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LE FANTOME

— Te voilà donc revenu? Toi qui ne m'a pas menti, le jour où, abaissant ton vol sur ma tête, lu me prédis que je serais roi! que viens-tu encore m'annoncer? est-ce la mort? j'en sais l'heure; je l'attends, et la méprise.

C'est Cromwell qui parlait ainsi : sa voix sourde et entrecoupée dénotait l'agitation de son cœur. Il s'arrêta, comme pour écouter une répouse. Nul bruit ne se fit entendre. Barkslead et ceux qui entouraient le lit du protecteur, suspendaient leur haleine : ils semblaient, comme lui, attendre qu'une voix surnaturelle prononçât quelques mots, tant ils avaient été surpris de l'action de Cromwell et de sa singulière interrogation. Toutefois, rien ne parla, rien ne gémit; ni cri, ni parole, ni soupir, ni lueur incertaine, ni brûlant n lair. rien n'altéra le silence et l'obscurité. La voix de Cromwell reprit seule:

— Le jugement de Dieu, dis-iuPtu viens m'annoncer mon jugement. Dieu n'est pas mon juge, il est mon maître IPunira-t-il l'instrument qui lui a obéi':' Quand il écrivait, dans son éternelle prévision, toutes les histoires de tous les peuples, ma destinée n'était-elle pas dans l'histoire de l'Angleterre, depuis le jour de ma naissance jusqu'à cette heure suprême, depuis la première page jusqu'à la dernière?

Cromwell s'arrêta de nouveau. Le ton des paroles qu'il venait de prononcer avait quelque chose de triste et de moqueur, comme il lui arrivait à la tribune, quand il croyait avoir découvert quelque argument irrésistible. La surprise, qui avait commandé d'abord le silence, le maintint encore tout entier. Était-ce l'ange de Cromwell? était ce PEspril- Saint qui lui apparaissait une dernière fois? Voilà ce que demandait la foi crédule et ignorante du colonel Okey el de Richard. Était-ce une nouvelle comédie , un nouveau jeu politique? pensait en lui-même Barkstead. Un délire mental avait-il celte force de rendre sensible ce qui n'était pas? se disait Andlay. Chacun restai» immobile; chacun écoutait ce dialogue dans le silence.

En ce moment, une suite d'interjections étouffées, de rires rapides, d'exclamations d'étonnement ou de dédain, annon- • èrent qu'il était en proie à une vive agitation ; on eût dit qu'il entendait avec impatience un discours qu'il avait hâte d'interrompre. Tout à coup il éclata.

— Ma volonté! tu me parles de ma volonté, fantôme ; autant vaudrait dire aux navires, que l'ouragan brise sur les eûtes d'Ecosse, qu'ils ont tort de se briser; à la pierre qui LU SIEUB, a y,

roule au bas des montagnes, chassée par les torrens, qu'ella devrait rester inébranlable. Ne le sais-tu pas? j'ai tiré l'épée. contre l'épée, dressé l'échafaud contre l'assassinat, et proscrit contre la mise à prix de ma tête. Je n'avais nul droit, distu de juger mon roi, mon maître, l'oint du Seigneur? J'avais pour droit les plaintes du peuple, la servitude de l'Angleterre et l'oubli des sermens, j'avais pour droit la dilapidation des fonds publics, l'insolence des courtisans, les charges livrées aux flatteurs, l'Angleterre prostituée à la cour; j'avais pour droit la victoire que Dieu m'a donnée.

Un éclair de silence interrompit cette justification.

