‹ Le siècleChapitre 53 sur 113 · L.V CHAMBRE · texte numérisé non relu

L.V CHAMBRE

Le colonel suivit son guide pendant quelques minutes à travers un dédale de passages et de chambres, fort mal éclairés, mais terriblement gardés. De dix pas en dix pas, deux soldats, immobiles comme des pierres milliaires, arrêtaient leur marche, pour échanger le mot d'ordre avec le colonel Okey ; et, de même que les bornes de la roule mesurent la marche du voyageur, de même le nombre de ces gardes pouvait servir a calculer les craintes du protecteur, et en donner une espèce d'approximation mathématique. Ce serait une échelle de proportion à établir pour le palais des souverains, et qu'on pourrait appliquer à l'amour du peuple, en calculant celui-ci en raison inverse de l'élévation de l'autre.

Toutefois, ce n'était pas contre la haine populaire que tant de précautions avaient été prises, c'était plutôt contre la curiosité de certains amis et l'attente de tous les partis. Harkslead suivait toujours Okey dans un parfait silence, et bientôt ils eurent gagné la partie de Saint-James opposée à celle où venait d'avoir lieu la réception des déptitations de la ville de Londres. Enfin, après bien des détours, Okey ouvrit une porte basse et étroite, et introduisit Barksteaiî et son fils dans une chambre assez spacieuse, dans laquelle se trouvait un lit. Au moment où le colonel entra dans cette pièce, il vil Andlay qui arrivait par la porte principale, ayant pris sans doute un autre chemin que celui que lui avait l'ait suivre Okey. Le docteur était toujours dans l'état d'exaspération où l'avait mis le discours du syndic des bouchers. Ce courroux semblait même s'être augmenté pendant le trajet qu'avait fait le médecin, et Barkstead allait le questionner, lorsqu'une voix, partie du lit, les interpella tout-àcoup.

— Eh bien ! mes fidèles, a-ton débité beaucoup de sottises aux rideaux de velours de ma couche protectorah ? Je crois, sur mon âme, ou sur la vôtre, ou sur celle de. mon père, qui doit savoir maintenant s'il en aune, qu'ils criaient: Vive le protecteur I Ah! docteur, Cromwell n'a pas besoin • li- leurs vœux, il vivra bien assez de lui-même. Je veux vivre, docteur, j'en ai besoin!

— C'est donc vous, répondit Andlay indigné, qui avez fait jouer celle comédie, et avez annoncé votre rétablissement, arrivé par l'intercession du Seigneur, ainsi que je viens de l'apprendre de vos secrétaires? Et vous avez osé laire répandre dans tout Londres, il y a deux heures, qu'aus sitôt que vous m'aviez chassé, l'Esprit-Saint s'était saisi de vous et vous avait souillé une vie nouvelle. Vous êtes un fou.

— Crois lu, médecin, reprit Cromwell, que j'aie besoin de toi pour me dicter nia conduite? Silence sur ce qui vient de se passer, docteur, ou le plus malade de nous deux ne sera pas moi.

— A coup sûr, le plus malade de nous deux, c'est vous, milord, de corps et d'esprit, ajouta Andlay; aussi, ai-je amené Barkstead, le voici qui vient recevoir vos ordres.

— Demain je lui parlerai, ajouta Cromwell ; que dis-je, demain!... dans quinze ans. Ne me regarde pas ainsi, docleur, avec la face refrognée ; lu viens jouer ta farce a mon chevet pour me faire peur ci m'administrer les drogues : je n'en veux plus. — Allons, raconte-moi la réception ; qui estce qui a parlé ?

— Des sols, répondit Andlay furieux:

— Bien! répondit Cromwell, et le nom des orateurs?

— Pensez-vous, répliqua Andlay, que je méprise assez la mémoire, le don le plus précieux que le ciel fasse à l'homme qui a'nur l'étude, pour la charger des noms des gredins qui étaient là !

— J'admire ta colère, reprit en riant le prolecteur; mais d'où te vient-elle? Est-ce donc manquer aux ordonnances

Lit 3U.CLK. — Y.

de la médecine, que de s'aviser d'être bien portant à son insu?

— Ahl milord, répondit Andlay en posant sa tête entre ses mains avec un profond désespoir , vous m'avez déshonoré!

' — Parce que je me suis guéri sans toi! Allons, allons! mou brave docteur ! je suis bon ami ; je le nommerai doyen des hôpitaux de Londres, console-toi I

— Milord, repartit Andlay avec un calme douloureux, je vous ai remis, il y a treize jours, un paquet cacheté : il n'a pas quitté votre chevet. Veuillez me le remettre ; il sera ma justification. Je dois me retirer, je n'ai plus rien à faire ici.

