LE JOUR DES NOCES
Ij
Le bruit du mariage prochain de mademoiselle Thérèse Roblot avec un légionnaire sergent de sapeur au 10e de ligne s'était répandu dans le faubourg Saint-Marceau avec une merveilleuse rapidité. 11 est vrai queje ferblantier avait prêté de nouvelles ailes et de nouvelles trompettes à la renommée, en en parlant à tout le monde, et en se chargeant lui-même d'inviter ses voisins à venir assister à la bénédiction nuptiale qui devait avoir lieu à Sain t-Médard, paroisse de Thérèse.
Ce jour-là, il semblait qu« l'église fûttropfleiito pour con*.
EMILE MARCO DE SÀINT-HILAIRE
tenir la foule des curieux qui se pressait dans le temple et aux alentours. Les ouvriers avaient déserté leurs ateliers, les commères leurs ménages, les soldats leurs casernes, les grisettes leurs magasins pour venir admirer une jeune fille dont la beauté était devenue proverbiale dans le quartier, et dont la vertu était proposée, par les mères à leurs filles, comme modèle.
En attendant l'arrivée des fiacres qui devaient amener la mariée et sa famille, de petits groupes stationnés devant l'église se livraient à des conversations particulières et animées.
— Le pèreRoblot n'est pas contenta moitié, disait un ou- ( -- vrier tanneur; je crois que l'empereur n'est pas son cousin
/, aujourd'hui. Il marie sa fille à un officier de sapeurs décoré. j —Un officier de sapeurs! répliquait en raillant une espèce de Titi de l'époque, race qui, comme celle d'Agampmnon, ne finira jamais; est-ce qu'il y a des officiers dans les sap°ursP
— Eh bienl en voilà encore un qui est dans les simples, répliqua l'ouvrier.
— A moins que ce ne soit un officier de sapeurs-pompiers qu'elle épouse, reprit l'autre, alors je ne dis pas.
— Du tout, du tout.
— As-tu fini? Je te dis que les sapeurs de régiment n'ont point d'officiers; c'est tout simplement un sergent, et voilai Je l'ai encore vu ce malin qui se faisait pomponner chez le perruquier.
— Dieu de Dieu I s'écria une vieille femme ; est-ce que mademoiselle Roblot épouse ce monsieur le sapeur qui fréquentait la boutique de son père?
— Juste, mère Baligorne, dit une commère, vous avez mis le doigt dessus.
— Mais il n'est pas Dieu possible que ce militaire là se marie avec sa barbe?
— Et où voulez-vous qu'il la mette cette barbe?
— Qu'il se la fasse couper donc! répondit la mère Baligorne.
— Tiens! répliqua la commère, est-ce qu'une barbe empêche de se marier? au contraire !
— Mais vous n'avez donc pas vu le marié? il ressemble à un ours : on ne lui voit que le bout du nez. J'aimerais mieux m'unir à un bonnet de grenadier qu'à cet homme-là. Dieu de Dieu! quelle différence avec mon pauvre défunt qui rr osait seulement pas m'approcher quand il avait une barbe de deux jours.
— C'est que vous étiez une coquclte, mère Baligorne; à présent vous ne feriez pas tant de manières si on voulait seulement vous embrasser!
— Allons doncl repartit d'un ton de dédain la mère Baligorne, pas de propos échevelés.
Dans un autre groupe on vantait les qualités sociales du ferblantier, et, sur ce chapitre, les opinions n'étaient pas toutes d'accord.
— Monsieur Roblot, disait un savetier, était un fameux lapin dans son temps. Il a pris à lui seul un drapeau à la ba-
ji taille de Valmy, et pour le récompenser, le gouvernement lui a fait des rentes.
Un menuisier incrédule, car l'incrédulité se trouve parlout, lui répondit :
— Un drapeau! lui... M. Roblot? comme vous y allez!
— Oui, un vrai drapeau. On le voit encore accroché au dôme des Invalides, au-dessus du maître-autel.
— Je vous dis, moi, que M. Roblot n'a pas pris de drapeau à lui seul. S'il vous a dit cela, il s'est amusé de vous; et si c'est vous qui l'inventez pour rendre M. Roblot plus respectable, vous avez tort.
Dans un troisième groupe on s'occupait spécialement de la dot de la mariée.
— On assure que monsieur Roblot a donné dix-huit mille francs à sa fille, disait une grosse fruitière autour de laquelle les commères s'étaient rassemblées comme autour d'un pilier.
— Dix-huit mille francs! excusez du peu, comme vous y allez, ma voisine I répliquait une autre commère.
— Dam ! je me le suis laissé dire.
— Vous vous êtes laissé dire une chose qui n'est pas possible. Où voudriez-vous que le pauvre cher homme ait pris tant d'argent? Est-ce avec sa boutique de deux liards qu'il aurait pu l'amasser?
— Je puis soutenir, dit une autre bavarde, que monsieur Roblot a donné une dot conséquente à sa fille, vu que ma nièce qui est cuisinière chez le notaire où on a fait le coutrat, 1'» entendu dire. Et puis où serait le grand miracle que ces braves gens qui n'ont qu'une fille qu'ils aiment comme la prunelle de leurs yeux, se soient saignés pour l'établir. C'est un bon parti qu'elle épouse; car on dit que le militaire a du bien dans son pays, outre sa paye et sa croix d'honneur.
