L'ANGLETERRE
Une barque fuyait rapidement sur la Tamise. Le jour tombait et le bruit de Londres s'éteignait par degrés; le vent était triste et froid , et de temps à autre il apportait jusqu'au milieu de la rivière le bruit de fanfares éclatantes; des intervalles assez longs séparaient ces bruits de trompettes qui tantôt semblaient s'éloigner, tantôt se rapprocher. Enveloppée dans une mante noire, le regard triste, mais calme, une femme assise dans cette barque , regardait les dernières lueurs qui brillaient aux fenêtres des hautes maisons de Londres, à côté d'elle, et debout, un jeune homme considérait aussi cette masse noire de maisons, qui se perçait çà et là de points brillans. Le canot passa devant Saint- James ; on entendit le bruissement lointain d'un orchestre de danse , et presque aussitôt, comme lui faisant écho, un dernier cri de ces fanfares qui se promenaient par la ville.
A cet accident si indifférent, les deux personnes dont nous venons de parler ne se dirent rien, mais elles échangèrent un regard intelligent. Quelles paroles auraient-elles prononcées, qui eussent parlé plus haut que ce regard, qui en eussent dit plus que le rapprochement de ces deux musiques? A Saint-James, fêtesplendide, bal, chant, festins, royales mascarades : dans les rues de Londres , un héraut et quatre trompettes : celles-ci convoquant, à sons redoublés, les habitans autour de leur triste cortège; l'autre lisant à haute voix la liste des régicides condamnés à mort pour forfaiture et trahison. A ce dernier bruit qui avait frappé les personnes que la barque emportait vers la mer, le héraut était devant la maison de Barkstead. Il s'était arrêté avec intention à cette place. Les trompettes y retentirent plus longuement etavec plus d'éclat que partout ailleurs; le héraut lut sa terrible liste et donna à sa voix toute l'acre insolence dont elle était capable, quand il prononça le nom du colonel. Trompettes et voix s'étaient enflées avec rage pour supplicier des oreilles qu'elles supposaient aux écoutes. Il y avait à cette époque manie d'être bourreau, chacun le tentait à sa façon. Porte-clefs, geôliers, soldats, juges , accusateurs , chacun exerçait son devoir comme une torture. On y découvrait d'ingénieuses prérogatives de fers , de menottes , de privation d'air et de nourriture : on élargissait les privilèges d'insulter et d'invectiver : la restauration allait bon train.
Toutefois, cette dépense de bruit n'amena aucune satisfaction au crieur royal. La maison sembla indifférente: nul bruit intérieur, pas un rideau légèrement écarté, pas de lumière subitement éteinte, ni allées et venues, ni cri d'effroi, tout fut immobile, le cortège passa, mais le héraut, indigné de son mauvais succès, approcha son cheval de la maison, et, du bout ihi long bâton qu'il portait en signe de sa charge, il frappa la porte avec colère, en disant :
— Oh! stupide maison ! maison de trahison et de mort !
— Il n'a pas ce droit! cria dans la foule une voix puissante. Il outrage une porte d'Anglais libre, de citadin. Le héraut ramena son cheval dans son cortège et continua à s'avancer. Cependant le murmure augmenta autour de lui, et dans le bourdonnement de mille voix, on entendit une voix plus retentissante.
— Sommes-nous donc des esclaves bâillonnés! ma maison est mon château (I) : c'est la loi. Laisserons-nous attaquer nos maisons par cette vermine dorée ? Bientôt, si on la laisse
(1) M; bouse is m y castle.
faire, ils nous pendront aux crochets de nos boutiques. A bas le héraut !
— A bas le héraut ! répétèrent une foule de voix.
— Place! place à la justice du parlement! cria l'officier public; ne vous faites pas châtier comme vous le méritez.
— A. bas le héraut ! répéta la voix isolée qui avait excité le tumulte ; rien ne répondit, et Tom Love se retira triste et désappointé.
— Jl n'y a plus rien à faire, se dit-il en lui-même, ils peuvent nous cracher au visage. Un uniforme ou une livrée valent mieux qu'une maîtrise maintenant ; ils font galoper leurs dragons, le sabre au poing, dans les rues. Vraiment, on dirait que tous les vieux droits de l'Angleterre sont réfugiés dans la Cité. Mais si cela continue, ils y entreront , un beau matin, sans permission de maire ni d'alderman, et le sanctuaire une fois souillé, le tabernacle détruit, c'en est fait de l'Angleterre !
