avait compris que rien n'était possible aux intrigues des royalistes, le protecteur vivant. Mais il avait senti de même qu'il fallait préparer le lendemain de la mort deCroniwell,el que le parti de Charles II devait se tenir la main haute, tout prêt à saisir l'occasion qui ne manquerait pas de se lever, tour ce but, un homme était important à conserver, c'était sir Salsnby, aveugle partisan des Stuarts, prêt a toute action, et dont aucun revers ne pouvait lasser la persévérance. Son évasion, lorsqu'il fut arrêté, devint donc l'objet de tous les

soins de Juxon, et il se trouva que, par une cruelle prévoyance, il en avait préparé les moyens depuis longtemps.

Ce qui se passa entre Charlotte et Richard, demeurés seuls, nous révélera, mieux que toutes les réflexions que nous pourrions faire, comment il avait entraîné cette jeune fille à servir la fuite de sir Salsnby, et combien, déjà, la puissance du prêtre avait jelé de fanatisme dans un âge qui semblait incapable de réflexion et de secret.

Tous deux étaient restés avec Phann dans la première" chambre où avait été introduit Barkstead. Richard s'assit, ' prit l'enfant sur ses genoux, et la caressant doucement :

— Charlotte, lui dit-il, pourquoi donc as-tu voulu faire échapper de leur prison les coupables, que la justice avait condamnés ?

Charlotte sourit dédaigneusement, sans répondre à celte question. Richard continua:

— Comment as-tu fait pour en ouvrir la porte? L'Mfant garda le même silence, en secouant .légèrement

la tête.

— Ne veux-tu pas me répondre, Charlotte? Si tu me dis pourquoi tu as agi ainsi, je te donnerai mon beau chien d'Espagne, que tu m'avais demandé, et que j'ai amené pour toi de bien loin.

— Si tu me donnais ton chien, Richard, pour mon secret, ta me l'aurais vendu, et je ne veux pas l'acheter à ce prix.

Richard demeura surpris à cette réponse ; cependant il essaya de gagner la confiance de l'enfant, et il lui répondit:

— Je ne veux pas te vendre Phann, je le le donne, car j'ai été le chercher pour toi au milieu d'une mer furieuse.

Alors il lui fit le récit qu'il avait déjà fait à sa mère. La jeune fille avait écouté avec avidité, puis, quand il eut fini, elle lui dit avec une surprise étrange :

— Mais, Richard, tu as donc du courage?

Cette question et le ton dont elle était faite, appelèrent une légère rougeur sur le front du jeune homme : Charlotte n'était qu'une enfant, et ces paroles étaiei.t sans raison; mais cette enfant, Richard l'aimait avec une sorte d'enthousiasme inexplicable à cet âge, et ces paroles, qu'elle avait sans doute entendues dans la bouche d'un autre, exprimaient une opinion.

— Qui t'a dit que je n'étais pas brave? reprit-il vivement. Quelqu'un te l'a dit, j'en suis sûr; dis-moi son nom, Charlotte, et il paisra de son sang son infâme mensonge.

La petite fille, reprenant alors un air d'indifférence, lui répondit en passant nég igemmenl ses doigts parmi ses blonds cheveux :

— Personne ne me l'a dit, Richard, mais je sais bien, moi, que toutes les têtes rondes sont des assassins et des lâches.

— Qui t'a parlé ainsi, Charlotte? reprit Richard avec colère, qui t'a dit cela? on te l'a dit, n'est-ce pas? Puis, feignant un calme qu'il n'avait pas, il ajouta : —Nomme-moi ceux qui te l^ont dit, je te jure que je ne leur ferai point de mal.

L'enfant sourit encore avec dédain et répliqua :

— Est-ce que les presbytériens ont le droit de jurer? Ne sont-ils tous des parjures et des traîtres?

Richard devina assez d'où venaient ces étranges discours; mais, étonné que la surveillance de sa mère n'en eût pas prévu le danger, il dit doucement à la jeune fille :

— Parles-tu ainsi à ma mère? et lui as-tu dit que les presbytériens étaient tous des parjures et des traîtres?

— Oh! non, répondit l'enfant, mistriss Barkstead me gronderai! ; je te dis cela, à toi, parce que tu m'as toujours cachée lorsque je faisais quelque chose de mal.

— Et pourquoi, reprit Richard, ne veux-tu pas nie dire alors le nom de ceux qui t'ont appris tontes ces choses?

— Parée que tu les ferais juger par le colonel, par ton père, qui a autrefois fait périr le mien.

