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CHAPITRE X

L'ÉMIGUÉ.

Un matin, des coups de fusil répétés sur la ligne des avantpostes annoncèrent l'approche de l'ennemi. Le 10e régiment prit les armes, et les bataillons se formèrent en colonnes pour marcher eu avant. On voyait au loin les vedettes se replier sur leurs postes respectifs ; et, aux lueurs incertaines dé l'aube, on distinguait les colonnes autrichiennes qui se déroulaient lentement, sur les hauteurs boisées qui surgissent çà et là dans le bassin du Danube.

\ ce cri: Aux armes! Fleur de Grenade s'élait réveillée en sursaut : charger ses pistolets, remplir son baril et courir se placer à son poste accoutumé, tout cela n'avait été pour elle que l'affaire d'un instant.

— Il va y avoir du grabuge, m'ame Fleur de Grenade, lui dit Priam ; cesgredins de K.inzerlichs n'ont pas voulu que vous dormiez paisiblement cette nuit. Si j'en vois passer un seulement à portée de ma carabine, il peut ê;re sur que je lui établis son décompte final.

— J'ai assez dormi, repartit madame Paqueville en sou riant, je n'aurais même pas attendu qu'on battît la diane

pour être sur pied ; mais, ajeuta-t-elle tout bas et en se penchant à l'oreille du sapeur, ouest mon mari?

— Le capitaine commande le premier avant poste sur la gauche, repartit Priam de même. I! est probable qu'on n'attaquera pas de ce côté-là ; ainsi vous pouvez être tranquille. Le capitaine est venu faire un tour à nos feux pendant que vous dormiez. Il s'est arrêté quelques instants devant vous, il vous a contemplée, le brave homme, avec des yeux qui étincelaient comme, des casques de carabiniers. — « Veille sur elle, mon vieux Priam, qu'il m'a dit, et empêche-la de faire des incohérences; caraussilôt qu'on tire descoupsdefusil, elle semblesorlir de terre pouren venirprendre sapart.» — C'est la vraie vérité, mon capitaine, lui ai-je répondu, que madame votre épouse est gourmande a l'endroit delà mousqueterie; mais j'ouvrirai l'oeil sur elle; et je ferai en sorte qu'elle ne bouge qu'avec la colonne. «Voilà ce que j'ai répondu au capitaine, m'ame Fleur de Grenade.

— Tu as bien fait, toi, de lui parler ainsi ; mais, moi, je ferai bien aussi de marcher vers les avant-postes où ma présence peut être nécessaire... Entends-tu, Priam? il me semble que le feu redouble. !

— Attendez donc, cria le sapeur, ne vous sauvez donc pas si vite.

Mais la voix de Priam se perdait dans l'espace quand déjà la cantinière était loin.

— C'est à en perdre la boussole, grommela le sapeur en se remettant à la tête de son peloton. On dit à celte femme-là bleu, elle répond vert. On la prie de ne pas faire quelque chose, elle rit en récidivant. On l'invoque, elle vous gouaille. Décidément je crois que ce qu'il y a de plus positif avec elle c'est de la laisser faire à sa fantaisie.

Cependant les Autrichiens qui croyaient nous surprendre, furent surpris à leur tour. Une seule brigade suffit pour les faire renoncer à leur projet d'attaque Cent prisonniers et un officier supérieur tombèrent au pouvoir des Français.

Ces prisonniers traversèrent les bivouacs du 10e régiment et firent une halte pour attendre l'ordre de direction qui devait leur être donné par l'étatmajor général.

En parcourant les rangs de ces malheureux, Fleur de Grenadeestfrappée de la physionomie de celui qui les commande. Les traits du visage de cet officier, le son de sa voix, sa tournure, tout fait naître dans 1 esprit de la cantinière des soupçons qu'elle ne résiste pas davantage à éclaircir. Mais comment faire? un mot peut détruire le bien qu'elle projette. N'importe, l'instinct de la femme va venir en aide à la générosité de l'héroïsne.

— Mon officier, dit-elle au commandant prisonnier, vous allez peut-être faire une longue traite... ne voulez-vous pas que je vous cède quelques provisions ?

