CHAPITRE IV
A LA. GBANDE ARMÉE.
La grande armée !... Que ce nom éveille encore de souvenirs et de sympathies dans la mémoire de la vieille génération!... C'est qu'alors il existait chez elle de nobles ambitions ! La grande armée était une vaste officine de gloire, où on allait choisir les grades, les honneurs, les dignités. Tous les enfans de la France étaient conviés à celte magnifique curée. Il y avait, pour ceux-ci, des épaulettes ; pour ceux-là, des bâtons de maréchaux ; pour quelques-uns, des sceptres, des couronnes de princes et de rois, et pour tous, des blasons de ducs, de barons et de chevaliers, car cette armée, avant-garde de l'avenir, marchait à l'affranchissement des peuples par le chemin de la victeire, et montrait, sous la foudre de ses aigles, les plis du drapeau tricolore, symbole de la liberté du monde et de la souveraineté des nations 1 L'évangile, prêché par les apôtres du Christ, était continué par six cent mille baïonnettes, et ces vérités immortelles, 1 égalité et la charité, proclamées par le fils de Dieu, sur les bords du Jourdain, étaient promulguées de nouveau sur les rives du Rhin , de la Sprée, du Danube et du Tage, au bruit de mille pièces de canons!
A peine arrivé dans cette p'éiade de fer. de bronze et de granu, chaque régiment ambitionnait de marcher à l'avant, garde et de signaler son apparition par quelques coups d'éclat. Aussi, contemplez ces crapeaux, thermomètre infaillible de la valeur des phalanges que Napoléon dirigeait ; voyez ces hampes mordues par le tranchant du sabre, contemplez ces lainbiaux de soie noirci» par la poudre, déchirés par l'euragan de la mitraille, où jadis on lisait en let res d'or ; « L'Empereur au tO«, au 57«, au 48',au 84", ou enfin au 420e régiment de lig.e ! » Voyez, disons-noas, cet aigle tout neuriri, tout bosselé par le choc des baïonnettes, cet aigle terrible qui n'a pas cessé de fixer le soleil, qui n'a point abandonné ses foudies, et dont la contenance héroïque présage qu'il est tou ours dans le secret des dieux !... Jamais les enseignes d'Alexandre, jamais les aigles de César,n'ont compté tant de cicatrises, n'ont brillé de tant de splendeur!... Jamais elles n'ont conduit,au carnage, des soldats aussi intrépides, aussi infatigables, que ceux de Napoléon !
Le 10" régiment de ligne, placé à l'avant garde, au granJ contentement de ses officiers, prit part, dès lors, à toutes les attaques préliminaires qui, dans la haute stratégie de l'Empereur, préludaient constamment aux batailles décisives. Pour la première fois, Fleur de Grenade entendit les balles siffler à ses oreilles ; et, après le premier mouvement d'hésitation passé, elle se comporta avec l'aplomb d'un vieux soldat et l'habileté d'un officier expérimenté, car les lemmes possèdent, à un haut degré, l'instinct du courage et celui de leur conservation.
Toujours sur le champ de bataille, Fleur de Grenade, impassible au milieu du feu, parcourait les rangs et distribuait
IMILE MARCO Dl SAINT-HÎLAIRE.
aux soldais, avec un sang-froid imperturbable, ses liquides consolations (). Après L'action, on la voyait aller, jusque sous les ligues de l'ennemi, chercher et secourir les blessés.
— Ma petite femme, disait Bouffard, tu t'exposes trop. Songe bien que le brutal ne respecte rien, et te frapperait ni plus ni moins qu'un simple sapeu".
— Bon ! répondait Thérèse, est-ce que je n'ai pas déjà fait connaissance avec tout cela? Creis tu donc que j'aie perdu le souvenir du passage du Rhin ?