Richard ne put retenir une vive exclamation de surprise; mais l'enfant, se laissant aller à d'autres idées, lui dit brusquement :

— Pourquoi ne m'appelles-tu pas milady? ils ne me parlent pas autrement.

LES DEUX CADAVRES

— Qui donc? s'écria Richard avec impatience.

I a jeune fille se tut : Richard réfléchit un moment, et, malgré sa jeunesse, il fut épouvanté des idées qu'une haiue implacable avait pris soin d'inspirer à cette douce créature; il pensait à Juxon, à lady Salsnby, et, malgré lui, ce nom s'était échappé de sa bouche.

Charlotte, qui avait quitté le genou de Richard et qui jouait avec Phann, s'approcha en ce moment de son cousin.

— Ton père, lui dit-elle, tiendra-t-il le serment qu'il a fait, et demandera-t-il la grâce des prisonniers?

— Il le fera, puisqu'il l'a promis, répondit Richard; mais, à coup- sûr, il rendra un bienfait pour une perfidie. Ces Salsnby sont de grands misérables!

— Tu vois bien, dit Charlotte à cette exclamation, que tu lès insultes ; tu as tort, Richard, vois-tu, parce qu'ils te feront punir à leur tour, pour se venger, et alors...

— Alors? réprit Richard, que cette conversation étonnait si cruellement.

— Alors, répliqua l'enfant qui, se trompant à l'expression du visage de Richard, crut y lire la peur que lui causait cette menace, alors je te sauverai, Richard; j'implorerai le 'roi mon frère pour ton pardon, mais pour toi tout seul, Richard, entends-tu? Et en disant ces mots, elle passa ses bras aulour du cou de Richard, le regardant avec une expression de tendresse qui, dans un âge si tendre, ne pouvait venir que de cette sympathie innée et occulte qui enchaîne quelquefois deux existences l'une à l'autre.

Tout le souvenir de l'histoire d'Anna s'éclaira alors dans la mémoire de Richard. Mille circonstances confuses qui tournaient sans ordre dans saleté se rallièrent aussitôt. La le Charles Ier, la naissance de Charlotte; les mots enfant illégitime, sang royal, fille séduite, souvent prononcés par r.arkstead et sa femme, prirent un sens dans son esprit. Cette éducation catholique donnée à Charlotte s'expliqua naturellement. L'acctJsarliob de l'enfant, qui disait que le colonel avait condamné son père, et ce nom de frère qu'elle donnait au roi qui pouvait advenir, remplacèrent l'ignorance où on avait toujours laissé Richard du nom du père de Clm lotie par un doule qu'il chercha à éclaircir tout:af a i r . Dans ce dessein, il entra dans la fantaisie de lajeune lilleelhii dit :

— Pourquoi, milady, voudraient-ils se venger de moi? quel mal leur ai-je fait?

— Paix! Richard, lui dit-elle, ne m'appelle pas ainsi tout haut; ils m'ont dit que je serais battue et peut-être mise en prison, si le colonel apprenait que je sais qu'il a fait mourir mon père. Et puis, lorsqu'hier j'ai pris sous le chevet de ma tante les clefs de ce coté de la prison que lui avait rendues le guichetier, j'ai eu peur seulement d'y toucher : et lorsque je les ai portées à milord Juxon, qui m'attendait pour me confesser, je tremblais de tout mon corps ; car il m'avait dit, vois-tu, que si je racontais ce qu'il m'avait ordonné de faire à mistriss Barkstead, ou bien au colonel, j'irais tout droit en enfer.

— L'infâme! s'écria Richard, et mon père ne punirait pas ce serpent mitre, il implorerait la grâce de ces Salsnby ! oh ! ce serait folie, lâcheté... 11 ne le fera pas... je vais lui dire...

— Oh! Richard, lui, dit l'enfant en se jetant à son cou, ton père me tuera; je l'en prie, ne lui dis rien ; ou bien ils me feront mourir aussi, vois-tu!... mourir du supplice des traîtres!

En disant ces paroles, Charlotte pleurait à chaudes larmes et ferrait convulsivement le cou de Richard : une frayeur sans raison altérait la jeune pureté de ses traits : elle semblait suffoquer.

— Charlotte, ma bonne Charlotle,lui dit celui-ci, Richard te défendra, ne crains rien, calme toi.