— Te retirer I s'écria vivement Cromwell, je ne veust pas. Et qui me soignera? ces mains de fer? dit-il en montrant les soldats qui gardaient la porte; ma famille, qui me hait et me trahit? Non, docteur, demeure! Je souffre encore, et je puis peut-être mourir. Mais non, je ne mourrai pas, si tu restes... Tu me sauveras! Andlay, sauve-moi! La viel la vie ! docteur, il me la faut, j'en ai besoin!

— La mort vous fait donc bien peur, milord ? dit gravement Andlay.

— La mort ! cria Cromwell , que dis-tu là, misérable ? tu ne m'as jamais parlé de mort... Ah I tu m'as trompé... Mais non, je ne suis que malade, n'est-ce pas, bon docteur?... Réponds.

— Pourquoi donc avez-vous fait appeler le colonel Barkstead ? demanda Andlay ; n'étail-ce pas pour une mission d« dernière volonté ?

— On fait son testament à table, entre deux bouteilles de vin, si l'on veut, repartit Cromwell ; je puis bien cosfier une dernière volonté à Barkstead, quoique je ne sois que malade. N'est-ce pas, docteur? Mais réponds donc, infâme ! je ne suis que malade, je ne suis point en danger de mort !

La veix de Cromwell tremblait en parlant ainsi, et ses yeux hagards décelaient un effroi qui étonnait et affligeait ses amis. Andlay, accablé, ne savait que répondre.

— Que faire? dit-il tout bas a Barkstead.

— Lui dire toute la vérité, répondit celui-ci également à voix basse.

— Que dites-vous là ? s'écria le protecteur, vous complotez!... répondez donc! Barkslead, que t'a-t-il dit? c'est un traître ! Okey, emparez-vous de lui ; il va partout semant le bruit de ma mort; il est vendu aux royalistes, il soutient leurses pérances. Entendez-vous ce que je vous dis? éloignez-le ! éloignez-le!

— Je vous laisse, dit Andlay avec un mépris mal déguisé, je vous laisse entre, les mains de l'Esprit-Saint. Rendez-moi l'écrit que je vous ai remis; je souhaite qu'il soit un mensonge, et qu'au lieu d'être ma gloire il soit ma honte. Demain, il faut que je le dépose entre des mains qui signeront à quelle heure elles l'ont reçu : donnez, milord, le lemps presse.

— Qu'est-ce donc que cet écrit? reprit Cromwell ; tu ne l'auras point, Andlay, c'est quelque infime perfidie ! Je ne (e le rendrai point, je veux le connaître. -

Aussitôt il chercha avec anxiété sons le coussin qui soulenait sa tête, el en retira un papier soigneusement fermé ; il allait en briser le cachet, lorsque Andlay s'écria :

— Arrêtez, milord, n'ouvrez pas ce paquet, il garde un secrel de mort.

— Un secret de mort I dit Cromwell épouvanté, en se mettant sur son séanl el en laissant leinber le papier devant lui. Ali! quelque poison subtil, enfermé la, n'est-ce pas, misérable? Sais-lu quel supplice on garde aux assassins et aux Irai- Ires pour un pareil crime?

— Milord, répondit Andlay, ce que j'ai dépose sur ces feuilles a été écrit le vingtième jour du mois d'aoùl. Ce même jour-là, ce papier vous a élé remis en présence de plus de dix personnes qui l'nnt scellé de leurs armes, el demain seulement, Il devait être ouvert en présence de ces mêmes personnes.

— Je sais cela, d'il Cromwell. Eh bien! il le sera ce soir, I ici même. C'est peut-être, le secret d'une conspiration, ajouj la-t-il en changeant de soupçon Fou que je suis! j ai gardé

FREDERIC SOULIEv

<e papier treize jours entiers sans y penser; et ee!a pour (e plaire. Mais je vais apprendre tout de suite...

— Apprendre re que vous ne deviez pas savoir ainsi, dit Andlay en l'interrompant. Ce que vous n'êtes pas capable d'entendre.

— Qu'est-ce donc, misérable? cria Cromwell.

— La vérité, milord, répondit le docteur.

— Barkstead, reprit le protecteur avec une colère extrême, ouvrez ce papier et dites-moi ce qu'il contient. Ah! sans doute quelque infâme satire sur mon compte ou bien quelques secrets que j'aurai révélés dans la fièvre. Tiens, Barkstead, prends Pi lis. Al) ! il me rcs'e la .force de te punir, Andlày. Ouvrez donc, Barkstead.

