UN SECOND MARI
Les propos tenus au bivouac n'étaient point menteurs. Fleur de Grenade avait donné un successeurau sergent Bouffard. Le capitaine Paqueville, l'un des meilleurs officiers du régimeut, était l'homme qui avait accepté le litre de mari ad honores de Thérèse; mais le veuvage do la cantinière avait ravivé les espérances de tous ceux que sa beaulé avait rendus ses adorateurs. Depuis les lieutenans jusqu'aux fifres, elle était devenue l'objet de la convoitise de chacun. Ces hommages sans cesse renaissans, ces manifestations formulées sans relâche, par des lettres, par des actes même d'une galanterie tant soit peu soldatesque, obsédaient Fleur de Grenade. Jamais Pénélope, de vertueuse mémoire, n'avait eu tant de soucis pour repousser les nombreux amans qui prétendaient à sa main Mais ici c'était bien pire: la mort du sage Ulysse n'était qu'une supposition, tandis que celle de Bouffard était une réalité. Quoiqu'il en fût, et dans les deux cas, l'ambition se mêlait à l'amour. Si Pénélope devait apporter en dot le trône peu constitutionnel d'Ithaque à celui qu'elle aurait choisi, Fleur de Grenade enrichissait l'homme dont elle agréerait les vœnx, d'une cantine devenue fameuse entre, toutes les cantines de la grande armée.
Cependant la fille du ferblantier avait supporté impatient mant toutes ces avances dictées par le désir ou par l'intérêt; elle disait souvent a Priam, que son âge et l'attachement qu'il portait à la veuve de son ancien chef, lui avait lait choisir pour confident :
— Ne trouves-tu pas tous ces godelureaux bien insolens de me poursuivre ainsi de leurs m'amours? Se croient-ils donc le droit, parce que j'ai le malheur d'être veuve, de me rompre la tête de leurs beaux sentimcns auxquels je ne crois pas?
— M'ame Bouffard, répondait le sapeur, si ça vous ennuie par trop, vous n'avez qu'à parler; j'en choisirai une demidouzaine, sauf les officiers toutefois, parcequ'ils ne sont pas de mon rang, et je vous réponds, que lorsqu'ils auront passé par nies mains, ils ne seront plus tentés de revenir à la charge. Tenez, le tambour-major, entre autres, cette grande asperge dorée sur tranche, qui se donne des grâces quand il passe devant vous, et qui, en agitant son panache, ressemble ni plus ni moins à un cheval de corbillard; à celui-là, vous dis-je, je conserve une dent qui ne me sortira pas facilement delà mâchoire... Nous sommes de grade égal, il n'a qu'à bien tenir son plumet.
— Mais tu es fou, mon vieux Priam. Est-ce que j'ai besoin de ton sabre pour me faire respecter? n'ai-je pas mes mains d'abord qui sont lestes, et puis mes pistolets qui sauraient
U B1KCU, — V.
faire leur devoir, si le major venait à oublier par trop le sien?
— C'est vrai, m'ame Bouffard; sur cet article comme sur beaucoup d'autres, vous n'êtes pas manchotte-, mais il est désagréable, pour une personne du sexe, d'en venir aux mains, au Heur que moi, c'est mon état. J'ai été sur le terrain plus de dix fois depuis que je porte la hache, et si je me suis fait pincer quelquefois, je vous assure que j'ai plus souvent pincé les autres.
— Je sais, Priam, que tu as été un duelliste dans ton temps, et que le poignet te démange encore quelquefois.
— Non, m'ame Bouffard, pas duelliste, mais ami de l'innocence et de l'opprimé. Dans toutes ces occasions, je ne me suis pas aligné deux fois pour mon compte individuel ; mais quand je veyais des crânes profiter de leur force, de leur adresse ou delà terreur qu'ils inspiraient aux jeunes blancsbecs pour les tyranniser ou leur tirer des carottes par trop supérieures., oh! alors, je me mettais en travers, en m'allongeant, et il en arrivait ce qu'il plaisait à Dieu. Si j'ai risqué, mon individu pour des gens que je connaissais à peine, que ne ferais-je donc pas pour vous, la veuve de mon major, qui m'a légué ses galons, et dont j'ai hérité de la pipe!
— Oui, Priam, je sais que tu m'es vraiment attaché; aussi ai-je confiance en toi. Cependant, mon vieil ami, je ne veux pas avoir recours à ton courage; c'est seulement à l'influence que tu as acquise sur les camarades que je veux devoir un peu de tranquillité : parle-leur, morigène-les un peu, s'il le faut; mais voilà tout.
