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A L'ÉCOLE MILITAIRE

Depuis vingt ans, l'Ecole-Militaire de Paris avait souvent changé de destination et de physionomie. Ce n'étaient plus ces vastes bàtimens si aérés et si splendides où vingt ans auparavant, trois cents jeunes gentilshommes apprenaient, aux dépens du roi, à commander et à vaincre; le silence, ce père du travail et de la méditation, nerégnaitplus dans les larges corridors, dans les immenses cours. Sous les arceaux majeslueux des portiques on ne voyait plus, çà et là, le chiffre du fondateur apparaître au-dessus des trophées et des faisceaux d'armes. En «807, l'établissement fondé par Louis XIV était un paudémoniuni militaire où infanterie , cavalerie, et artillerie se trouvaient pêle-mêle. Les cellules des jeunes disciples de Mars étaient transformées en chambrées, les réfectoires en écuries, les cours en parc d'arlillerie, le jardin en plates bandes légnmières, enfin les classes en cuisines. Sous Napoléon, il ne restait plus de la vieille école royale militaire que les murailles, des souvenirs et un empereur.

Quand la noce entra pêle-mêle dans ia première cour de l'Ecole-Militaire, un cri immense se fit entendre: «Voilà la nouvelle canlinière du 10e qui arrive! voilà l'épouse à Bouffard! » Et aussitôt fantassins, cavaliers, artilleurs sortirent de leurs chambrées, de leurs écuries, de leurs corps-de-garde pour regarder la mariée. Mais bientôt à ce premier motif de curiosilé, succéda un mouvement d'admiration : « Qu'elle est belle! s'écrièrent les soldais.» Et ces mois accompagnés des grivois quolibets que l'esprit militaire, en France, n'improvise pas toujours avec bonheur, lurent les premières louanges qui saluèrent Fleur de Grenade à son début dans la carrière.

On se mit à table : plus de soixante convives prirent place à un festin qui n'avait de commun avec celui de Balthazar, que la simplicité des mets et l'abondance du vin. L8 sibcjle, =s v ,

Quelques discussious nées de la différence de l'arme des régimens avaient éveillé depuis quelques jours l'attention des chefs de corps. La noce de Fleur de Grenade et du sapeur suggéra aux colonels l'idée de mettre lin aux rivalités qui existaient, en rassemblant à ce banquet quelques-uns des plus anciens sous-officiers des régimens casernes à l'Ecole- Militaire. Toutes se trouvèrent donc, représentées à cette fraternelle réunion, à la grande satisfaction de Roblot qui retrouva parmi ces vieilles moustaches des soldats de Jenimapes et du camp de la Lune. Thérèse inaugura donc son entrée dans l'armée par une sorte de réconciliation entre tous les défenseurs de la mère patrie.

Le colonel du 10e voulut, par sa présence, cimenter ce bon accord en rendant hommage, un des premiers, à la beauté de la nouvelle cantiuière Au dessert il entra dans la salleentouré de quelques officiers de son régiment.

— Bouffard, dit-il au sapeur, je liens ma parole; je viens porter une santé à l'Empereur et à vous tous, mes camarades l

A ces mots les assistans se levèrent spontanément et firent le salut militaire.

— Ahl mon colonel, exclama Rouffard attendri; vous me confusez. Il était écrit que tous les bonheurs devaient me mitrailler aujourd'hui. Mon colonel, permettez à mon épouse, à la mariée, de vous servir elle-même. Il est d'ordonnance que ce soit vous qui ayez l't trenne de ses fonctions.

Fleur de Grenade quitta sa place pour verser au colonel un verre de vin avec une grâce sans pareille. Un murmure approbateur circula en même temps dans le groupe d'officiers et parmi les convives.

— L'heureux coquin que ce Rouffard! dirent entre eux les jeunes officiers ; sa femme est plus belle que la femme du colonel, que celle du lieutenant-colonel et du gros-major ensemble.

—Heureusement, dit à voix basse un beau sous-lieutenant, que gos cantinières ne sont pas des Lucrèces.

— Ne vous y fiez pas, repartit le vieux capitaine Paqueville ; il y a dans cette tigure-là autre chose que de la coquetterie.

— Mes amis ! à la santé de l'empereur I s'écria le colonel en élevant son verre.