— Je mensl répéta Cromwell,' comme s'il répétait avec terreur le mot qu'il venait d'eHtendre. — Je mens I reprit-il une seconde fois ; puis il se lut encore. A coup sûr, il écoutait ; à coup sûr une voix lui rappelait de cruels souvenirs, pénétrait dans les secrets de son âme et de sa vie; les lui mettait à nu sous les yeux, et le dépouillait de cette vaine excuse du bien public, dont il les avaitrevêtus si longtemps, car on entendait que ses sanglots le suffoquaient et que ses dents claquaient avec rage. Il répondit alors :

— Moi! dis-tu; c'est moi qui ai été toute ma pensée! damnation !... que m'a fait, à moi, cette tête de roi, tombée sous la hache du bourreau? que m'a fait, à moi, cette famille proscrite? Elle a laissé un trône et un palais vides, sans doute, et j'ai pris le trône el le palais. Mais est-ce dose un si grand bonheur que d'occuper un trône, ou d'ouvrir a sa famille un palais, où elle apprend l'ingratitude, pour que ce fût là tout le but de mes vœux? Je te dis, fantôme, que j'ai voulu la gloire de l'Angleterre, que J'y ai livré mes nuits, mes jours, toutes mes heures, teutes mes pensées, toutes mes forces, pour qu'elle fût grande el puissante.

Encore un silence d'un éclair.

— Je mens ! cria de nouveau Cromwell. Oh ! miséricorde ' que me veux-tu, fantôme ? ne me montre pas ainsi cette tète de roi! miséricorde! Pourquoi agites-tu sur mon front les membres pantelans de Montrose? Oui 1 oui ! voilà tout le sang deWorcester et-de Dumbar! et tout cela pour rien, distu? tout eela pour un nom ! tout cela pour m'appeler le protecteur et pour voir s'incliner devant moi les têtes des plus puissans de l'Angleterre; pour marcher environné de soldats à longues arquebuses et dormir sous une tente de velours ! Non, ce n'est joint pour cela que Drogheda et Wexfortont été saccagées et leurs garnisons passées au fil de l'épée; ce n'est point pour *ela que l'évêque de Ross a été pendu à un infâme gibet ; ce n'est pas pour cela que Derby a eu la tête tranchée. C'est pour passer tous les jours de ma vie dans les terreurs, toutes les heures de mes jours dans les angoisses ; c'est pour marcher et sortir avec une cuirasse, cachée sous mes vêtemens, l'œil au guet de tous ceux qui m'approchaient; c'est pour compter des nuits sans sommeil, errant de chambre en chambre, comme une bête fauve dans les repaires des forêts; c'est pour dormir le poignard et l'épée nue à côté de moi, et le cauchemar sur le cœur ; peur m'éveiller en sursaut avec des cris et des menaces; pour craindre mes amis ; pour êlre haï de ma famille; pour être seul el maudit de tous ! voilà pourquoi j'ai fait tout cela. Que me garde donc encore le jugement de Dieu ?

Une voix grave, qui se fût élevée en ce moment, une parole lente et solennelle qui eût prononcé la sentence éternelle, n'eût point surpris ceux qui avaient entendu Cromwell, tant il y avait dans ses paroles l'accent d'un homme qui répond à un autre. Mais le même silence absolu continua à régner : seulement un soupir du protecteur, un sourd gémissement vinrent le troubler. Toul-à-coup un cri aigH se fit entendre, le rideau se déchira comme sous le poids du corps qui y était suspendu, le lit s'ébranla.

— Damné ! triait Cromwell. GrScel fantôme, je me cenfesse! grâce! je suis coupable, et mon ambition a été seule mon but. Oui, j'ai fait traquer Stuai t de maison en maison , j'ai voulu laisser mourir sa veuve de faim; et j'ai cherché son fils à Dumbar, un pistolet d'une main et un poignard de l'autre. Je me confesse! Mes enfans ont demandé de cacher leur vie dans l'obscurité, et je leur ai mis un carcan d'or PQ.ui: les attacher a«x pieds de fer de mon trône de protec-

FREDERIC SOULJE.

leur. Je me confesse ! Ma fille est morte après m'avoir appelé assassin ! elle est morte devant moi, brûlée par son amour pour un cavalier, s'effeuillant jour à jour, comme une rose de mai, et je n'ai pas eu une heure de pitié Je me confesse! j'ai promis à Lambert, a Fledwood, à Harrisson, pour prix de leurs vaillantes épées, la liberté de l'Angleterre, et je l'ai faite esclave. Je me confesse ! j'ai prêché Dieu en public, et je l'ai renié en mon âme. J'ai tué Pantaléon Sa, pour un vain mouvement d'orgueil... Miséricorde! fantôme, que Dieu me pardonne mes crimes 1

