‹ Le siècleChapitre 87 sur 113 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LE DtPART D ON RÉGIMENT.

Le peintre anglais Hoggarth a fait un ravissant tableau qui représente un départ de garnison. Quelque spirituel que fut le crayon de l'artiste, quelque abondante qu'ait été son imagination, il n'a pu retracer, sur la toile, qu'un petit nombre d'épisodes de l'émigration militaire. Les plumes de Sterne et d'Alexandre Dumas réunies , pourraient seules rendre toute l'originalité, tout le piquant de ce qu'on peut appélervulgairementun déménagement de régiment. Là, des drames entiers se déroulent dans un étroit espace; .les scènes de vaudeville s'y intercalent d'elles-mêmes. Quan 1 d'un côté, des Andromaque adressent à leurs Hector de touchans adieux, en leur monlrant un Aslyanax né, ou sur le point de naître; de l'autre côté, une meute avide de créanciers cherche à retrouver, dans l'épaisseur des rangs, les ligures de quelques débiteurs insaisissables, que la canne du tambour-major va tout :i l'heure affranchir (te leurs engagemens. Ici, c'est une l'ami le qui vienl encore une lois presseï dans ses bras un Mis qu'elle 110 doit plus revoir; là, c'est l,i femme d'un fon. tionnaire public qui, sous le prétexte d'entendre encore la fanfare du régiment, se glisse, suivie d'une discret

femme de chambre, jusqu'au milieu du groupe d'officiers, laisse tomber sou mouchoir et le reçoit des mains d'un jeune sous-lieutenant auquel elle adresse, en deux mots, des adieux et des sermens. Plus loin, une brillante cavalcade de dandys el d'amazones vient se mêler au noyau de l'éuv-major, et révéler aux yeux des soldats étonnés, les manières de la liante aristocratie Non loin de la caserne, des essaims de mendians attendent impatiemment l'évacuation des cantines el des cours, pour aller y glaner quelques bribes ou quelques haillons abandonnés. Enfin, partout, ce n'est que chaos, cris, pleurs, blasphèmes, douces paroles et gémissemens, qui se mêlent, se confondent avec le piaffement des chevaux, les coups de fouet des conducteurs de charrois, les coups d'essai des élèves tambours, le discordant accord des instrumens de musique, et le grincement des portes que l'on ferme.

L'Eeole-Militaire présentait, ce jour-là, un spectacle à peu près semblable a celui que nous venons de peindre. Deux régimens partaient, et ces deux régimens, échelonnés en colonnes serrées dans la vaste cour, n'attendaient que le signal pour moiter dans les charrettes qui devaient les mener, en poste, jusqu'à Claye. L'allégresse était générale chez les soldats, et cette joie se manifestait par des cris, des < bansons, des plaisanteries et des rodomontades que l'habitude de la victoire rendait, jusqu'à un certain point, raisonnables.

— Où allons-nous? demandaient les loustics : est-ce à Vienne ou à Berlin?

— Nous allons en Chine en passant parConslantinople, répondait un fourrier quelque peu clerc.

— Nous pourrions bien y aller un jour, répliquait un autre; n'avons-nous pas été en Egypte, en Svrie et dans tous les mille tonnerres de pays que le diable a inventés pour le malheur du fantassin!

— On nous envoie peut-être détrôner le sebah de Perse, hasarda de dire le même fourrier.

— Le chat de Perse ! exclama un ancien, en voilà un qui nous en donne à garder, avec son chat de Perse ! Dis donc, conscrit, où as-tu vu que les Persans étaient gouvernés par un chat ?

— C'est le nom du monarque de ce pays-là, répliqua le fourrier; la capitale s'appelle Angora.

— Oh! alors, le prince pourra bien passer un mauvais quart-d heure avec nos cantinières : elles ont consommé tous les (bats du Gros-Caillou pour nous faire des gibelottes.

Et, à cette boutade du grognard, les éclats de rire de partir sur toute la ligne.

11 était quatre heures du matin. Les premiers rayons du soleil jetaient sur ces baïonnettes, pressées comme des épis d'argent, une lueur solennelle Les drapeaux échevefés par la mitraille, troués par les balles, flottaient sous leurs aigles d'or qui semblaient ouvrir leurs ailes pour s'élancer a de nouvelles conquêtes. Tout le monde était à son poste : les colonels ù la tête de leurs régimens, les capitaines en tête de leurs compagnies. Les cantinières, le baril sur l'épaule, la ceinture garnie de deux pistolets el d'un poignard, se tenaient en serre-file derrière les tambours qui. la baguette haute, n'attendaient que le signal du tambour-major, pour exécuter le roulement du départ. Bouffard, en avant de ses sapeurs, formait le premier anneau de cette chaine d'hommes qui, mus par le même esprit, pétillait d'impatience, decourage et d ardeur.

Roblotavail voulu assister au départ de sa fille. Accompagne de son compère Renard, il était venu, dès la veille, taire élection de domiciles l'Ecole-MiliUi», pourj être tout porte lemain.

— Tu vas faire ta première campagne, mon entant, disaitil à sa fille ; songe à tout ce que je t';ii dit a ce sujet dans mes entreliens d autrefois, et profite aussi des avis que j'ai donnés, devant toi, à cepauvre lulieu.

