VE SIÈGE
Clara n'étoit que depuis dix ou douse minutes cachée sous la table , lorsqu'elle entendit marcher et s'approcher du cabinet, et bientôt sa surprise fut extrême en reconnoissant la voix de son père qu'elle croyoit à dixhuit lieues* Un sentiment vague de crainte la retint sons la table ; cependant elle alloit en sortir, lorsqu'elle entendit entrer dans le cabinet son père et le jeune Jules. Interdite, étonnée , Clara teste immobile et silencieuse......
Mon Dieu, monsieur de Montalban , dit Jules, que me voulez- vous donc?.....
Vous me faites peur Je veux
aller auprès de ma bonne Ici
la douce voix de Jules s'arrêta subite** inent. ........... Aussitôt un cri étouffé
s'échappe de sa bouche , il tombe
On soulève le tapis, sans regarder sous la table , on jette précipitamment un poignard sanglant sur la robe de Clara ;
l'infortunée s'évanouit Le meurtrier,
l'exécrable Montalban s'évade Ce
monstre a voit su par son valet do chambre l'intrigue secrète de la gouvernante du malheureux Jule;, et que cet enfant , tous les matins , passoit une heure et demie tout seul dans le jardin* Le scélérat était muni d'une clef de la porte qui donnoit dans la forêt. Il avoik calcule que si , contre son attente , il euf trouvé la gouvernante dans le jardin, il auroit donné à son apparition un tour de plaisanterie ; car qui jamais eut pu concevoir l'idée d'an tel forfait !
Lorsqu'en entrant dans le jardin il fut assuré que l'enfant y étoit seul , il prit la précaution de fermer à double tour du côté du jardin la porte du pavillon , afin de se donner dans tons les cas lo temps de consommer un crime qui
de voit s'exécuter en trois minutes,
Après le meurtre, il sortit par la porte de la forêt , qu'il referma soigneuse* ment. Avant de monter à cheval pour retourner à toute bride à Ponloise par un chemin déhaaraé , il jeta sur le mu?
a4 LE SIÈGE
et y laissa l'échelle de cordes qu'il a voit reçue d'Allemagne, et que la malheureuse Clara a voit tenue dans ses mains, ainsi que le couteau , le mouchoir , et qu'elle avoit remis ensuite dans la chambre de son père à l'insu de ce dernier. Montalban , certain d'échapper au soupçon de ce forfait inouï , imagina qu'on attribuerait ce meurtre aux brigands de la forêt : l'échelle laissée sur le mur devoit , selon lui , donner cette idée ; on sa voit qu'ils a voient ainsi escaladé quelques murs de jardins. En* fin, ce crime assurait à Val more la propriété pleine et entière du duché de***.
Alors Clara épousoit le plus riche seigneur de la cour , et l'on a déjà dit que, par une cause mystérieuse, qui s'éclaircira dans la suite , ce n'étoit qu'ainsi que Montalban pouvoit recevoir une somme considérable qui devoit payer une dette, sans l'acquit de laquelle il étoit , sous trois mois , ruiné et privé pour jamais de sa liberté , ou
DE LA ROC HBL LE. a5
forcé de fuir et de s'expatrier sans retour.
Cependant, au bout d'une heure la gouvernante de Jules voulant aUer le rejoindre, fut très - étonnée dé trouver la porte fermée du côté du jardin $ elle fait d'inutiles efforts pour l'ouvrir , elle appelle vainement cet enfant infortuné qui n'existait plus !.. ...... Alors elle va
chercher des domestiques ; on force la serrure î on ouvre la porté', on parcourt le jardin, on n'y trouve point l'enfant. La gouvernante et les dômes*" tiques entrent dans le cabinet. Quel spectacle d'horreur s'offrit à 4eur vue !
Jules ! un mouchoir attaché sur la* bouche > privé delà vie , percé de deux coupa de poignard, baigné dans son sang, et couché sur le plancher !.«.....,.