— Mais, répliqua le colonel, ce papier est cacbeté des armes de gens honorables, et il est écrit sur le dessus : Pour, être ouvert en notre présencele A septembre, quoi qu'il arrive Les signatures suivent cette suscription ; prenez garde, milord, ceci a toute la sainteté d'un dépôt.

— Veux-tu me dire ce que contient ce papier, Andlay ? dit Cromwell dans une anxiété extrême.

— Demandez-le à l'Esprit-Saint, répondit le médecin.

— Imbécile, repartit le protecteur, qu'importe à ta médecine ce que j'ai fait annoncer au peuple? Ne vois-tu pas, idiot, que si je meurs, on prétendra que c'est de ma faute, parce que je. t'ai renvoyé, et que je me soucie de ce qu'on dira de moi après moi, en fait de prévision, comme du bruit des cloches qui sonneront ; tandis que si j'échappe, le peuple croira de bonne foi que j'ai eu véritablement une conversation avec l'Esprit de Dieu en personne, et alors, comprendstu ce que deviendra l'Angleterre sous ma main? m'adorant comme un élu, comme un fils du Seigneur, comme... Ah ! ajoula-t-il en s'interrompant lui-même .. si j'y avais pensé plus tôt il y avait de quoi s'établir prophète... Ah ! ah ! continua-t-il en riant, ce serait singulier... mais non, c'est assez. Oh 1 quecelle nouvelle ruse me réussissent l'Angleterre est à moi et le monde est à l'Angleterre !

Andlay et Barkstead contemplaient Cromwell avec admiration, car alors il portait, sur son front chauve et nu, l'auréole de sa volonté puissante et active. Son œil vib'rait, ses larges narines aspiraient l'air avec force, il continua :

— Crains-tu, maintenant, docteur, que je t'aie déshonoré en disant que je t'ai éloigné de moi parce que j'ai pris le bon Dieu pour médecin? es-tu jaloux de ce rival-là ? Allons, calme-toi, vieux fou, et dis-moi ce qu'il y a dans ce papier.

— Un oracle, comme le vôtre, milord, dit Andlay, et l'on saura dans quelques heures lequel est menteur du vôtre ou du mien.

— Eh ! que dit-il donc, ton oracle? repartit Cromwell, reprenant sa colère ; infâme histrion, qui cherches à me tromper. Cœur sans foi ni probité, que dit-il donc de si contraire au mien?

— Il dit, répliqua Andlay d'une voix solennelle, que. le 5 septembre, avant minuit sonné, Cromwell, protecteur de la Grande-Bretagne, sera mort !

— Dit-il cela? s'écria Cromwell en s'altachant avec force à ses couvertures, droit et immobile sur son séant, la bouche entr'ouverle et les lèvres agitées d'un tremblement effrayant : Barkstead, ouvre ce papier et lis-en le contenu I Oh I je ne peux pas mourir ainsi.. Mourir! mourir! ripé t ait-il d'une voix déchirante ; non, Andlay, tu me trompes, tu te venges, tu n'as pas prévu cela, ce n'est pas vrai... réponds.

Le médecin garda le silence. Cromwell, plus furieux, continua :

— Et pourquoi, misérable, as-tu prévu que je pourrais mourir? infâme scélérat, quel démon t'a poussé à faire cette supposition? on t'a payé, hypocrite, pour la faire. Tu as vendu le secret de ma vie à mes assassins! tu as osé dire que je pouvais mourir.

— Ecoute donc, s'écria le docteur avec la même solennité et en prenant le papier des mains de Barkstead, jamais homme ne sacrifia a un homme plus que je ne lais en ce moment. Ecoute, c'est l'immortalité d'un nom que je dépose en offrande sur ta tombe, car ceci, demaiH, eût semblé une ré-

vélation au monde entier, mais non pas une de ces menteuses et fausses comédies que lu joues, mais le résultat de l'étude la plus sincère et la plus profonde. Et maintenant j'en détruis toute la puissance, pour loi seul et dans ton intérêt ; je la détruis pour que tu ne sois pas saisi, comme un soldat sans armes par son ennemi ; pour que lu saches enfin qu'il faut que tu te prépares à quitter cette terre sur laquelle tu as pesé si lourdement. Je la détruis, Cromwell, afin que ce mensonge dont tu te berces toi-même, que l'on te trompe tur ta vie pour te dominer et te conduire, s'efface de ton esprit, et que tu puisses faire les derniers actes d'un homme: prier et ordonner.

