‹ Le siècleChapitre 57 sur 113 · LA TOUR · texte numérisé non relu

LA TOUR

Le matin du i& avril, mistriss Barkstead, son fils, le docteur Andlay et Jacques Downing, étaient à la porte de la Tour qui fait face à Church-Hill ; le jour commençait à poindre, et de différens côtés arrivaient les personnes qui, presque toutes silencieuses et isolées, venaient prendre leur rang pour pénétrer daas la forteresse. Là, se trouvaient la famille et les amis du colonel Okey et de sir Miles Corbet. Chaque arrivant allait se placer auprès du groupe à la parenté ou à l'intimité duquel il appartenait. Là, un mouvement de tête inaperçu, l'échange d'un regard, une main douloureusement pressée tenait lieu de salut. Quelquefois une larme brillait . dans l'œil de ceux qui attendaient, lorsqu'arrivait un ami plus intime du condamné. C'était une sympathie donnée à une douleur qu'on sentait devoir être plus cruelle. Cette arrivée successive et oe rang pris silencieusement avaient quelque chose de triste et de religieux, comme l'arrangement d'un convoi un jour de funérailles. Cependant, au milieu de cette douleur qui devait étreindre, jusqu'aux entrailles, ceux à qui l'on enlevait, parle supplice, leur mari, leur père ou leur ami, au milieu de cette douleur, se fit jour un sentiment qu'on pourrait appeler anglais. Que Richard éprouvât ce sentiment, cela se conçoit aisément, mais qu'il arrivât jusqu'à l'âme de mistriss Barkstead, cela ne peut s'expliquer que par cette faculté de l'homme, de s'imprégner des idées qui remplissent l'air autour de lui), ces idées fussent-elles étrangères à sa nature, comme il arrive qu'une fleur inodore se parfume dans l'atmosphère embaumée où elle vit. Ainsi, mistriss Barkstead, femme timide et réservée, qui avait toujours craint et évité l'éclat des manifestations politiques, la douce mistriss Barkstead mesurait d'un œil inquiet la ligne qui se formait à la suite de chacun des trois groupes qui étaient placés près de la porte d'entrée. Plusieurs fois elle regarda les rangs des amis ou partisans du colonel Okey et de sir Miles Corbet, «t elle reconnut avec douleur qu'ils étaient plus nombreux que ceux de son mari.

—Richard, dit-elle tout bas à son fils, notre malheur ne manque d'aucune affliction, nous avons bien peu d'amis I Hélas I la faiblesse da colonel a-t-elle donc détourné de lui la vénération de tant de nobles cœurs qui le chérissaient ! Car ce ne peut être la crainte, puisque tu vois que les amis du colonel Okey et de sir Miles Corbet sont presque tous ici.

— Hélas 1 ma mère, répondit Richard, je ne sais qu'en penser; comme vous dites, Dieu ne nous épargne aucune torture à l'épreuve ; qu'il soit béni, puisqu'il a mesuré notre courage à notre douleur. Un ami nous manque pourtant, sur lequel je comptais comme sur moi-même. S'il ne venait pas, ce serait une triste déception pour moi.

Comme il disait ces mots, on entendit le pas mesuré d'un grand nombre de personnes, et l'on supposa qu'un bataillon venait à la Tour pour renforcer l'escorte des prisonniers. Cependant, comme le jour n'était pas tout à fait levé et que le brouillard était fort épais, on ne pouvait rien distinguer. Ce ne fut donc qu'à quelques pas de la porte, que Richard reconnut Tom Love, suivi de plus de quatre cents personnes ; Richard s'élança vers lui et l'embrassa les larmes aux yeux-, mistriss Barkstead lui tendit la main en signe de remerciment, et Jacques Downing et Àndlay se mirent à battre des mains ; tous les amis de Barkstead, déjà arrives, imitèrent l'exemple du docteur et du capitaine, et la troupe fut accueillie par de bruyans applaudissemens.