—Tenez, m'ame Chemichon, tout ça c'est des contes à dormir debout. Il y a toujours des gens à toutes les noces qui prétendent savoir qui est-ce qui l'a couvé, qui est-ce qui l'a pondu ; si on va au fond du sac, berniquet pour sansonnet, on voit qu'ils n'étaient pas plus instruits que ceux qui ne disaient rien.
— Ohl quant à ça, m'ame Boulard, vous avez bien raison ; il y a un tas de gens qui parlent sans rime ni raison. Le mieux, voyez-vous, est d'attendre pour lâcher son mot. Tout ce que je puis dire, moi, parce que je l'ai vu, c'est que le marié est un superbe homme : cinq pieds six pouces, avec une barbe longue d'un bon demi-pied, qu'il porte pour marque de son grade.
— Sans compter, riposta une autre, que la mariée est un brin de fille qui ferait honneur à un prince. Ah ! les voilà! les voilà!
En effet, l'arrivée de quatre fiacres à la file l'un de l'autre contenant les mariés, les témoins, la famille Boblot et les invités, suspendirent toutes les conversations. Les groupes se dissipèrent pour former la haie sur le passage du cortège.
Fleur de Grenade n'avait jamais été si belle. La robe de mousseline blanche consacrée depuis longtemps aux fêtes de l'hymen lui allait à ravir, et sa taille fine et flexible donnait encore un nouveau charme à ses atours si simples. Le bouquet de fleurs d'oranger, ce délicieux emblème de la virginité chrétienne, rayonnaitparmi les tresses de sa chevelure blonde, comme une perle sur un diadème d'or; mais Thérèse avait exigé qu'une pensée, touchant symbole des âmes languissantes, fût mêlée aux blanches corolles de son chaperon de mariée. La jeune fille mettait ainsi dans la confidence de ses chastes résolutions ceux qui savent lire dans le calice d'une fleur les mystérieuses destinées d'une femme.
Roblot, vêtu d'un habit marrou à boutons de métal, d'une culotte de casimir serin et d'un gilet de piqué blanc, donnait la main à sa fille, et s'attribuait modestement une partie des éloges qu'on prodiguait à Fleur de Grenade. Le ferblantier marchait avec la gravité d'un capitoul suivi de ses échevins. Bouffard, en grande tenue, conduisait madame Roblot. Le cousin Renard venait ensuite, suivi des témoins et des amis des conjoints.
Certes, si le mariage est le plus beau jour de la vie, ce doit être chez le peuple. Ce jour-là il ne rêve que les plas douces joies. Le magistrat, en écharpe, qui unit les jeunes amans au nom de la loi ; le vieux prêtre en chasuble, qui les bénit au nom de Dieu, leur rendent en quelque sorte palpable la consolante chimère de l'égalité. Dans le festin qui suit la double cérémonie civile et religieuse, ce peuple ne se préoccupe pas davantage de l'avenir de ceux qui naîtront de cette union ; et si un spectre, semblable à celui qui apparut à Saûl, venait dire aux nouveaux époux auxquels Dieu lui-même, par l'organe de son ministre, a dit : » Croissez et multipliez ; » si, disons-nous, un spectre se dressait au milieu de la salle du banquet et s'écriait : «Infortunés! votre premier-né mourra » les armes à la main pour entreprendre une conquête, ou » défendre un territoire sur lequel vous ne posséderez jamais
» rien; vos filles, marquées du sceau de l'indigence, devien- » dront la proie d hommes riches et débauchés qui ne leur » jetteront pas même, en échange de leur innocence arrachée, » un regard de pitié ; et vous-même, après avoir péniblement v gagné le pain de ces en fan s, après avoir arrosé de sueurs » et de larmes le berceau de ceux-ci et la tombe de ceux-là, » vous ne trouverez d'autre lit, pour mourir, que le lit d'un » hôpital où une vaniteuse bienfaisance comptera impaliem- » ment les instans que vous avez encore à respirer. Dansez » donc ! livrez-vous à la joie si vous en avez le courage ; crois- ■» sez et multipliez surtout, car il faut des hommes pourcom- » battre, des hommes pour mourir. Oui, réjouissez-vous, » vous dis-je, car les heures de liberté sont courtes, les heu- » res d'esclavage et de douleurs sont éternelles ! »
Mais si les spectres ne paraissent point aux noces du peuple, les augures ne s'y montrent pas davantage. Il n'y a plus de place dans l'âme des hommes pour les croyances, pour les pressentimens. La Providence est muette pour les peuples modernes, et la fatalité, ce dogme des sociétés corrompues, a renversé tous les autels et desséché tous les cœurs.
La cérémonie religieuse terminée, la noce tout entière remonta en voiture pour se rendre a l'Ecole-Militaire, car c'était là, suivant la promesse du colonel de Bouffant, que le repas devait se faire; et, après les solennités de la journée, il tardait à chacun de se livrer à la joie. Roblot, depuis le matin, étouffait de dépit de n'avoir trouvé personne à qui parler de ses campagnes. Renard supportait impatiemment ■n mutisme trop prolongé; et le marié, trop heureux de pouvoir enfin appeler Thérèse madame Rouffard, mourait d'envie de jouir du seul privilège que le mariage lui eût octroyé : celui d'embrasser sa iemme à son aise.