Tous se serrèrent près de la couche de Cromwell, le docteur au chevet, Okey et Barkstead debout près de lui, le jeune Richard plus éloigné, tout-à fait au pied du lit; le protecteur, toujours assis, s'était tourné vers le docteur. L'effroi qui l'agitait avait quelque chose de triste à voir; c'était une cruelle déception pour ceux qui l'avaient aimé et admiré, que cette épouvante qui bouleversait son visage. La lampe, suspendue au plafond, jetait une clarté à peine suffisante pour cette lecture. Andlay brisa le cachet ; l'attention devint plus extrême, un profond soupir s'échappa de la poitrine du protecteur. Andlay lut :

— »Le t5 juillet 1658, appelé à donner mes soins à Olivier Cromwell, protecteur de, la Grande-Bretagne, j'ai conçu le projet d'établir que l'art divin de la médecine est une science dont le pouvoir est basé sur les plus profondes connaissances de l'âme, mises en rapport avec l'appréciation la plus exacte du corps.»

Ce préambule étonna les auditeurs, Cromwell devint attentif. Andlay suivit sa lecture.

— « Jamais plus illlustre exemple ne pouvait appeler les regards du monde, je l'ai donc choisi comme le plus invincible qu'on pût opposer aux incrédulités des ennemis de l'art médical.»

— Hum ! dit Cromwell, voyons!... Andlay continua :

— « J'observai le protecteur, je reconnus en lui un esprit intact et une volonté ferme ; mais je vis en même temps que ces nobles qualités n'habitaient qu'un corps usé. »

— Diable! murmura Cromwell, après? Le docteur poursuivit :

— « J'en recherchai les causes. Le cœur haletant, le front ridé et la face amaigrie portaient l'empreinte de ces chagrins qui ont, pour jamais, séché la source de l'existence. Je fus assuré que le puissant Cromwell avait passé de longues nuits le cœur brisé et les yeux en pleurs, cherchant à qui donner une part du pouvoir qui l'entoure pour un peu d'amour et de reconnaissance. Je compris que la douleur avait tué Cromwell plus que le travail : car le travail et le génie ont toujours, durant sa vie, trouvé dans le succès leur récompense, et par conséquent leur régénération : tandis que les affections de l'homme, refoulées en lui par l'ingratitude et la trahison, l'ont séché comme une flamme intérieure.»

Le visage de Cromwell se peignit d'une- singulière émotion à ce passage. Andlay lut encore :

— « Je cherchai alors où étail la maladie du protecteur, et je reconnus qu'elle n'était qu'un dépérissement occasionné par une cruelle mélancolie, qui procédait, ù pas lents, par la décomposition du corps, à la destruction du plus puissant esprit du monde, comme fait le ver qui perce le chêne immense des forêts, et le lue incessamment. J'épiai la marche de la maladie ; je la suivis, pas a pas, jour à jour, heure A heure, je pesai dans ma main ce qu'elle arrachait par minute ù la vie du chef du peuple anglais ; et, après trente cinq jours d'observations, je prononce aujourd'hui, 20 août <65ji, que Cromwell, dévoré de déceptions et d'ennui, sans autre cause de maladie que le soupçon, les regrets, l'impuissance et le dégoût, sera usé jusqu'à son dernier souille et sa dernière puissance de sentir, et qu'il sera ainsi tué et mort, avant que l'heure de minuit du troisième jour de ce mois de septembre ne soit sonnée."

La lecture était achevée, et un mome silence régnait dans la chambre. C'est à peine si Barkstead osait lever les veux sur le protecteur. L'aspect de ses craintes lui déchirait plus

les deux Cadavres.

le cœur que l'idée même de sa mort. Il s'attendait à de nouveaux cris, à des larmes et des fureurs ; il s'avança vers lui : .

— Quelle heure est-il ? demanda Cromwell d'une voix calme.

— Huit heures, répondit Okey.