Tout frissonnait, le lit sur ses ais, les cœurs dans les poitrines, la raison dans les têtes : il y avait convulsion du corps, horreur de l'âme, coûte de l'esprit. Tout était vérité, dans ce moment, pour les témoins aveugles de cette scène : la douleur était vraie, les crimes certains, le fantîme présent.

Cependant un calme horrible recommença, un silence de fer répondit encore à Cromwell, Mais Cromwell était mort, sans doute, car rien ne passait dans ce silence, pas un soupir, pas un souffle, pas une haleine entrecoupée et haletante; ni les interjections du premier silence, ni les sanglots du second. Rien !

— Dieu ! Dieu! Dieul

Ces trois cris retentirent comme le salut d'un navire à un port. Cromwell s'était redressé. Chacun put le voir, car, à la hauteur de son front, deux larges et rouges prunelles brandirent une lueur sanglante, comme fait l'œil d'un chat ou d'un tigre. A ce moment, il fit froid dans toutes les âmes qui entendaient!

— Dieu 1 Dieu ! Dieu !

Les mêmes cris , plus éclatans , plus terribles , la même lueur plus sanglante. Le cœur faillit a tous.

— Dieu! Dieu! Dieu!

Ils tombèrent la face contre terre : ce n'était plus une voix humaine. Alors un murmure sourd bourdonna légèrement à leur oreille, il ondulait, venait et fuyait comme un bruit lointain de vagues irritées. Ce murmure grandit bientôt comme un roulement ça et là saccadé, suspendu et repris. Ce roulement s'éleva ensuite, s'accroissant toujours dans ses ondulations, comme le bruit d'un tambour qui approche : l'effroi serra la gorge des plus intrépides, il étreignit leurs reinsetleursentrailles.Ce bruit redoubla; il semblait le bouillonnement d'une immense chaudière, le sang reflua à tous les cœurs. Ce long bruissement vibra enfin avec toute sa force, c'était un rire , un rire qui roula comme un tonnerre, un rire qui hurla comme un cri d'hyène, rire inextinguible, bondissant, furieux, entremêlé de râle et de hoquets, se traînant tantôt sourd et bas jusqu'à toute l'extrémité de l'haleine, se reprenant bientôt rapide et perçant, fouettant l'air, jaillissant, s'élevantet s'abaissant tour-àtour, jusqu'à ce qu'enfin, comme un ouragan qui passe, on l'entendît diminuer par degrés , se calmer, fuir et tomber tout-à-fait avec le corps d'Olivier Cromwell "dont la chute ébranla sa couche, et avec cette parole de mépris sur luimême : — Oh! superstition d'enfant.

A ce moment, on frappa à la porte de Cromwell , on vit des flambeaux à travers les joints du chêne, et Andlay, qui n'a\ait pas oublié les ordres secrets du protecteur, entraîna Richard et Barkstead. «

— Cest affreux! dit l'enfant.

— Triste, dit le colonel.

— Curieux, dit le médecin.

— Un fantôme lui a parlé, reprit Richard.

— La voix de Dieu, reprit Barkstead.

— Lui-même, reprit Andlay.

— C'est son ange, ajouta le jeune homme.

— C'est sa conscience, continua son père.

— C'est un transport au cerveau, répliqua le docteur.

Après cela Cromwell eut une mort publique, vulgaire, hébétée. Le grand homme était fini. Il balbutia un nom pour lui succéder, on crut entendre celui de Richard , son fils aîné. Il se trouva qu'il y avait alors dans la chambre du mourant trente personnes et la famille de Cromwell qui ont cru depuis avoir assisté à sa mort. Il n'y avait plus de Cromwell quand elles entrèrent.

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