Ainsi pensait le boucher en regagnant sa demeure , située à Church-Hill, à quelques pas de la Tour. Pendant ce temps la barque et les voyageurs descendaient rapidement la Tamise ; Londres était déjà bien loin. Enfin, ils abordèrent un navire luisant, propre, caparaçonné de tous ses agrès, semblable a un cheval prêt à la course et qui attend son cavalier. Les voyageurs montèrent dans le navire : la légère embarcation qui les avait amenés s'éloigna, et le capitaine salua la dame qui entrait du nom de mistriss Barkstead; le jeune homme était Richard.
Le navire se mit en marche. La nuit était sombre. Richard et sa mère se retirèrent dans la cabine qu'ils devaient occuper. Ils s'assirent, on silence, sur un coffre qui en occupait la moitié; la petite lanterne qui pendait au milieu de cet étroit espace suffisait à peine pour l'éclairer. Ils restèrent muets encore bien longtemps ; une même stupeur pesait sur leur âme comme ces énormes pierres dont on scellait autrefois la trappe des cachots où la féodalité enfermait ses victimes.Quelquefois un effort surhumain de quelque malheureux prisonnier raidi contre les parois de ces trous infects, soulevait de quelques pouces la trappe et la pierre; mais ce n'était qu'une seconde, pendant laquelle venait un éclair de jour, une bouffée d'air qui rendaient l'obscurité de la prison plus épaisse et la puanteur plus intense. Ainsi mistriss Barkstead et Richard , soulevant à grand'peine le poids de leurs pensées, essayèrent quelques paroles, mais ils ne pouvaient s'entendre ni se répondre, et tous deux retombaient dans leur muette et profonde douleur. Unfin, les larmes firent ce que n'avaient pu ni la fermeté ni la résignation ; elles fondirent cet obstacle douloureux qui étouffait à la gorge la voix de mistriss Barkstead; la malheureuse mère se prit à pleurer, et de même que, lorsqu'une digue est rompue, tout se précipite à l'ouverture, onde, barque, hommes, débris entraînés pêle-mêle , de même quelques paroles s'échappèrent de son sein avec des larmes et des sanglots.
— Angleterrel ô ma belle Angleterre! dit-elle, crois-tu, Richard, que je la verrai encore demain ?
— Il n'y a plus d'Angleterre ! répondit Richard: la noble nation n'est plus qu'un troupeau d'esclaves, sur la tête desquels se reposent les pieds de prêtres infâmes et de voluptueux débauchés. Du courage, ma mère, dans quelques jours nous verrons mon père ; il nous attend à Delft. La Hollande est hospitalière ; vous y trouverez votre mari, et votre fils ne vous quittera plus ; vous serez heureuse encore, ma mère.
— Et toi, Richard, seras-tu heureux? dit mistriss Barkstead.
— Moi! .. Richard n'en put dire davantage, tant son désespoir muet et profond le reprit. Phann, couché à ses pieds, Phann, qui l'avait suivi dans le bateau, qui était monté sur le navire, triste et silencieux aussi, lécha les mains de son maître et se plaignit doucement. Richard le vit, et le considérant avec une attention douloureuse et continue, il sembla lui adresser du regard toutes les longues confidences de son âme. On a vanté longtemps l'intelligence de l'odorat et de l'ouïe du chien ; mais combien il devine encore plus par le regard. A l'homme sourd qui n'entend aucune langue, il faut une pantomime du corps et d«s signes convenus pour
qu'il comprenne ; au chien , le visage de son maître suffltl Un tremblement inaperçu des lèvres, une ride qui trouble le front, une larme au bord de la paupière , et le noble anima penche aussi la tête, souffre et se plaint; sa douleur traduit celle1 de son maître.
Mistriss Barkstead lisait aussi dans l'âme de Richard ; elle savait qu'elle peine étreignait, à ce moment, son âme de vingt ans, car quatre ans s'étaient déjà passés depuis la mort de Cromwell. Ce n'était ni l'exil, ni la sentence de mort qui pesait sur la tête de Barkstead, qui faisaient ainsi gonfler avec rage les veines de son front ; car l'exil était volontaire pour Richard; et son père était à l'abri des poursuites acharnées qu'on avait longtemps dirigées contre lui. Mais telle était cette blessure de l'âme, que nulle main n'y pouvait porter remède sans en accroître les brûlantes cuissons. La voix d'une femme est bien douce au malheur, et la voix d'une mère est la plus douce de toutes les voix -, pourtant mistriss Barkstead se taisait; car, pour toucher à la douleur de Richard, il fallait prononcer un nom, et autant valait lui appliquer un fer rouge sur la poitrine que de lui dire ce nom. Cependant, en le suivant de l'œil, elle le vit se perdre comme un insensé dans ses propres réflexions , s'éperonnant de ses pensées, se ruant dans son désespoir : elle l'appela plusieurs fois, il ne répondit pas, ou n'entendit pas; elle prit sa main, il ne sentit rien; enfin , elle lui dit d'une voix si basse, qu'elle-même semblait ne pas vouloir s'entendre :
— Charlotte est-elle tout pour toi ?