— Faudra t-il au-si me battre en duel, mou père? demanda Fleur de Grenade en souriant.

— Non pas , madame Bouû'aru , ton sexe s'y oppose for-

LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE

mellement; mais il te faudra toujours tenir le haut du pavé avec n'importe qui.

— Soyez Irai quille, personne ne s'avisera de me marcher sur le pied.

— Conserve-toi pour nous, disait encore le ferblantier. Je ne sais pas, mais ton départ me rend tout chose...

— C'est vous qui lavez voulu, mon pure ; j'aurais pu, en épousant Julien, rester auprès de vous , vous consacrer ma vie; vous en avez décidé autrement : vous avez envoyé Julien se faire luer, el vous m avez mariée. A présent je suis cantinière, il faut marcher. Adieu, mon père.

— Soigne-toi bien, mon enfant.

— Et parlez de moi à ma mère... consolez-la si vous pouvez, et vous aussi, monsieur Renard.

Et Thérèse essuya une larme qui tomba sur sa joue; mais bientôt reprenant toute l'énergie de son caractère :

— Allons, adieu, mon père I s'écria-t elle; à bientôt, à bien tard, ou enfin à jamais !

Ayant dit, elle embrassa avec effusion Roblot , serra la main à Renard , et rentra dans les rangs. Il était temps : le roulement des tambours annonça le départ, un profond silence s'établit, et la voix de stentor du colonel cria :

— Pjs accéléré... aaarchel...

Alors cette toule d hommes s'écoula lentement comme un fleuve majestueux.

Une demi heure après, un calme profond régnait dans les cours de l'Ecole-Mil taire; il n'était plus troublé, au loin, que parle bruissement des charrettes qui conduisaient les soldats de Napoléon sur les champs de bataille que son sceptre avait touchés.

Le stoïcisme de Roblot ne tint pas contre les adieux si simples, mais si vrais et si touclians de Fleur de Grenade. Qu»nd la dernière baïonnette du régiment eut franchi la dernière grille; quand il n'entendit plus que le bruit des charrettes qui emportaient tout à la fois sa fille, ses vieux camarades, ses plaisirs et ses consolations ; quand il eut jeté un dernier regard sur cette cantine déserte où naguère Thérèse brillait de tout l'éclat de sa beauté et de sa bonne humeur, il ne put s'empêcher de pousser un profond soupir, et saisissant le bras de l'employé du Monl-de Piété, il lui dit :

— Compère, reprenons le chemin de la rue Mouffetard ; il n'y a plus i ien à fricoter ici, ni au moral, ni au physique. Allons retrouver madame Roblot el tâchons de la consoler, quoi, que nous ayons nous-mêmes besoin de diverses consolations.

Et deux grosses larmes sillonnèrent les joues creuses du vieux soldat.

— Comment ! compère, fit Renard, de la faiblesse? Que je pleure, moi, qui suis dans le civil, ça va tout seul ; mais vous, un dur à cuire, un vieux défenseur de la République ! allons donc! mon ami, on tue à l'arrsée plus de soldats que de cantinières ; el d'ailleurs, comme vous me l'avez dit cent fois, tous les coups ne portent pas. Nous reverrons Thérèse bientôt .. elle ne manquera pas de regagner le bercail paternel aussi lût qu'elle le pourra. Que diable! on peut être à la fois philosophe ft ferblantier.

Lecon>olaieur n'avait guère plus de fermeté que le consolé, car Renard, il faut le dire, à part son bavardage, son caractère tracassier cl l'importance qu'il voulait se donner, avait un excellent cœur et compatissait, du fond de l'âme, au chagrin de son ami.

— Voyez-vous, Renard , répondait le ferblantier, un père est toujours père; on a beau se cuirasser de beaux senlimens, la nature ne perd jamais ses droits. Mais, vous avez raison, il faut être homme avant tout. Ainsi, pas de bêtises, conlinua-l-il en s'essuyant les yeux du revers de la main, allons-nous-en, et cheminons vers le faubourg Marceau ; c'est la, désormais, que nousétablirons notre seul et unique quarlier général.

El les deux amis qui lièrent, liras dessus bras-dessous, l'Eeùle-.Miliiaire, s'entrelenant, chemin faisant, de Fleur de Grenade, de l'empereur et des victoires qu'il allait probablement remporter encore.

Eu approchant des Invalides, Renard aperçut l'enseigne

d'un cabaret qui portait ces mots : Au grand Vainqueur.

— M'est avis , dit l'employé du Mont-de-Piété, que nous pourrions faire une pause ici. Vous n'avez pas voulu déjeuner ce matin, Roblot, il ne vous serait peut-être pas désagréable de boire une goutte et de casser une croûte ?

— Volontiers, car le chagrin creuse l'estomac, et il est bon de le combat Ire avec des armes faiies en forme de bouteilles. Entrons et buvons ensemble à la santé de ma pauvre fille : c'est à l'amitié qu'il sied de consoler la nature.

—Tiens! til Renard d'un ton surpris, vous parlez comme un professeur de philosophie.

Des libations prolongées rappelèrent en effet toute la philosophie de Roblot, qui rentra le soir dans sa boutique juste avec autant de raison qu'il en fallait pour se faire comprendre un peu de sa femme, inconsolable du départ de sa fille bien-aimée.

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