LA MER
Rien ne troubla l'uniformité du voyage; à peine si l'on entrevit quelquefois, vers le soir, l'étranger qui se cachait dans la chambre du capitaine. Mais, à cette époque, tant de proscriptions s'abattaient sur l'Angleterre, que ce mystère n'étonnait personne. Toutefois, on aurait pu être surpris de ce qu'une fois en mer il ne montrât pas son visage. Mais, peutêtre, se. faire reconnaître eût été dénoncer son bienfaiteur, et l'on traduisit cette retraite et ce silence à l'avantage de l'inconnu.
Un matin, le 6 avril 1662, un cri, ce cri si connu, presque aussi doux à l'anxiété d'un navire que le premier vagissement d'un nouveau-né à l'oreille d'une mère; ce cri : terre! précipita tous les passagers sur le pont du Bristol. Ce n'est pas après quelques jours de traversée que l'on peut trouver parmi l'équipage celle bruyante et tumultueuse acclamation dont il salue la rive après de longs mois de dangers et de travaux ; mais il y eut entre les regards qui cherchaient à deviner cette (erre, un regard d'une avidité triste et silencieuse. Mistriss Barkstead avait pleuré en quittant l'Angleterre, elle pleura ea voyant la Hollande. Pourtant la Hollande lui rendait son époux et lui gardait son tils : n'importe, elle pleurait. C'est que l'amour d'un époux et d'un lils échauffent, sans doute, et fortifient l'âme, mais que la patrie seule la remplit; leur amour i si peut-être le bonheur, mais la pairie, c'esl la vie. Ces mille habiiudcs prises; celle cité où on sait marcher sans prendre garde ; cette maison si connue que les pieds s'y arrêtent quand l'esprit est loin ; ce bruit accoutumé qui éveille et endort; cetaspect.de tous les jours, où s'encadrent toutes les sensations, où habitent tous les souvenirs et tous les rêves ; le bruit du marteau qui est devenu une langue habile à dire le nom de celui qui trappe; le cri d'un marchand qui passe chaque jour à la même heure; et puis la confiance de son nom, ce doux empire de la vertu, acquis par de longues années de séjour, et qui, dans la plus vaste cité, rayonne autour de soi; la salutation affable des nombreux voisins; cette langue maternelle facile à la bouche et à l'oreille, comme l'air ù la poitrine; un pauvre qu'on connaît; une maison qu'on veut voir achever; un enfant qu'on a vu naître; un vieux serviteur qu'on aime: tout cela ce n'est rien, ni le bonheur ni le devoir. Mais quand l'amour d'un époux s'est fo-ndu dans les longues années d'une union douce et tendre; qu'il a pris sa place dans les habitudes; que l'amour maternel trouve un homme où était un enfant, et n'est plus une protection, mais seulement une sollicitude, et que ni l'un ni l'autre n'occupent plus toute l'âme, alors ces mille choses, dont aucune ne semble inhérente à la vie, entrent, à notre insu, dans notre essence, s'y mêlent, la composent et, quand-on les perd,
la laissent égarée et déserle : on ne regrette rien, mais tout manque.
Aussi, quand se développa aux regards de mistriss Barkstead la côle nue et trLste de la Hollande mal découpée sur un ciel gris et froid, elle se sentit plus triste que jamais.
— Ah I dit-elle à Richard, je ne serai jamais heureuse dans ce pays.
Bientôt, sur un ordre du capitaine, on descendit la chaloupe à la mer. Le voyage du brick n'ayant d'autre but apparent que de déposer quelques passagers sur le continent, oïl ne fut pas surpris de cette manœuvre ; mistriss Barkstead s'assit dans la chaloupe près de son fils ; quelques personnes, le proscrit inconnu, y prirent place, et Jacques Downing, revêtu de son uniforme, entra le dernier et donna le signal. Richard, en considérant le sombre regard du capitaine, se rappela ce qu'il avait dit en apprenant la conduite de son frère, etprévit quelque sinistre événement; et, véritablement, quelque sinistre événement devait arriver. ^ Cependant la terre apparaissait, et, avec elle, l'espérance d'une réunion longtemps désirée. Tout à coup, un point noir se détache de la large bande que borde la mer à l'horizon. Est-ce un goéland qui-rase l'eau, un canot, ou un navire qui approche? Sur une mer calme, sur cette surface plane, la perspective qu'aucun accident, qu'aucune saillie n'accuse, ne mesure et ne dégrade, la perspective trompe et fascine le regard ! Ce qu'on voit à l'horizon est toujours un point ; oiseau, barque ou vaisseau commencent de même à l'œil inhabile du passager; mais l'œil de Downing, un moment tourné de ce côté, découvrit sur-le-champ ce qu'était cet objet encore sans forme.
— C'est un canot, dit-il. Quelqu'un a ici des amis bien pressés, sans doute ; et son regard adressa cette réflexion à l'inconnu qui, assis près du matelot qui tenait le gouvernail, restait enveloppé dans son manteau.
Tous les cœurs se tournèrent vers le canot ; il était imperceptible à tout autre regard, peut-être, qu'à celui de Downing, et, cependant, chacun déjà le voyait, comme chacun y plaçait le frère, l'ami, le parent qu'il allait retrouver, ou le spectateur qui l'attendait: chaque intérêt se créait son illusion. Peu à peu la barque approche, c'est une frêle embarcation, conduite par deux rameurs, un homme est sur le devant, agitant un mouchoir. Cet homme eut un moment l'apparence de vingt personnes diverses, on lui voyait toutes les figures dont on cherchait l'aspect.
— C'est mon père! cria Richard.
— Mon mari ! dit la bonne mistriss.
— Le colonel Barkstead! dit une voix sourde.
Celle dernière exclamation ne frappa aucun deceux qu'elle eût pu inléresser, tant ils étaient sous l'empire d'une joie, anxieuse. Richard ni sa mère n'entendirent pas plus ce mot, qu'ils ne virent le mouvement soudain par lequel l'inconnu se dressa debout sur l'arrière de la chaloupe.
Il venait ! il venait ! La vitesse de chaque barque, doublée à l'œil parla vitesse de l'autre, semblait prodigieuse. C'était Barkstead, debout sur son canot, saluant de la main, du geste; on voyait qu'il parlait, qu'il appelait, qu'il pressait ses rameurs; Richard et sa mère lui répondaient, les passagers eux-mêmes, le capitaine lui répondaient, les rameurs aussi, qui appuyaient plus lourdement la rame sur la scalme, lui répondaient. Ce n'était plus exil et désespoir dans l'âme de personne, c'était joie pure, bonheur, ivresse. Enfin, il approche, on l'entend; des noms: Marie! Richard!... des noms disent tant! Encore quelques toises, encore quelques pieds; plus rien; c'est lui, le voilà!
Marie veut s'élancer, Richard aussi. Un baril, poussé par un pied inconnu, roule sous leurs pas; ils chancelent, ils s'arrêtent, et c'est Barkstead qui s'élance; il est dans la chaloupe, il est dans leurs bras.
A ce moment, plus prompt que le chat-tigre qui, d'un bond, saute des branches les plus hautes du tulipier sur sa proie qui passe, l'inconnu tombe debout au milieu de la chaloHpe ; d'un pied il repousse le frêle canot hollandais ; du pied il frappe le plancher de la chaloupe; il dépouille son manteau et laisse voir un éclatant uniforme de capitaine; il tire son
FREDERIC SOtllÉ.
épée, l'élend sur la tête de Barkstead, et en frappant ainsi la chaloupe avec fierté, il s'écrie :
— Ceci est l'Angleterre!
Et en étendant son épée sur la tête de Barkstead, il crie encore :
— Colonel, je vous arrête sur le sol anglais!
Oh ! jamais si soudaine stupeur ne frappa le cœur de proscrits ! jamais désespoir plus épouvanté ne décomposa le visage d'une femme, jamais abattement plus complet n'anéanti I le courage d'un homme. Rarkslead cl sa femme étaient demeurés dans les bras l'un de l'autre, immobiles, cloués à une place et à une pensée; mais ce qui ne saurait se concevoir sans en avoir éié témoin, ce qu'on ne saurait décrire après l'avoir vu, c'est le visage de Richard, en reconnaissant Ralph Saîsnby, c'est le son de sa voix quand il prononça ce nom.
Mais Ralph avait tout prévu; sur un signe, quelques matelots saisirent Richard. Richard ne remua point, il mesura tout autour de lui. Ainsi faisait il toujours, quand il avait un parti, à prendre. Cependant Downing demanda à Salsnby de quel droit il commandait à bord de sa chaloupe, à des hommes de son équipage.
Sir Salsnby, car depuis la mort de son père, Ralph portait ce. titre, sir Salsnby, qui avait déjà remis l'ordre de ne pas conduire le brick jusqu'à Delft, présenta un nouveau titre à Downing. Mandat était donné par le chancelier à tous Anglais, requis en quelques lieux qu'ils fussent, et particulièmentau capitaine Downing et à son équipage, d'obéir à sir Ralph Salsnby. La chaloupe retourna au brick, tout était fini.
L'étonnement, la stupéfaction était à ce comble que nulle observation ne s'éleva, Barkstead se considérait perdu, Marie n'avait plus de pensée : Richard seul fit un geste, Phann se leva.
Chacun s'était ainsi placé pendant l'explication de Salsnby et de Downing. Ceux-ci sur l'arrière, près du pilote qui tenait la barre ; Richard sur l'avant, entre quatre matelots qui l'observaient; Barkstead au milieu, debout près d'un banc, sur lequel était sa femme, étendue et suffoquée de desespoir. C'était un terrible silence, où chacun s'épouvantait de la première parole qui allait y éclater. Mais tout se taisait. Les yeux de Richard flottaient dans leur orbite ouvert, avec une .sorte d'oscillation frénétique. Enfin, il les arrête un moment sur le canot, resté immobile au milieu de la mer, et que la chaloupe fuit avec rapidité; ce regard le décide; il écarte ses -ardiens de ses deux bras puissans, atteint son père, le saisit violemment, le précipite dans la mer et se jette après lui. Une main de fer le saisit, dix mains d'hommes l'enlacent; Richard reste seul enchaîné à la chaloupe. Phann seul s'élance. Mais Phann c'est assez pour sauver son père. Richard <lit avec un sourire de sang à Ralph, dont la main le lient encore :
— Ceci, c'est la merî... La mer est libre!
Dix ans plus tôt sous Cromwell, cent ans plus tard, sous Chatam, un Anglais aurait répondu :
— Ceci est l'Angleterre ! ceci est esclave !
Ralph rugit. C'était le cri de la cabine, le cri poussé au nom de Charlotte; la haine politique eut l'accent d'une jaloulousie d'amour : c'était atroce. Barkstead ne savait pas nage^ nrais il était fort de cœur, de courage, de sang-froid ; il revint à la surface, il vit Phann, il saisit la queue llotlanle et soyeuse du noble chien.
— Au canot! cria Richard, et l'œil, à défaut dn geste, apprit au fier animal où il devait aller. Le chien nagea, il trainait Barkstead. La chaloupe, lancée dans une direction contraire, était déjà loin ; les rameurs y poussaient ; l'attente était horrible; le canot était immobile.
Mais Ralph revient de son étonnement : aussitôt il précipite ses ordres, il menace, il appelle à l'obéissance ces âmes poussées par l'humanité; la chaloupe s'arrête, elle vire de bord, on se lance à la poursuite d£ Barkstead. Cependant, à cette manœuvre, le csnot devine la scène qu'il ne pouvait s'expliquer d'abord. Cet homme, jeté ou tombé à la mer, et qui nage ters lui, c'est le proscrit, sans doute. Les deux ma-
rins hollandais se penchent sur leurs raines, le canot revient, il accourt, il vole vers Barkstead. Barkstead sera sauvé. Mais Ralph éclate, commande, promet supplices et récompenses avec fureur; la chaloupe file cl gagne. Richard excite Phann, il excite les rameurs à grands cris: Barkstead fuit, le canot approche. Rien ne s'entendait, du reste, que le bruit des rames et les cris de ces deux jeunes gens. Mislriss Bail regardait, les passagers regardaient, Downing regardait joie ou malheur, rien n'était dans les cœurs, c'était une attente indicible, sans réflexion, sans vœux, sans crainte : on regardait.