L'Autrichienne lépondit pas; il feignit même de n'avoir pas entendu.

— Venez à ma cantine qui est à deux pas d'ici, près de l'ambulance, lui dit encore Fleur de Grenade; je vous donnerai d'excellente eau-de-vie, del'eau-de-vie de France 1... Puis elle ajouta à voix basse: Suivez- moi, monsieur, vous êtes perdu si vous négligez un instant mon appui.

— Que dites-vous? demanda l'officier étranger en s'exprimant tout-à-coup en bon français.

— Suivez-moi, vous dis-je, et silence!

Ils s'éloignèrent de quelques pas. Quand ils turent hors de la portée des soldats,

— Monsieur, dit Fleur de Grenade, vous êtes Français, on vous nomme le comte Anatole d'Hervilly. Émigré avec votre père, vous avez laissé en France la marquise d'Hervilly votre mère, et votre jeune frère Julien. Dites, monsieur, me trompé-je ?

L'officier hésitait encore à répondre; il semblait en proie à la crainte.

— Ne cherchez pas à dissimuler davantage, monsieur ; une vaine curiosité n'est pas le mobile qui me fait agir en ce moment, je veux vous sauver... oui, vous sauver!... car vous n'ignorez pas que, si vous êtes reconnu, vous passerez devant un conseil de guerre qui vous fera fusiller comme ayanporté les armes contre votre patrie. Encore une fois, ne crait

gnez pas que je vous livre, mais avouez-moi qui vous êtes.

— Eh bieu! oui, je suis le -comte Anatole d'Hervilly, répondit celui-ci en paraissant faire un effort sur lui-même, et en regardant avec anxiété autour de lui ; mais, de grâce, apprenez-moi comment vous me connaissez, moi, qui ai quité la France presque enfant et à une époque où sans doute vous n'étiez pas née.

— Ce portrait, répondit Fleur de Grenade en tirant de son sein le médaillon que lui avait donné Julien, éclaircira ce mystère.

— Ma mère ! s'écria le comte d'Hervilly. Ah ! madame, comment cette précieuse image est-elle en votre possession?

— Ceci serait trop long à vous raconter; qu'il vous suffise de savoir que ce portrait est aussi cher à mon cœur qu'il peut l'être au vôtre; c'est à lui que vous devrez peut-être la vie.

— Par pitié apprenez-moi si ma mère existe encore, si mon frère...

— Madame la marquise d'Hervilly a cessé de vivre. Quant à votre frère, il sert son pays, lui! vous l'avez peut-être tué, monsieur, car votre régiment vient d'Italie, et monsieur Julien d'Hervilly est dans un régiment de cuirassiers qui fait partie de l'armée d'Italie.

Anatole passa la main sur son front comme pour cacher la rougeur que lui causait sa qualité de transfuge.

— Pauvre mère ! je ne vous reverrai donc plus ! soupira-til. Malheureux frère, je ne te serrerai donc jamais contre mon cœur I Ma mère morte, et mon frère tué peut être I... Ah! madame, je suisbjen malheureux !... si vous saviez...

— Dieu a sans doute permis que votre frère ne succombât pas sous vos coups, interrompit Fleur de Grenade. Promettez-moi de ne plus porter les armes contre votre pays; donnezm'en votre parole de gentilhomme, et, à ce prix, je protège votre fuite, car c'est le seul moyen que vous ayez d'échapper à la mort.

— Comment faire?...

— Les momens sont précieux, c'est votre parole qu'il me faut !

— Madame, je vous la donne, répondit Anatole.

— Je compte sur vous. Et maintenant, monsieur le comte, ayons l'air de causer de mon commerce... ayez confiance en mon dévouement, et éloignez-vous. Dans quelques heures vous serez sur la route de Vienne, libre et... heureux peutêtre.

L'intrépide Chevert avait dit à un grenadier, au siège de Prague : « Monte sur c 'tte muraille, on tirera sur toi, on te manquera; continue ton chemin, je serai là pour te soutenir. » Fleur de Grenade tint à peu près le même langage au sergent de sapeurs.

