‹ Le siècleChapitre 84 sur 113 · UN MABI IN PARTIBUS · texte numérisé non relu

UN MABI IN PARTIBUS

Quand Boudard et Thérèse furent seuls, un silence succéda aux loquaces adieux adressés au couple fortuné. Le sapeur rompit le premier ce silence, qui avait quelque chose tout à la fois de grave et de, mystérieux.

— Madame Boudard, dit-il d'une voix émue, vous voyez que j'ai respecté la consigne; voilà deux lits : un pour vous, un pouf moi. Jamais, je vous en réitère le serinent, je ne dirai une parole qui puisse trouuler votre repos.

— Je le i rois, répondit Thérèse en tendant la main à son mari, je n'attendais pas moins de votre délicatesse. Bonffard! vous serez mon meilleur ami, mon frère ! Et tout bas elle répéta plusieurs fuis: « Excellent homme! »

— J'accepte ces titres-là, mademoiselle... madame, veux-je dire, repartit le sapeur en soupirant, jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'en permettre un autre.

Fleur de Grenade pla son chaperon de mariée et le suspendit, ainsi que le médaillon qu'elle avait constamment porté à son cou, au-dessus de la tète de son lit; puis, comme une ombre fantastique, elle disparut derrière les rideaux; et, d'un ton bienveillant, elle dit à son mari :

— Bonsoir, Boudard!

— Bonsoir, Thérèse! répondit, le sapeur d'une voix qui rabaissait ses seatlmens intérieurs.

Lui-mémese disposait a prendre un peu de repos, r cette

ournée avait été fatigante, lorsque Fleur de Grenade dit encore :

— Bonne nuit, Bonffard!

Et comme le sapeur avait tourné la tête, il vit un petit bras blanc apparaître entre les rideaux, et au bout de ce petit bras, une marnblanche et mignonne qui s'agitait doucement corn me pour lui dire de venir ■ el e. Bouffard comprit. Il s'avança précipitamment, fléchit le genou et saisissant celle main, il y ci la ses lèvn s avec une sorte de frénésie.

— Toujours! ton. ours, Thérèse, balbutia t-il, je respecterai votre personne comme on respecte l'aigle de son drapeau... Ne l'ai-je pas juré sur ma croix?

E;. se relevant avec vivacité., il alla se jeter loutéperdu sur son lit

Quelques instans après le souffle cadencé d'une respiration calme, quoiqu'un peu oppressée, ayant fait présumer au sapeur i[iie Thérèse s'était endormie, il appuya tristement sa t.' te dans ses deux jnains : —«Mille bombes! dit-il à vbix basse , qu'elle chance est la mienne! Dire qu'il me faille dormir paisiblement la première nuit de mes noces à côté d'une tille de dix-huit ans, belle comme la chaste Suzanne, el spirituelle comme Vénus. Ah! si mon co'onel se doutait de cela, si les camarades l'apprenaient jamais, que diraient-ils! Minute, Bouffard, ne te monte pas la têie, ça ne vaudrait rien, le règlement s'y oppose. Tu dos tenir ta promesse, coûte que c.uùle, devrais-Ui j:riiler comme un boulet rouge. Allons! ne pensons pas plus aux bagatelles du mariage, que nous ne pensions à la mort quand nous étions dans la tranchée. Bonsoir, la compagnie! «

El bientôt le sapeur s'enuormii du sommeil du juste, tandis que Thérèse fe'gnait de faire de même.

Le endemain, dés la pointe du <our, la cantine était encombrée parles lous': s dn régiment, curieux de voir la figure des nouveaux mariés. Bouffard r'pnndit ^aiment aux quoiibe;s de caserne qrii lui furent adressés; mais i! ne pouvait s'empêcher de direà part lui: n Sapredié! quand je pense que lous ces lurons fa croient. . Enfin, n'importe!.. Il vaut mieux qu'ils répètent tous ces rébus que de savoir la vériié. »

Bientôt après les sapeurs du 10e régiment vinrent, en masse, offrir ù Bouffard de prendre la goutle avec eux.

— Major, lui dit le caporal de l'escouade, mes collègues el moi désirons boire à votre santé, ainsi qu'à celle de votre charmante moitié que vous avez épousée hier, et vous complimenter particulièrement de la félicité que vous avez dû éprouver...

— Merci, caporal, se hâta d'interrompre Bouffard.

Et levant le coude à la hauteur de l'œil, il vida le verre d'alcool d'un seul trait, après avoir marmotté entre ses dents : « Elle est dure ù avaler .. la consolation! »

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