— C'est bien ! nous n'avons pas de temps à perdre, répliqua le malade. Okey, va prévenir ma femme et mes enfans que je veux les voir dans une heure. Docteur, il fallait me dire cela plus tût. Au reste, Andlay, je te remercie, ceci est l'œuvre d'un génie profond. C'est une bien remarquable prévision, ef. pourtant l'étonnement que cela eût causé n'eût tenu qu'à l'ignorance où l'on est de ton art. Il doit avoir, comme toute chose, des règles et des lois reconnues dans la nature, et d'après lesquelles on peut dire certainement ce qui arrivera le lendemain. Car, moi aussi, j'ai deviné dans ma vie, deviné, à une heure près, la marche d'une armée et la chute d'un pouvoir. Puis, s'animant. il continua :— Il ne faut pas être si fier, docteur, d'avoir prévu que je mourrai aujourd'hui; car enfin, tu observais sur un corps, sur une substance qui tombe sous l'œil et sous la main, tandis que moi, je n'ai regardé et n'ai pu voir que des symptômes qui ne sont saisissables qu'à l'esprit, et pourtant si je voulais prédire, moi ! je ne parlerais ni d'un homme, ni de quelques jours ; je te prophétiserais le destin de tout un peuple, et j'embrasserais des années d'avance. Mais je déposerai aussi quelque part la preuve de celle prévoyance, et tu jugeras alors si tu dois pleurer si fort ce que tu appelles ta gloire perdue, en comparant ta science à la mienne.

— Une toise n'ajoute rien à la hauteur d'un clocher élevé comme celui de Westminster, mais un pied grandit de beaucoup la quille qui n'a que six pouces de haut, milord, repartit la docteur. Cependant il importe peu mainlemant, le sacrifice est fait, je n'y pense plus, je n'ai pas tout perdu, et je viens d'apprendre un secret du cœur de l'homme, que je soupçonnais depuis longtemps.

— Lequel ? dit Cromwell.

— C'est combien la certitude donne de courage.

— Ne va pas trop loin, Andlay, ce changement tient peutêtre plus à mon caractère particulier qu'à l'humanité en général. Toutes les fois qu'il m'a fallu décider quelque chose, j'ai bataillé avec moi-même, tant que j'ai pu ; mais une fois mon parti pris, j'ai marché haut et droit. Tu me pardonneras peut-être bien d'avoir un peu biaisé avec la mort ; mais c'est tini, n'en parlons plus.

Okey rentra dans la chambre en ce moment ; il annonça que la famille de Cromwell se rendrait à ses ordres. Le malade lui fit signe d'éloigner les soldats qui étaient h la porte de la chambre, immobiles et muets, et Barkstead, Okey, Andlay et Richard, demeurèrent seuls avec le protecteur.

DBnMI-.BE VOLONTÉ.

L'attente de ce qui allait se passer occupait particulièrement Barkstead ; il allait enfin apprendre le secret que Cromwell n'osait pas même avouer à sa famille. Sur un signe du protecteur, toutes les personnes présentes s'approchèrent du lit, toutes demeurèrent debout, et Cromwell resta, comme il était, sur son séant.

— Ecoutez maintenant,mesfidèles.Quecequeje vais vous dire soit un aveu de faiblesse, ou un caprice, ou le résultat d'un orgueil qui veut vivre au delà du tombeau, toujours est-il que c'est un ordre que vous devez exécuter en fidèles serviteurs ; une prière que vous ne pouvez oublier, si vous êtes vraiment mes amis; jurez-moi donc de taire ce qijg je vais vous demander, sans que nulle considération puisse vous en empêcher.

Les deux colonels, Richard et le docteur, étendant leurs mains sur le lit du malade, prêtèrent le serment qu'il leur

demandait. Cromwell s'aperçut alors seulement de la présence de Richard.

— Ton âme est bien jeune, dit-il, pour lui confier le poids d'un secret. C'est là ton fils, Barkstead? Me réponds-tu de lui? Songe que je mets d'avance sur ta conscience la faute d'une indiscrétion.

— Mon honneur est l'héritage de Richard, répondit Barkstead, je ue crains pas de le lui confier.

—Soit, dit Cromwell, écoutez maintenant : dès que je serai mort, ce qui ne doit pas larder bien longtemps, n'est-ce pas docteur? vous ferez préparer pour moi de magnifiques funérailles; Barkstead, lu trouveras, dans mon épargne, une somme destinée à celte dépense; je veux que la pompe la plus extraordinaire occupe l'attention de l'Angleterre; mais, de même que le peuple traînait, il y a dix ans, à la Tamise, le cercueil vide de Charles Ier, il faut qu'il suive dans les pleurs et le recueillement le cercueil vide de Cromwell : après avoir trompé leur rage, je tromperai leur douleur; car il ne faut pas que le corps de ceux qui ont tenu le sort des nations dans leurs mains soit traîné dans la fange et foulé sous les pieds de la populace.

Une surprise extrême se peignait sur tous les visages ; Andlay interrompit le protecteur.