Les domestiques poussent des cris lamentables! on court au château ; l'affreuse nouvelle se répand. Amélie éperdue sort de son appartement. Dans ce moment Valmore arrivoit de Paris , il i. 5 *
cfescendoit de voiture. Frappé de la rumeur qu'il remarque dans la maison , il interroge , on ne répond que par des pleurs : il se précipite dans le château ; il entend prononcer le nom de Jules , il voie au pavillon, il s'élance dans le cabinet , il y voit Amélie pâle , échevelée ; elle venoit d'y arriver , elle prenoit dans ses bras le corps sanglant de Jules pour lui prodiguer d'inutiles secours Valmore se jette sur le corps
de son fils; il l'arrache des mains de sa sœur, il croit qu'il va expirer en le pressant contre son sein ; il l'appelle d'une voix étouffée , il répète avec un
accent terrible: Le meurtrier!.. le
meurtrier l oà est* il? Dans le mouvement convulsif qui l'agite , il tire, un pan du tapis de la table ; le tapis glisse et tombe, et Valmore découvre^Clara qui se soulève en ouvrant des yeux égarés; il voit sur sa robe blanche le couteau teint de sang qu'il a vu dans ses mains deux jours auparavant, il
DE LA ROCHELLE. a ?
recbnnoît aussi le mouchoir de soie bleu passé encore autour du cou de
Jules Le désespoir, l'étonné ment ,
l'horreur le pétrifient...... Dans ce moment un domestique apporte l'échelle de cordes prise sur le mur , en disant que sans doute les "assassins ont oublié de l'emporter. Dieu! Dieu! dit Valtnore, l'échelle de cordes , le mouchoir , le
couteau! Et cachée sous cette table,
et teinte du sang de mon malheureux
fils! Parlez! poursuivit - il d'une
voit tonnante, en s'adressant a Clara , parlez...... .. À ces mots , Clara , réduite
au choix affreux ou de dénoncer son père et de l'envoyée à l'échafaud , ou de se charger d'un crime exécrable, l'infortunée Clara désespérée, anéantie, répond avec égarement : Je n'ai rien à dire pour ma défense. Qu'on la charge de chaînes , s'écrie impétueusement Valmore , ranimé par la fureur et par la vengeance ! qu'elle soit garrottée avec ces cordes que sa ruse infernale^ a jetées
*3 SUE SIÉGJE
aur le; mur, pouri donner le change, Qu'on Fcnferme étroitement , jusqu'à ce. qu'elle soit remise entre les maina -vengeresses, de Ja justice. Monstre ! tu périras/dans les tourments,: et je veux
vivre pour voir ton supplice... )En
prononçant ces paroles , le malheureux.
Valmore, perdant l'usage de ses sens , tombe évanoui dan&les bras de sa sœur*.
Qn le porte dans son appartement , on le met au lit, on le rappelle à la vie j mais il resta dans un état de stupeur qjn fit craindre également pour sa raison et pour ses jours. IL ne veraok pas imelarme^ ne proféroit pas une plainte ; - de temps en temps seulement ses mains rçpoûsaoient avec horreur un objet qui sembloit l'obséder , et deux ou trois fois le nom fle Clara s'échappa ée sa
bouche!
Cependant les domesfiques de Valmore arrachent avec ignominie la malheureuse Clara de dessous la table ; "du attache fortement ses innocentes mains
aVèc de grosses cordes $ et dans cet état on ta traîne dans la tour du château ;; on l'y enferme, et on la laisse seule.
Clara , insensible à tous les outrages r ne cotiser voit que deux idées distinctes, si étroitement unies qu'elles- n'en for— moieftt qu'une seule dans son imagination : le meurtre de Jules et la funeste erreur de Valmoré. Elle voyott toujours Valmore lui lançant des regards»
terribles et menaçants f éïle entendoit ericore ces paroles foudroyantes : Morts*
tas'/... je veux vivre pour 4>oir ton
mppïice!. Tû veux voir mon supplice , dit-elle , sois content r tu l'as vu ; nul autre n'égalera l'horreur dé ce que
pai senti , de ce que j'éprouve !
J'ai vu ta fureui? et ta haine, "pai entendu ta bouche me maudire ! Dans
cet instaut toutes les douleurs humaines ont déchiré, flétri mon cœur; et j'ai supporté tout l'opprobre réservé aux
plus grands forfaits !i Quand je
monterai sur l'échafaud, du moins j'y*
5o LE SIÈGE
verrai la mort ! La mort, mon
unique refuge!.... À ces tristes plaintes succédoient , non des pleurs, mais une effrayante immobilité. Elle restoit quelques minutes pâle, glacée, les yeux fixés avec égarement devant elle , regardant sans voir, souffrant sans penser, heureusement privée de toutes Jes facultés de la mémoire et de l'imagina»
tion , et soustraite par un accablement apathique à la moitié de ses douleurs.
