CHAPITRE I
T. A REIXE DES CAVTIMÉUES.
Les antécédens de la nouvelle cantinière du 10', furent bientôt connus à l'Ecole -Militaire. On sut que tille d'un ancien sergenl du 57*, elle axait fait, avec ce régiment, les campagnes de la République, et que les premiers jouets de son enfance, avaient é é des ponipousde grenadiers et des dragonnes de hussards ; ai ssi, les soldats a regardèrent-ils comme des buis, et le nom de Fleur de Greua le, qui ré^onn.iil si bien aux oreilles des iroupieis. devint il son véritable nom. On ne rappelai! que rarement madame Bouitard , et celte omission d'une qualité qu'elle n'avait acceptée qu'a-
LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
vee une sorte de remords, comblait de joie la jeune femme.
Thérèse se lit merveilleusement etpromptéinent à son nouvel éht. Jeune fille, elle avait passe deux années de sa vie à lire, à méditer et à pleurer ses amours; femme, du moins Considérée comme telle, elle sentit que de nouveaux devoirs re\ la aieni les facultés de son esprit. Avec celte persistance de volonté qui faisait la base de son caractère, elle s'appliqua à bien étudier sa position, à en saisir les moindres nuances. et elle y réussiten peu de temps.
Sous l'Empire, lacantinière d'un régiment était un être multiple. Soldat devant l'ennemi, sœur de charité après la bataillu, consolatrice des jeunes conscrits, compagnon de joie des vieux soldats, on la voyait a la cantine trouer après la victoire, et jeter à pleines mains, dans un jargon aussi pittoresque qu'énergique, 1b blâme ou l'éloge, sur ceux qu'elle avait vus faiblir, ou sur ceux qui s'étaient montrés les plus intrépides.
Mieux qu'un colonel, lacantinière connaissait le fort et le faible du régiment. La fréquentation habituelle des soldats, lui taisait connaître ce g-u'o? pouvait, dan-, un moaicnldonné, attendre de telle compagnie, de tel chef decorps même, et rarement elle se trompait dans .'■es app> éclations. Revêtues d'un espèce de sacerdoce, on ne pourrait mieux comparer les cantinières du tempsde l'Empire, qu'a ses druidessesqui suivaient les armées gauloises et ne combattaient jamais, mais qui savaient inspirer aux chefs la confiance et le désir de vaincre. Comme ces druidesses, les cantinières étaient entourées d'une espèce d'auréole mystérieuse ; on plaisantait avec elles, on échangeait souvent de ces mots, qui autre part que dans le vocabulaire des camps, sont regardés comme malséans; maison la respectait à l'égale d'une mère. Chaque soldat voyait, dans lacantinière de son régiment, une amie dévouée qui lui apportait, jusqu'au milieu du feu, le-breuvage salutaire qui faisait braver la mort et mépriser la vie ; la fênime généreuse qui pansait ses blessures, qui suspendait ses douleurs; l'ange enfin, (jui ne s'éloignait d un brave expirant, qu'après avoir tenté tous les moyens de le rappeler à la vie. Et si, à ces qualités déjà si précieuses, on ajoute que la cantinière était parfois un modèle de bravoure et d'audace, on ne sera point étonné de voir ies soldats professer pour elle uu culte semblable à celui qu'ils vouent à leur drapeau.
Fleur de Grenade voulut donc atteindre de plein saut l'apogée de sa condition. A la pointe du jour, vêtue du jupon bleu court, de la petite veste à brandebourgs de laine rouge, et coiffé du chapeau rond a larges "bords orné d'un plumet tricolore, le baril sur l'épaule et la musette (1) ù la main, on la voyait encore s'élancer de la cantine du 10e, et suivre à pied, le régiment au champ de manœuvre, en fredonnant un refrain de vaudeville et en échangeant, avec les soldats et même messieurs les officiers, de ces tropes bizarres que les Français ont le privilège d'improviser dans toutes les circonstances. La jeune femme suivait d'un œil intelligent les évolutions qu'on exécutait devant elle; puis, dans le repos et lorsque les armes étaient mises en faisceaux, elle distribuait son eau-de-vie et ses petits pains de seigle, avec le sourire sur les lèvres et la bienveillance dans le regard.
Par une délicate observance des sentimens qu'elle avait voués a son mari, Thérèse commençait toujours sa tournée parle peloton des sapeurs.
— Boudard, disait-elle en présentant un petit verre rempli d'alcool au sergent, prends cela mon ami, nous avons eu de la fatigue ce malin.
— Mais, ma petite femme, répondait le brave homme, lu commences toujours par moi. Va donc d'abord à nos officiers.
