CANCANS DU CAMP
La campagne de 1809 s'était ouverte sous les plus favorables auspices. Les Autrichiens, battus à Plaffenhoffen, a Tann, à Ebersberg, à Guttstadt, à Lintz, à Lambach, à Lobau, etc., se repliaient de toutes parts devant l'armée française, et laissaient à leurs vainquers la route de Viennejdéfendue mollement par quelques divisions qui allaient en toute hâte se rallier au-delà du Danube. Le 10* régiment de ligne, toujours à l'avan t-garde, ne se trouvait plus qu'à vingtcinq lieues delà capitale de l'Autriche, lorsqu'arrivé sur les hauteurs du village de Sperzheim, il reçut l'ordre de s'arrêter et de former ses bivouacs.
Aussitôt les huttes s'élèvent, les feux s'allument, et, tandis qu'une partie des soldats s'empresse de mettre la marmite au feu pour confectionner une soupe plus ou moins succulente, d'autres rôdent aux environs de la position pour tâcher d'ajouter, aux dépens des sujets de S. M. Autrichienne, quelques grasses épaves à la maigne pitance de l'ordinaire.
La chasse ou plutôt la maraude, ne fut pas infructueuse : les uns rapportèrent des poules ; les autres du lard ; ceux-là des légumes; ceux-ci du pain. Les plus adroits revinrent avec des quartiers de moutons et de bœufs. Un voltigeur entre autres, Parisien de naissance et maraudeur expert, parvint à introduire un porc tout vivant dans la capote d'un conscrit. Tous ces approvisionnemens de bouche furent reçus avec des cris de joie et d'enthousiasme. Priam revint un des derniers tenant un superbe coq sous son bras.
— Ohl oh I s'écrièrent les camarades , jusqu'à Priam qui s'en est mêlé! Bravo, sapeur, bravo! la basse-cour d'un kinserlicha été inspectéel
— Moi ! pratiquer la maraude dans une basse-cour ! répondit le soldat barbu avec un flegme sans égal; incapable d'une pareille bassesse !
— Incapable! farceur de Priam, riposta un sous-officier. Et ce coq, où l'as- tu péché? ce n'est certes pas dans le Danube.
— Ce coq ? ah ! c'est ma foi vrai ; mais ceci , voyez-vous, est toute une histoire qui ne sera pas longue. Ecoutez-moi, vous verrez que, ce que vous appelez une maraude de bassecour, n'était qu'une promenade champêtre.
On se groupa autour du vieux sapeur qui parla en ces termes :
« J'ai, dit-il, l'habitude de me promener dans les bosquets autour desquels j'ai l'espérance de manger la soupe. Le feuillage, ça donne de l'appétit; puis ensuite , là où il y a des rossignols, on peut toujours apprendre quelque chose. »
— Et prendre ! interrompit une voix.
« Si bien, donc, que je me suis mis à rôder dans ces alentours champêtres comme un jeune bourgeois, et que je suis arrivé, à la vérité, devant une belle ferme, ma foi! où il y avait des bataillons de canards et des escadrons de volatiles qui se promenaient au pas ordinaire, sans se douter de rien, absolument comme moi. Tout-à-coup ma vue est frappée à l'aspect d'un coq dont la taille de grenadier et les manières de sous-officier brillaient au milieu des autres bestioles. Parbleu ! m'écriai-je, voilà une belle volaille I elle ferait honneur à la table d'un maréchal de l'Empire. Là dessus un bonhomme qui était sorti de la ferme , en me voyant arrêté là, pie dit en mauvais allemand que je traduirai ici en bon français, pour ceux qui ne comprennent pas la langue Uinlersicaine :
— Militaire, qu'est-ce que vous regardez là?
— Bourgeois, je regarde votre coq, à qui je trouve une
ressemblance frappante avec le profil de celui que j'ai l'avantage de posséder sur la poignée de mon sabre. Il faut que ces deux coqs aient été faits sur le même modèle. Tenez , fermier major, fls-je à cet Allemand agricole en prenant son coq que je mis face à face avec celui de mon sabre, est-ce qu'on ne dirait pas les deux frères?
