CATASTROPHE
A quelques jours de là, le 10" régiment qui formait l'extrême gauche de l'armée française, reçut l'ordre de s'emparer d'un village utile aux opérations projelées par l'empereur. Les compagnies de grenadiers et de voltigeurs s'élancèrent au pas de charge ; mais de nombreuses barrira les paralysant leur ardeur, elles furent obligées de se retirer. Le colonel ayant ordonné aux sapeurs d'abattre 1rs barricades. Boulfard, avec son peloton protégé par une vive fusillade de tirailleurs, se mit en devoir d'obéir.
Déjà la hache avait fait justice de cet obstacle, le chemin était ouvert et les sapeurs allaient se retirer, lorsqu'une batterie ennemie, aussitôt démasquée, vomit une grêle de mitraille qui tua trois sapeurs et renversa le sergent mortellement blessé.
— Bouffard est touché I s'éiria Priam.
Et ce cri répété de proche en proche parvint jusqu'à Fleur de Grenade qui, à la queue de. la colonne, n'attendait que la prise du village pour voler au secours des blessés.
— Mon mari est blessé ? demanda Thérèse avec effroi. Et, plus prompte que l'éclair, elle s'élance et arrive jusqu'aux barricades détruites.
— Elle va se faire tuer ! crient les soldats.
— Venez donc enlever la batterie avec moi ! répond Fleur de Grenade en saisissant un guidon.
Ces paroles, la physionomie de la cantinière que le désir de la vengeance et l'amour de la gloire illuminent, entraînent les soldats On court, on se précipite sur les pas de l'héroïne, le défilé est franchi au pas de course, la batterie est enlevée à la baïonnette, l'ennemi fuit en .'ésordre, et Fleur de Grenade, revenue sur les débris de la barricade, se jette tout éperdue sur le corps de ron malheureux époux.
Le sapeur avait eu les deux genoux fracassés.
— Ah! je te remercie, Thérèse! dit Boulfard en reconnaissant sa femme; je te remercie de ne m'avoir pas laissé prendre par ces. . gredins. Je veux mourir sous mon drapeau. .
— Tu ne mourras pas, mon ami, les braves comme toi ne sauraient mourir !
— Tiei s ! fit le sapeur en étendant la main sur les cadavres de ses camarades qui gisaient à ses côtés ; vois comme les braves ne meurent pas! F.li bien ! Thérèse, ne te l'avais' je pas dit que cite campagne me sciait fatale? ma chère femme, il faut nous quitter, je le sens ; va-t-en, laisse-moi là; les amis vont nie portera l'ambulance. . si j'y arrive... je te verrai encore... n'esl te pas, ma bonne Thérèse?
— Je veux m'acquitte*1 moi-même rie ce devoir. Allons! à moi, vous autres!... aidez-moi à transporter votre sergent.
Priam qui. à cause de la blessure de Bouffard, devait commander le peloton, ordonna aux sapeurs d'entrelacer leurs carabines. On plaça le blessé sur cette civière improvisée et on se dirigea vers l'aiiihulam e ; mais la blessure du s rgei.t était si grave, qu'il ne |iut supporter le cahot de la marche.
— Laissez-moi la, mes amis, dit-il à ses sapeurs en indiquant du doigt un terre de gazon qu'un arbre ombrageait ; laissez-moi là, il y aurait de la barbarie à prolonger mes souffrances...
— Mais, major, repartit Priam, il n'y a pas plus loin de là qu'à l'ambulance.
LA VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
— L'ambulance! je n'y ai que faire, répondit le brave. Pourquoi l'augmenter d'un homme qui ne sera bientôt plus qu'un cadavre? Nos carabins peuvent employer leurs soins plus utilement sur le corps de ceux qui sont moins maltraités que moi.
— Cependant, mon major... fit encore Priam.
— Mille tonnerres ! cria Bouffard d'une voix forte, je ne suis pas encore mort et je suis votre supérieur; obéissez ! laissez-moi là et retournez à votre poste; on peut avoir besoin de vous... N'entendez-vous pas encore des coups de fusil?
Il n'y avait pas moyen de résister à un ordre si impératif. Le triste cortège s'arrêta. On déposa Bouffard sur le tertre qu'il couvrit en un instant de son sang, et les sapeurs s'é loignèrent. Le seul Priam resta devant Fleur de Grenade et son sergent qui ne le voyait déjà plus, car les ombres de la mort couvraient incessamment son front.