Mais ses tourments ne sembloient être suspendus que pour lui donner la force ' d'en supporter ensuite sans mourir toute .
l'énergie. Tout à coup baissant les yeux, ses regards tombèrent sur sa robe teinte
de sang Dieu! s'écria-t-elle en se.
levant avec impétuosité 3 le crime et le
meurtre m'environnent! De quel-
sang, juste ciel, suis-je souillée !.... Du sa n g innocent que je voudrois racheter
au prix de tout le mien! Et qui l'a
versé! Aces mots elle retombe sur
sa chaise. Oh! se peut- il, dit-elle, que
DE LA ROCHELLE. 5i
l'auteur de ce forfait inconcevable m'ait donné le jour !.... Et je dois m 'immoler pour lui!... Que dis-je ! sacrifier cette vie déplorable que je tiens de lui ne seroit rien; mais mourir déshonorée I laisser un nom exécrable que l'atrocité du crime immortalisera! emporter dans la tombe les malédictions de Valmore! et ne pouvoir prouver mon innocence qc^n commettant un crime affreux ; car je ne puis me justifier que par un parricide, en devenant l'accusatrice de
mon père ! Quand j'aiirois la
lâcheté de dénoncer le vrai coupable , que ferois-je d'une existence justement flétrie ? Valmore seroit toujours perdu pour moi. 11 au r oit hprreur d'une fille dénaturée; et j'éprouverai* le seul supplice qui me manque, je serois forcép d'approuver son mépris. Du moins ma
conscience ne me reproche rien
Mourons! le ciel le veut, soumettonsnous. En prononçant ces dernières parole? , ses pleur? enfin coulèrent , et
5a LE SIÉGÉ
bientôt ce fut avec une abondance ifciL sans doute l'empêcha d'expirer danscette tour, de saisissement et de douleur*
On* avoit envoyé chercher tes gens de justice pour leur livrer la malheureuse Clara. Le prévôt de la maréchaûs* sée arriva avec sa brigade , a cinq heures après midi. La cotrr et l'avenue du.
château et oient remplies de paysansbouillants de fureur contre celle qu'Us* croy oient coupable du plus horrible crime. Ils adoroienfc leur seigneur , et s'étoient promis de le venger; car ilspensoient que Clara séduiroit ses juges* par sa. jeunesse et sa beauté : ainsi 1 ils avoient résolu de l'immoler eux-mêmes et sans délai. Fort supérieurs en nombre aux archers de -la maréchaussée , ils étoient presque toris armés. Cependant ils laissèrent passer sans résistance la brigade qui se rangea au pied de la tour. Le prévôt entra danslaiour, et alla chercher Clara; mais aussitôt que*
parut cette infortunée , ht multitude furieuse se précipita vers elle pour l'arracher des mains de la maréchaussée.
Néanmoins la seule vue de Clara aurait dû désaimer la colère et la haine : ses* mains délicates ,. attachée» derrière le dos, îaissoient Voir toute la perfection de Sa tàiUe;. ses longs cheveux blonde aSattus couvroient ses épaules , et la douleur et Peffroi qui se peign oient sur son visage donnoient à sa physionomie' céleste une expression pathétique et sublime. Quoiqu'elle eût feit le sacrifice' de sa vie, le genre de mort qui s'offrit?
à elle lui fît horreur. Le glaive de la loi frappe sans passion et sans emportement i c ? est la Parque rendue visible qui coupe avec une morne tranquillité la trame de la vie : il est possible de mourir avec calme sur un échafaud, mais il est affreux de périr victime de la rage inhumaine d'une multitude irritée , et d'exhaler sen dernier soupir au milieu des.
cris féroces de la vengeance et de k
haine. La maréchaussée fit son devoir , elle défendit Clara. Le prévôt la tenôit dans ses bras, et menaçoit de tirer sur le peuple. Cette menace porta la fureur au comble : deux séditieux tirent chacun un coup de fusil , up archer est blessé, un combat terrible s'engage. Clara f pénétrée de terreur, invoque le ciel j elle désire avec ardeur qu'une mort soudaine puisse la délivrer à l'instant des angoisses inexprimables de cette affreuse agonie.
