CONDITIONS IMPOSÉES
La jeune fille se livra, comme d'habitude avec sa mère.aux soins du ménage. Ni le père Roblot, ni Renard qui dina, ce jour-là, chez le ferblantier, ne parlèrent à Fleur de Grenade de la visite qu'elle avait reçue le matin. Avant de quitter It logis, Bouffard avait exigé qu'on n'influençât en rien la décision de Thérèse.
Mais le soir, seule dans sa chambre, celle-ci se mit a contempler longtemps le médaillon, dernier souvenir de son amant, puis s'agenouillant pieusement devant le petit crucifix d'ébène placé au chevet de son lit : « Mon Dieu, dit-elle avec onction, prenez en pitié une pauvre fille qui n'a d'espoir qu'en vous. Inspirez-lui la conduite qu'elle doit tenir. Vous savez, ô mon Dieu, si j'aime Julien ; mais vous savez aussi si ma tendresse pour mes parens est aussi protonde que mon amour. Mon Dieu, ne m'abandonnez pas ! ■
Après cette fervente et naïve prière, Fleur de Grenade sa coucha ; mais elle ne put fermer l'oeil de la nuit. Le lendemain elle était à peine habillée que le sapeur, exact au rendez-vous, frappait doucement a sa porte.
EMILE MARCO DE SMNT-HILMRE-
Bouffard entra timidement dans la chambre de Thérèse , «t lui fit le salut militaire sans mot dire. Il était pâle et défait. Il était facile de s'apercevoir que la nuit qu'il avait passée n'avait point été exempte d'inquiétudes. L'air calme et froid de la jeune tille ne lui parut pas d'un bon augure. Après ud silence il se contenta de lui demander en soupirant:
— Eh bien! mademoiselle Thérèse, me revoilà comme sous me l'avez commandé... Avez-vous fait toutes vos réflexions sur les conséquences de la chose?
—Oui, monsieur Bouffard, répondit Fleur de Grenade d'an ton bref qui fit tressaillir le sapeur.
—Et... ces réflexions... sont-elles bonnes pour moi, mademoiselle? reprit le sapeur d'une voix chevrotante.
— Elles sont bonnes si vous voulez, et mauvaises si vous voulez aussi; cela dépendra de la manière dont vous les comprendrez.
—Ohî mademoiselle, expliquez-vous, dit Bouffard en se levant avec précipitation. S'il ne faut pour vous épouser que donner des preuves de mon dévouement, pour vous et vos respectables parens, vous n'avez qu'à parler, ce ne sera pas long : voulez voui placer sur la tête de votre père et de votre mère le petit magot dont je vous parlais hier ? Je vais faire écrire au pays, et l'argent vous sera remis aussitôt ; faut-
—Monsieur Bouffard, interrompit Fleur de Grenade,vous me connaîtriez mal si vous pouviez concevoir un instant la pensée qu'un vil intérêt soit le mobile de mes actions. Si je vous épouse ce ne sera ni pour votre argent, ni pour les avantages que vous voulez me faire -, ce sera pour vous, monsieur Bouffard, pour vous seul, parce que je me plais à croire que vous êtes un brave homme.
—Vous êtes bien honnête, mademoiselle, fit le sapeur en «'inclinant.
— Parce que, continua Fleur de Grenade, votre cœur est sensible et que vous êtes incapable d'un mauvais procédé envers une femme. Ce sera enfin parce que Thérèse Roblot veut acquitter a présent la dette contractée jadis par Fleur de Grenade sur les bords du Rhin, dette qu'elle paiera en bons soins et en amitié.
—Comment! mademoiselle Thérèse, exclama le sapeur en frémissant de joie, je vous épouserai pour de bon I Vous deviendrez madame Bouffard.
— Doucement, monsieur Bouffard, calmez-vous et surtout n'allez pas si vite, répliqua Thérèse en s'asseyant à son tour et en invitant du geste, le sapeur, à faire de même ; je ne vous ai pas encore dit positivement que je consentais à vous épouser.
—Oh t mademoiselle Thérèse, je vous en supplie, ne me tenez pas ainsi en suspens ; je suis sur le gril et je ne sais de quel pied il me faut danser. Expliquez-vous de manière » ce que je puisse vous comprendre complètement.