— Nul doute, milord, que le peuple de Londres n'accompagne, avec respect, le cercueil de celui qui fut son héros : d'où vient donc cette précaution, que vous semblez prendre contre ses insultes?

— A mon tour, docteur, reprit Cromwell en souriant. Prenant alors un air solennel, il continua d'une voix calme et presque prophétique, les yeux fixés devant lui, comme s'il lisait sur les pages d'un livre invisible, et prononça les paroles suivantes : —Enfans, nos jours sont passés, et notre règne fini ; j'ai jeté sur l'Angleterre une semence qui fructifiera plus tard, mais qui dormira longtemps : avant que trois années soient écoulées, Charles Stuart sera roi de la Grande- Bretagne, et le nom d'Olivier Cromwell sera proscrit comme celui d'un brigand qui a volé son maître; mais ce nom aura ma vie pour le détendre, et ni calomnie, ni jugement, ni proscription n'empêcheront ce qui a été d'avoir été. Ce qui restera sans défense de Cromwell, ce sera son corps, que la haine royale ne manquera pas de livrer à l'infamie des échafauds : eh bien ! Cromwell ne veut pas que le vaincu et les fugitifs aient droit de venir insulter à son cadavre sur le champ de victoire que la mort seule lui aura fait déserter. Livrez donc aux pompes de Westminster, aux prières du clergé, aux larmes du peuple, aux ovations des inspirés, le cercueil vide et froid de votre ami, et cachez profondément dans la terre sa dépouille mortelle, pour que les chacals royalistes ne viennent pas gratter sa tombe et assouvir leur vengeance des restes de leur ennemi.

Barkstead et ses amis se regardèrent entre eux : il y avait, dans le coup d'œil qu'ils échangèrent, une interrogation mutuelle, comme s'ils se demandaient si la raison du protecteur était saine sous sa maladie. Cromwell les comprit.

— Cequejeveus dis, enfans, est vrai comme ce qu'Andlay vous a prédit tout à l'heure : croyez-en un homme qui, comme lui, a pesé grain à grain la valeur des hommes, et calculé la durée des choses. Nulle main n'est assez forte, après la mienne, pour retenir toutes les factions qui divisent l'Angleterre : les amis de la liberté, réunis autour de Cromwell, s'éparpilleront demain, et, quelque faible que soit la cause de Charles II, elle aura bientôt triomphé de tous les ambitieux qui se disputeront les débris du protectorat. Je connais cette faction ; durant les dix années de proscription qui ont pesé sur elle, pas un de ses liens ne s'est dénoué, aucun de ses hommes n'a été abandonné, aucune de ses heures perdue ; elle est persévérante et implacable, et le succès est toujours au bout de ces deux qualités; croyez-en Cromwell, enfans, et protégez l'avenir de votre via, comme je veux protéger celui de ma mort.

Les confidensdu protecteur étaient confondus; et, malgré leur incrédulité, chacun se livrait déjà aux réflexions cruelles que leur inspirait un si déplorable avenir, lorsque Cromwell les interrompit.

— Il y a, dans le comté de Norlhampton, une prairie qui i porte le nom de Naseby; lu la connais Barkstead, nous y j avons combattu ensemble. Vous transporterez, dans celle j prairie, le corps d'Olivier Cromwell, pendant une nuit som- j Ijiv. liarkslead, tu trouveras, dans ce coffre, l'argent nécessaireaux Irais du voyage et le laisser-passer qui vous per- | mettra d'arriver sans que votre voiture soit visitée. Une fois dans cette prairie, vous enlèverez le gazon sur un espace de neuf pieds Pour ce travail, vous prendrez on jardinier habile; vous déposerez ce gazon, ainsi que cela se tait pour l'embellissement des jardins, avec soin et sans le briser, à côté de l'endroit où vous l'aurez enlevé; vous creuserez alors une losse de neuf pieds de profondeur; la terre sera rejetée sur une toile que vous étendrez tout auprès, aliu qu'elle ne se mêle pas parmi les herbes et ne puisse pas attester qu'on a creusé une. losse en cet endroit : cela fait, vous descendrez mon cercueil dans la fosse, et vous le recouvrirez de la même terre, que vous aurez soin de fouler avec les pieds, afin que le sol, remué aussi profondément, ne puisse s'affaisser plus lard et créer un indice qui pourrait servir à découvrir où repose mon cadavre. Lorsque la fosse sera comblée, le jardinier replacera le gazon sur la place où on l'aura pris, et il sera immédiatement arrosé par vous, afin qu'il reprenne toute sa verdeur, car la moindre place flétrie pourrait appeler le soupçon. Le reste de la terre enveloppée dans la toile, sur laquelle on l'aura déposée, sera emportée par vous etdispersée.dans quelque fossé, au moins à trois lieues de la prairie. L'homme que vous aurez employé arrivera, les yeux bandés, a l'endroit que vous aurez choisi, il en repartira de même, et, son ouvrage terminé, il recevra cinq cents livres sterling et devra quitter l'Angleterre.