Cependant une pâle espérance cflleura un moment l'immobilité de son attente, le canot gagnait de vitesse, Phann approchait toujours de son côté; mistriss Barkstead comprit un moment le salul de son mari. Toutefois, la chaloupe ce se ralentissait pas; elle ouvrait la vague qu'elle écbevelait de chaque côté, avec la rapidité d'une flèche. Ralph, debout, commandait toujours. Mais le canot semblait à peine frôler l'eau, il glissait, dressé sur sa quille, comme une lame de pa-^ tin sur la glace. Barkstead était sauvé! Ralph semblait désespéré et sa voix redevenait sombre et râleuse, quand toutà-coup il réveille à cris éclalans les marins qui faiblissaient; il se ranime, reprend son accent pressé, ardent, triomphal : c'est que Phann, déjà fatigué, avait ralenti sa fuite; c'est qu'un moment ses pieds avaient battu l'eau et que sa tète avait disparu.
— Phann ! cria Richard.
Ce nom perça l'air comme un signal de désespoir. Lcchien reprit courage, la course recommença plus ardente, l'attente d'abord inerte, ensuite presque espérante, s'endolorit au cœur des passagers.
Toutefois, rien ne se décidait et l'espace devenait moindre à chaque instant: Phann ne semblait pas s'être arrêté, il n'y avait plus faiblesse dans sa fuite, aucun œil n'eut pu prévoir le résultat de cette course. Enfin l'avantage se décida, un des rameurs de la chaloupe perdit sa rame, le pied de Downing l'avait fait sortir de la scalme, tandis que Ralph, l'œil tendu, considérait sa victime, qu'il croyait déjà tenir. Encore dix toises de chaque côté, et Barkstead était sauvé ou perdu; mais le canot volait toujours et la chaloupe, embarrassée de cet accident, malgré sa vitesse, se ralentissait un peu. Ace moment, quand tous les yeux étaient attachés sur cet homme flottant au milieu de l'Océan, pour qui une sei onde renfermait l'échafaud ou la liberté, Ralph ne pense plus à l'arrêter, il comprend que le canot sera, avant lui, arrivé à portée de la main de Barkstead; que Rarkslead s'y attachera, et (lue le doigt une fois sur ce bois, il sera dans sa terre, sa patrie, sa liberté. Animé d'un affreux espoir, il s'élance luimême à la barre, il incline légèrement le gouvernail; il passera près du bateau quand Barkstead y aura déjà touche, sans doute, mais il le broiera contre les parois de la barque, et s'il n'a pas son captif, on n'aura de libre qu'un cadavre. Richard comprit cette manœuvre. Enchaîné par dix mains de fer. il jeta un regard à Ralph, mais un regard si acéré, qui s'adressa si droit au cœur, que Ralph, qui on avait suivi la dm (lion, porta la main à sa poitrine comme si une lame de poignard y pénétrait.
— A bâbord, on vous aborde ! cria Richard aux marins. 11 y a, dans les grands dangers, une puissance qui exalte
les facultés de sentir et de comprendre À ce point qu'un son tient lieu d'un récit, une étincelle d'un flambeau; les marins se détournèrent légèrement pour éviter un froissement horrible. Mais ce mouvement leur lit perdre un moment presque inappréciable, mais décisif. Les deux bateaux passèrent à i ùié l'un de l'autre, Barkstead entre les deux. A ce suprême instant, où le colonel tendait la main qu'il avait libre, aux rameurs du canot, Phann, comniece jeune Athénien qui mourut après une course surhumaine, en criant Marathon I Phann poussa son doux gémissement et laissa passer sa tête sous l'eau, cl le colonel lui-même fut couvert par la vague. Il ht effort, il réparât; mais, suffoqué, aveuglé par l'eau, il jeta ci et là ses bras au hasard, les Hollandais étaient penchés de tous leurs corps horsdu canot, ils allaient atteindre Bark-
LES DEUX CADAVRES
taad; la vague le couvrit encore; un cri, un cri désespéré appela un dernier effort dans Pâme du colonel.
— John! cria Marie, avec un accent de mère pins que d'épouse.
A ce cri, le colonel s'agite, il reparaît, l'œil troublé et perdu, il voit un bras sur sa tête, il le cherche, il le saisit! C'est celui de sa femme qui le ramène a bord de la chaloupe.
— Ceci est l'Angleterre I ré,iéla liai pu Salsnby, en posant la main sur le colonel, et d'une voix acre comme le cri du fer rouillé, glissant entre les dents d'un chien. Rien ne répondit, ni mistriss Barkstead, ni Richard, ni Downing, ni l'hann qui ne reparut plus.
Pendaul ce temps, les deux embarcations, lancées comme des chevaux ardens, dans ces tournois où se. brisaient des lames et se rencontraient des chevaliers, les deux embarcations avaient un moment continué leur course! Enfin, retournant toutes deux à leur but, le canot revint lent et abattu sur ses raines, comme un noble chevalier qu'une perfidie a vaincu, et la chaloupe, triste et pesante sous son captif, comme eut l'ait le vainqueur honteux sous sa victoire et accablé d'un remords éternel.
IFS DEUX MÈBBS.
Les temps politiques dévorent les existences, elles font mûrir vite la jeunesse eijeltent sur le milieu de la vie les i ides et l'exténuaient des dernières années. Le corps, incessamment frappé de commotions violentes, s'affaisse et se dégrade ; le, visage, toujours tendu d'expressions extrêmes, se fatigue et s'avachit. On galope à la vieillesse. Mistriss Barkstead, belle et douce Marie, jeune femme aux beaux cheveux blonds, aux yeux calmes et caressans, aux tormes saines et charmantes, gracieuse, pure, adorée, au commencement de cette histoire, déjà pale, livide, courbée, vieille quatorze ans plus lard, à l'âge où tant de femmes resplendissent encore, mistriss Barkstead cheminait tristement dans les rues de Londres, par la nuit du 19 avril, douze jours après la scène que nous venons de rapporter.
Elle était sortie furtivement de la maison qu'elle habitait seule avec Richard. Elle avait vu son fils, empressé de se livrer au sommeil ou peut-être à la solitude, rentrer de bonne heure dans sa chambre, et se jeter sur son lit. Débarrassée des soins d'excuser sa sortie à une pareille heure, et d'y trouver des motifs, heureuse d'échapper aux questions inquiètes de llichard, elle avait profilé du premier silence qui lui avait fait soupçonner le sommeil pour quitter sa demeure.
Où allait-elle ainsi, rapide et préoccupée ? Le jour était fini, ce jour fatal et solennel où Barkstead, traîné devant la haute cour de justice, avait été condamné au supplice des traîtres. Ce supplice, où la mort était ménagée avec art et donnée avec économie pour qu'elle durât longtemps : ce supplice des traîtres ou. le condamné prenait la mort souffrance a souffrance, comme un convive qui boit gorgée à gorgée un vin délicat et savoureux, ce supplice devait s'exécuter le lendemain. Lue nuit restait donc à l'espérance, car l'espérance et la vie sont fondues au cœur de l'homme comme Va lumière et la chaleur dans la flamme d'une torche. Elles ne s'éteignent qu'ensemble.
Mistriss Barkstead avait compté, dans son âme, les souvenirs qui devaient parler en sa faveur auprès de certains puissans du jour. Elle avait pesé les chances de leur protection, et n'avait pas douté que la vie de son mari ne put encore se racheter de l'échafaud. Elle se rendait donc, à cette heure, (liez lady Salsnby ; mais la crainle que Richard ne refusât la vie de son père d'une pareille main, l'avait déterminée à sortir seule, dans la nuit, à l'insu de. son fils.
Agitée de mille pensées, prévoyant tous les refus et préparant, pour les combattre, des raisons qu'elle croyait invin-
cibles, elle arriva à la porte de lady Salsnby. Un instinct de l'âme l'avertit de ne pas dire son nom, et un domestique alla prévenir sa maîtresse qu'une femme, dans les larmes, demandait a lui parler. C'était alors, comme de nos jours, une tactique de ce qui s'appelle aristocratie, d'accueillir vite et favorablement les personnes des classes pauvres. Là, où la distance protège sa vanité, le noble se montre volontiers bienveillant : il ne hait véritablement que l'homme qui le touche, et ne craint pas de donner la main au plus bas peuple, pourvu que ce soit par dessus la tête de la bourgeoisie : ainsi, mistriss Barkstead, pauvre femme inconnue, supposée un moment venir tendre la main à une aumône, fut promptement reçue par l'orgueilleuse lady Salsnby. Elle fut introduite dans une chambre assez faiblement éclairée, et vit lady Salsnby assise dans un vaste fauteuil, et paraissant écouter avec plaisir le mouvement et la conversation qui avaient lieu dans, un cabinet auprès de sa chambre. Au moment où mistriss Barkstead entra, un domestique remettait à la noble dame une longue rapière, dont la poignée de fer bruni élait travaillée comme une dentelle; celle-ci congédia le domestique de la main en lui disant : Je la lui remettrai moi-même; faites avancer cette femme. Mistriss -Barkstead sentit ses genoux ployer sous elle, toute sa confiance s'évanouit à l'accent froid et triste de cette voix bien connue. Elle ne put avancer; lady Salsnby, se tournant légèrement, vit son hésitation et l'invita a exposer sa demande.
— Ne tremblez pas ainsi, bonne femme, lui dit-elle; si votre prière est juste, je l'accueillerai : les larmes du peuple deviennent un torrent qui entraîne tout, lorsqu'on ne les tarit pas. — Parlez donc.
— Que Dieu soit béni pour ce que vous venez de dire, répondit mistriss Barkstead ; il veut le succès de ma démarche, puisqu'il a mis de tels sentimens dans votre cœur.
Lady Salsnby ne reconnut nila voix ni les traits de mistriss Barkstead; cependant elle se retourna vivement en l'entendant parler et la considéra avec attention. Les habitudes sociales, en changeant les relations de notre cœur, en leur imposant un aspect et des formes convenus, en donnant à uotre vie une autre défense que notre propre nature; ces habitudes ont, sans doute, altéré le sens primitif qui protégeait l'homme dans son état de création. Cependant, aux âmes où les passions sont vives, dans les cœurs où elles brûlent de toute leur ardeur, il se conserve quelque chose de cette l'acuité de devenir l'essence de l'être qui nous approche. Ainsi, quand lady Salsnby eut entendu mistriss Barkstead, quand elle l'eut regardée, son visage se rembrunit, son œil devint soupçonneux, et elle répliqua d'une voix sèche :
— Hâtez-vous, bonne femme, j'ai mieux a faire que de m'occuper de lamentations de quelque marchande de la Cité, dont le mari a été ramassé dans une taverne.
Mistriss Barkstead ne savait comment déclarer ni ce qu'aile élait, ni pourquoi elle venait. Il ne s'agissait pas pour elle d'un de ces intérêts vagues et froids, dont on guide la discussion avec calme et adresse, et pour lesquels on fait â l'avance «ne espèce de plan de campagne : chaque mot pouvait être fatal ; elle ne savait par où commencer ; toutes ses idées étaient bouleversées, toute l'éloquence qu'elle avait supposée à son malheur était perdue, elle n'avait plus rien à dire Enfin son incertitude même lui inspira le seul mot qui pût la jeter lout-à-coup, sans préparatif, ni récit au plus fort de sa démarche. Ainsi, balbutiant et cherchant des phrases pour peindre son désespoir, elle s'égarait déjà dans des mois sans suite et sans raison, elle sentait son cœur faiblir et sa tête tourner, lorsqu'elle laissa échapper, comme à son insu, celte seule parole :
— Je suis mistriss Barkstead!