Ce nom fut comme un magique talisman, jeté dans le silence. Richard y répondit par un cri, Phann par un farouche hurlement, et à travers la cloison qui séparait les cabines les unes des autres, ils entendirent comme un râle d'enragé, comme si quelque forcené grinçait des dents. Ce bruit étrange pénétra même dans la profonde préoccupation de Richard; c'était une sorte de rugissement si féroce et si singulier, que ni mistriss Barkstead ni Richard ne purent penser à euxmêmes ; leur douleur en fut distraite, l'effroi prit le dessus. Les poils de Phann se hérissèrent comme à l'approche d'un tigre ou d'une panthère , quand l'instinct révèle aux chiens qu'il y a mort autour d'eux. Ils écoutèrent, mais ils n'entendirent plus rien. Mistriss Barkstead n'osa répéter le nom fatal ; ce n'était plus la colère de son fils qu'elle redoutait, c'était ce cri qu'elle craignait de réveiller une seconde fois. Enfin , la fatigue l'emporta si;r ta douleur. Mistriss Barkstead s'étendit sur un matelas, enfermé dans le coffre sur lequel ils étaient assis. Richard s'enveloppa de son manteau et monta sur le pont; il y trouva le capitaine; il s'appelait Jacques Downing, et avait gagné son grade sous le commandement de l'amiral Blake, pendant le protectorat. Mais telle était déjà la nécessité et la puissance reconnues de la marine, que tandis que Charles II cassait les officiers de terre sur le moindre soupçon de puritanisme , et donnait les grades aux intrigues ou à ce qu'il appelait le dévouement, il respectait les droits des marins, et, malgré ses opinions républicaines, on n'avait point enlevé à Downing le commandement du brick le Bristol.
— Nous arriverons vite sur les côtes de Hollande de ce train-là, dit Richard en l'abordant, tandis qu'il se promenait sur le pont.
— J'allais plus vite quand j'allais y chercher des boulets et des ennemis, que lorsque j'y vais déposer des proscrits, répondit Downing.
— La Hollande n'est pas une terre de proscription pour moi, répondit Richard en soupirant, c'est une patrie maintenant.
— N'êtes-vous plus bon Anglais parce que le vent souffle du côté qu'il ne faut pas? Je l'ai vu plus d'une fois tourner contre moi dans un voyage plus long que celui-ci , sans que cela m'ait empêché de suivre ma route, droit où j'allais, autant cependant que le peut un homme et un navire. Eh bien! le vent revenait toujours tôt ou tard. Il faut savoir l'attendre, jeune homme.
— Mon père et moi nous sommes bourgeois de Hanau. Cette noble ville nous a couverts de son adoption ; l'Angleterre n'est plus qu'une terre étrangère pour nous.
— Pauvres gens ! dit le capitaine avec douleur et en se parlant à lui-mémr; c'est donc le seul moyen qui leur reste «le sauver leur lête.
— Oui, répondit Richard , la haine royaliste ne laissait pas même L'exil aux proscrits. Ainsi , l'honorable sir Miles Coi bit, ainsi le colonel Okey ont été saisis à Delft par l'ordre d'un agent anglais, et mis dans les cachots sans que les états-généraux aient eu le courage de les défendre. Prisonniers contre le droit des gens, au milieu d'une ville, ils ont eié abandonnés au misérable traître qui les guettait depuis longtemps. Et bientôt ils paieront de leur 1 < • I e leur funeste confiance dans l'hospitalité des Etais.
— Par quel piège infâme les a-t-on donc pris? demanda le capitaine.
