LE BIVOUAC
Priam terminait à peine celte allocution paternelle, que Fleur de Grenade, le baril sur l'épaule, arriva au milieu des soldats. Tout le monde se leva pour lui faire place.
— Oht mes amis, je n'en puis plus, dit-elle en s'asseyani sur une caisse de tambour qu'on s'empressa de lui rapprocher du feu, j'ai fait aujourd'hui plus de dix lieues.
— Y a-t-il du bon sens à courir ainsi, m'ame Fleur de Grenade? dit Priam. Mettez-vous donc dans l'idée que vous ne devez vos services qu'au 10% intégralement.
— Ma collègue du 26e était malade; ce régiment est de brigade avec nous; j'ai été la remplacer. Ces pauvres vieux ont toujours besoin de voir leur cantinière. Je suis allée ensuite à l'ambulance, visiter ceux des nôtres qui y sont encore : tout le monde va bien.
— Oui, repartit le sapeur, excepté ceux qui ne vont plus du tout Quant à vous, m'ame Fleur de Grenade, vous êtes crottée comme un barbet sans domicile. Tenez, on vous a réservé votre soupe, vous allez la manger.
— Merci, repartit Thérèse; j'ai plus besoin de repos que de nourriture.
— Vous allez manger votre soupe, ou vous direz pourquoi? vous dormirez ensuite si vous voulez. La soupe fait le soldat. Et puis à cette soupe modèle est jointe une fraction de coq, dont vous me donnerez des nouvelles, sans parler des accessoires.
Fleur de Grenade se décida enfin à prendre un peu de nourriture; son repas terminé :
— Mes amis, dit elle, je vais dormir; j'en ai besoin.
— Vous nous quittez déjà? demandèrent à la fois les soldats.
— On assure que l'ennemi doit attaquer celte nuit les avant-postes, je ne suis pas fâchée de me tenir à la portée du feu : on ne sait ce qui peut arriver.
— Et où allez-vous sommeiller? demanda le sapeur; nous sommes ici encaqués comme des harengs dans un baril.
— Voici un lit qui me convient à merveille, repartitThérèse en avisant un obusier placé à l'angle du bivouac. Je dormirai au mieux sur cette couchetfe ; on ne se battra pas sans que j'en sois avertie 1 bonsoir les anciens.
Et, de même que le grand Turenne, la cantinière alla s'étendre sur cet affût, en se servant de son baril comme d'un oreiller, après s'être enveloppée dans son manteau. Mais à peine fut-elle endormie, que Priam et quelques sous-officiers élevèrent à la bâte au-dessus de l'obusier, une espèce de hutte en branchages qu'ils recouvrirent de capotes. Cela fait, ils allèrent se replacer autour du feu qui pétillait et dont les étincelles s'élevaient par intervalles vers le ciel, comme des milliers de paillettes d'or.
— Ah çà! à qui sera le pompon (1) aujourd'hui? demanda
(1) Avoir le pompon, en style militaire, c'est Unir la paro'e, c'est raconter avec succès, c'est, oa un mot, exceller dan? un ait ou un exercice quelconque. Par txtensiou on a dit dans les régimens : A lui lepompon, c'est-à-dire s'être le mieux conduit dans une affaire , awr la meilleure tenue, capter les suffrages du beau sexe sans provoquer ni plaintes ni scandale.
le Parisien, lorsque les soldats se furent rassemblés. M'est avis que Priam devrait bien nous conter l'histoire de la soupe flambante qu'il mangea le soir de la bataille de Marengo.
— Est-ce qu'une soupe peut fournir le sujet d'une histoire quelconque! repartit le sapeur. A-t-on jamais vu un bavard aussi solide que celui-là? il n'y a que pour lui à parler. J'ai vu depuis dix ans se renouveler le 10e, à partir du tambourmajor jusqu'au caporal de la queue ; mais jamais je n'ai vu un Parisien plus Parisien que ce Parisien-là.
— Là, jà, major; vous me jetez toujours ma ville natale à la tête, repartit le conscrit. Est-ce donc un déshonneur que d'être né natif de Paris? Il n'y a pas d'affront, ce me semble. Les soldats de Paris valent bien les Bourguignons, les Francs- Comtois ou n'importe qui desdépartemens réunis?
— Je n'en disconviens pas, jeune homme. Un Français est un Français ; mais ces Parisiens ont une platine qui ne finit jamais.