En effet, pour lady Salsnby, il n'en fallait pas davantage. Barkstead, arrêté par Ralph, enfermé à la Tour de Londres, jugé le matin même et promis au bourreau pour le lendemain ; Anna, Charlotte, la Tour, le combat qui s'y passa et la grâce demandée à Gromwell ; tout cela était, pour lady Salsnby, dans ce mot : Je suis mistriss Barkstead I La présence de la malheureuse achevait tout ce qu'elle n'aurait pu
dire, tout ce qui ne s'écrirait pas dans de longues pages, <*v qui pourtant frappa droit au cœur de lady Salsnby. C'était un long plaidoyer, toute une prière, armée des services rendus et des malheurs soufferts. Mais c'est au cœur que vivent la haine et l'orgueil, aussi bien que la reconnaissance et la pitié ; si donc tout cela frappa au cœur de lady Salsnby, ce ne fut point pour l'attendrir et l'appitoyer, mais bien pour irriter sa haine et faire dresser son orgueil.
— Mistriss Barkstead! s'écria-t-elle , que me veut celte femme de bourreau ? qu'on la chasse de chez moi I Holà! quelqu'un I
— Miséricorde! s'écria la malheureuse, atterrée par ces paroles, et fuyant vers lady Salsnby à l'aspect de deux domestiques accourus à la voix de leur maîtresse; miséricorde, milady I c'est moi qui vous ai introduite près de votre mari et de vos enfans, quand ifs étaient détenus à la Tour ; c'est moi qui ai obtenu de Barkstead qu'il demandât leur grâce au protecteur.
— Folle I reprit lady Salsnby, avec un regard de mépris, ce sont tes crimes que tu invoques pour me toucher. Oui, je t'ai priée, et c'est ce qui t'accuse, car toi et les tiens étiez sortis de votre fange pour vous asseoir à notre place. Misérable femme de régicide, tes paroles sentent le sang 1 vat'en !
— Mais sans ce régicide, s'écria mistriss Barkstead indignée, vous n'auriez ni fils ni gendre !
— Et faut-il, répliqua avec colère la vieille lady, que je sois reconnaissante au voleur de l'argent qu'il ne m'a pas pris, à l'assassin du peu de sang qu'il m'a laissé; et lorsque le jour de la jus'ice est levé, serait-ce ingratitude de les punir parce qu'ils ne nous ont pas achevés? Esclaves révoltés contre vos maîtres, le bourreau, le bourreau pour vous remettre dans le devoir !
Lady Salsnby se leva en disant ces paroles : la conversation qui avait lieu dans la chambre voisine cessa lout-àcoup,et Ralph, accompagné de l'évêque Juxon, parut à la porte.
— Qu'est-ce? dit-il en entrant; quelle misérable excite à ce point votre colère, madame ?
— Mistriss Barkstead! lui répondit sa mère, en la lui montrant avec ce geste méprisant de la main qui mesure celui dont on parle, des pieds à la tête, comme pour l'insulter tout entier ; mais la douleur de mistriss Barkstead n'était pas accessible à une pareille injure. Le but qu'elle voulait atteindre, la vie de son mari à obtenir, était pour elle comme un de ces points éloignés, sur lesquels on fixe ses regards, et qui distraient l'attention de tout objet étranger. Quelle que lût l'horreur que lui inspirait la présence de Ralph, elle crut, à son aspect, qu'elle pourrait éveiller dans l'âme de lady Salsnby un de ces mouvemens si faciles à la tendresse maternelle : elle crut qu'à certains noms, à certaines pensées, communes a toutes les mères, ses yeux, comme les siens»- se tremperaient de larmes et que son cœur se désarmerait de sa vengeance politique. Elle s'approcha donc, de lady Salsnby, le regard tristement levé sur elle, et saisissant sa main, elle lui parla d'une voix si grave et si douce que l'impitoyable vieille l'écouta presque avec piiié.
— Voici votre enfant, milady, il est votre orgueil ! Dieu n'a pas mis en moi d'assez vives lumières pour décider si les volontés du peuple anglais, libres et puissantes durant dix ans, furent crimes et révolte ; mais cela fut-il ainsi, je sens que je pardonnerais beaucoup à celui qui m'eut sauvé les jours de mon fils. Je ne m'adresse point à sir Ralph, parce que je sais qu'un homme brave comme il l'est ne considère la vie que comme un bien incertain qVil faut jouer à toute heure ; mais vous, milady, je vous parle un langage que nous comprenons toutes deux. Notre enfant, que nous protégeons de nos soins, même avant sa naissance, notre enfant, pour qui nous supportons, dans la joie, des souffrances qui feraient crier le courage des hommes les plus résolus : ce frêle roseau que nous abritons si longtemps de nos soins, pour qui les insomnies nous ont semblé douces et qui nous a fait craindre le sommeil, celte existence qui n'est pas la nôtre, mais qui retentit en nous à toutes ses sensations;
cette autre vie qui bat dans notre poitrine, vous l'avez, milady, et vous la devez à celui que vous pouvez sauver d'un mot. Refuserez-vous de prononcer ce mot ? le refuserez-vous en présence de votre fils ?
L'incerlilude arrêta un moment la réponse de lady Salsnby, et mistriss Barkstead crut pouvoir espérer; elle tenta un dernier effort, et continua :
— C'est mon mari, milady...
— Ton mari, misérable ! répliqua lady Salsnby avec rage, et le mien,n'a-t-il pas péri sur l'échafaud? Je te dois mon fils, dis-tu? mais n'as-tu pas le lien I lu veux encore ton mari ? Va donc ranimer dans son tombeau le cadavre froid du noble Salsnby, fais qu'il soit encore l'honneur de son nom et le soutien de son roi, et tu viendras me demander après la vie de ton mari.
— Et parce qu'il n'a pu sauver toutes les viclimes, s'écria mistriss Barkstead, vous ne lui tenez compte d'aucfne?
— Et de quel droit, répliqua violemment la vieille lady, m'a-l-il choisi ma douleur, en désignant sa proie au bourreau?
— Àimiez-vous mieux qu'il laissât périr votre fils? dit mistriss Barkstead épouvantée;
— Ils étaient trois! répondit soudainement lady Salsnby. Mistriss Barkstead demeura stupéfaite. Cette sanglante
désignation de Macdonnel lui sembla un crime. Peut-être, elle-même, dans la position de lady Salsnby, eût-elle conçu en son âme une semblable pensée ; mais à coup sûr elle l'eût étouffée en elle, et sans doute celte pensée serait devenue un repentir, si le hasard eût servi ce choix secret de son cœur. Cependant elle ne désespérait pas encore. Ses idées, quoique bouleversées par la tournure violente qu'avait prise cette entrevue; sa raison, quoique incapable de discuter lucidement ses droits à la protection de lady Salsnby, retombaient cependant toujours sur ce terrain qui lui semblait inexpugnable : Cette mère me doit la vie de son fils, se disait-elle : et avec sa nature d'aimer, mistriss Barkstead ne comprenait pas-que sa reconnaissance fût si tardive à lui rendre une partie d'un si grand bienfait. Elle essaya de se remettre et de reprendre l'entretien. L'évêque Juxon s'avança près d'elle au moment où elle s'approchait encore de lady Salsnby.
— Cessez, madame, d'importuner milady de vos lamentations, elle ne peut rien à cette affaire. Ce n'est pas auprès d'elle que le colonel Barkstead a des crimes à racheter, c'est près d'un juge placé au-dessus de vos sollicitations, et duquel vos prières ne sauraient être entendues.
— Le roi, milotd, répondit la malheureuse femme, n'a-t-il pas le droit de faire grâce, et ses plus fidèles serviteurs ne peuvent-ils pas lui transmettre les larmes d'une misérable épouse, puisque elle-même ne peut y parvenir?
— Le roi, madame, répliqua Juxon, est aussi impuissant que lady Salsnby dans le procès du colonel Barkstead ; car c'est Dieu qui a été offensé dans le meurtre de Charles ! c'est son droit qui a été lacéré par les mains des régicides ; et aucun serviteur de Dieu, fût-il roi. ne peut déserter sa vengeance sans renoncer à son salut. Le colonel eût-il sauvé la vie de Charles II, celui-ci manquerait à ses devoirs de roi et de chrétien si, pour sa reconnaissance personnelle, il usait du pouvoir qu'il tient de Dieu, pour protéger celui qui a voulu frapper ce pouvoir de la hache et le couper dans sa racine.
— Ainsi donc,milord, reprit mistriss Barkstead. accablée de celte réponse, il n'y a plus d'espérance! En disant ces mots, elle tomba assise sur une chaise, fondant en larmes et cachant sa tête dans ses mains.
Sur un signe de Ralph, sa mère et Juxon s'approchèrent de lui, il leur parla rapidement et à voix basse. Mistriss Barkstead s'aperçut de cet entrelien, et, quoiqu'elle n'osât rien attenflre <.W l'intervention de celui qui avait arrêté son mari, elle était cependant si désespérée que ce qui semblait mettre un doute ou un retard dans la mort du colonel, était comme une consolation. Bientôt, en effet, lady Salsnby s'approcha d'elle avec un regard qu'elle cherchait à rendre compatissant, elle s'assit ;i son tôle et lui dit :
LES DEUX CADAVRES
— Mistriss, voici une espérance qui se lève, c'est à vous à l'accueillir, et à faire qu'elle soit féconde. Votre mari peut encore obtenir une grâce de la clémence de Charles H, et cette grâce, je puis vous la garantir, car elle sera la récompense d'une réparation des outrages faits à la majesté royale.
Le cœur de mistriss Barkstead s'ouvrit aces paroles ; elle demanda avec anxiété quelle était cette réparation demandée au colonel. Alors lady Salnsby lui expliqua que la chambre des communes avait voté une somme assez considérable pour l'érection d'un tombeau à Charles I", mais que jusqu'à ce jour toutes les recherches faites à Windsor avaient été vaines. Le duc de Richmont était mort et le marquis d'Hertford, retenu dans son lit: quant aux deux comtes de Soulhampton et de Linsay, ils n'avaient pu reconnaître l'endroit où avait été dépose le corps du feu roi. L'inhumation ayant eu lieu la nuit, à la hâte et a la clarté de deux flambeaux seulement, ils n'avaient aueun souvenir exact de la partie de l'église où on les avait conduits, et les signes qu'ils avaient faits aux piliers les plus voisins de la fosse, ayant été soigneusement effacés, rien n'avait pu les guider dans leur recherche. Nulle pierre tumulaire, nulle inscription ne désignant la place où était le corps du feu roi, on semblait devoir être obligé de renoncer à lui rendre ce pieux hommage, si la nouvelle recherche, qu'on ferait dans quelques jours sous l'inspection du marquis d'Herlfort, était aussi inutile que celle qu'on avait faite dans la journée. Cependant on présumait que Barkstead , qui avait été autrefois chargé de tous les détails de cet enterrement, devait connaître l'endroit précis de la fosse qui avait été creusée sous ses ordres. Arrivée a cette partie de son récit, lady Salsnby fut interrompue par mistriss Barkstead qui, pressentant aussitôt le service que l'on voulait demander à son mari, voulut en connaître la récompense.
— Et si Barkstead vous déclare où est le corps du feu roi, s'il aide son (ils a honorer la mémoire de son royal père, quelle grâce lui sera accordée pour cette importante révélation?
Avant de répondre, lady Salsnby interrogea de l'œil son fils et l'évêque Juxon.