— C'est vrai, me répondit-il, qu'il seraitdifficile de se ressembler davantage. Mais il y a pourtant une différence : c'est que mon coq dans une marmite fournirait de très bon bouillon, tandis que le vôtre serait capable d'empoisonner tout un état-major.
— Vous avez raison ; mais ces coqs sont bons chacun dans leur état.
Et là-dessus je pressais tour-à-tour dans mes bras et le coq de la ferme et le ceq du gouvernement. Le bonhomme fut touché de cette tendresse.
— Militaire, reprit-il , il parait que vous aimez les animaux?... ça fait votre éloge.
— Si je les aime! Quand j'en tiens un n'importe comment, je ne puis m'en séparer.
Et j'embrassais derechef le satané coq du fermier, qui n'était pas à la noce, le coq, bien entendu.
— Mais, militaire, riposta le villageois, puisque vous aimez si fort les bêtes en général , et mon coq en particulier, il faut que vous me rendiez un service.
— Deux, trois, cinquante, cent, mille... s'il y a possibilité, et si l'honneur de notre Empereur, de même que celui de votre nation , ne m'empêchent pas de correspondre à vos désirs, car il faut être Français avant tout.
— Certainement! fit en chorus la galerie de canards et des autres auditeurs.
— Bien au contraire, me répond le fermier en chef; l'Empereur Napoléon, que je respecte infiniment, serait flatté du genre de service que j'exige de vous.
— Dites-le donc vivement.
— Eh bien I militaire, je vous prie, pour l'amour de ma nation, d'accepter ce coq.
— Villageois généreux, repartis-je avec dignité, car la dignité est l'apanage du sapeur, les guerriers frrrrançais ne mettent la main sur les coqs que pour les caresser : hormis cela ils se feraient scrupule d'y porter un attouchement téméraire. Vous les connaîtriez bien peu si vous pensiez autrement.
— Militaire, j'en suis si convaincu que du moment où j'ai appris l'approche de vos troupes, j'ai ouvert mon eolombier et mon poulailler, et j'ai laissé mes volatiles se promener pour ainsi dire la canne à la main, comme en pleine paix.
— Et vous avez bien fait, bourgeois respectable. La confiance est la mère de la verlu et la fille de la concorde. A ce titre seul, je vous donnerais mon estime si vous pouviez en avoir besoin pour vos affaires personnelles.
— Merci, militaire; vous acceptez mon coq, n'est-ce pas?
— Pas possible , mon ancien ; depuis que vous me parlez de me le donner, il me pèse deux fois plus sous le bras gauche qui est le plus proche de ma conscience.
Plus je faisais la sourde oreille, plus l'incomparable fermier revenait à ses moulons, je veux dire à son coq. Enfin, désespérant de vaincre mes répugnances, ce digne agriculteurse jeta presque à mes pieds en me priant, à mains jointes, d'accaparer son coq. Je ne pus résister. On ne voit pas de sang-froid son semblable se prosterner pour vous engager à recevoir un bienfait. Je relevai le villageois, je l'embrassai et je lui dis que si en acceptant sou coq je devais faire son bonheur, je n'étais pas assez ennemi de l'humanité pour lui refuser cette consolation. Il parut au comble de la joie. Nous nous embrassâmes, lui, moi et le coq, tour-à-tour, et je me séparai de ce remarquable Allemand tenant toujours sous mon bras la volaille qui n'avait pas voulu me quitter, pendant l'entretien, et que, de mon côté, je n'avais pas voulu lâcher pour raison de convenance sociale. Voie i l'histoire ; vous voyez qu'il n'y entre pas plus de maraude que sur la main ; et voilà cette belle bile, continua Priam en élevant le volatile au-dessus de sa tête. Je suis fier de la bonne action que je viens de commettre en acceptant d'un ennemi un gage
LA VEOVB DE LA GRANDS ARMÉE
de sa loyauté, qui tournera indubitablement au profit de nos estomacs et de la gloire de la patrie »
L'espèce d'apologue débité par le sapeur avec toute la gravité convenable fit fortune au bivouac. Grâce aux divers tributs apportés par les maraudeurs, les marmites au tO« auraient pu être comparées à celles des noces de Gamache que la féconde imagination de Cervantes a remplies d'oisons, de poules, de canards et de dindons, à la grande satisfaction de Sancho, ce grand maréchal du palais de l'immortel don Quichotte. Aussi, dès que la batterie de tambour qui signalait la distribution de la soupe se fit entendre, tous les convives se trouvèrent-ils présens, comme à l'appel du soir.