Le peuple étoit au moment de triompher, de forcer la brigade, dont plusieurs archers étoient déjà culbutés ; il >allôit saisir sa proie , lorsque tout à coup une voix révérée , une voix puissante et libératrice se fit entendre en criant avec force : A frétez! arrêtez!... On obéit...
Cette voix retentit jusqu'au fond du cœur de Clara , c'étoit cejle de Valmore...
La frénésie du peuple fut calmée comme par enchantement : on vit dans cette troupe forcenée la confusion , la crainte
et le repentir succéder subitement à la fureur. Yalmore , commençant à sortir d'un long accablement , avoit entendu ce tumulte effrayant, et se jetant hors de son lit, en passant une robe de chambre dans ses .bras , il étoit sorti précipitamment pour voler dans la cour; là y perçant la foule du peuple intimidé; et s'élançant au milieu de la brigade qui gardoitla tremblante captive, il se trou* va en face de Clara , et à deux pas
d'elle! À l'aspect de cette figure an~
gélique et touchante dont tous les traits exprimoient la plus cruelle souffrance , Valcnore oppressé, glacé, reste immobile Une irrésistible pitié, le souve»
nir désespérant de son amour, celui de l'horrible catastrophe qui excitoit en lui tous les transports violents d'une haine implacable , tous ses mouvements contraires déchiroieht, boule versoient son
âme .11 mit ses deux mains sur son
visage, en disant : Qu'on détache ses liens, et qu'on la conduise à Paris avec
les égards dus à son sexe et à sa naissance. Il seroit lâche d'insulter celle que la loi va juger. A -ces mots, il s'éloigna rapidement. Le peuple avoit déjà fui, On porta Clara dans la voiture, car elle me pou voit se soutenir; et le prévôt se mettant à sa portière, à la tête de sa brigade , fit aussitôt prendre le chemin de Paris* Val more ordonne à tous se»
domestiques d'escorter la voiture jusqu'au bout de l'avenue : ce soin étoit inutile , aucun paysan n'osa la suivre , ni même se montrer.
Valmore rentra au château. Il s'habilla. Son intention étoit de se rendre lui-même sur-le champ à Paris chez le cardinal de Richelieu , ami de sa famille et son protecteur depuis son enfance.
Lorsqu'il fut habillé , voulant prendre quelques papiers dont il avoit besoin , il en tira dans son cabinet Quel objet y frappa ses regards! il y vit le tableau qui représentoil Clara tenant le malheureux Jules dans ses bras! Des pleurs de.
rage et de douleur inondèrent son visage. O furie sous les traits d'un ange , s'écria-t-il; monstre d'hypocrisie et de cruauté, tu n'embrassois cette innocente victime que pour l'égorger!
La candeur est sur ton front , et l'homicide trahison est dans ton cœur! ♦
Dieu! délivrez -moi du tourment de me rappeler cette figure trompeuse qui trouble ma haine et qui confond ma raison !.... En achevant de prononcer ces paroles il décrocha le tableau ; il appela ses gens, et leur ordonna de couper en deux la toile , de conserver l'image de son fils , et de brûler celle de Clara. Ensuite, quoiqu'il eût une fièvre violente, il partit aussitôt pour Paris.
La malheureuse Clara fut conduite à Paris dans les prisons destinées aux grands criminels : un lit de sangle , une chaise de paille , une petite table de bois v composoient tout l'ameublement decette triste chambre. Clara s'assit, en jetant autour d'elle de sinistres regards. Voilà 1. 4
donc , dit-elle , ma . dernière habitation.
sur la terre! la dernière demeure du crime!.... Que de gémissemens ont fait retentir ces murs! que de larmes ont
•été versées dans ce Heu! Du moins
j ? y pleure sans remords !.... Pourquoi le sommçil n'y suspendroit - il pas mes maux ? Mes jours, il est vrai ^ sont comptés ; dans quelques heures je n'existerai plus!.... Mais, pour l'opprimé dont la conscience est tranquille, dont la vie est irréprochable 7 le sommeil n'est -il pas ici l'heureux avant -coureur d'un
éternel repos Cependant mourir
abhorrée de Valmore! Ah,! comment supporter ce poids accablant de douleur et d'ignominie !.... Un torrent de pleurs interrompit ce triste discours. Il étoit onze heures du soir : Clara se jeta tout habillée sur son lit; l'accablement lui procura quelques heures d'assoupissement. Que son .réveil fut affreux !