— La grâce qui lui sera accordée, dit-elle enfin, sera la même que j'ai reçue de toi.
— La vie ! s'écria mistriss Barkstead, toujours occupée de la pensée qu'elle avait sauvé Ralph et Macdonnel.
— Non, mais l'exemption du supplice des traîtres que tu as sauvé ù mon mari.
Mistriss Barkstead se releva avec dignité.
— Ohl c'est folieà moi, reprit elle, de vouloir tirer une larme et une pitié de ces cœurs gorgés de sang et d'orgueil 1 mol aussi, j'ai un fils, milady, puisset-il ne jamais apprendre ce qui vient de se passer ici 1 sa vengeance vous serait funeste. Mais Dieu, qui m'a appris le pardon des injures, me détournera de lui porteries plaintes de mon comr.
— Qu'il vienne donc! repartit la vieille dame avec colère; Ralph, voici l'épée que sa majesté le roi Charles II vient de l'envoyer en récompense de ta conduite, quand tu as arrêté le colonel Barkstead : apprends-en la longueur à son fils, s'il t'en demande vengeance; ce n'est pas moi qui te détournerai de combattre et d'anéantir cette race de révoltés furieux, qui ont descendu {'Angleterre à leur, bassesse, ta vie dût-elle y succomber.
— Les devoirs d'une mère, répliqua mistriss Barkstead, sont ils d'exciter la haine et la fureur dans l'esprit de son fils?
— Les devoirs d'une fidèle sujette et d'une pieuse catholique sont de sacrifier son sang au service du maître que le Seigneur i ousa donné, répondit gravement Juxon, et lady Salsnby les remplira en noble Anglaise.
Misiiiss Barkstead allait se retirer, lorsque Ralph s'approcha vivement d'elle et l'arrêta.:
— Madame, lui dit-il, que votre mari fasse cette révéla^ l'un; voùs-ïnêrti : COU quej vaïs vous fléi
et, sur mon âmelje vous jure que la vie de votreépou'x sera e, sinon sa liberlé.
Celte luis l'espérance ne rentra point au cœur de mistriss
Barkstead. L'existence de Ralph et toutes ses actions semblaient une conjuration de malheur contre elle et sa famille, et c'est â peine si elle s'arrêta pour l'écouter, même quand il lui parla de la vie de son mari. Ralph la retint encore.
— Un mot, madame, ajouta-t-il, lady Charlotte va descendre ; le roi m'a promis sa main, dès qu'elle aura quatorze ans accomplis, si elle consent à ce mariage; vous seule, peut-être, pouvez m'avoir sur-le-champ ce consentement, que le temps me donnera sans doute, mais qui pourrait, dès aujourd'hui, la lier irrévocablement. Obtenez d'elle qu'elle dise au roi qu'elle est prête à lui obéir, et je vous jure, moi , que votre époux ne périra pas.
Mistriss Barkstead était venue, à l'insu de son tils, pour demander la grâce de son mari à ses plus cruels ennemis. Pour obtenir cette grâce, elle vit d'abord que le colonel devait consentira servir d'instrument à ce qu'il regarderait comme un sacrilège, puisqu'il s'agissait d'honorer celui qu'il avait condamné comme coupable. Elle comprit qu'il ne le voudrait pas. 11 fallait qu'elle-même achevât de porter le désespoir dans l'âme de son fils, en lui arrachant tout-ùfait le rêve de sa vie. Elle ne s'en trouvait ni le droit ni le courage. Cependaat, parmi tant d'angoisses elle demeurai! incertaine de sa réponse, lorsque la voix de lady Salnsby ne lui laissa pas l'embarras d'une décision.
— Ralph, dit elle avec colère, est ce là ce que je vous ai appris? quoi! vous cherchez l'accomplissement d'un vain désir dans une basse trahison ; car ce serait trahison que d'ob. tenir de la faiblesse du roi le pardon d'un assassin de son père. Eût-il dans son âme assez de folle compassion pour donner ce pardon, ce serait à vous à l'armer contre lui-même, à protéger son honneur de. roi contre sa faiblesse d'homme.
— Mais, ma mère, répondit Ralpli avec empressement, il yvademon banheur ; puis, se rapprochant de sa mère, il ajouta à voix basse:
— Il y va de ma fortune, c'est la sœur du roi, à qui les charges les plus éminentes ne sauraient être refusées.
Lady Salnsby jeta sur son (ils un regard où la colère et le mépris se peignaient ensemble.
— Vous n'êtes pas un gentilhomme, Ralph, si vous pensez ce que vous venez dédire.
— Vous n'êtes pas un vrai catholique, dit Juxon, si vous mêlez l'intérêt de votre avenir et de votre ambition au triomphe de la religion.
— Partez donc, reprit Ralph en s'adressant à mistriss Barkstead avec colère, et lâchez d'oublier que j'ai eu la lâcheté de vous demander votre appui ; j'essaierai de l'oublier aussi.
Aussitôt, mistriss Barkstead sortit de la chambre et ensuite delà maison. Rien ne lui demeurait que le désespoir d'être assurée que toute tentative de sauver Barkslead, serait impuissante; car, pour ce qui pouvait être de la bon le d'avoir prié et imploré vainement, c'était un sentiment qui ne pouvait entrer dans son cœur. En se rendant chez lady Salsnby, elle allait, selon sa conscience, remplir un devoir sacré, et comme le succès n'aurait pu être pour elle une excuse si elle avait cra ne pas bien faire, de même, elle ne pouvait trouver de regrets, parce qu'elle n'avait pas réussi. Elle s'éloigna donc, et elle s'apprêtait à regagner sa de meure, lorsque son nom, prononcé à côté d'elle, la lira du profond accablement où elle élait plongée.
Ç'élai rma que de s'cnlendi
i s de la nuit, dans une des rues de Londres qui .. bisinenl la Tai
; êire un oiOlil d'il dx qui muni
triss Barkstead n'avait rien qui pût adoucir l'effroi d
interpellation. Cependant, lorsque Tom Love eut dit son nom, misliiss Barkstead se rassura et même éprouva quelque satisfaction d'avoir si inopinément rencontré un tel guide et un tel appui. Ce n'était pas pourtant le basard qui l'avait amené la. Tourmenté d'une inquiétude dont ses paroles expliquèrent la cause, il attendait, à ce qu'il semble, depuis longtemps, la sortie de mistriss Barkstead.
— Enfin vous voilà, dit-il, en lui donnant son bras sur lequel elle s'appuya tristement, bien loin, en ce moment, de la délicate retenue de cette jeune femme qui, quatorze ans auparavant, craignait l'aspect de ce farouche garçon boucher ; — enfin vous voilà, ii était temps, sir Richard était au bout de sa patience.
— Que voulez-vous dire? demanda mistriss Barkstead, mon fils sait-il que je suis venue?
— Certes, il le sait, répondit Tom Love, et il en mugit comme un jeune veau, et au fond il a quelque raison. Le nom de monsieur Barkstead est son bien comme le vôtre, et vous ne pouvez pas ainsi le mettre à genoux devant des canailles royalistes ; d'un autre côté, le colonel est un saint, une victime, et c'est trahison que de dépouiller les vrais enfans de Dieu et de l'Angleterre de la gloire de son martyre. J'espère bien que vous n'avez rien obtenu de cette infâme maison.
— Hélas! répliqua mistriss Barkstead, je n'ai rien obtenu, rien qu'insulte et mépris!
— Les lâches ! murmura sourdement Tom Love, enchanté à la fois de ce qu'ils avaient été ingrats, et de ce que cette ingratitude servait l'exaltation de ce qu'il appelait sa politique ; les lâches qui vous doivent tant, ils ont été sans pitié ! Oh ! que Dieu leur prête miséricorde, la vie est longue et le gibet de tous les fils de Cromwell n'est pas dressé pour demain. Ils nous reverront ! votre fils l'a juré, et c'est un brave jeune homme.
— Où donc est-il ? repritmistriss Barkstead, et comment avez-vous su que j'étais chez lady Salnsby?
— Yoici comment, répondit le boucher. Ce matin, quand .votre fils vous entraîna hors de la cour de justice, et que le jugement fut prononcé, votre mari, qui, vous le savez, était pâle et abattu durant toute l'audience, s'évanouit tout à coup.
— Mon Dieu I dit douloureusement mistriss Barkstead, il est si souffrant, si malade, que je m'étonne qu'il ait pu supporter les fatigues de tout ce procès! —Et que s'en estil suivi?
— On l'emporta hors de la salle de l'audience, et il se remit bientôt; mais, madame, savez-vous ce qui est affreux, c'est que tandis que les amis de la bonne cause' s'affligeaient de sa faiblesse, les gueux royaux se sont mis à le huer, en sifflant, l'appelant de tous les noms infâmes : fanfaron, lièvre de niai, lâche, basset de Cromwell. Cela ne peut se passer ainsi, madame, le colonel était, après milord protecteur, sinon le plus haut en dignité, du moins le plus vénéré des saints juges du Stuart; il ne peut pas faillir à sa cause, à son heure suprême, et nous y mettrons bon ordre.
— Comment cela? s'écria mistriss Barkstead épouvantée.
— Comment? voilà ce que je me suis longtemps demandé ; enfin, une idée m'est venue, mais j'ai pensé que je devais en faire part -au plus intéressé en tout ceci, à votre honorable fils, et je suis allé ce soir à votre maison. J'ai frappé longtemps à votre porte : depuis que la vieille Molly dort dans la terre chrétienne, on ne s'éveille guère vite chez vous : enfin, M. Richard est venu m'ouvrir lui-mêru% Avant de m'écouter, il a voulu s'assurer par lui-même si le bruit que j'avais fait ne vous avait pas troublée. Quand il a trouvé votre chambre déserte, il est entré en désespoir, puis en fureur, car, à force de suppositions fausses, il est arrivé à la véritable. Wous sommes venuspour nousen informerchez ladySalsnby, et quand on nous a dit qu'une femme s'était présentée et avait été reçue, il n'a plus douté de votre projet. Je ne l'ai jamais vu si malheureux, pensant tantôt à la vie de son père, tantôt à l'honneur de son nom. Quelquefois, pleurant avec faiblesse, d'autres, voulant forcer les portes et aller vous arracher de celtcdemeure ; enfin, je l'ai calmé, et il nous attend
ici près, à la porte du docteur Andlay, où je lui ai donné rendez-vous.
— A quoi bon choisir cet endroit et ne pas rentrer sur-lechamp? dit mistriss Barkstead.
— C'est que nous avons besoin de voir le docteur, vous et moi, et votre fils aussi ! Et Dieu nous soit en aide dans la sainte entreprise que nous allons tenter!
En parlant ainsi, ils arrivèrent dans une rue obscure et entendirent les pas d'un homme qui passait et repassait devant la porte d'Andlay, comme fait une sentinelle. Ces pas s'arrêtèrent soudainement, et Richard, malgré l'obscurité qui l'entourait, accourut au devant de sa mère et de Tom Love qu'il avait entendus. Il prit sa mère dans ses bras, et ni l'un ni l'autre ne purent prononcer une parole. Tom*Love, seulement, dit à Richard d'une voix émue :
— Allons, consolez-vous, elle n'a rien obtenu !