— Oh! reprit la petite fille, qui sanglotait violemment, et qui, se laissant entraîner à l'horreur d'un tableau qu'on avait eu soin de lui montrer dans sa féroce vérité, s'en appliquait par ciainte les longues souffrances; oh! sais-tu ce que c'est que. le supplice des traîtres?.,. Vois-tu, ils vous attachent an gibet bien longtemps, bien longtemps... puis, quand vous

LB SIBCLB. — V.

n'êtes pas encore mort, vois-tu, Richard, quand on peut souffrir encore beaucoup, on vous descend du gibet. . .—Dieu! mon Dieu! ne dis rien, ne dis rien, Richard, ne dis rien à ton père... car, vois-tu, après, on vous étend sur une grande table, puis le bourreau vous ouvre le ventre avec un coutelas! — O Richard!... vois-tu... ouvrir le ventre avec un coutelas; puis... on jette les entrailles sur un brasier ardent. Comprends-tu, Richard? brûler les entrailles» si, enfin, ô Richard! Ricbard!"si lu parlais, si tu me dénonçais à ton père!... ohlnon... n'est-ce pas? car alors le bourreau met sa main dans votre poitrine, puis il prend le cœur... puis... ô Richard!... vois«tu... puis... il le serre de toute sa force et vous l'arrache!... Pitié... pitié! Richard, ne me dénonce pas.

Charlotte, égarée, poussaitdes sanglots eonvulsifs; Phann, effrayé de ces gémissemens, se prit à hurler tristement, et le colonel, étonné de ce bruit, entr'ouvrit la porte de la chambre pour voir ce qui se passait. A cet aspect la jeune fille, dont la frayeur avait perdu la raison, s'attacha au cou de Richard, cachant sa tête dans son sein, jetant des cris sourds et étouffés, le serrant de toute la force de ses faibles bras,haletante, appelant à son aide avec une si énergique terreur, que Phann, trompé lui-même par cette crainte si désordonnée où s'abandonnait Charlotte, se tourna en grondant du côté de Barkstead, par cet instinct de la défense du faible, qui domine cette noble et fidèle race.

Richard, embarrassé de répondre à la question du colonel et aux alarmes de mistriss Barkstead, ne pouvant calmer les terreurs de Charlotte, qui redoublait ses cris et s'attachait plus fortement à lui toutes les fois que l'un ou l'autre voulait s'approcher, pria son père de s'éloigner ; et comme celui-ci insistait pour savoir le motif de ces larmes cruelles, Richard ne voulant pas être entendu de Charlotte, répondit en français :

— Retirez vous, mon père; je vous dirai tout.

A l'instant même, les bras de la jeune fille, comme frappés d'anéantjssement, se dénouèrent du cou de Richard; elle tomba snr ses pieds, puis, sur ses genoux, et, levant sur celui qu'elle croyait son ami, demeuré debout devant elle, des yeux où l'égarement était à son comble, elle lui repéta en français :

— Tu lui diras tout, Richard!...

L'apparilion d'un spectre au milieu de cette chambre n'eût pas frappé d'une plus grande surprise les acteurs de cette scène, que ne le firent ces mots, prononcés en français par cette jeune fille. Quelle longue et persévérante sollicitude if avait fallu à un prêtre pour enseigner à un enfant la langue qui servait aux catholiques, dont les intrigues correspondaient sans cesse à la cour de France! Quelles terreurs, pour en faire garder le secret ù la vanité indiscrète de cet âge frivole, il avait fallu inspirer à sa crédule conscience! Richard en fut si épouvanté, qu'oubliant combien ses paroles pouvaient encore aggraver la position "de Charlotte, il cria à son père :

—Retirez-vous, par grâce, mon père ! ou vous la tuerez.

L'accent de Richard détermina Barkstead à sortir : mais ces mots imprudens, vous la tuerez, donnèrent à l'effroi de l'enfant toute la certitude d'un malheur inévitable.

Alors, après que ces terreurs eurent dévoilé tout l'absurde du fanatisme haineux dont on avait souillé cette jeune âme, ce que toute exaltation, même coupable, a de grand, se montra à son tour, et la jeune fille, continuant à parler français, dit à son cousin :

— Richard Barkstead, vous direz tout à votre père, qui me tuera? c'est d'un lâche ! Puis se prenant à le regarder avec cette affection fatale qui unissait leur enfance, elle ajouta : — Si vous m'aviez tuée, Richard, Charlotte d'Angleterre vous eût pardonné.