— Les officiers attendront, répliquait Fleur de Grenade; n'es-tu pas mon .commandant, toi ? Allons, bois, et ne fais pas de cérémonie. Et vous autres, disait-elle aux
(t) L* musette des camini^rfs ressemblait assez »u sec des cavaliers, qui porte également le nom champêtre de muselle et qui sert, en campagne, à fa re manger L'avoine a leurs chevaux Les cantinières m"tt-<ienl d ns ce sac leurs comestibles, leur gobelet, et les ob ets précieux que les sold.us pouvaient leur dunner a garder.
sapeurs, n'avez-vous rien à me dire ? Est-ce que la soif ne répond pas à l'appel ce matin?
— Faites excuse , madame Bon (fard , répondait le caporal tfes sapeurs, que sa barbe blanche et ses quatre chevrons avaient fait surnommer le roi Priam par les savans du régiment; mais, voyez-vous, c'est que la vaisselle de poche manque aujourd'hui ù l'appel, et qu'on n'a tout juste, d'ici au prêt, que de quoi acheter sa suffisance de tabac.
Et le vieux sapeur retirait péniblement de dessous son tablier de peau de mouton blanc comme sa barbe, un gros sous et une pièce de deux liards qu'il présentait dans sa main, comme pour corroborer sa réponse à un argument sans réplique.
— Allons donc, vieux loup, reprenait Fleur de Grenade; faut il que cela vous empêche de vous gargariser? prenez, ajoutait elle, en lui présentant un petit verre à la circonférence duquel l'eau-dc-vie d'Orléans perlait â plein bord, ceci fait plus de bien à la poitrine qu'un coup d'épée.
— C'est vrai, que l'eau de-vie est le lait du soldat, répondait Priam en humant délicieusement la liqueur qui rafraîchissait la chique qu'il tenait en permanence dans un coin de sa bouche; mais par malheur, legouvernementn'entend pas la chose comme il le devrait, en ne fournissant pas gratis fa coquette joilleuse comme il fournit lescartouches à discrétion.
— Sais-tu bien, Fleur de Grenade, disait quelquefois Bouffard à sa femme, que toutes ces mauvaises pratiques nous grugent nos bénéfices ? Mes sapeurs sont braves comme leurs haches, ils ne boudent jamais ; mais aussi ce sont des fricoteurs qui enfonceront notre établissement , par les en-dits beaucoup trop aljongés que tu 1 eur fais journellement.
— Mêle-toi de les affaires, répliquait Thérèse avec un peu d'humeur. Le beau dommage que cela nous ferait, n'est-ce pas, de perdre, par-ci par-la, quelques verres d'eau-de-vie. Est ce que je puis voiries camarades, nos amis, se passer la langue sur les lèvres comme. Tantale?
— Si le sapeur Tantale dont je n'ai jamais entendu parler n'avait point d'argent pourboire lagoutte, interrompait le rigide sergent, il devait rester fixe et mobile comme au port d'armes.
— Tais-toi. Est ce que je ne t'ai pas vu , maintes fois, glisser dans la giberne du roi Priam, sans qu'il s'en aperçût, une pièce de six sous pour son tabac ?
— C'est possible, répondait Bouffard en rougissant presque de ce que sa bonne action fût connue ; mais le tabac, vois-tu, Fleur de Grenade, c'est le pain du soldat, au liear quel' eaude-vie est un objet de luxe dont, à la grande rigueur, il peut se passer.
— C'est bon, te dis-je, en roilà assez, jo sais compter, et je ne te ruinerai pas. Quand le colonel me prend un petit verre, quelquefois il me donne cent sous. Les lieutenans ne me payent pas toujours, il est vrai ; cela fait la balance. Les riches paient pour ceux qui n'ont lien, ceux qui ont pour ceux qui n'ont pas, voila le monde, voilà du moins comme les choses devraient marcher.
El assaisonnant celte petite, leçon de bienfaisance d'une légère lape sur la joue du sapeur :
— Adieu, Bouffard, disait encore Thérèse ; je vais continuer ma tournée ; et toi, en me regardant, nemefaispas manquer le point de direction du bataillon comme l'autre jour.
La jeune cantinière, légère comme un sylphe, s'élançait alors dans l'espace et disparaissait bientôt derrière les faisceaux du régiment.
— Major, disait alors un sapeur qui, appuyé sur sa hache, avait été spectateur des aimables prévenances de Fleur de Grenade ;vouspouvcz vous vanter d'avoir là une femme dont auquel il n'y a point d'affront, tant pour la beauté soignée que pour les manières agréables.
— Aqui le dis-tu !... répliquait Bouffard en cherchant à étouffer un soupir; rien n'est beau et bon comme mon épouse, et cependant ..
— Eh bien 1 major, reprenait le sapeur, est- ce que par hasard?
— A ton rang! interrompait brusquement Bouffard, qui
EMILE MARCO DE SA1NT-HILA1RE
craignait toujours de laisser deviner le secret de ses peines. Je crois que le commandant a fait un signe au tambour-mai tre ; ce doit élre pour le roulement. — Et s'adre^sant à son escouade: a Attention ! vousaulres !... » ajoutait-il en cherchant d'un œil inquiet Thérèse qui avait disparu au milieu d'un groupe de Jeunes officiers.