— Appelés à Délit par quelques affaires, le colonel Okey, sir Miles Corbet, mon père et moi , nous arrivâmes , il y a a deux mois à peu près , dans celte ville. Le lendemain je devais m'embarquer pour venir chercher ma mère. J'étais allé sur le port pour quelques préparatifs ; je rentrais à l'auberge où mon père logeait avec ses amis , lorsque je le vois l rainé par des misérables à la tête desquels marchait un homme qui semblait les commander. On criait de toutes parts : — Voici les régicides que le roi d'Angleterre fait arrêter. On se les montrait : la foule curieuse et indifférente grossissait à l'entour. Je m'élance vers l'officiel1, je lui demande la cause de cette violence; je réclame les ordres qui l'autorisent à une pareille arrestation. 1! me montre un mandat des états généraux autorisant le chevalier Georges Downing a s'emparer de trois personnes y désignées et arrivées de la veille dans la ville de Delft.
— Georges Downing ! reprit le capitaine avec stupéfaction, le lâçlièl il arrêta le colonel Okey!... lui? Le capitaine se remit et ajouta : — Continuez, jeune homme, continuez.
— L'ordre était en règle, et je ne savais que faire ; nous approchions de la prison. Tout à coup une idée me vient, je demande à examiner le mandat; l'officier mêle donne avec un sourire d'assurance qui me fait craindre de n'avoir conçu qu'un vain espoir. Je le parcours , et aussitôt élevant la voix de façon à être entendu de la foule : — Monsieur, dis-je à l'officier, l'homme que vous arrêtez n'est point celui que désigne cet ordre. — Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il en parcourant son titre avec rage et en désignant, à leur tour, chacun de ses prisonniers. Celui-ci n'est-il pas , d'abord, sir Mlles Corbet, gentilhomme du comté de ïNorfolk, régicide? — C'est moi, répondit sir Miles. —N'est-ce pas encore là le colonel Okey ?
— Il devait connaître celui-là, dit tristement le capitaine.
— Le colonel répondit comme monsieur Corbet, continua Richard : alors l'officier, s'approchant de mon père , ajouta avec colère : — Et celui-ci, n'est-ce pas le colonel John Barksleail? — Continuez, lui dis-je, et lisez. Il reprit : — Le colonel John Barkslead, citoyen de Londres (I), régicide- — Celui-ci, m'écriai je, est le colonel John Rarkstead, bourgeois de Hanau. Downing demeura stupéfait : il relut son ordre en pâlissant, le peuple cria: Justice aux états 1 et nous fûmes entraînés à l'hôtel du bourguemeslre, qui reconnut honorable et vraie la patente du bourgeois de Hanau, et déclaraque mon père ne pouvait être arrêté que pour un crime commis dans le pays et jugé que par les tribunaux de Hollande, a moins qu'il ne rentrât sur le territoire anglais. Le lendemain je partis, et c'est â Londres que j'ai appris que le colonel Okey et sir Miles Corbet étaient ù la Tour, et que, d'après une nouvelle proclamation, il ne s'agit plus de leur faire leur procès, mais seulement de constater l'identité de leur personne, puisqu'ils sont déjà condamnés à mort comme membres de la cour qui a jugé Charles I"
— Jeune homme dit le capitaine en soupirant, votre père a un'.digne fils, et je sais que votre père est un homme vertueux et brave. Heureuse famille, où il ne se trouve pas d'infâmes délateurs, où chacun rend fier de son nom celui
(i) A cltizeu of Undpn.
qni le partage avec lui. Je m'appelle Jacques Downing, jeune homme, el c'est mon frère qui a lâii cette lâcheté.
— Votre frère ! monsieur ? réponditRicharcI avec surprise.
— Oui, jeune homme, mon frère, qui a mangé le pain du colonel Okey, qui a vécu dans sa maison, sous son toit, qui a été son hôte et son soldat, car il se lit prêcheur dans son régiment, elle colonel, malgré l'exaltation de ses principes, a souvent été obligé de réprimer les furibondes prédications de Georges, quand il ordonnait le meurtre de tout royaliste, comme un acte de religion. C'est mon frère, maintenant, jeune homme, qui traîne à l'échafaud celui qui l'a tiré de la misère et abrité sous sa vaillante et noble main. Malédiction ! je le trouverai à Delft.
I n silence assez long succéda à celte conversation. Le capitaine semblait s'être calmé, et Richard s'apprêtait à rentrer, lorsque Jacques Downing l'entraînant sur l'avant du brick, lui demanda à voix basse comment il avait obtenu, lui fils de proscrit, un ordre pour s'embarquer sur un navire de la marine royale.