— Priam, lui dit-elle, tu dois commander, je le sais, l'escorte qui va conduire les prisonniers au-delà des avant-postes. Tu laisseras le commandant s'échapper, entends-tu... je le veux! Vous avez un bois à traverser, tu y feras halte .. il sera nuit... les paysans de ce pays sont hospitaliers, ils

accueilleront bien un des leurs et le prisonnier sera

sauvé.

— Un moment, madame Paqueville, n'allons pas si.vite! répliqua avec un flegme admirable le sergent. C'est un jeu à me faire casser la tête, ou tout au moins à me faire dégommer ignominieusement.

— Que l'importe! répliqua Fleur de Grenade.

— C'est juste! dit le sapeur. Cependant vous conviendrez que ce serait bien triste pour un vieux soldat qui s'est toujours comporlé avec honneur. Encore si c'était pour vous obliger personnellement, je ne dis pas; mais pour un de ces maudits habits blancs qui nous en ont tant fait voir de grises...

— C'est pour moi seule, entends-tu, mon bon Priam, que tu feras cette action généreuse. Ne le veux-tu pas!... parle?... J'en trouverai dix autres plus dévoués que loi.

— Je ne dis pas que je ne veux pas; mais...

— Mais... obéis et lais-tot, repartit la cantinière. Souviensloi seulement que tu ne peux me donner une plus grande preuve de ton amitié.

EMILE MARCO DE SAINT-HILAffiE.

Tel était le pouvoir magique de Fleur de Grenade si impressionnable-, tel était l'ascendant qu'elle avait su prendre sur l'esprit des soldats et plus particulièrement sur celui du vieux sapeur, que le sacrifice du devoir qu'elle exigeait d'eux quelquefois lui était accordé sans examen.

Priam revint le lendemain mdtin au bivouac, où la cantinière attendait son retour avec anxiété.

— Eh bien? fit-elle en voyant le sapeur venir à elle d'un air penaud.

— Eh bienl répondit le sergent, je ne passerai pas devant un conseil de guerre; mais je suis dégommé compléle.uient.

Et d'un air honteux il montra à la cantinière ses galons de sergent absens de sa manche.

— Et l'Autrichien? fit encore Thérèse.

— Le Kinserlich court encore, répondit Priam.

— 11 est sauvé! s'écria la cantinière en soupirant comme si on lui eût enlevé un peids énorme de dessus le cœur. 11 est sauvé I répétât-elle, et le nom de... Julien ne sera point terni ! Voyons, mon bon Priam, raconte-moi comment les choses se sont passées?

— Oh I c'est un narré qui ne sera pas long, répliqua celuici. A trois petites lieues d'ici (vous savez que les prisonniers et leur escorte ne sont partis de notre bivouac qu'hier au soir); j'ai commandé la halte dans un petit hameau qui se trouve eDtouré de bois. — «Distribuez les vivres aux Kinserlichs prisonniers, ai-je dit au fourrier, car nous allons bientôt trouver l'escorte qui nous relèvera. » — Le fourrier se mit en devoir de distribuer le pain aux hommes Pendant ce temps,

. je voyais du coin de l'œil l'Autrichien en question qui furetait autour d'une chaumière plus rapprochée du bois que les autres localités de l'endroit. — « Entrez, lui dis-je, nous avons au moins un quart-d'heure à rester ici.» —Avant de passer la porte il vint à moi : j'étais seul et je tétais ma bouffarde en donnant à tous les. diaoles, sauf voire respect, madame Paqueville, la commission que vous m'aviez confiée, lorsque tout-à-coup je vois tomber quelque chose à mes pieds, en même temps qu'une voix me dit en bon français : — « Mon brave, remets ce portefeuille à la cantinière du 10e, et dis-lui qu'elle partage avec toi. s — Celte voix était celle de l'Autrichien, et ce portefeuille était le sien. J'allais lui répondre, mais ,zeste 1 il avait filé derrière la maisonnette comme une vraie fouine.

— Et tu as ramassé le portefeuille?... Imprudent!