Rien ne saurait peindre l'angoisse du jeune homme. Comment arracher de celle âme, si odieusement abusée, cette horrible croyance que son père était un assassin. Mille sentimens brûlaient et glaçaient tour à tour son cœur; il regardait Charlotte, qui, pile et droite devant lui, semblait une jeune victime résignée et flère : elle priait sans pleurer, lise

retraçait en lui-même l'affreuse duplicité de Juxon, il ne savait quel parti prendre, lorsque Phann, dont tout malbeur semblait devenir le maître, se coucha aux pieds de la jeune fille, en la regardant tristement, et l'appela avec son doux et long gémissement. Charlotte tourna ses yeux vers le chien, et Richard, profitant de cette circonstance, lui dit :

— Vois-tu, Charlotte, vois-tu Phann? pour te le donner, j'ai passé à travers les vagues d'une mer cruelle, et dont les eaux bondissaient plus haut que cette tour. Si ce chien pouvait parler, il te le dirait ; il te dirait que je lui ai appris ton nom à toutes les heures du jourl — N'est-ce pas, Phann, que tu connais Charlotte ?ajouta-t-il d'un ton particulier.

"lie chien, ainsi appelé en témoignage, tourna la tête du côté de son maître, puis vers Charlotte, en agitant sa queue «n signe de joie, et, se roulant doucement à terre avec un léger aboiement, il se plaça devant la jeune fille, en tei-iant ses yeux ardens et quêteurs fixés sur elle, comme pour attendre sa parole. Charlotte, détournée de sa pensée comme une frêle plante qui plie à tout vent, dit au chien avec un triste et léger sourire :

— Phann, aimes-tu Charlotte?

Le chien répondit à ce nom, en gémissant comme à l'ordinaire; mais ses yeux dardaient leur joie en rayons éclatans. Tout fut oublié; Charlotte prit l'énorme tête du chien dans ses petites mains, et se mit a l'embrasser : l'animal intelligent se prêta à ses caresses , lui-même il saisit dans sa gueule les bras blancs et doux de la jeune fille; elle se retirait d'abord avec effroi, puis en riant; elle agaçait Phann, le battait, voulait l'arrêter, et, le chien lui échappant, elle courait après lui; puis, en voulant le retenir, elle tomba, Phann avec elle, et Richard cherchait encore nn moyen de la consoler, qu'elle chantait et jouait, insouciante, oublieuse, et trosblant de ses bruyans éclats le silence que tout à l'heure avaient interrompu ses cris d'effroi.

Le jeune homme se rapprocha d'elle alors, et ménageant avec art l'intimité qui s'était rétablie, grâce à l'intervention du chien, il apprit comment, par les indignes enseignemens de Juxon, cette jeune âme avait été si perfidement imbue de Laine et d'erreur. Satisfait d'avoir regagné, pour lui-même, celte confiance d'enfant, il lui promit tout ce qu'elle exigea de son silence. Mais il eut lieu d'être surpris, lorsqu'elle lui demanda d'aider son père dans ce qu'il tenterait en faveur des Salsnby.

— Si tu veux que je t'aime, lui dit-elle en le caressant avec cette doucear ineffable et familière de l'enfance, tuau- Tas le pardon de Ralph 1 Je le veux, Richard, entends-tu, je le veux, je l'ai promis. Ahl bien! si tu me regardes ainsi, je ne t'aimerai jamais; et, joyeuse et légère, elle attiraPhann vers son maître en ajoutant : — Pas vrai, Phann, je n'aimerai plus Richard, ni toi non plus, tu ne l'aimeras plus, s'il ne sauve pas Ralph ?

Une inexplicable séduction était dans la voix de Charlotte, contre la volonté de Richard, contre sa haine même; il regarda un moment ce visage, où toutes les beautés semblaient devoir exprimer un jour toutes les passions, et il répondit à voix basse :

— Oui, Charlotte, j'essaierai de sauver Ralph de l'échafaud.

La jeune fille, transportée de joie, reprit alors son âme de dix ans. Sautant et riant, elle courut à travers les longs corridors, appelant Phann et l'excitant à atteindre les soupiraux où passait le jour; tandis que Richard, dont l'âme droite et pure ployait aussi, dans son honnêteté, sous le poids de sa haine, disait en lui-même :

— Oui, ouil je sauverai Ralph... j'y avais pensé. Ne vautil pas mieux que je le garde?

La conférence d' Andlay et du colonel était finie, et la nuit venue. Mistriss Barkslead emmena Charlotte, après avoir reçu, à la hâte, quelques confidences de son fils, et rentra avec elle dans l'appartement splendide réservé au gouverneur de la Tour. Le colonel, Richard et le docteur, prirent tous trois le corridor qui mène à la Tamise, enveloppés soigneusement de leurs manteaux.

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