Ils firent quelques pas en silence et se trouvèrent en face de la demeure d'Andlay : une lampe, placée derrière une vitre, annonçaitque c'était la demeure d'un savant. L'habitude que les plus studieux avaient de veiller fort tard, avait fait entrer dans l'opinion populaire que tous les savans travaillaient au lieu de dormir. Tout ce qu'apprenait un docteur était, en style d'école, le fruit de ses veilles ; et c'eût été un déshonneur pour un membre d'une société savante, que l'on passât de nuit devant sa maison, sans voir la fenêtre de sa chambre d'études éclairée. Il en était résulté que quelquesuns, après avoir médité une ou deux heures, laissaient brûler leur lampe, après qu'ils ronflaient dans leur lit, tandis que d'autres avaient soin de rallumer avant de sortir pour quelque joyeuse orgie. Peu à peu, c'était devenu une telle habitude, qu'au jour fuyant, la servante d'un docteur allumait sa lampe et la mettait à côté de sa fenêtre, fùt-il malade ou absent; quelquefois même l'habitude l'emportait sur la mort, et la lampe brillait derrière levitreau plsmbé, que le docteur était enterré depuis un mois. Quelques voisins riaient de la distraction, mais deux ou trois vieilles femmes assuraient que c'était le défunt qui revenait terminer quelque nécromancie inachevée, et comme il y avait danger d'être,lapidé, si on voulait leur prouver qu'elles se trompaient, les voisins se taisaient, et il passait pour constant que le savant était un sorcier. De li, à conclure que tous les savans étaient des sorciers, il n'y avait pas tellement loin que celte opinion n'eût été générale en Europe, deux siècles avant cette histoire, et qu'il n'en restât encore quelque croyance à l'époque dont nous parlons.
Richard et sa mère ne savaient pas pourquoi Tom Love les conduisait chez Andlay, ils voulurent l'interroger; ma* il leur assura qu'ils devaient lui savoir gré de sa résolution, et qu'ils l'apprendraient suffisamment chez le docteur. Il frappa donc à la porte, et le mouvement soudain de la lampe leur apprit que, pour Andlay du moins, cette précaution n'é" tait pas une formalité. Us furent bientôt introduits dans le parloir, pièce vaste et sombre, et Andlay, qui avait promptement reconnu les voix de mistriss Barkstead et de son fils, aecourutpour les recevoir. Sur la confidence que lui fil Tom Love qu'il s'agissait d'un grand secret, il les mena dans son cabinet particulier, où ils trouvèrent tout l'admirable désordre de la science. Le seul fauteuil du docteur n'étant pas embarrassé de livres, mistriss Barkstead y prit place : les hommes demeurèrent debout. Andlay leur ayant demandé quel motif les amenait à pareille heure, et, dans cette circonstance, Richard lit signe à Tom Love de répondre; mais celuici, malgré son audace naturelle, était tout interdit, épouvanté qu'il était de la vue de quelques têtes de mort, dont la blancheur luisante saillissait sur le fond noir des vieilles armoires où elles se trouvaient pèle mêle avec des livres. Cependant, surmontant son embarras et croyant avoir trouvé un expédient ingénieux, il tira de sa poche une énorme bourse pleine de pièces d'or, et la jetant sur la table, il dit aussitôt :
— Voici plus d'or que ne vous en donnerait un lord de la chambre des pairs pour lui faire avoir un enfant mâle ; et ce fils, une fois né, ne vous en promettrait pas davantage pour le débarrasser de son père. Donc ceci est une bonne somme I
LES DEUX CADAVRES
Cependant, je ne vous demande, pour la gagner, ni un sortilège pour changer le sexe d'un entant dans le ventre de sa mère, ni une conjuration pour faire mourir un père qui garde trop tard l'habitude de vivre ; ce n'est rien de cela. Une simple nécromancie pour raffermir le cœur d'un homme dans sa poitrine, pendant sis heures seulement, voilà tout ce qu'il me faut.
Alors il raconta à Richard et à Andlay la défaillance de Barkstead, après le jugement, et le triomphe des royalistes à cet aspect; il continua ensuite :
— Quant à lui sauver la vie, c'est impossible. La Tour est aux Salsnby ! Macdonnel y commande, et tout bête qu'il est, il a assez d'esprit pour être un bon geôlier. Voyez, docteur, c'est demain qu'on en finit ! Voici le plus clair de ma fortune pour payer votre science ; s'il est besoin d'un peu de sang pour votre conjuration, j'ai les veines faciles à piquer, vous pouvez en juger, elles courent sur mes bras comme des branches de lierre sur un chêne ; et enfin, s'il faut engager le salut d'une âme, je vous livre ce que j'ai encore à perdre de la mienne, quoique, de ce côté-là, je craigne bien de n'avoir plus grand fonds de réserve, et peut-être en ai-je un peu dépensé en coups de poing, en blasphèmes et avec les servantes du Roi-Richard. N'importe, prenez tout; l'argent et le sang remplaceront ce qui peut manquer de l'autre part.
Cette singulière proposition, qui ferait aujourd'hui douter de la raison de son auteur, n'étonna même pas ceux qui écoutaient Toni Love. Richard remercia le généreux boucher, en lui serrant la main en silence, et la malheureuse mislriss Barkstead, affaissée dans son désespoir, l'entendit sans en paraître émue. Le docteur s'était mis à réfléchir, en se promenant dans sa chambre. Quelquefois, il se grattait le front, s'arrêtait, grommelait tout bas quelques mots inintelligibles et semblait se consulter avec action. Enfin, il s'approcha de la table où Love avait jeté l'or, et il le lui remit en disant :
— Ce n'est pas avec des sortilèges que l'on donne le courage à celui qui n'en a pas été doué par le ciel, et qu'on rétablit la fermeté d'une âme ébranlée par le désespoir. Gardez donc votre or !
— N'y en a-t-il pas assez ? reprit Tom Love avec résolution, je doublerai la somme. C'est que vous ne savez pas ce qu'ils ont annoncé dans cet affreux jugement. Des trois condamnés, sir Miles Corbet, le colonel Okey et monsieur Barkstead, celui-ci sera le premier traîné sur la claie, depuis la Tour jusqu'à Tyburn, afin qu'il ait toute la première violence des insultes et des railleries du peuple, et il sera le dernier exécuté, afin qu'il voie le supplice de ses compagnons, tandis qu'on leur arrachera le cœur et les entrailles. Comprenezvous qu'ils ont senti son courage faible et qu'ils y trappent de toutes leurs forces I Quant au colonel Okey et à sir Miles Corbet, le consolateur (I) ordinaire leur suffira; mais si vous ne faites un miracle pour monsieur Barksiead, la bonne cause est déshonorée. Voyons, docteur, je doublerai la somme; la taverne du Roi-Richard la triplera, s'il le faut.
— L'âme de mon père est forte, mais son corps est si faible, ajouta Richard, avec un cruel embarras, que nous pouvons craindre que sa mort ne soit pas digne de sa vie I
— N'est-il aucun moyen de le sauver? reprit Andlay.
— Aucun, répondit Tom Love, j'ai làté les maîtrises; j'ai trouvé les cœurs flasques comme de la vieille vache !
— Hélas! ajouta mistriss Barkstead, j'ai cru pouvoir espérer il y a quelques heures, mais le bienfait ne germe pas dans le cœur des serviteurs des Stuars.
Elle raconta alors à Andlay sa visite chez lady Salsnby, la manière affreuse dont ses prières avaient été repoussées, et la proposition faite de sauver au'colonel une partie du supplice, s'il voulait enseigner où se trouvait la tombe de Charles Ier.
— Ils ne la découvriront de longtemps I s'écria Love avec son rire amer, j'ai si bien promené les pierres tumulaires d'un bout de l'église à l'autre, pendantune des belles nuits de janvier 1060, que Dieu seul sait où retrouver le corps du tyran.
— Je m'arrêterais les yeux fermés sur la fosse, dit Richard : mon père me l'a montrée dix fois. Quoique alors rien
(I) Conforter. Pelile bouteille d'eau-de-vie épicée, que les condamné! portaient d'habitude en marchant au supplice.
ne la fît distinguer, pas même une simple inscription, et quelque changement qu'on ait pu faire depuis dans l'arrangement des pierres, je ne m'y tromperais pas d'un pas, en les comptant de l'entrée principale.
— Cela serait peut-être un moyen, dit Andlay, mais il faudrait voir le roi lui-même; il n'est pas si inclément que le font les courtisans qui le suivent. Mais c'est ce soir la fête de Saint-James, et pour le distraire de ses plaisirs, il faut plus que la vie d'un régicide et le cadavre de son père. L'Angleterre tout entière ne lui pèse pas un grain, quand il danse ou qu'il joue aux dés. Voyons, madame, ces Salsnby ne vous ont-ils rien dit de plus?
Mistriss Barkstead aborda avec inquiétude le moment où sir Salsnby lui avait proposé la vie de son mari, à condition qu'elle déterminerait Charlotte à l'épouser. Richard contint la fureur qui le dévorait durant ce récit. 11 frémissait de penser que les projets de Ralph n'avaient d'obstacle que la volonté d'une enfant de treize ans, et que l'appui du roi pouvait briser cet obstacle lorsque l'âge de la jeune fille lui permettrait de se marier. Cependant une espérance se glissa en même temps dans son cœur. Il devina les refus de Charlotte dans la proposition de Ralph, et les rêves de son amour flottèrent un moment doux et rians parmi le tumulte de ses pensées, comme passe dans les airs le parfum d'une fleur pendant les tourmentes d'un orage.
—Le salut est ici, dit vivement Andlay, Charlotte peut vous rendre le colonel 1
— Mais comment la trouver? s'écria mistriss Barkstead; lady Salsnby nous laissera-t-elle pénétrer jusqu'à elle?
— Ce n'est pas chez lady Salsnby, c'est à Saint-James qu'il faut aller. Espérez, madame; Richard va m 'accompagner; vous, Love, conduisez mistriss Barkstead chez elle et reprenez votre or. Si Dieu veut que notre démarche ne réussisse pas, il reconfortera l'âme qu'il appelle à lui, et je remettrai moi-même à Barkstead un élixir qui soutiendra son corps. Croyez en un homme qui a étudié les ressorts des membres et ceux de lame, le courage de Barkstead n'a point failli dans son évanouissement, son corps seul s'est affaissé. D'ailleurs, n'a-t-il pas soutenu jusqu'au bout la justice de sa cause !
—Sans doute, répondit Tom Love mal persuadé, mais s'il allait déclarer, dans sa prière de mort, comme on le lui a demandé, qu'il n'avait pas le droit de juger Charles I", autant vaudrait qu'il mourût cent fois avant cette apostasie; et si vous n'êtes pas bien sûr de lui au pied de la potence, gardez cet or ; je paierai aussi cher une goutte de poison qui le tue à la porte de la Tour qu'un sortilège qui l'aurait rendu brave jusque sous le triangle de Tyburn.
—Rassurez- vous, dit Andlay, Barkstead ne mentira ni à sa cause ni à lui-même, c'est la volonté la plus ferme que je sache dans le corps d'un homme. Ce corps est frêle, sans doute, mais nous le soutiendrons, dût même Macdonnel avoir mêlé des substances nauséabondes à ses alimens pour abattre encore sa force.
—L'oserait-il? cria Richard avec une surprise horrible.
— Ne l'ont-ils pas fait pour John Jones et Clément, exécutés en 4660, et portés au gibet comme des cadavres déjà froids ? dit le docteur.
— Malédiction 1 murmura Tom Love, et il échangea avec Richard un regard qui semblait comme un serment que ces deux hommes se renouvelaient.
Cependant, Andlay se hâta de prendre un long manteau noir; il se munit d'une petite lanterne et d'une clef. En même temps, mistriss Barkstead, à qui l'espérance venait ouvrir le cœur d'heure en heure, comme pour y laisser plonger ensuite la douleur plus avant, mistriss Barkstead se prépara à rentrer chez elle, accompagnée de Tom Love. On sortit de la maison du docteur, et Richard quitta sa mère en lui promettant de ne point compromettre ni contrarier, par son imprudence, les sages projets d'Andlay.