—Vous avez raison, monsieur Bouffard ; j'ai tort de mettre tant d'hésitation dans ce que j'ai à vous dire. Prêtez-moi donc toute votre attention et tâchez de deviner ce que je ne pourrais pas vous expliquer.
— Partez de là, j'écoute.
—J'ai dix-huit ans, monsieur Bouffard, et à cet âge on a déjà fait bien des réflexions, bien des remarques sur le mariage... On se doute que... on prévoit... on s'imagine enfin... Comprenez-vous, monsieur Bouffard ?
Le sapeur ouvrait des yeux grands comme la bouche d'un obusier. Il était haletant d'attention et ne pouvait saisir le sens des réticences de Fleur de Grenade. Aussi se hâta-t-il de répondre :
— Foi d'Andoche Bouffard, sergent de sapeur décoré au W de ligne, je ne vous comprends pas; ce n'est pourtant pas la bonne volonté qui me manque, je vous assure.
— Allous I dit celle ci, je vois qu'il faut parler plus clairement... Mon Dieu, que cela est difficile I Voyons, monsieur Bouffard, aidez-moi un peu, dites-moi pourquoi l'on se marie?
Cette foi i, ce fut au sapeur à se gratter le front et à cher» cber des périphrases peur rendre sa pensée.
—Ma foi, mademoiselle Thérèse, on se marie... pour être heureux... pour s'aimer... pour se dire le plus souvent possible : Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons... pour se le prouver, enfin pour bien des choses et beaucoup d'autres encore que je ne dis pas.
— Ah ! reprit Fleur de Grenade, nous y voilà ! on se marie pour dire : Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons, et pour se le prouver, n'est-il pas vrai P
—Dam I il me semble que c'est dans la nature.
—Je n'en disconviens pas ; mais quant à moi, voilà précisément pourquoi je ne veux pas me marier. • — Comment I mademoiselle ; que voulez-vous dire ?
— Je dis et je répète, que je ne veux point me marier pour dire : Je t'aime, tu m'aimes et nous nous aimons.
— Mais on ne se dit pas que cà dans un ménage...
— N'importe, c'est le principal. Aussi dussé-je rester pour coiffer sainte Catherine, je ne me soumettrai jamais à de pareilles conditions.
— En vérité I... fit d'un air ébahi le sapeur qui commençait à comprendre la pensée de Thérèse.
— Mais il est un moyen de concilier toutes choses, se hâta d'ajouter la jeune fille.
— Lequel, mademoiselle?
— Ce moyen, le voici, poursuivit Fleur de Grenade en donnant à sa physionomie cette dignité froide qui accompagne d'ordinaire les chastes résolutions. Nous nous marierons, mais nous vivrons comme frère et sœur. Nous mettrons en commun nos espérances, nos peines, nos travaux, et rien déplus. Je vous conserverai une fidélité exemplaire. Les sermens que je prononcerai devant Dieu seront sacrés pour moi ; je n'y manquerai jamais I... De votre côté, vous n'exigerez jamais de moi que les attentions, et le dévouement d'une sœur ou d'une amie. Cela vous convient-il, oui ou non?
— Oh ! mademoiselle Thérèse, en voilà une idée I exclama le sapeur en serrant convulsivement ses mains l'une dans l'autre.
—Ce n'est point une idée, c'est un parti irrévocablement pris, arrêté, et auquel je ne saurais renoncer, je vous en préviens. Maintenant, voyez si vous pouvez accéder aux conditione que je vous fais. Si vous ne vous sentez pas le courage de Unir les promesses que j'exige de vous, n'allons pas plus loin : je déclarerai positivement à mon père que je ne veux pas me marier, et, dùt-il employer à mon égard les mauvais traitemens, je ne me départirai jamais de cette resolution.
— Mais permettez, mademoiselle Thérèse, il pourra bien se faire que, plus tard, vous reveniez sur vos idées à l'endroit du mariage et de ses accessoires, car enfin, vous n'êtes pas de bois ni moi non plus. A force de patience, peut-être parviendrai-je à vaincre vos... répugnances, pour parler à mots couverts.