— Thérèse, es-tu là? demanda le blessé.'
— Oui, mon ami, répondit celle-ci qui, agenouillée sur le tertre, contemplait avec effroi son mari mutilé, tout en cherchant à étancher le sang qui sortait avec abondance de ses blessures.
— Tu es là, Thérèse? demanda encore Bouffard dont les mains devenaient froides.
— Oui, mon ami, répondit encore Thérèse.
— C'est particulier, marmotta tout bas Priam, comme un coup de canon change les yeux d'un homme : il fait un clair de lune magnifique, et il ne voit pas sa femme qui ne fait que le tapoter pour le soulager. Ce que c'est que de nous ! quant à moi, il n'y a pas de danger qu'il me reconnaisse ; il aurait toutes les lunettes possibles sur le nez qu'il ne saurait pas au juste si je suis carpe ou brochet.
Et le caporal de sapeurs était là, appuyé sur sa hache, aussi tranquille que s'il eût assisté à une parade.
— Thérèse, continua le blessé, je meurs tranquille... Mais je dois te l'avouer à cette heure... J'ai eu bien de la peine à tenir la promesse que je t'avais faite autrefois rue Mouffetard. Je crois même que j'aurais fini par la violer cette promesse...
— Il bat la breloque, c'est sûr, murmura Priam. Cette coquine de rue Mouffetard est décidément une idée fixe chez lui.
— Mais enfin, je vais mourir sans avoir eu aucun tort à me reprocher envers toi. Tiens, Thérèse, je suis content d'avoir arrangé toutes mes petites affaires avant de quitter Paris... Je te laisse de quoi vivre; mais je veux te faire un dernier cadeau. Tiens!... prends...
Fleur de Grenade cherchait à deviner ce que son mari voulait lui dire. Le blessé lâtait sa poitrine ; enfin, par un dernier mouvement convulsif, saisissant sa croix qu'il serrait dans ses doigts crispés par l'agonie, il dit d'une voix mourante :
— Thérèse, embrasse-moi une dernière fois.
Thérèse étreignit son mari dans ses bras; puis elle lui demanda d'une voix étouffée par ses larmes :
— Que veux-tu donc me donner, mon ami?
— Parbleu I c'estsa décoration, répondit froidement Priam. Ce pauvre cher homme ne peut l'emporter avec lui; il n'y a ni officier payeur, ni Légion d'Honneur chez le citoyen Pluton, comme dit l'adjudant; il n'y a que des légions de diables, à ce que prétendent les curés. .
— Oh ! merci, merci, mon pauvre Bouffard ! exclama Fleur de Grenade dont les pleurs redoublèrent à oeltc marque d'un sentiment si profond. Cette croix, je la conserverai éternellement comme ton souvenir.
— Ne le remerciez donc pas tant, m'ame Bouffard, dit le caporal; c'est pour le quart-d'heure comme si vous chantiez l'air de Bouton Je rose. Le cher homme est mort, il a passé indéfiniment l'hache sous le bras gauche et il a pris son billet de logement pour les cantonnemens du paradis -, car, s'il y a un paradis, ce doit être pour un brave tel que lui que les fourriers de l'endroit doivent garder leurs meilleurs billets.
En effet, Bouffard était mort; et Thérèse ne couvrait plus de ses chastes baisers qu'un corps sanglant et inanimé.
— Allons ! en v'ià assez, m'ame Bouffard, reprit Priam en arrachant Fleur de Grenade du cadavre du sapeur. Les morts n'ont pas plus d'oreilles pour entendre que d'yeux pour voir. Notre major est à l'heure qu'il est ni plus ni moins qu'une pièce de canon enclouée. Venez avec moi; le régiment vous réclame. Il y a chez nous, pour vous consoler, des camarades qui souffrent et qui ont besoin de vos soins. Venez, m'ame Bouffard.
Et moitié de gré, moitié de force, Thérèse s'éloigna en s'aidant du bras du vieux sapeur.
— Hélas 1 dit-elle en jetant un douloureux regard sur le corps de son mari, l'abandonnerons-nous sans sépulture?
— Ne vous inquiétez de rien, m'ame Bouffard, ceci me regarde. Les braves entre eux ne se laissent jamais manger par les corbeaux.