— Major, vous me flattez. Je ne sais pas aussi bien parler que vous, c'est vrai, mais je sais écouter; ainsi, dites, je n'obstruerai pas vos discours.
— Eh bien! puisque vous voulez vous instruire, dit Priam, vous saurez que lorsque le petit Caporal vint nous surprendre sur les hauteurs de la ville de Gênes, il y a de cela une bonne douzaine d'années, il nous dit, en nous montrant les riches plaines de la Lombardie : «Soldais! il ne tient qu'à vous de prendre tout cela ; tout est à vous ! » Nous les avons accaparées, ces belles plaines, avec bien d'autres; mais, je t'en fiche! nous n'avons pas gagné tant seulement de quoi faire chanter un aveugle. Deux ans plus tard, le petit Caporal nous emmena en Egypre, au diable au vert, comme vous savez, et avant de nous laisser mettre pied à terre, il promit à chacun denouîflouzearpeus de terrain. Il est vrai que dans cette circonstance il aurait pu, sans se compromettre, nous en offrir davantage, car il n'y avait dans cette damnée contrée que du sable et des chameaux ; aussi, les douze arpens de sable ne nous sont-ils jamais venus : nous les attendons toujours; mais s'il ne nous les a pas encore donnés, il nous a octroyé d'autres choses qui les valent bien : nos croix d'honneur, nos enfans masculins, féminins et neutres qu'il fait éduquer comme des princes et des princesses, cela ne vaut-ii pas mieux que quelques perches de terre inculte? Conscrits que vous êtes, vous avez quelquefois de coupables idées dans la tête dont auxquelles il faut vous corriger. A nous autres vieux lapins il va bien de grogner, çà nous est alloué par les constitutions de l'Empire, et par les fatigues, blessures et autres désagrémens que nous avons éprouvés; mais à vous, qui ne faites que mettre le pied dans la carrière, la critique n'est pas d'ordonnance, et vos remarques sont intempestives.
Il y avait plaisir à entendre ce vieux soldat qui, un moment auparavant, se plaignait des déceptions nombreuses dont il avait été victime, retracer l'inanité des promesses faites par son général, revenir tout-à-coup sur ses pas, et, par des paroles sensées, s'efforcer d'inculquer dans l'esprit des jeunes soldats l'amour et le respect qu'ils devaient à l'empereur et que des réflexions trop hardies auraient pu ébranler. Tels étaient les grognards : ils se croyaient, avec raison, le droit de tout dire ; mais le mécontentement qu'ils éprouvaient, ils rétouffaientehez les autres. La satire militaire ne devait être de mise qu'avec les chevrons; eux seuls devaient avoir le monopole des récriminations.
Après cette mercuriale, Priam ne demanda pas mieux que d'acquitter sa dette de conteur, il raconta donc, d'autres contèrent après lui, et la nuit se passa ainsi devant le feu du bivouac -, car le bivouac est aux soldats ce que le quartiergénéral est aux oQiciers d'état-major. Si nous pouvions comparer la vie militaire à la vie civile, le quartier-général est le salon, et le bivouac est la loge du portier. Les intrigues, les jalousies, les médisances dorées occupent les loisirs du quartier-général ; les histoires et les contes défraient ceux du bivouac. Si les bonnes manières, les formes élégantes, la pureté du langage distinguent les réunions du quartier-général; l'esprit, l'originalité, quelquefois même un comique de bon aloi, percent dans les entretiens du bivouac français, bui,
LÀ VEUVE DE LA GRANDE ARMÉE
sous ce rapport, l'emporte sur ceux des autres nations Le bivouac des Anglais est silencieux, ceux des Russes bruyans, ceux des Autrichiens presque lunèbres. Au soldat français seul appartient la rare qualité de trouver matière a plaisanter partout et en toute circonstance. Le froid, la faim, les privations de toute espèce ne l'empêchent pas de se livrer à sa gaîlé naturelle. Le caractère national se fait jour a travers les dangers et les misères. Nous sommes toujours les Gaulois du temps de César, et on pourrait encore appliquer à nos guerriers ce que le général romain disait du soldat de la Gaule : « Ils vont au combat en chantant, et atfrontent les plus imminens périls avec les figures radieuses qu'ils montrent dans leurs solennités publiques. » Le bivouac, chez nous, peut donc être considéré tout à la fois comme une oasis, un cercle, un café; mais un café comme au temps deProcope, deZucchelli et de Corraza : on s'y repose, on s'y reconforte, on y dépense de l'esprit comptant.