Thérèse taisait souvent allusion à cette, circonslance de sa vie, et le sapeur savait un gré infini à sa femme de ce dé lieat rapprochement. Aussi, quand elle lui adressait de telles paroles, qu'elle accompagnait toujours d'un sourire, son mari lui répondait il :
— Vous êtes une flatteuse, madame Bouffard. Vous me grattez là, où vous savez que ça me démange, maisn'importe, ne te jette pas ainsi, sans rime ni rciotif,à la gU' ule du loup. Qu'est-ce aue je d tiendrais si tu allais te taire tuer? je n'aurais plus qu'à me faire fusiller.
— Quel honneur pour toi cependant, si, à l'appel des vivandières, quand viendrait mon nom, on répondait comme pour la Tour d'Auvergne : « Morte au champ d'honneur I » C'est ça qui serait beau pour la. famille I
— Non, madame! ça ne serait avantageux pour personne; votre sexe n'est pas ob igé de se faire hacher comme chair à pâté, pour h! service de l'Empereur. Vivez, madame Bouffard, si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour moi. Si vous.ne tenez pas mieux en bride votre courage, eh bien ! à mon tour je chercherai a rencontrer quelques prunes de Reine-Claude qui m'enverront toucher ma croix et mon décompte dans le royaume des taupes... Peut-être ça vous arrangerait-il ? ajouta le sapeur.
Fleur de Grenade le regarda fixement, et i épliqua avec vivacité :
— Depuis quard êtes vous devenu aussi égoïste? Vous n'y songez pas.
— Oh! non, Thérèse, je t'aime trop pour ne pas croire que tu m'aimes un peu.
— A la bonne heure, monsieur : embrassez-moi et que cela finisse.
Et l'accorle cartinière tendait la joue à son mari, qui se hâtait de déposer,sur 1 une et sur l'autre, un gros baiser qui retentissait dans son cœur comme un éclat d'obus.
—C'est bon ça ! disait il après en caressant sa barbe. Saperlote ! exclamait-il, pourquoi faul-il se contenter d'un maigre feu de hle, quand nous pourrions exéculerun si beau feu de deux rangs... et avec ensemble, je m'en flatte !
Mais Fleur de Grenade n'entendait plus, elle était déjà 4 cent pas.
Alors Priam disait à son supérieur, avec cet air austère qui allait si bien à sa barbe blanche et à ses trois chevrons :
— Mon major, m'ame Bouffard devrait entrer dans les mineurs.
— Pourquoi cela? demandait naïvement Bouffard.
^- Parce qu'elle est parfaitement susceptible de mettre le feu aux poudres, et qu'elle sait s'échapper avant l'explosion.
— Tais-toi, vieil observateur de Jérusalem! répliquait Boulfard que. la réflexion pittoresque du caporal enduisait à faire un retour sur le passé ; occupe toi de ton fourniment et voilà tout.
— Histoire de rire, major, et de vous tirer un peu de la mélancolie où vous semblez vous embourber de plus en plus, depuis notre entrée en campagne.
En effet, Bouffard, soijf repentir du sacrifice qu'il avait fait aux exigences de Fleur de Grenade, soit pressentiment
(l)Les soldats appelaient, sons l'Empire , le* liqueurs fortes des consolations Ce, mot est passé du vcobulaire de l'ai mée dais le voeabuU e du poii|.le Un anc en «'licier devenu m:rcli ml liquonste, a.'iès 18is, fut lf , rentier oui inscrivit av-dessus de sa b.utt.que, située dans le faubourg Montmartre : Débit «le cmsolations. Le mot Ut fortnne, mais non l'inventeur.
de ce qui devait arriver bientôt, pressentiment, dont les plus braves ne sont pas exempts, était devenu taciturne, lui, naguère d un caractère si gai; et ses camarades s'en étaient aperçus. Priam, qui avait l'œil exercé des vieux reîtres. avait même dit au peloton de sapeurs :
— Voilà de l'avancement qui va nous arriver : je parierais que notre major prendra, un de ces quatre matins, sa feuille de route pour le quartier-général du père Éternel.
La prédiclion ne devait pas tarder à s'accomplir.