Le docteur et Richard marchaient l'un près de l'autre, absorbés dans leurs réflexions. Telle était, pour Richard, l'émotion qu'il éprouvait à la pensée de revoir Charlotte, qu'il ne s'inquiétait point des moyens que le docteur emploierait
pour lui parler : et, peut-être, si l'on avait suivi scrupuleusement toutes les espérances qui agitèrent son cœur durant (e trajet, eût on trouvé que quelquefois l'idée d'un reproche ou d'un aveu de Charlotte l'occupa plus que fa grâce de son père. Enfin, il demanda à Andlay comment ils pourraient voir sa cousine, et si leur entrelien serait long.
— Je Terrai Charlotte, répondit le docteur, au milieu de la fête qui se donne à Saint- James ; et si l'entretien que j'aurai avec elle n'est pas long, je suppose que celui qu'elle devra avoir avec son frère nous arrêtera plus longtemps.
— Je ne la verrai donc pas, moi ? reprit Richard.
— Ah 1 jeune homme, répliqua le docteur, de la prudence, ou je ne m'en mêle plus. Dans la bonne conduite de cette affaire, vous ne devriez ni entrer avec moi à Saint-James, ni voir Charlotte, ni lui parler ; mais je pense me connaître en hommes, et je crois avoir remarqué que vous êtes de ceux qui ont pris leur parti avec la Yie, et qui sont, jeunes, décidés à la considérer comme un malheur,sans bercer tous leurs lendemains de folles espérances. Donc, si je ne me suis pas trompé, vous considérerez qu'il y a une demi-beure vous n'aviez aucune chance ni pour la vie de votre père ni pour revoir jamais Charlotte; qu'ainsi donc, s'il arrive que le hasard veuille que j'obtienne cette grâce, et que vous puissiez entrevoir un instant le visage de votre cousine, sans lui parler ni l'approcher, vous estimerez cela un grandbonheur, sans rien demander davantage.
Ils arrivèrent enfin à la petite porte de Saint-James, qui ouvre sur le parc, et par laquelle le docteur et Richard étaient déjà passés une fois avec celui dont ils allaient solliciter la vie.
— Vous avez donc conservé cette clef depuis la mort de Cromwell? dit Richard au docteur.
— Cette clef, jeune homme, m'a été remise par Charles II. Andlay, vois-tu, a, près des puissans du jour, un meilleur protecteur que tous ceux dont les courtisans quêtent l'appui. C'est la mort et la maladie. Charles II a pris le médecin de Cromwell et le pape prendra celui de Satan s'il croit que cet homme peut prolonger d'un jour, d'une heure, d'une seconde, son infaillible existence.
Us montèrent alors l'escalier qui conduisait aux apparlemens du premier étage. Ils entrèrent dans ce cabinet dont nous avons déjà parlé. C'était un bruissement égal à celui qu'ils y avaient déjà entendu ; la porte qui menaità la grande salle de réception était fermée de même, et quand Andlay l'entr'ouvrit, Richard vit que les portières de soie la cachaient comme autrefois. Après s'être assuré que la fête était â son plus haut point de tumulte et que sa présence n'y serait guère remarquée, le docteur frappa à la petite porte basse qui conduisait dans les appartenons particuliers. Deux soldats se présentèrent encore, mais, celte fois, Andlay, plus heureux, passa sans difficulté, car c'était le seul chemin qu'il prît pour arriver près du roi, et on lui avait fait un mot d'ordre particulier. Avant de sortir, le docteur s'approcha de Richard et lui recommanda de se contenter de regarder à travers le rideau.
— Comme il arrive, lui dit-il souvent, que c'est une faveur accordée a quelque maîtresse obscure du roi et de son favori, de venir voir d'ici les fêtes de la cour, on ne s'étonnera pas si ce rideau s'entr'ouvre légèrement ; mais souviens-toi que mille regards chercheront a devinerle visage qui se tiendra caché là. 11 n'y a pas un courtisan qui ne donnât un de ses doigts pour le savoir, dût-il avoir à baiser la main de quelque servante de taverne, pour qu'elle le nommât au roi pendant une orgie.
A ces mois, Andlay s'éloigna, laissant Richard seul dans cette chambre qu'il se mit alors à considérer plus attentivement qu'il n'avait fait jusque-là. Une seule lampe à un bec l'éclairait si faiblement que, bien que cette chambre fut petite par rapport à l'étendue qu'on donnait alors à la plupart des pièces, les angles se perdaient dans une obscurité presque complète. Du côté où se trouvait tournée la mèche, la clarté était suffisante, mais le corps même de la lampe jetait sur l'autre côté une ombre si épaisse, qu'il eût été possible à quelqu'un d'y rester inaperçu, surtout s'il avait pénétré
sous le manteau de la cheminée qui se trouvait placée dans la partie la moins éclairée de l'appartement. Cependant, Richard attendait avec impatience; chaque minute lui paraissait si longue, qu'au bout de quelques inslans, il regarda à une petite fenêtre pour voir si le jour ne paraissait point. Il chercha ensuite à voir ce qui se passait au milieu de la tête, et enlr'ouvrit légèrement le rideau de soie, mais il ne put rien apercevoir. La plupart de ceux qui se trouvaient dans la grande salle n'étaient que des officiers de grades assez inférieurs. La seconde chambre, dans laquelle il avait vu autrefois le lit de Cromwell, semblait de même n'être réservée qu'aux hommes, mais les vêtemens de ceux-ci étaient plus somptueux, la plupart étaient resplendissâns d'ordres et de pierreries; Richard jugea que, conformément à l'étiquette, la salle où se tenait le roi devait être immédiatement après celle qu'il voyait, et il perdit l'espérance d'apercevoir Charlotte, qui, sans doute, devait être près de lui. Il se mit donc à parcourir, à grands pas, le lieu où il se trouvait, cherchant à dévorer le temps, s'arrêtant quelquefois immobile, d'autres fois reprenant sa marche avec une ardente activité. Il regardait tantôt à la fenêtre où la nuit restait obscure, tantôt à la porte entr'ouverte, où la fête semblait ne pas avoir changé d'aspect. Une fois, il se mit à compter les battemens de son pouls, pour mesurer son attente; et, à l'impatience qu'il sentit à calculer ce qui devait faire une minute, à toutes les pensées qui s'agitèrent en lui dans ce court espace de temps, il comprit que ce siècle qui venait de passer sur son cœur, n'était qu'un instant, et qu'il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'Andlay l'avait quitté.
Fatigué de son attente, il s'arrêta et se perdit dans ses funestes pensées. Il s'était machinalement placé sous le manteau de la cheminée sur un banc de chêne sculpté qui en décorait les deux côtés. A peine était-il assis dans le coin le plus sombre de cet endroit, qu'il vit s'enlr'ouvrir la porte par laquelle était sorti Andlay, et, à son grand étonnement, une dame magnifiquement parée entra avec un cavalier, vêtu des plus riches habits. La surprise qu'il en éprouva lui fit garder le silence, et la curiosité que les premiers mots qu'il entendit lui inspirèrent le lui fit continuer, et détourna unmo. ment son esprit du butqu'il s'était proposé en venant à Saint- James.
— Oh! disait à voix basse ce cavalier, qu'il en soit ainsi, belle lady, tu vois tous ces passages secrets, tu pourras entrer et sortir du palais sans être aperçue. Oh! si ton cœur est vrai, épargne-moi ces vains détours des femmes, ces défenses calculées où elles donnent le bonheur faveur à faveur. Reviens cetle nuit, je t'attendrai dans le plus secret de mes appartenons, où l'air est chaud et embaumé ; oh ! que ma victoire ne soit pas un de ces combat oii il faut surprendre les baisers, lutter avec effort, froisser de riches vêtemens et ne tenir embrassée qu'une belle et froideparure.au lieu d'un corps souple et brûlant. Comprends-tu, si tu veux me promettre de revenir, quel bonheur sera le mien pendant celte heure que tu vas passer encore au bal , de reposer sur toi mes regards, en me disant : Bientôt tous ces joyaux seront tombés, ce velours, ces voiles brodés se détacheront, ces cheveux dénoués flotteront sur ces épaules nues et blanches, et elle s'élancera d'elle-même en mes bras, en s'écriant : Je t'aime et je suis à toi. Oh! tu trembles, belle lady! sur mon âme, c'est là le plaisir et la volupté, et non pas ces vaines retenues de dévotes, qui se signent à chaque baiser et se livrent toujours en victimes et non pas en complices.
— Sortons! sortons! dit avec une émotion profonde la femme à qui s'adressaient ces paroles.
— Oh ! ne crains rien ici, belle lady ! répondit le cavalier, ici tu m'es aussi sacrée que dans l'église de Westminster; moi, chiffonner ta riche dentelle et froisser les nœuds d 'or démon pourpoint! non, sur mon âme; ces plaisirs surpris sont pour les amoureux de vingt ans qui croient aux résistances vaincues et aux cris étouffés. J'ai passé cet âge , et toi aussi, bellelady; et, depuis douze ans que tu es l'épouse d'un sot, tu sais bien que tu as menti toutes les fois que, bais&antles yeux, détournant tes lèvres d'un baiser, arrêtant
LES DEUX CÀDÔ.VRES
une main audaeieusetu as dit: Non, je ne veux pas : jamais ! assez, ou je me fâche!
— Milord, je vous jure que jamais I...
— Eh bien ! je te crois, dit le cavalier en l'interrompant ; je veux croire qu'à trente ans tu n'as jamais eu d'amant: le bonheur que j'attends de toi sera plus complet ; mais c'est ainsi que je t'ai dit, que je te veux. Le gouvernement d'Ecosse plaît à ton ambition, lord Macdonnel sera gouverneur d'Ecosse; 'je te donnerai le pouvoir comme je te demande ton amour, sans te le faire acheter par de longues et fatigantes sollicitations, sans que tu l'attendes assez pour que le désir soit fatigué quand il arrive. Viens celte nuit, viens en pensant que tu vas te livrer à moi. Que te dirai-je ? c'est un charme inouï que je rêve; je rêve que c'est une volupté du cœur et des sens, au delà de ce que tu peux imaginer, que de posséder une femme qui, le premier jour, se donne tout entière comme ferait une maîtresse depuis longtempe obtenue. Savoir, pendant l'attente, qu'une belle et noble lady quitte sa maison et son époux, qu'elle se confie à une barque, qu'elle descend la Tamise, tremblante et résolue, et traverse tout le parc Saint-James ; écouter quand elle monte cette étroit escalier, quand elle parcourt ces longs corridors que nous venons de reconnaître ; ensuite, lavoir entrer dans un appartement doucement éclairé, la voir là, honteuse, mais décidée, détacher elle-même ses vêtemens un à un, et puis enfin, quand la frise transparente voile à peine les contours adorables de soncorps, et que ses bras nus sont prêts aux embrassemens, l'entendre s'écrier : Tiens! oh! viens ! je suis à toi ! Pour cela, belle lady, pour cela, je donnerais des trésors; je t'ai promis le gouvernement d'Ecosse; réponds, le veux-tu ainsi? je te le donnerai, car je me suis imaginé que sous ce vêtement tu étais belle à faire fondre une unie de volupté ! belle lady, le veux-tu?
— Mais comment m'échapper de mon époux? reprit la dame d'un ton qui semblait prouver que son cœur seul n'élait pas troublé.
— Il est si niais! répondit le cavalier.
— Il est encore plus jaloux, repartit la belle.
— Ne peux-tu l'endormir si profondément, qu'il ne s'éveille demain qu'à l'heure de midi ?
Comme ils sumblaient se consulter sur ce qu'ils pouvaient avoir à faire, la porte basse s'ouvrit de nouveau, et deux personnes entrèrent encore dans la chambre où était Richard. Le cavalier et sa dame, pour éviter d'être aperçus, se précipitèrent du côté de la cheminée, et furent très étonnés d'y trouver un étranger. La dame en parut épouvantée, et oubliant que son nom avait été plusieurs fois prononcé dans la conversation qui venait d'avoir lieu, elle ramena sou voile sur son visage, et Richard, à plusieurs fois, l'entendit étouffer d'amers soupirs. Le cavalier s'assit sur le banc et se plaça près de Richard, et, en s'asseyant, il lui dit tout bas, en lui prenant vivement la main :
— Qui que lu sois, je t'engage ma parole royale de te donner ce que tu voudras si ce que tu as entendu meurt dans ton sein.