— Minute! s'écria Priam, en retenant le bras du gargot (I), qui, déjù la cuillère à la main , allait procéder à la distribution des gamelles. Minute! camarades , ne nous emportons pas sur les légumes, le premier bouillon de l'estime et de la reconnaissance appartient de droit à notre belle et inconsolable cantinière.
— Absente ! cria une voix.
— Absente! oui, répliqua le sapeur en se dressant de toute sa hauteur; mais absente pour le service. Elle est, la brave créature, occupée dans quelque coin à panser nos éclopés ou à distribuer, à l'œil, ses verres de consolations. Je voudrais bien savoir, continua-t il en regardant de travers quelques camarades, s'il y a ici des particuliers d'un autre avis que le mien?... Le premier bouillon pour madame veuve Bouffard, entendez-vous!
— C'est juste ! répétèrent à l'envi les troupiers.
— Très bien ! répéta le sapeur, alors avancez sa gamelle. La cuillère, en plongeant dans la marmite, rapportait,
outre le bouillon, soit un débris de volaille, soit un morceau de lard ; mais parfois aussi elle ne péchait qu'un simple navet ou même un oignon débraillé. La chance favorisa Fleur de Grenade : la cuillère lui ramena le i,hart du fameux coq de Priam que celui-ci reconnut aussitôt,
— Bravo I s'écria-t-il, à notre cantinière le coq ! La fortune, celte fois, n'a point été aveugle. Puis jetant des yeux de convoitise sur cette épave culinaire :
— Coq, mon ami, ajoula-t-il, tu as bien fait de te laisser harponner le premier; tu es appelé à être incorporé dans une petite estomac délicate qui te fera honneur. Déjà j'avais réservé les plumes de ta queue pour faire une aigrette un peu chouette à notre cantinière, image de la beauté : tu joindras, par ce moyen, l'utile à l'agréable; moi , je mécontenterais de ta carcasse, si elle m'arrivait en apanage.
Le hasard fut loin d'être favorable au vieux sapeur : la cuillère ne le gratifia que d'une carotte isolée.
— Bombarde! s'écria-t-il en lançant un regard foudroyant au gargot, lu oses me tirer une carotte, à moi ?
Le rire inextinguible des assistons vint interrompre les récriminations du roi Priam.
— Enlevez, c'est pesé! reprit le sapeur en retirant avec dextérité, de la gamelle d'un conscrit placé à côté de lui, une magnifique couenne de lard. Je ne hais point cette légume lorsqu'elle est enveloppée d'une capote de celte étoffe-la, ajouta-t il en riant.
Le conscrit se contenta de rire en disant :
— Major, vous êtes un farceur fini!
— Voilà une fameuse soupe, dit un soldat.
— Dis donc une crâne soupe, répondit Priam ; l'Empereur n'en mange pas de tareille. Gargot, mon ami, tu peux te vanu r d'entendre la théorie du pot au-feu mieux que l'arcty-' chancelier Cambacérès, dont l'ordinaire, dit-on, est des plus satisfaisans.
Et il se mit à fredonner cette chanson militaire que l'issue glorieuse de la bataille d'Austerlitz rendit populaire en France :
« L'Empereur (2) dit à ses troupes :
Bourrez-vous de soupe,
(1) Le? soldats qua iûf-nt du nom de gargot, celui d'entre eux q i, K'ion l'exi Ni on, est de cuisine ce jour-la.
(2) L'empereur u'Autrkhe, François II.
Pour être plu» forts.
Jean (1) prend la marmite,
Et dépêche vite,
Crainte d'accident, t .
— Mais notre pauvre cantinière ne vient point , dit-il après ce couplet : elle n'a qu'un défaut, c'est d'être trop chaude.
— La cantinière? demauda un mauvais plaisant.
— Eh non! la soupe... et puis des yeux!...
— Fleur de Grenade? dit un autre.