— Parbleur! Fallait-il le laisser là?... Les autres n'auraient pas manqué de le prendre. Finalement le quart-d'heure de repos écoulé, je donne l'ordre au t; pin de battre l'assemblée. Le fourrier compte les prisonniers un à un, à commencer par les plus petits: il n'en manquait qu'un, et c'était justement le plus grosl « Le truc est d'avoir l'air très en colère, » me dis-je à moi-même. Cependant j'avais la sueur froide; car, voyez-vous, madame Paqueville, une trahison en campagne vous donne la chair de poule, serait-on brave comme un lion. Si bien donc que je crie bien fort et que je fais fouiller le bois ; mais nisco ! l'Autrichien s'était infiltré au loin, de sorte que les patrouilles en furent pour leurs frais. Nous avons remis nos prisonniers à la nouvelle escorte qui nous attendait à une lieue au-delà, et nous sommes revenus au camp où la récompense m'attendait à bras ouverts.

— Ta récompense ! lit Fleur de Grenade d'un air étonné,

— Certainement ma récompense, reprit le sapeur. Quand le colonel a su mon aventure, il m'a dit : — « Priam, ton défaut de vigilance devrait te faire passer devant un conseil de guerre ; mais tu es un vieux troubadour, je me contenterai de te casser. — Merci du peu, mon colonel, lui ai-je répondu. — N'y a pas de quoi, m'a-t-il riposté. » —Là-dessus, continua P.riam,, je me suis retiré comme un renard, le tablier entre les jambes, tout chose d'avoir perdu mes galons, mais heureux d'avoir faitvolre commission. Elle me coûte un peu

«cher cependant, car me voilà aussi avancé aujourd'hui que le jour où. |'ai porté la hache pour la première fois. N'importe I je ne m'en repens pas, attendu que vous ne pourrez plus dire désormais que je n'ai ni amitié, ni dévouement pour vous. Voilà mon caractère.

Fleur 4e Grenade fut émue de la naïve abnégation du sa-

peur, de ces simples paroles d'une affection si profonde. Elle lui tendit la main, en lui disant:

— Mon bon Priam, c'est entre nous à la vie à la mort. Tu as tout perdu pour moi, je ne t'abandonnerai jamais.

— Ce n'est pas ça qui m'inquiète, parce que aujourd'hui ou demain je puis recevoir un atout comme ce pauvre Bouffard, votre défunt; mais c'est la honte d'avoir été dégommé. Nom d'un canon 1 il faudra qu'à la première affaire je les rattrape ces capricieuses sardines! A propos!... et le damné portefeuille, le voilà ! j'allais l'oublier ; il est tel que l'a laissé l'Autrichien. Tenez, madame Paqueville, voyez ce qu'il y a dedans.

Fleur de Grenade ouvrit le portefeuille : il contenait dix billets de la banque d'Autriche de mille florins chacun (26,000 fr. de notre monnaie).

— Voilà bien les hommesl s'écria la cantinière en froissant avec indignation ces feuilles légères enlre ses doigts. ITs croient se faire pardonner tout avec de l'argent. J'ai bien envie de ie lui renvoyer à ce marquis, à moins cependant, mon vieux Priam, que tu ne veuilles le garder : il t'appartient!

— Moi 1 profiter de ce Klnzerlich, est-ce que vous y pensez, madame Paqueville? Ce que j'ai fait pour vous, hier, je ne l'aurais pas fait pour un million de milliasse d'or, quand il me l'aurait offert. Non ! renvoyez-lui ses images de papier, si vous le jugez à propos ; quant à moi, je ne veux seulement pas y toucher du bout des yeux...

— Tu as raison, Priam. Mais, ajouta la cantinière après avoir réfléchi un moment, il est un moyen plus simple et plus sûr encore de faire rougir le marquis d'Hervilly de son action en gardant cet argent; un jour viendra peut-être où il profitera de la leçon que je lui donnerai... si jamais je retourne à Paris.

En ce moment les tambours du tO" battirent la marche. La brigade rejoignit le gros de l'armée qui s'avançait sur Vienne, et les soldats coururent, ivres d'impatience, à la sanglante moisson de lauriers qu'ils devaient récolter à Essling d'abord, puis ensuite à Wagram.

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