— Mes répugnances pour vous, monsieur Bouffard? interrompit Thérèse. Ohl je n'en ai pas. La convention que je vous propose, je la ferais à d'autres aussi bien qu'à vous...
— Excepté à feu monsieur Julien, dit à voix basse le sapeur.
Fleur de Grenade ne fit pas semblant d'avoir entends et continua:
— Cette détermination n'est point un caprice de jeune fille ; c'est une résolution de femme. Je ne veux pas vous tromper ; mon caractère repousse trop le mensonge pour ne pas vous déclarer ici que jamais homme, quel qu'il soit, ne me possédera... comme vous pourriez l'entendre.
— Excepté feu monsieur Julien s'il vivait, murmura le sapeur plus bas encore.
— Et si vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, croyez-en du moins le serment que je tais sur celte image sacrée...
Et étendant le bras vers le crucifix appendu à la muraille, Fleur de Grenade s'écria :
— Je jure de vivre et de mourir...
—Arrêtez, mademoiselle! s'écria à son tour Bouffard «n s'élançant vers elle ; on ne fait pas de ces sermens U ; on ne
LA. VEOVE DE LA GRANDE ARMÉE
sait pas ce qui peut arriver. Ecoutez-moi, vos conditions sont bien extraordinaires ; mais je les accepte, car, ajoutat-il en mettant la main sur son cœur, il y a là, comme je Vous le disais hier, un sentiment qui m'entraîne vers vous... Va donc pour frère et sœur, mademoiselle Thérèse ; j'accepte et j'en passerai par où vous voudrez.
— Sans arrière-pensée? demanda Thérèse.
— Sans pensée rétrograde, répéta le soldat.
— Et vous me promettez, monsieur Bouffard, de ne jamais invoquer les droits que vous donnera la loi pour exiger... ce que je ne puis vous accorder ? ajouta Fleur de Grenade en baissant les yeux.
— Je vous promets de ne vous forcer à rien... de... ce que vous ne voudrez pas.
— Vous me le jurez, monsieur Bouffard?
— Oui, mademoiselle, je le jure sur cette croix que je me flatte de n'avoir pas volée.
Et dans la vivacité du mouvement que fit le sapeur en appuyant la main sur son cœur, sa décoration se détacha et tomba à ses pieds. Fleur de Grenade, plus vive que le vieux soldat, se baissa, ramassa la croix, l'attacha avec une épingle sur la poitrine de Bouffard, puis fléchissant le genou, elle appliqua ses lèvres sur l'effigie de l'Empereur.
Ce baiser d'enthousiasme fut donné d'une façon si vive et si spontanée, que le sapeur, tout ému, dit à sa prétendue en la regardant avec des yeux humides :
— Au moins vous aimez bien le petit Caporal, mademoiselle Thérèse?
— Oh ! oui ! s'écria la jeune fille avec exaltation. Si j'étais homme, l'Empereur n'aurait pas un meilleur soldat que moi.
—Qu'à cela ne tienne, repartit Bouffard attendri , vous êtes grande, belle et solidement construite ; vous ferez une eantinière un peu ficelée.
— Alors, dit Fleur de Grenade en tendant ses deux petites mains au sapeur, qui s'en empara aussitôt, c'est une affaire conclue entre nous, je serai madame Bouffard quand vous voudrez.
— Ce ne sera pas long, fit celui-ci au comble du ravissement ; mais, mademoiselle, sans vous commander, ça serait-il déjà vous paraître trop exigeant que de vous demander la permission de vous embrasser.
— C'est le droit du seigneur, répliqua la jeune fille en souriant et en tendant la joue ; et puisque vous le serez bientôt, il iaul bien que je vous l'accorde ce droit.
— J'ai ouï dire, répondit le sapeur en retroussant sa moustache d'un air vainqueur, que ce susdit droit du seigneur était pins conséquent ; mais enfin je m'en contenterai pour le présent, car à partir de ce moment, vous êtes mon supérieur et mon chef de «le indéfiniment et jusqu'après mon dernier soupir.