— Croyez-vous que j'aie eu besoin de votre recommandation pour les prêcher? Je ne fais que cela tous les jours ; mais psttl c'est comme si je chantais la romance de Femme sensible — « Laissez donc au repos cette pauvre petite femme, que je leur dis; êtes-vous donc assez... Prussiens pour ne pas voir qu'elle ne pre.d aucune satisfaction à toutes vos calembredaines; vous avez beau soupirer comme des veaux et jouer de la prunelle comme des Andalousiennes, c'est absolument comme si vous pleuriei dans un violon! — Ah! vieux requin, qu'ils me répondent, lu es jaloux de notre cantinière! — Moi, jaloux de m'ame veuve Bouffard ! Eh bien 1 excusez de l'apologue ! — Oui, tu joues ton jeu, poursuivent-ils, et tu veux hériter de la femme comme tu as hérité du grade du mari. Mêle-loi donc de ce qui te regarde; applique-toi bien pour plaire à la cantinière si c'est possible; mais n'empêche pas les autres de tâcher de l'enguirlander à leur profit. » —
I Quelquefois il me prend fantaisie de me fâcher solidement contre ces gringalets qui ont une si singulière opinion de votre sexe en général et de vous-même en particulier; mais ce sont des camarades, des égaux, quelquefois même des supérieurs; je me ronge la barbe etje laisse à mes rayons visuels le soin de leur répondre.
— Et tu as raison de mépriser les sots propos.
— C'est égal, ça r.e peut pas manœuvrer longtemps comme ça ; il faut une fin à tout ; je parlerai puisque vous m'y autorisez, et nom d'un canon, s'ils m'échauffent trop les oreilles, nous dégainerons : on verra si Priam, comme tous ces farceurs là m'appellent, a perdu sa réputation de dure lame 1
— Et moi , exclama Fleur de Grenade de ce ton de commandement qui seyait si bien à sa physionomie, je vous défends d'en venir à cette extrémité ou je me brouille avec vous.
— En ce cas, répliqua le sapeur, le jeu n'en vaudrait pas le luminaire, je vous obéirai, m'ame Bouffard, et dussé-je crever d'une colère rentrée, je vous promets que je n'emploierai que les armes de la parole.
Malgré la bonne volonté et l'éloquence de Priam.'le sapeur n'avait pu arrêter le torrent de cttte courtoisie guerrière à l'égard de la belle cantinière du 10"; bientôt même elle prit le caractère d'une véritable persécution. Ce fut dans cescir-
EMILE MARCO DE SAINT-HILAJ1Œ
constances que le capitaine Paqueville résolut d'affranchir la Jeune veuve des chagrins que lui causaient ces obsessions perpétuelles.
— Fleur de Grenade, lui dit il un jour, je connais un moyen devous délivrer une fois pour toutes de vos adorateurs et je viens vous le proposer,
— Oh ! mon capitaine, répondit la canlinière, dites-lemoi vite.
— Il faut vous remarier.
— Me remarier! moi! fit Thérèse. Ah! mon capitaine, quel moyen me proposez vous là I le remède serait pire que le mal .
— C'est chose raisonnable. Tant que vous resterez sans prolecteur, sans appui, il est probable que vous serez en butte aux entreprises de nos jeunes étourneaux qui ne voient dans une femme sage et belle, comme vous l'êtes, qu'une proie facile à saisir. Le mariage vous rendra votre tranquillité, votre bonne humeur et pour ainsi dire votre liberté.
— Vous avez peut-être raison, mon capitaine, dit Fleur de Grenade en ayant l'air de réfléchir; mais. . où trouverai je un homme, comparable à ce pauvre Bouffard ?...Pour ma part j'ai sur le mariage des idées... arrêtées, dont il serait impossible de me faire départir.
— Si ces idées comme je n'en doute pas, prennent leur source dans un sentiment généreux, dans une conviction profonde, il n'y a pas d'inoonvéniens, je crois, à les conserver. Écoutez, Fleur de Grenade : si un homme grave, d'un cœur franc, d'une humeur égale, vous disait : ; — Madame, depuis votre arrivée au régiment, j'ai suivi assidûment votre existence, j'ai étudié vos moindres actions, J'y ai reconnu les indices d'un noble cœur, je vous offre mon nom, ma main et les avantages attachés à ma position.» — Que répondriez vous?
—Je répondrais à cet homme généreux que je serais digne de son amitié, mais que je ne pourrais pas l'être de son amour, parce que je ne saurais lui offrir en échange de sa tendresse que les sentimens d'une sœur, ou enfin d'une amie dévouée. Je lui dirais encore que j'ai fait vœu de n'avoir au cun commerce intime avec un homme, et ce vœu, mon capitaine, je l'accomplirai avec la même sévérité au milieu des camps que dans le fond d'un cloître. Je lui répondrais enfin que ma vie tout entière lui serait con aérée, que son nom serait dignement porté, et qu'hormis un sentiment que je ne pourrais partager sans être parjure à moi même, il aurait toutes les affections de mon âme, toute la reconnaissance de mon cœur.
