‹ Le siècleChapitre 90 sur 113 · ORIGINE DU MOT BOUFFABDE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU MOT BOUFFABDE

Après avoir reconduit Fleur de Grenade au campement du régiment, Priam se hâta de revenir avec ses camarades pour rendre les derniers devoirs à celui qu'ils regrettaient comme un supérieur équitable.

Le peloton de sapeurs auquel s'étaient Joints quelques sous officiers du 10e, creusa la fosse à la lueur des torches et y déposa le corps de Bouffard. Un piquet de grenadiers lui rendit les honneurs militaires comme chevalier de la I égion d'Honneur, en faisant sur la tombe une décharge de mousqueierie. Puis la terre tomba lourdement sur le corps du sapeur, et ce fut tout.

Bouffard avait été inhumé avec son nniforme : c'est le plus beau linceul qu'un soldat puisse ambitionner I mais on ne grava pas sur sa tombe ces mots sublimes du poète ancien : € Arrête, voyageur !... tu foules «n héros .'» parce que les plaines de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Egypte et de la Russie, ne seraient pavées que de semblables dalles.

Ces funérailles d'un brave soldat, au milieu de tant d'autres funérailles, ne laissèrent pas que d'impressionner vivement les assistans. La pensée se reportait naturellement de celui qui n'était plus à celle qui portait son nom, a Fleur de Grenade, et chacun craignait que la mort du sapeur n'enlevât au régiment celle qui en faisait en quelque sorte l'orgueil.

— N'importe, fit Priam en montrant une vieille pipe noire et calcinée par l'usage, je me suis permis de voler à l'héritage de notre belle euntinière un meuble dont elle ne ferait point usage, mais que je ne donnerai jamais, parce que le défunt y était attaché : c'est sa pipe! sa vraie pipe qu'il avait toujours à la bouche; et, comme je veux qu'elle soit glorifiée indéfiniment, je la baptise dès à présent du nom de son ex-propriétaire, je l'appelle une bouffarde (i).

— Il y a dans l'héritage du major, dit un sapeur, une bouffarde qui vaut mieux que sa pipe.

— Oui ; mais ce n'est ni pour moi, ni pour toi, ni pour les autres, répliqua Priam. La veuve Bouffard est une pierre précieuse qui ne peut s'enchâsser deux fois dans une monture de hache.

— Quoi qu'il en soit, caporal.. .

— Quoi qu'il en soit, interrompitPriam, c'est comme ça!

(1) Le nom de bouffarde est depuis ce temps resté aux pipes; et on désigne ainsi itars les casernes, de même que parmi le ptuple, ce calumet des nations civilisées. De tout temps les militaires ont prefescé une espèce de culte peur leurs vieilles pipes. Nous avons remarqué jadis dans la magnifique collection de pipes quo possédait le uiaiécual Oudiaot, celle qu'il fumait le jour de la bataille d'Austtrlitz. Cette pipe n'avait de remarquable que le nouveau; qui s'y rattachait.

Mi

EMILE MARCO DE SAIÎTT-HILÂIBE.

Et puis suffit : respect au sexe, honneur à la femme de feu notre major. Et s'adressant à ses sapeurs, il ajouta: «Attention les restans !... pas accéléré!... du silence I »

Page 1