Etle soldat, après avoir embrassé Thérèse sur l'une et l'autre joue, descendit au plus vite pour faire part de l'heureuse issue de son entretien à Roblot et au cousin Renard qui l'attendaient dans l'arrière-boutique , attablés en présence d'une bouteille de vin blanc
— Triomphant sur toute la ligne I s'écria Bouffard en se précipitant tout essoufflé dans la petite salle.
— La place a capitulé ? demanda le ferblantier.
— Oui, papa beau-père, répondit le sapeur, la victoire est à noust
— Cela veut dire, sans doute, que Fleur de Grenade est à toi? répliqua Renard.
— Mais... un peut... fit Bouffard en redressant la tête et en tendant le jarret.
— Voyons, dit Roblot, donne-nous les détails de la capitulation. Y a t-il eu bien des pleurs? Thérèse a-t-elle commencé par se révolter contre le mariage, contre moi, contre toute la boutique? car c'est tout mon portrait quand j'avais vingt ans ; ma fille est un véritable dragon.
—Oui, un dragon de vertu, fit Renard en souriant.
— Votre fille, mon ancien, repartit le sapeur, a été douce comme un agneau, et vous allez savoir comme quoi les affaires se tont arrangées à l'amiable.
Et Bouffard raconta, sans rien omettre, la conversation qu'il avait eue avec Thérèse.
— Et tu as consenti à cela? s'écria le ferblantier quand le sapeur fut arrivé à la promesse de vivre fraternellement avec sa femme.
—Certainement! répondit celui-ci, vous sentez bien que je ne suis pas venu jusqu'à mon âge sans savoir ce que c'est que les caprices du beau sexe. Je ne me marie pas seulement pour la chose d'avoir une femme à ma disposition et à volonté ; mais pour le plaisir de sa société, et quelle société, mon ancien, que celle de Fleur de Grenade t
— Bombarde! exclama Roblot en prenant son bonnet à queue de renard et en le jetant sur la table; si dans mon temps une femme, fille ou veuve, m'eût imposé de semblables conditions, je l'aurais envoyée... promener. Enfin, mon garçon, puisque cela te convient... mais au diable la mijaurée avec ses idées I
— Bouffard sera un mari inpartibus, dit malignement i« cousin Renard.
— Il faut malgré cela que Thérèse ait eu pour toi un fond d'inclination, car je ne l'aurais jamais crue capable de se décider aussi vite. Mais le temps est un grand maître en fait d'armes et en fait d'amour ; il te procurera, sans doute, la faculté de rentrer dans tes droits au moyen de... l'ancienneté.
— Et puis, dit Renard, promettre et tenir sont deux. Une fois marié, Bouffard fera ce qu'il voudra. Molière a dit, il y a longtemps : Du côté delà barbe est latoute puissance, or, en la qualité de sapeur, cette puissance l'est acquise de droit et d'avance.
— Oh I votre monsieur Molière a beau dire, cousin Renard, ce que j'ai promis à mademoiselle Thérèse, je le tiendrai. Elle s'est confiée à moi, je me considérerais comme bien peH, si je cherchais, par surprise, à ravir à Fleur de Grenade ce qu'elle ne veut pas donner : dans aucun cas un mari ne doit voler sa femme.
— La grande armée va donc s'enrichir d'une nouvelle Jeanne d'Arc? reprit Renard en raillant. Au surplus, cousin, ce sont tes affaires et non les nôtres. A quand la noce?
—Oui ! festin? demanda le ferblantier. Tu sais que pour ce qui regarde les affaires d'intérêt, Renard et moi arrangerons cela.
— Mon ancien, depuis l'arrivée de notre régiment à Paris, j'avais fait venir mes papiers du pays. Les voici bien en règles manigancez tout cela, vous et le cousin ; pressez la chose, car je voudrais déjà que ce fût fini. Quant â moi, je cours prévenir mon colonel.
— Craindrais-tu que Fleur de Grenade ne vînt à se dédire? demanda Renard,
— Certes non ! je crains seulement de mourir de satisfaction.
Dès le jour même , Roblot et son compère se mirent à l'œuvre; et, après avoir rempli les formalités d'usage, et en avoir abrégé quelques-unes moyennant finance, ils annoncèrent aux fiancés qu'ils seraient mariés dix jours après.