— Eh bien ! Fleur de Grenade, si cet homme qui n'est déjà plus jeune, se contentait de vous tenir lieu de père, d'ami ; si, charmé de votre franchise, il vous disait qu'il accepte cette union telle que vous l'entendez, quelle serait votre réponse?
— Pénétrée de gratitude, j'accepterais sa main en lui demandant pour toute grâce de me laisser continuer mon état de canlinière.
— Madame, reprit le capitaine en tendant la main à Fleur de Grenade qui lui abandonna la sienne, vous serez ma femme, et vous resterez canlinière, jusqu'à la fin de la campagne.
Les choses ainsi arrangées, Paqueville avait profltéd'un séjour que le régiment avait fait dans une petite ville, à quelques lieues de Vienne, pour épouser Fleur de Grenade devant le commissaire des guerres, remplissant en campagne les fonctions de maire. Mais, quelque secret qu'eût été ce mariage, quelque discrets que furent les lémo'.ns au nombre desquels était Priam du côté de Thérèse, l'œil de lynx des soldats ne tarda pas à découvrir la vérité; mais aussi, dès ce moment, Fleur de Grenade fut-elle affranchie des obsessions de. tous.
Le capitaine Paqueville, honoré dans le 10e régiment de ligne, où le devoir était en quelque sorte un apanage, pouit avoir cinquante ans. Sa physionomie grave et douce indiquait tout à la lois une àme pureetun esprit méditatif. Soldat dès l'enfance, il comptait presque autant de b.essurts que d'années, et le grade dont il était revêtu constatait en
quelque sorte sa modestie ; car ses états de services et sa pratique dans le métier des armps, auraient dû l'avoir porté à un grade élevé: mais, ennemi de l'intrigue et exempt d'ambition, il s'occupait plus de faire valoir les droits deses subordonnés qu'à mendier, pour lui-même, la protection des officiers généraux , dispensateurs ordinaires des faveurs. Aussi, comme tous les hommes de cette trempe, Paqueville était il parfaitement oublié. On pensait à lui, seulement dans les momens de crise, ou lorsqu'il s'agissait de confier à un officier expérimenté un poste, dangereux, Une fois la crise passée, on ne se souven ait plus ni de l'homme ni de ses services, et Paqueville sans se plaindre jamais, rentrait dans sa glorieuse obscurité.
Le capitaine faisait partie de cette société dont l'illustre Oudet était le chef et presque le fondateur; il était philadelphe. Celte association, qui avait dans l'armée de puissantes ramifications, se composait de l'élite des braves, à quelques grades et à quelques régimens qu'ils appartinssent. Les philadelphes, ainsi que leur nom l'annexe, étaient des hommes qui se consacraient au bien-être de l'humanité.
Lion indomptable sur le champ de bataille, lephiladelphe, après la victoire, redevenait homme, et prodiguait à ceux qui avaient pavé de leur sangla dette qu'ils devaient à la patrie, les soins les plus assidus La pensée fondamentale, de celte assiociaton était d'atlénuer, d'amoindrir les maux de la guerre; d'unir dans les réseaux de la même charité les vainqueurs et les vaincus, de propager, par leurs doctrines, cette morale si sublime de Jésus-Christ qui a dit: « Aimez-vous les uns les autres, et chérissez votre frère comme vous-mêmes, car vous êtes tous les enfans du même Dieu et les serviteurs du même maître. » Les [.hiladelphes , disons-nous, suivaient avec une rigoureuse ponctualité ce précepte divin. Leur épée était-elle rentrée dans le fourreau, qu'ils parcouraient le champ de bataille et se penchaient sur toutes les agonies. Comme le Samaritain de l'Évangile, ils avaient du baume.de l'huile et du vin pour panser toutes les blessures, et, sur les lèvres, des paroles d'espérance pour ceux qui ne devaient plus souffrir, ou encourager ceux qui devaient souffrir encore!
Fleur de Grenade, en épousantle sergent Bouffard, n'avait vu en quelque sorte que le prosaïsme de la grandeur militaire ; en unissant son sort à celui du capitaine Paqueville, elle allait contempler la poésie de cette grandeur toute de courage et d'abnégation. Si la vertu est admirable dans des conditions pacifiques, elle devient digne des regards de Dieu même, lorsqu'elle ne fait qu'un avec l'héroïsme.