Chacun avait écouté celte instruction détaillée avec, une scrupuleuse attention, quel que fut d'ailleurs l'élonnement qu'elle lui causât.

— Est-ce tout? demanda Burkstead; sont-ce la vos dernières volontés?

— Ami, dit Cromwell, j'ai pris toutes les précautions qui sont au pouvoir de l'homme pour rendre la terre discrète; j'ai jugé que sa surface verte et unit-' était plus propre ù tromper l'œil de nos ennemis sur le mystère qui lui était confié, que la pierre la plus dure et le monument le plus profond, comme le visage de l'homme couvre mieux un secret par un sourire, qu'il ne le cache par un aspect austère; mais j'aurai vainement forcé la matière et le sol a obéir à ma dernière volonté, si je n'ai pas fermé de même-vôtre bouche, et si vous n'êtes pas préparés a jeter sur cette confidence un voile de sérénité qui la rende insaisissable aux doutes les plus pénétrans. Ecoutez, enfans, et comprenez-moi tout-à-fait : d'aucun de vous je ne crains une indiscrétion venue de la peur, de la trahison, delà torture, ni même de l'échafaud. Entre les milliers d'hommes qui me doivent tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils n'auraient pas été, et souvent plus que rien ; à côté de ma famille, qui, après avoir vendu mon protectorat à qui voudra l'acheter pour prix du salut, de la richesse et de l'oisiveté, vendrait encore mon cadavre pour quelques livres sterling de rente, c'est vous seuls qui m'avez paru dignes d'enfouir, dans votre sein, le mystère de ma dernière demeure : or, mes amis, pour que ce secret y soit à l'abri de toutes recherches, laites, pour votre visage et pour vos manières, ce que j'ai fait pour la prairie de Naseby. Ne vous liez point en votre force pour retenir un secret que l'adresse, pourra vous arracher, pas plus que je ne me suis lié à la pierre, et au fer, pour défendre un cercueil que la haine peut y chercher. Il n'y a que celui qu'on n'interroge pas qui est sur de ne pas répondra de mauvaises choses, cl de même qu'on n'ira pas interroger la lace pure et riante de la prairie, dont la verdure indifférente n'appellera l'attenliou de personne, de même on ne demandera rien aux hommes, s'ils savent éloigner de leur visage cet air de souci, cette réserve alfectée qui invitent à la curiosité, et s'ilc. peuvent faire refleurir, sur leur figure, le calme et l'indifférence des gazons, de Naseby.

Ils promirent d'accomplir la volonté de Cromwell dans tontes ses exigences; et, eu ce moment, il fournit lui-même ù Barkslcad et à son lils l'occasion de remplir le serment

qu'ils avaient fait, l'un à sa femme, l'autre à Charlotte.

— Jeune homme, sais-tu écrire? dit le protecteur à Richard. Eh bien I mets-toi là, et rédige, pour AniMay, sa nomination au décanat de l'Université de Londres. C'est une indemnité que je te dois, docteur. Quand à toi, Okey, tu régleras l'ordre de mes prétendues funérailles, de celles qui doivent mentir, par leur pompe, à l'Angleterre, cl la dépouille t'en appartiendra. Et toi. Barkstead, que veux-tu que je te donne?

— Je désire, répondille colonel, que l'heure de voire mort soit comme celles de toute votre vie, généreuse et démente je veux vous demander la grâce d'un coupable.

— Est-ce quelque fou millénaire, qnelque ardent puritain qui t'intéresse à ce point, ou quelque républicain de ceux que Lambert a si souvent suscités contre moi?

— Non, milord, repartit le colonel, c'est la grâce de sir Salsnby que je viens vous demander.

Okey ne put retenir un cri de surprise ; Andlay lui-même parut étonné, et le protecteur répondit :

— Quel intérêt as-tu, Barkstead, à sauver ce misérable Est-ce que l'histoire de cette entant, de la nièce, n'esl pas finie. Celte petite lille te fera taire de grandes fautes, prends garde, Barkstead! D'ailleurs, pourquoi laisser vivre cet homme? Songes-y, c'est un ennemi implacable que lu te fais. Voyons, n'as-tu pas autre chose à me demander?