Le sentiment qui agita Richard à ces paroles, n'a pas d'expression possible pour le peindre. La surprise, la haine, l'effroi, l'espérance, te mépris, s'y mêlèrent confusément. Cet homme qui le touchait était le roi, celui qui ordonnait la mort de son père, celui qui avait le droit de le punir lui-même de sa présence en ce lieu, celui dont il attendait grâce et qui venait de déployer devant lui les désirs d'une débauche qui lui faisait horreur, sans que toutefois il en comprit le hideux raffinement.
Cependant, il se prit à réfléchir, et déjà il calculait par quels moyens il arriverait au salut de son père, lorsque le nom du colonel, répété plusieurs fois, attira son attention,
— Je vous répète, dit l'un des nouveaux-venus à l'autre, que le médecin est ici, qu'il a parlé à la jeune fille, qu'elle a promis d'obtenir la vie deBarkstead à tout prix, etque peutêtre en ce moment elle cherche le roi par tout le bal pour se jeter à ses genoux.
— C'est Juxon ! murmura sourdementRichard.
— Oui vraiment, c'est mon eonfesseur! répondit tout bas
Charles II, en poussant Richard du coude, comme pour lui faire comprendre le plaisant de sa situation.
— Mais, répliqua le second nouveau venu, le roi n'est plus" dans le salon. Charlotte ne le trouvera pas ; il est sans doute bien enfermé av«c quelqu'une de nos belles ladies, de celles qui se donnent pour une promesse qu'il ne tient jamais.
— L'insolent! murmura le roi, —C'est lui! dit de même Richard.
— C'est mon frère ! ajouta avec effroi la belle lady, en se pressant contre le roi.
Charles, à cette découverte, retint à grand'peine un bruyant éclat de rire. Cependant la conversation de Ralph et de Juxon continuait.
— Sera-ce donc en vain , dit celui-ci , que j'aurai pris tant de précautions pour qu'il ne puisse nous échapper? Après avoir réussi au delà de nos espérances, en donnant un passage à sa femme et à son fils sur le brick deDowning, faut-il qu'il nous échappe la veille de sa mort !
— Et lorsque les fatigues de la route et du cachot ont délabré ses forces, ajouta Ralph, et qu'il y a lieu d'espérer qu'il ira à l'échafaud pâle et chancelant, comme un lâche et un assassin! Macdonnel vient de me faire informer que ce soir il a eu plusieurs défaillances. ,
— Perdre cette occasion de détruire dans le peuple cette stupide admiration pour ce qu'il appelle les martyrs de la liberté; lui montrer celui qu'après Cromwel il considérait comme le plus saint d'entre tous; le lui montrer, dis-je, hagard, exténué de ce qu'il croira être des remords, trem. blant, flétri, presque mort... ah! c'e^t un bonheur qu'il ne faut pas laisser échapper ! dit Juxon, et il faut prévenir le roi.
— Il ne faut pas vraiment laisser échapperle bonheur que j'attends, dit tout bas Charles, et ces deux braves conseillers viennentde m'en fournir le moyen.
L'état de Richard, durant ces entretiens, ne saurait s'exprimer. L'incertitude qui l'agitait avait pour lui-même quelque chose d'effrayant. Se sentir côte à côte avec Charles II, entendre Juxon et Ralph révéler enfin que cette protection qui lui avait ouvert, ainsi qu'à sa mère, le chemin delà Hollande, n'était qu'une trahison de plus : apprendre quelle féroce espérance agitait leur cœur, sentir tout cela et de? meurer muet, immobile, glacé, c'était un supplice au-dessus des forces de Richard. Quelques momens encore, et, sans doute, il eût succombé à l'envie de punir Ralph et Juxon au risque de sa tête et de celle de son père. Déjà ces idées tournoyaient confusément, la rage allait l'entraîner, lorsqu'un mouvement considérable se fit entendre dans la salle voisine. Une voix frêle, mais vivement accentuée, dominait, par intervalle et en se rapprochant, le murmure qui bruissait confusément.
— Le roi! où est le roi? criait une voix déjeune fille. Sire, mon frère, répondez-moi ! Charles, où êtes- vous?
Tout-à-coup la portière qui séparait le cabinet où étaient les personnes dont nous venons de parler de la grande saMe de réception, s'ouvrit vivement et Charlotte s'y précipita. Avec elle entrèrent plusieurs seigneurs, quelques dames et des valets armés de flambeaux : la plupart des courtisans, attirés à la porte, s'y étaient groupés comme un essaim d'abeilles. Lady Macdonnel, épouvantée, voulut se cacher; mais Charles, plus maîire de lui-même, s'avança gracieusement vers sa sœur: Richard était resté enfoncé dans le coin où il était placé, et l'étonnement était si grand que personne ne prit garde à lui, occupés qu'étaient tous les regards d'examiner le visage du roi et lacontenance de lady Macdonnel. Quelques regards s'échangeaient déjà entre les courtisans, lorsque Charles en prévint les malins commentaires en adressant la parole à Charlotte.
— Qui donc vous a dit, belle sœur, que je causais ici avec lord Juxon, sir Salnsby et sa sœur ? C'était comme un conseil de famille, et vous n'êtes que la bien-venue.
A ces mots, seulement, on s'aperçut de la présence de l'évêque et du capitaine des gardes, et les mille plaisanteries, déjà toutes tirées, pour en percer à jour la réputation dera belle lady, rentrèrent au fourreau, fort désappointées. Salsnby
FfeDERÏÇ SOUCIÉ.
et Juxon comprirent seuls, et tous deux s'inclinèrent en silence; lady Macdonnel reprit quelque assurance, etl'on supposa aussitôt qu'il s'agissait de quelque mesure politique. Celte opinion se confirma lorsque Chartes ajouta, en s'adressant à Ralph, mais en regardant lady Macdonnel :
— Vous porterez au lieutenant de la Tour, lord Macdonnel , Tordre de se tenir de sa personne dans la prison la plus sûre du château avec Barkstead, l'un des trois misérables qui doivent être exécutés demain à midi.-Çue du moment où il aura reçu cet ordre, jusqu'à celui de l'exécution, il ne le perde pas nn moment de vue. Des projet coupables de le délivrer sont venus jusqu'à nous, et le lieutenant de la Tour me répond sur sa tête de ce prisonnier. Se tournant alors vers lady Macdonnel, i! ajouta : — Jecomprends, milady, qu'un pareil ordre vous contrarie, mais je ne puis plus longtemps écouler vos sollicitations ; il faut vous résoudre à céder, vous savez <pe je suis inflexible.
Lady Macdonnel baissa les yeux et répondit: J'obéirai, sire. Juxon et Ralph, quoique interdits de ce qui se passait, avaient compris que Barkstead était perdu, et leur haine, du moins ence moment, ne demandait pas d'autre explication de cette singulière rencontre. Toutefois, ils devinaient bien une partie de la vérité,- c'est-à-dire que lady Macdonnel et le .roi, cachés ayant eux dans cette chambre à peine éclairée, ne s y étaient pas occupés, à coup sûr, du sort des régicides; mais il croyaient que l'ordre que venait de recevoir Ralph répondait à la conversation qu'ils avaient eue ensemble. Richard, lui seul, avait compris toute la duplicité féroce de cette précaution. Lord Macdonnel, ainsi enchaîné, laissait sa lemme libre de se donner aux caprices dépravés de Charles II, m r. était Barkstead ;(ui payait d'une dernière torture cette imame volupté du roi. Richard chercha un moment sa raison aans le conflit de pensées etd'hornVs qui affluèrent ainsi à aon ame ; il était resté immobile, il demeura immobile encore -car, eto^jnement, rage, épouvante ou stupeur, il ne pou-
voi d r^ndrC COmp,e de ce quil énrouvait- Cependant la f„ v^narlotte vint encore le, frapper, et, comme un vent
..als, elle dispersa l'orage qui roulait autour du cœur de Ri • cliard et y fit pénétrer un rayon d'espérance et de raison.
— Sire, mon frère, dit la jeune fille, sans doute il peut y avoir des projets coupables pour délivrer le colonel Barkstead; mais il y en aussi qui sont innocens, et tel est !e mien, sire, car c'est de vous que j'en attends le succès, et ce que vous aurez fait vous-même ne peut vous sembler crimil'el. Je viens vous demander la grâce du condamné.
— La grâce de l'assassin de notre père, belle sœur ! tu es folle, enfant; Dieu me punirait comme un nouvel Absalon; car la cause de mon père, aujourd'hui, c'est la vengeance, et pardonner, c'est le trahir.
— Et si c'était la servir, reprit la jeune fille avec, une instance résolue; la cause du roi, noire père, n'est point toute dans la vengeance, elle est aussi daiis l'honneur qu'on peut rendre à sa mémoire et à son corps. Barkstead seul', peut-être, peut vous enseigner où repose celui de noire père. Achetez doue ce secret au colonel, car il serait décent â vous d'élever enfin à Charles 1er une tombe où les fidèles Anglais, vous, sire, et moi peut-être aussi, nous puissions aller porter le tribut de nos pleurs. '
— Nos pleurs ! répliqua Charles avec un léger mouvement d'impatience, nospleurs et ceux de nos fidèles sujets n'ont pas besoin d'un vain marbre pour rendre hommage â la mémoire du martyr, ils ont souvent coulée) ne tariront jamais pour une douleur si légitime, mais le sang de sis assassins manque avant tout à sa vengeance, et je n'ai pas le droit de l'en sevrer.
— Celte proposition à été faite à Barkstead ou à sa femme, je crois, et elle a refusé, dit Juxon en s'avançant alors.
— Ma tante a refusé la vie de son mari ! s'écria Charlotte, cela n'est pas possible!
Ralph, alors, crut devoir prendre la parole, et il dit avec une amertume que contenait cependant le respect :
— Elle a refusé, du moins, la promesse que lui faisait ma mère, de demander à Sa Majesle d'épargner a Barkstead le supplice des traîtres, en laveur de cette révélation; et. dans
l'vlal d'effroi où il est depuis la condamnation, celte grâ.-c u'cïail pas à refuser.
— Je sais, sir Salsnby, répondit la jeune fille avec, un mépris indicible, qu'dté a refusé cette grl même qu'elle a refusé la grâne de son mari, que vous lui offriez^ u condition qu'elle me déciderait à vous épouser un joui remercie de ce refus.
— Qu'est-ce à dire? reprit Charles II d'un ton Irrité, on dispose de ma volonté à mon insu : ainsi donc, sir Sa voiis signez des grâces pour être protégé près de la beauté : ruais c'est agir en roi, en usurpateur, et vous ny me set
pas de taille à faire un second Cromwell.
— J'avais espéré, sire, répondit Ralph, confondu, qu'en récompense de mes services, que pour avoir arrête le colonel...
— Aux chiens qui ont arrêté un noble cerf, on donne les entrailles pour curée, dit avec colère Charles II; si vous voulez celles de Barkstead, le bourreau vous les livrera; allez; portez l'ordre que je vous ai donné au lieutenant de la Tour, et ne reparaissez jamais devant moi.