— Oh! fit le sapeur, une mauvaise plaisanterie répétée deux fois n'est pas d'ordonnance, entends-tu , Parisien vaurien? Et si tu te permets encore de pareilles incongruités, je te rappellerai à l'ordre avec le manche de mon'hache, monsieur sans moustache.
— Vlà le major qui se fâche I fit le Parisien sur le même ton : n'y a plus d'amour !
— Je ne me fâche pas; mais on saisit les paroles au vol, répliqua Priam.
— Vous n'êtes pourtant pas trop maladroit, major, pour y saisir les comestibles, marmotta malignement le conscrit, dont la portion avait été considérablement diminuée.
Heureusement que, pour l'apprenti guerrier, le sapeur ne l'entendit pas distinctement , car un terrible cataclysme de paroles menaçantes eussent sur-le-champ escompté l'esprit du gamin de Paris. Priam. devenu sergent des sapeurs par la mort de Bouffard , avait hérité de la susceptibilité de son devancier, qui avait coutume de dire : « Le grade fait l'homme. »
— Sur ma parole sacrée, j'ai mangé en ma vie des soupes de bien des calibres, dit-il encore; mais, foi de Priam, aucune ne m'a paru aussi soigné* que celle-là, pas même celle que nous fricotâmes le soir de la fameuse journée de Marengo.
Chacun eût été bien aise que le sapeur gastronome racontât la façon dont ce mémorable potage avait été formulé, lorsque Priam coupa court aux questions qui lui étaient adressées, en disant d'un air inquiet :
— Assez causé comme cela ; Fleur de Grenade ne revient pas, et son coq, sa soupe veux je dire, va refroidir.
— Elle est peut-être au bivouac de son mari? dit un grenadier.
— Au bivouac de son mari? répéta le conscrit avec étonnement.
— Tiens ! est-ce qu'elle se serait remariée déjà? demanda un autre.
— Comment ! concombres que vous êtes, dit le Parisien, vous ne le savez pas? Vous ignoriez que Fleur de Grenade avait épousé, à la muette, le capitaine Paqueville de la première du deuxième.
— Alors, dit un caporal du centre, envieux et jaloux, je ne m'étonne plus si elle fait maintenant ses manières.
— Apparemment qu'ils se sont mariés à la mairie du 15« arrondissement, dit encore le Parisien , puisqu'on n'a pas plus entendu parler de sa noce que de la chasuble du pape.
— Conscrit de malheur I interrompt avec exaspération Priam, qui, jusque là,nes'élait peintmélé delà rou\ersalion; je te prédis que ta destinée t'entraîne à passer sous ma patte comme le coq de, ce matin. Tu as une langue trop longue et je me charge de la rac ouicir. Qui t'a dit, blanc-bec, que Fleur de Grenade s'était mariée à la mairie du 15° arrondissement, puis qu'elle n'a pas eu à Paris depuis son départ de. l'Ecolc-Militaire ? Et quand même, ne se maric-t-on pas pbiiuut, quand on en a l'idée? Qui l'a rendu assez cunemi de ta basane, pour débiter de semblables fariboles?
— Mais, major, je n'ai pas l'intention de manquera madame Fleur de Grenade, au contraire, je la respecte autant que vous.
— En fait d'hymen comme en fait d'autres choses, tu te trompes, conscrit. La patrie est là où est le drapeau ; et puisque tu veux toul savoir... Eh bien! oui, Fleur de Grenade
(1) L'archiduc Jean, son frère.
EMILE MARCO DE SAINT.HILAIRE
j'est remariée dans un bourg de Kinserlichs aussi complètement que si elle l'avait été au maître-autel de l'église du Gros-Caillou, eutends-tu.
— Excusez, major; il n'y a pas d'affront.
— Moque-toi demoi, si tu veux, répliqua Priam, je te laiserai jaser jusqu'à ce que tu n'aies plus de gosier ; mais dès l'instant où tu chercheras à ternir la réputation d'une femme brave comme l'épée de notre colonel et bonne comme le pain blanc, oh! alors, conscrit, mon ami, je te ferai marcher au pas de course dans le sentier de la vérité ; n'en parlons plus.