— Après vous avoir quittés, il y a quelques heures, dit Tom Love à mistriss Barkstead, je suis rentré chez moi; tout d'abord, j'ai éveillé, avec quelques coups de nerf de bœuf, mes paresseux de garçons qui, au premier moment, ont paru surpris de cette manière de les appeler. Mais j'avais mon idée. Si j'avais été les tirer, l'un après l'autre, par les bras ou par les jambes, il se serait passé une heure avant qu'ils eussent bâillé, qu'ils eussent étendu les bras, les jambes, et qu'ils se lussent frotté les yeux ; au lieu que comme cela, avec deux ou trois tours de nerf de bœuf, j'ai eu tous mes gaillards sur leurs pieds et dégourdis comme des moineaux, avant une minute. Je leur ai expliqué alors qu'il fallait courir chez tous les amis du colonel Barkstead, et les avertir de ne pas manquer à son exécution, ce matin ; je leur ai dit de les prier de se réunir chez moi, qui ne suis pas éloigné de la Tour, et de les prévenir qu'ils y trouveraient de bonne aie pour tout le monde et quelques bouteilles de vin pour les plus huppés. Mes braves garçons, en apprenant ce dont il s'agissait, m'ont remercié comme leur père. Vous voyez que je ne m'y suis pas trop mal pris , car il me semble que vous mettriez les souteneurs du colonel Okey et de sir Miles au bout les uns des autres, qu'ils n'arriveraient pas à la moitié des nôtres.

— Je le vois, dit Richard, et je vous en remercie, Love.

— Il y a dans ces gens-là, répliqua tout bas le boucher, des hommes qui soutiendraient ."effort d'une foule de mille braillards ! Eh bien ! si le colonel bat la mesure trop vile avec les dents, nous l'entourerous et personne ne le verra. Savez-vous quelque chose sur son état ?

— Rien ; répondit Richard ; mais le docteur est assez tranquille.

— Il est donc ici ? A-t-il sa fiole ? Voyez donc, ajouta Tom Love en faisant remarquer à Richard l'air animé du docteur, il la tient à la main ! il la goûte! Tudieu I quel air joyeux ! il paraît enchanté 1

Ils approchèrent tous deux du docteur, qui causait vivement avec Jacques Downing. Dès qu'il les aperçut, il leur adressa la parole.

— Voyez, dit-il, ce présent du capitaine, voici qui vaut mieux que tous lesclixirs du monde! Sentez! vraiment c'est un parfum divin et une saveur parfaite.

— Qu'est-ce donc? demanda Richard.

— C'est, répondit Downing, une liqueur que j'ai rapportée de mes voyages dans les mers du Nouveau-Monde ; celle-ci vient des Antilles, et a été fabriquée à la Jamaïque.

— C'est admirable! répétait à chaque instant Andlay en examinant soigneusement la bouteille et en la portant à chaque instant à son nez; et je suppose que c'est à Barkstead que vous destinez ce précieux flacon?

— Hélas! repartit le capitaine, après avoir été, bien malgré moi, complice de l'arrestation du colonel, je lui apporte le secours qu'aucun ne peut refuser à un autre ; je viens l'aider à mourir en brave, comme il a vécu ; car il ne faut pas qu'il tremble devant une potence, après avoir souri devant le feu de vingt canons ; donc, si un verre ou deux de ce rhum peuvent le soutenir, j'aurai moins de désespoir de ce qui s'est passé à bord du Brktol.

— Mettons notre espérance en Dieu, reprit mistriss Barkstead, qui s'était approchée pendant cet entretien, et dont le courage, en ce moment, débarrassé qu'il était des fausses espérances et des inquiétudes qui l'accablaient, s'était développé tout entier, comme grandit une plante qu'on a dégagée des herbes parasites.

Quelques minutes se passèrent encore, et la porte de la Tour s'ouvrit. On admit sans difficulté toutes les personnes qui désirèrent entretenir les condamnés; Richard et mistriss Barkstead, tourmentés de la crainte que le colonel fût encore dans cet état d'abattement qui les désespérait, ne permirent qu'à peu de personnes de les suivre dans la prison. Ce fut le docteur qu'elle choisit le premier ; Tom Love et Downing obtinrent la même faveur. Ils s'avancèrent tristes et découragés, dans les détours de ces nombreux corridors où Barkstead avait commandé. Il serait difficile de se figurer l'inquiétude pénible qui arrêta un moment la maiu de Richard,

LES DEUX CADAVRES

Page 1