A ces paroles irsultantes, la pâleur habituelle de Ralph devint livide; mais sur un signe de Juxon, il se calma et demeura. L'évêque s'approcha alors du roi, et lui dit à voix basse et d'un air grave :
— Voilà les hommes qui meurent pour vous, sire, les hommes comme Salsnby acceptent tout de leur maître, excepté un affront aussi public ; oubliez-vous que lui seul peut proposer et faire passer, à la chambre des communes, le bill contre les cadavres de Cromwell et de ses complices? Réparez donc le mal que vous venez de faire, sire; il y va de l'honneur de ce jeune homme, il y va du salut de la monarchie, que vous déshéritez ainsi de ses plus dévoués défenseurs
Charles approuva d'un léger mouvement de télé les paroles de Juxon, et, s'avançant vers Ralph, il lui dit avec cette courtoisie royale, dont il avait le tact mieux que personne :
— r Bien que notre confesseur ne soit pas dans les hauts grades militaires, il en sait les convenances, monsieur, et il vient de me rappeler que j'y avais manqué. Ce n'est pas un capitaine qui est chargé d'ordinaire des ordres du roi, et je comprends que le capitaine à qui le roi les confie mette quelque hésitation à les exécuter; mais, sans doute, j'aurais droit de me fâcher, si le colonel Salsnby tardait d'une seconde à m'obéir.
Ralph, dont la figure rayonna à ces derniers mots, s'inclina et sorti! à l'instant même. Le regard de mépris, dont Charlotte l'accompagna, fil bien au cafarde Uichard, et pourtant elle ignorait que Ralph oubliait pies que sa ho:, te personnelle et qu'il transigeait aussi avec ledéshonncHf de a sœur. Au moment ou elle allait de nouveau s'adresser au rai, celui-ci l'interrompit brusquement :
— Assez! assez! belle sœur, lui dit-il, voici une affaire (pli nous a arrêté trop longtemps. Ne demandez rien, car il n'est pas bon que votre jeune beauté s'accoutume à îles relus, et c'est tout ce que vous trouveriez chez moi : allons, linissons-en et rentrons au bal.
— Pas avant que tu m'aies tenu ta parole royale, dit Richard en se levant et en s'avançant au milieu de la chambre.
La surprise, générale fut extrême; celle du roi, qui avait oublié entièrement l'inconnu, près duquel il éiait assis, ne fut pas sans un mélange d'effroi, en voyant que celui qu'il (îoyait être un courtisan qu'il rendrait muet avec une pi d'or, était un homme tout-à-fait étranger à sa cour. Richard s'était placé devant le roi; son manteau brun, ouvert, pendait de chaque côté jusqu'à ses pieds, ses mains, dont l'une tenait son large feutre gris, tombaient comme son manteau, ci sa tète découverte laissait floltersùrses épaules ses beaux et doux cheveux blonds; il avait une large dague à sa ceinture de cuir noir. L'inattendu do son apparition prêtait sans doute quelque chose d'effrayam el de solennel à son altitude; car un silence glacé, une attente universelle remplacèrent, soudainement, le mouvement qui ramenai I tout le monde vers la grande salle de réception. iM.us ce silence cl elle attente prirent un carat. 1ère bien plus profond d'intérêt, lors
LES DEUX CADAVRE?
que Charlotte, poussant tin cri, s'élança dans les bras de l'inconnu, en disant :
— Richard! o Richard !
— Qui? Richard ! s'écria le roi stupéfait et en considérant ce qui se'passait avec des yeux effarés.
— Moi, Richard Rarkslead, répondit le jeune homme, qui viens vous sommer de me donner la grâce de mon père.
Le mouvement qui s*opéra à cette surprenante déclaration, fut un vrai coup de théâtre; quelques-uns se reculèrent épouvantés, comme s'ils avaient découvert la tête d'un serpent parmi des fleurs qu'ils caressaient, mais les femmes regardèrent plus attentivement, car la beauté de Richard était alors dans toute sa pureté. Charlotte, appuyée sur lui, le contemplait avec des regards où Richard pouvait lire qu'il n'avait pas perdu cette possession complète de l'âme de Charlotte, qui dès l'enfance les unissait si puissamment. Charles IF, mécontent, se promenait dans la chambre, froissant son gant avec colère et comme cherchant un expédient pour échapper ù l'obligation , qu'il s'était maladroitement imposée. Lady Macdonnel était plus interdite qutf jamais.
Tout-à coup, Charles s'arrête devant Richard, en lui adressant brusquement ces mots :
— Eh bien! jeune homme, lui dit-il, demande-moi ta vie, car tu as méri'é la mort pour l'être introduit ici, et t'être approché de moi, armé de ce poignard! c'est un assassinat que tu préméditais.
— Je suis entré ici. répondit Richard, pour obteninpar un moyen quelconque la vie de mon père; quant à un projet d'assassinat, vous savez mieux que personne que j'aurais pu l'exécuter si je l'avais formé; et cette noble dame peut témoigner <K la vérité de mes paroles.
Charles, de plus en plus dépité, aperçut lady Macdonnel qui, déjà pâle et chancelante, semblait prête à s'évanouir; il ne savait que résoudre, car il ne voulait ni pardonner, ni perdre sa nouvelle conquête. Il recommença sa promenade agitée et reprit encore soudainement :
— Après tout, qu'ai-je donc promis? de l'accorder une faveur, un titre, que sais-je! mais je n'ai point dit que je casserais pour toi les arrêts de mon parlement; je ne suis pas audessus des lois.
— Vous m'avez engagé votre parole royale de m'accorder ce que je vous demanderais; cette noble dame le sait, répliqua Richard.
— Oui, sire, ajouta lady Macdonnel d'une voix défaillante, c'est ainsi que vous avez promis.
— Ebbien! donc, qu'il soit fait comme Dieu le veut, car lui seul a pu me pousser à engager si imprudemment ma parole royale à un inconnu, et lui seul a pu faire que cet inconnu fût le tils du régicide Barkstead ; sa main se découvre aisément dans celte réunion d'étranges circonstances. Va donc Jeune homme, tu auras la grâce de ion père !
— L'aurai-je sur-le-champ, sire?
— Il sera temps de l'expédier demain matin, dit Juxon ; on vous l'enverra.
— Mon oncle est perdu I dit tout bas Charlotte à Richard; demande la grâce sur l'heure, ou d'ici à demain, Juxon aura détruit tout ceci.
— Pardonnez, sire, mais si la clémence est aisée à votre cœur, dit Richard, il ne peut que vous être doux d'ajouter à la grâce de mon père la faveur de me la remettre immédiatement; si, au contraire, cette clémence est un effort, délivrez-vous, tout d'un coup, d'un combat qui vous coûté etqu'il vous faudrait, demain, renouveler tout entier.
— Tu as raison, jeune homme ; allons , page, qu'on m'ap. porte un vélin royal et une plume.
Juxon essaya de faire quelques objections; mais Charles II ne lui en donna pas le temps, et lui répondit même assez sévèrement. Puis il s'approcha de lady Macdonnel, et lui dit à voix si basse qu'elle seule put l'entendre :
— Tu viendras, n'est-ce pas, bulle lady? car c'est pour toi seule, c'est pour l'ivresse de tes baisers que j'accorde celte vie! tii viendras n'est-ce pas?
Lady Mardonncl répondit en baissant les yeux. Pendantce
temps, Charlotte parlait .1 Richard avec une rapidité shigilière et d'une voix aussi basse.
— Écoute, loi disait-elle, dans quelques jours je" quitte Londres, je vais à Great-House, sur la route de. Windsor. Vers la nuit tu siffleras trois fois, comme lorsque tu appelais- 1 Phann : je reconnaîtrai ce signal, je descendrai, je te parlerai ; j'ai beaucoup à te parler ; mais à Londres, c'est impossible, tu en sauras la raison : entends lu, à Great-House? trois coups de sifflets !
1 — Oui, lui répondit Richard, dont les regards, plongeant dans les yeux de Charlotte, semblaient y chercher l'âme de la jeune fille et y porter la sienne. Oui !.-.. Il ne put en dire davantage, sous l'oppression que lui taisaient éprouver tant d'émotions réunies.
Enfin, un page arriva chargé d'un vélin sur lequel était in»-' primé le sceau royal; il tenait oneplnme, une large wriloire d'argent et une espèce de petite planchette en bois d'ébène». incrustée d'argent. Il posa le. vélin, la plume etl'écritoire sur la planchette et la présenta au roi,1 la soutenant de façon à ce qu'il pût écrire debout. Cependant, au moment où Charles . s'approchait pour prendre la plume, Juxon s'avança, et gron-1 i dant le page de sa gaucherie et de sa maladresse, il s'empare > de cette sorte de pupitre et se place lui-même devant le roi, ■ ' en l'élevant en l'air de ses deux mains. Aussitôt Charles II se met â écrire; mais il n'avait pas encore tracé une ligne, quei j Juxon, qui le suivait attentivement de l'œil, fait semblante • laisser échapper la planchette. Elle se renverse, tout tombe,' vélin et écritoire; l'encre s'échappe et coule presque entière- . ment sur le riche pourpoint du roi ; son haul-de-chausses de soie blanche, brodé d'or, en est souillé; les denlelles qui pendent sur ses jambes et sur ses mains, tachées et salies, tachent et salissent son manteau et ses bas; quelques rires sont près d'éclater.
— Malédiction! s'écria Charles au comble de la douleur, mon pourpoint et mes malines, stupide et lourd animal! Retirez-vous, Juxon; perdre mon plus magnifique habit I un habit que j'avais composé moi-même! Damnation l je vous punirai, Juxon, vous l'avez fait exprès! Sortez 1 Et toi, que ■ veux-tu? ajouta-t-il en parlant à Richard, que veux-tu? la »| grâce de ton père ! Enfer ! j'aimerais mieux le snpplicier de mes mains que de la signer! Oh! mon habit! mon pourpoint t
— Et si je disais que vous avez menti à votre royale parole! s'écria Richard.
— Si tu disais cela, répondit Charles en se plaçant devant lui et en le mesurant des pieds à la tête, d'un regard où l'homme terrible et puissant perçait plus que le roi; si lu disais cela, je t'arracherais la lâfigue comme à un calomniateur, et cette dague, au bout de cette main, irait droit a ton cœur comme à celui de tout homme qui m'insulterait.
Charlotte, épouvantée, se plaça entre le roi et Richard. Mais c'en était fait, la cause de Barkstead était perdue. Charles H, dans une colère que rien ne peut exprimer, rentra dans son appartement après avoir donné l'ordre que, la fête cessât et que tout le monde se retirât. Rien ne put l'arrêter, ni les prières de Charlotte, qu'il repoussa rudement, ni le , souvenir de sa royale parole hautement invoquée, ni los regards supplians de lady Macdonnel, à qui il dit en passant et fort sèchement : qu'il relevait son mari de l'ordre qu'il lui avait donné. Tel était Charles II ; il sacrifiait le droit d'honorer la mémoire de son père a une affreuse vengeance, il l'abandonnait pour les baisers d'une femme; mais, femme, vengeance et devoir filial, il oubliait tout pour un nœud 4c hbans ou une broderie.
Bientôt des soldats se présentèrent, et quatre d'entre eux s'emparèrent de Richard, dont la stupéfaction l'avait rendu immobile, elle reconduisirent par le petit escalier jusqu'à l'entrée du parc. Il eut à peine le temps d'entendre la voix de Charlotte, qui lui dit tout bas :
— A Great-House !
Enfin, au moment où les soldats l'abandonnèrent, il était encore dans cet étal de stupeur et semblait ne pouvoir en sortir, lorsque la voix d'Andlay, qui l'avait suivi, et qui avait été témoin muet de toute cette scène, le rappela- a ltii-mêmo par ce peu de pareles .-
IM
FREDERIC SODLIÉ.
— C'est la baise de Juxon qui a prévalu.
— O ma vengeance! ma vengeance 1 murmura Richard, d'un ton qui effraya Andlay, quelque accoutumé qu'il fût à ses transports. Ils s'éloignèrent en silence : le docteur regagna sa maison et Richard alla ajouter ce dernier coup aux horribles douleurs de sa mère.