— La vie de son fils et de son gendre, encore, dit le colonel.

— Barkstead, cria Cromwell, c'est trahison, même à l'heure de ma mort, que de demander la vie de mes plus cruels ennemis; sur mon âme, lu es fou. Penses-tu donc que ces gens te paieront en reconnaissance, et calcules-tu déjà qu'ils le feront aide au retour des Sluarts? Si tu le crois ainsi, c'est folie! car, vois lu, Barkstead, un royaliste brûle le toit qu'on lui offre pour asile, il mord la main qu'on lui tend dans le naufrage; il empoisonnera tes enfans avec le pain de la charité, pourvu que l'intérêt de sa cause le commande, et la proscription, Barkstead, est écrite dans toutes les âmes royalistes. As-tu donc oublié que tu as jugé ( :harles [«*?

— Je n'ai rien oublié de ma vie, parce que tout ce qui s'j trouve m'y semble honorable; mais je n'ai pas oublié noir plus un serinent fait aujourd'hui à une femme et renouvelé à ces coupables.

Barkstead raconta alors la scène de la prison : Cromwell réfléchit longtemps.

— Que demandes-tu, toi, jeune homme? dit-il à Richard.

— La vie de Ralph Salsnby, répondit l'enfant.

— Que Dieu vous soit en aide, insensés I dit Cromwell avec douleur; vous ne savez pas ce que vous préparez de malheurs à votre avenir. Répandre un bienfait dans F .'une d'un royaliste, c'est verser de l'huile dans le feu; c'est attiser la haine par l'ingratitude. Pauvres fous, vous le voulez1

— Oui, milord, répondirent ensemble le père et le fils.

— Eh bien donc ! à chacun de vous une de ces vies. A loi, jeune homme, celle de Ualph, à loi, Barkstead, celle de Macdonnel. Quanta Salsnby, il faut qu'il meure! enlends-iu, Barkstead? que demain il soit livré au bourreau, je le veux. Tout ce qu'il obtiendra de moi, c'est qu'en lui sauve le supplice des traîtres. Qu'il meure, c'est assez!

Se tournant alors lout-à-fait vers Barkstead et okey. il leur dit avet: un accent de douleur profonde :

— Ohl puisse un jour une voix amie obtenir pour vous, enfans, que le supplice des traîtres ne soit pas votre nioii. Allons, il faut nous séparer. Barkstead, donne moi la maiu, l'heure de notre dernier adieu est venue!

Barkstead s'approcha pour prendre la main du protecteur, et, en ce moment, il s'aperçut qu'une inquiétude légère M montrait sur son visage. Ses yeux avaient perdu de la 1er mêlé, de leur regard, il les jeta, à plusieurs Uns, du uOlé de la porte secrète par où était passé Barkstead. cependant, il continua :

— Adieu, mon noble compagnon, mon fidèle serviteur, mon précieux ami; adieu, vous tous, qui m'avez aime d que j'aimais. Voici l'heure! Sa voix s'aller, i a ces mois; une agitation visible se répandit eu lui, il la suruionia un uiomrni

LES DEUX CADAVRES

et ajouta : — Si la bénédiction et les souhaits d'un mourant sont agréables devant Dieu et profitables à l'homme, recevez les miens, enfans 1

En disant ces paroles, il leva ses deux mains comme pour bénir ceux qui l'écoutaient, et qui s'étaient mis à genoux autour de son lit. A cet instant, et au moment où il allait prononcer les paroles sacramentelles de la bénédiction, comme un arc ployé, dont la corde se brise, et qui se redresse de luimême, Cromwell, poussé parune force inouïe, parut debout sur son lit : d'une main il s'attachait aux rideaux, dont les anneaux de ter crient sur leur tringle, de l'autre il désignait la porte, où son œil lixe et hagard semblait découvrir l'objet de son épouvante. Les acteurs de cette scène n'avaient pas eu le temps de tourner la tête pour voir la personne ou la chose qui frappait la vue du protecteur, que, soit accident fortuit ou volonté étrangère, la lampe s'éteignit, et qu'ils se trouvèrent dans la plus graude obscurité. Cromwell haletait; on sentait, aux grincemens des anneaux, que la main qui tenait le rideau, vibrait d'un cruel tremblement ; chacun se préparait à aller chercher du secours, lorsque les paroles suivantes suspendirent tout dessein et troublèrent le silence qui s'était établi.

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