— C'est, répondit Richard, par l'entremise de lordJuxon, évêque de Londres ; il y a eu entre lui et mon père des rapports d'intimité et de services, qui l'ont rendu, sinon notre ami, du moins notre protecteur.
— Hum ! reprit le capitaine, j'ai toujours peur que ces misérables ne tendent des pièges à la bonne foi des honnêtes gens. On en veut au colonel Barkslead plus qu'à personne; ce qu'on a manqué une fois, on essaiera une seconde. En tout cas, ne restez pas à Deft, la mer est trop près ; on a bientôt pris un homme et on l'a bientôt jeté au fond d'un bateau; et, une fois là, il n'y a ni bourguemestres, ni Hanau. Adieu ! la nuit est froide, rentrez dans votre cabine.
— Demeurez vous sur le pont ? demanda Richard, qui ne voyait pas le capitaine le suivre.
— Je vais aller dormir dans un hamac de matelot, dit le capitaine: un moment avant que vous n'arriviez, un homme s'est présenté à mon bord, amené par un canot de l'amirauté, il m'a remis un ordre de le recevoir et de le cacher durant toute la traversée, même dans ma chambre s'il le fallait. Il l'a bien fallu, car il ne restait que celle-là de libre. Je suppose que c'est quelque proscrit, comme votre père, et qu'il trouve aussi quelque protection parmi les puissans du jour pour en avoir sauvé autrefois. Allons, tous ne sont pas ingrats, à ce que je vois.
En disant ces mots, ils se rapprochèrent de l'arrière, et le capitaine montra du doigt à Richard un homme enveloppé d'un manteau, qui rentra aussitôt qu'il les vit venir de son côté.
— Le voilà, dit Downing ; s'il savait que nous sommes de vrais amis de la bonne Angleterre, il ne se cacherait pas ainsi ; mais le malheur est soupçonneux.
— Est-ce lui, demanda Richard, qui occupe la chambre à côte de la nôtre?
— Lui-même, répondit lecapilaine.
Le singulier cri qui avait frappé Richard revint alors à son esprit. Mais, en rentrant dans la cabine, il vit sa mère qui dormait profondément, il se mit à la considérer, et peu 6 peu ses pensées, au lieu de s'attachera l'heure présente, ou à l'avenir qui allait s'ouvrir devant lui. retournèrent vers le passé. Il se rappela ces deux années qui suivirent la mort de Cromwell, écoulées prèsde Charlotte ; il se répéta, pour ainsi dire, mot à mot ces longs et doux entretiens, où il avait cru que l'âme de la jeune tille lui appartenait tout entière. 11 la revit telle qu'elle était alors, enfant ardente el folle, arrivée trop jeune à toute sa beaulé. Il se retraça celle scène cruelle où elle lui fut enlevée par un ordre de Charles II. qui la remettait aux soins de lady Salsnby. Il y avait plus d'une année que cette séparation avait eu lieu ; mais an moment oùsa pensée passa sur ce souvenir, elle éveilla en lui une douleur aussi horrible que celle qu'il ressentit a cette époque, lorsqu'il vit Ralph emmener la jeune fille de la maison de son père, tandis que lui-méuie se débattait vaine ment entre les dragons du roi. 11 n'avait point vu Charlotte depuis ce temps; depuis ce temps, il lui avait écrit cent lois, il avaitécritde Londres, de Hansu, de La Haye, de Pellt, de
LES DEUX CADAVRES
lous les lieux où il avait accompagné l'exil de son père : enlin, à ce dernier voyage, qu*il venait d'entreprendre, à ce moment où il emportait avec lui tout espoir de retour, il avait demandé à Charlotte une heure, un moment pour lui faire un dernier adieu -, sa lettre était encore restée sans réponse, et il savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle lui avait -été remise, qu'elle l'avait lue, et que le jour même de son départ, tandis qu'il passait en fugitif devant le palais de Saint-James, elledansait ù cette royale fête, dont le bruit était venujusqu'ù lui ; ainsi perdu dans ses pensées, accablé de ce demisommeil qui les fait planer sur l'âme comme des fantômes visibles, Richard atteignit le jour : il se leva, courut sur le pont , l'Angleterre avait disparu. Il demeura anéanti. La vue de cette lerre était comme un reste d'espérance qui l'attachait à sa vie passée ; toutes les pertes qu'il faisait semblèrent se réunir et le frapper à cederniermoment.il rentra dans sa chambre, et bientôt le sommeil le domina ù son tour, épuisé qu'il était de cette longue veille et de toutes les douleurs où il s'étaitplongé.