— A la santé de l'empereur I répétèrent toutes les voix. Et ce toast p'orté par les convives avec un enthousiasme

qui tenait du délire, fut salué au dehors par les tambours du 10e régiment qui battirent un ban et par une fanfare de cavalerie.

— Mon colonel, dit Roblot quand le joyeux tumulte se fut un peu apaisé, permettez au père de la mariée, à un vieux soldat de Jemmapes, de porter aussi une santé à la grande armée.

Par un élan général toutes les mains se levèrent et un cliquetis de verres et d éperons consacra pour ainsi dire le vœu patriotique du vétéran du camp de la Lune.

Le colonel et ses officiers se retirèrent. Alors les convives se livrèrent sans crainte à une joie franche et quelque peu bruyante. On chanta à tue-tête; on but à l'avenant, et les toasts à la mariée, plus ou moins spirituellement formulés, se succédèrent avec une effrayante rapidité. Roblot, fou de bonheur, trouva le moyen de placer quelques anecdotes entre les libations dédiées à Fleur de Grenade et à son mari, et se trouva fort content de lui et des autres.

Onze heures sonnèrent à l'horloge du grand pavillon: c'était le terme fixé, par le colonel, pour la clôture de la fêle. Les militaires se retirèrent, les parens et les témoins quittèrent l'Ecole pour regagner leur domicile; Roblot, sa femme et Renard restèrent seuls pour accompagner Thérèse jusque sous le toit conjugal.

Mais quelle ne fut pas leur surprise en entrant dans la chambre destinée au\ mariés, qui se trouvait située au-dessus même de la cantine, de trouver une petite pièce décorée avec goût. Deux lits jumeaux garnis de rideaux de loiie de Jouy, occupaient les deux extrémités de la chambre; un secrétaire en noyer à dessus de marbre faisait face à la «fecniinée, qu'une jolie glace embellissait encore} une commode et

EMILE MARCO DE SAINT-HILAIRE

des chaises également de noyer étaient symétriquement rangées à droite et a gauche de l'unique fenêtre qui donnait sur une des cours (te l'Ecole; rntin un débris de tapisserie dissinnilaii les ïhterelices d'un plancher déjà vieux. Sur ta cheminée il y avait une pendule lianqùée de petits vases de porcelaine remplis de fleurs, et, sur la commode, un peiii coffre de buis d'acajou reinp i de ces mille petites inutili.es.si réaessaires aux femmes.

— Quelle folie, mon gendre! exclama le beau-père en inspectant minutieusement le logi>; où àvezvous jamais vu que la femme d'un sous-officier fût si en [uettement logée?

— Mon ancien, répondit le sapeur en se. mirant dans la glace, quand on possède un aussi joli oiseau queThéièse,on tâche d'embellir sa cage. Cest ce que j'ai fait : vous ne, sauriez m'en vouloir.

— Si l'ait, Bouffard, répliqua le ferblantier-, ton régiment peut partir du jour au lendemain, et vous perdiez au moins cent pour cent sur ces objets, en voulant vous eu défaire.

— Vous raisonnez comme un vrai quartier-maître, papa beau père; mais je répondrai à cela qu'en quittant l'Ecole, ce petit mobilier sera conservé pour le temps où je reviendra^ avec ma femme, vivre de i os rentes.

— Alors, cest différent, je ne te biàme plus; rependant ce sont la de vraies folies : je parie que ma fiile, ta femme, vi ; xje dire, petite comme moi?

— a foi, uni, non père, dit fleurde Grenade; ce luxa me plait assez; je .sus gré, au contraire, à monsieur Bouffard.à mon maii, se bàla-l-elle d'ajouter à son tour, ii axoir agi de lasorte.

— Diable! murmura le vieux soldat, ma fille a bien cadie son jeu; je la croyais si simple! à peins mariée, la voilà qui chante sur une autre gamme. C'est bien, mes enfa'ns, ajouta-t-il, faites comme vous l'énieridféz, liberté libertas, autrement dit le petit verre et la demi-tasse; je m'en lave les

matas.

Roblot et sa femme', ainsi que le cousin Renard qui n'avait rien dit, ne (arriérent pas à' prendre congé des époux, bien que madame Roblot eût insisté, selon f'u-age, pour présider au coucher de la mariée; niais Fleur de Grenade avait répondu à sa mère :

— C'est inutile, maman ; je n'ai besoin de personne.

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