Toutes ses douleurs vinrent à la fois l'assaillir ! Elle les sentit avec une.éner-
gîe nouvelle; elle vit Valmore désespéré demandant' sa mort ; elle vit dans toute , leur horreur Téchafaud de l'opprobre , et tout son-eourage l'abandonna..,..
À neuf heures du matin, elle entendit ouvrir les verroux de sa porte; elle frémit croyant qu'on allait la conduire devant ses juges, mais elle vit paraître le vénérable père Arsène !.>...
Son saisissement fut extrême j elle ne concevait pas qu'elle pût éprouver encore un mouvement de joie. Dieu!
s'écrïa-t-elle, voilà donc un être sur la terrfc auquel je puis ouvrir mon cœur, et qui va connoître mon innocence F....* O riibo père , poursuivit-elle , c'est devant Dieu que je veux vous parler, écoutez-moi.,.. À ces mot* elle se préeipite à ses genoux. Le saint religieux se dispose à recevoir sa confidence, sous le sceau sacré de la confession. Clara, loin d'avoir des aveux à faire, n'avoit qu'à se justifier ; elle ne nomme point son père , *elle v évite même de le désigner j
4o LE SIEGE
mais elle conte tous les détails de cette horrible matinée , elle dit comment
V assassin immola l'infortuné Jules
Malgré sa réserve , le père Arsène , d'après ce récit et les réponses faites à ses questions, ne peut douter que Montaiban ne soit le meurtrier.... Et , pour la première fois, en exerçant son saint ministère , non seulement il n'a pas besoin d'indulgence , mais son cœur est pénétré du plus profond sentiment de compassion et de tendresse. Cependant il voulut en affoiblir l'expression , en répondant à celle qui devoit , au milieu de cet héroïsme 9 conserver toute l'humilité chrétienne. Ma fille, lui dit-il t si le monde connoissoit votre conduite, il diroit que vous avez fait une action sublime; mais ces louanges profanes inventées par l'orgueil ne sont pas celles qu'il m'est permis de vous donner.
La piété n'admire aucune action humaine , elle ne peut que les approuver comme les simples résultats de l'obéis-
DE LA ROCHELLE. 4i
sance aux décrets divins; car il n'y a rien de grand que la religion n'enseigne et ne prescrive. L'idée du beau moral portée au plus haut point de perfection, c'est elle seule qui la donne; source éternelle delà vertu, elle en est encore le motif, le but et la récompense. Aussi n'accorde- 1- elle aux saints même que le nom des justes. De quoi serions-nous enorgueillis ?Sansla révélation , connoîtrions-nous la véritable vertu? Sans la soumission, pourrions-nous la pratiquer?
Quand nous faisons le bien , nous suivons l'esprit du précepte , ou le précepte même qui le commande ; nous n'avons que le mérite de nous soumettre. Eh quoi de plus juste que d'obéir scrupuleusement au Créateur? Alors même que nous paroissons parfaits , nous n'avons donc pu faire que des actes de justice. Ainsi , ma fille, glorifiez Dieu qui vous éclaire et qui vous inspire, et* gardez vous de vous élever à vos propres yeux. Mais , victime innocente de
cet événement affreux, vous ne cTevear cependant pas vous accuser faussement ;; il faut lâcher de vous justifier si vou»pouvez le faire sans dénoncer l'assassin.
Tous pouvez dire qu'un meurtrier ventt
de la forêt fit le crime Hélas ?
reprit Clara , à quoi serviroit ce récit opposé à tant d'apparences contre moi ,qui forment un ensemble de preuves* dont la vérité toute entière pourrait seule démontrer la fausseté?.... Je me suis rendue furtivement dans ce pavillon , et
à une heurte indue pour moi ! Dans
ce premier moment d'effroi , de trouble , et d'horreur, ma bouche en proférant la vérité , a paru faire l'aveu formel du erime : ces mots, je n 3 ai rien à dire pour ma défense , peignaient ma situation, et cependant me dénonçoient
comme Fauteur du meurtre Enfin
Valitaore a recontau le poignard , lemouchoir et l'échelle de cordes qu*it avoit vus la veille entre mes mains, et que j'avais cru dérober à ses regards y
P a dû se rappeler que son aspect dans ce moment m'avoit causé un extrême embarras.... et que j'ai mêrtie fait un mensonge pour lui cacher ce que renfermoit cette fatale boîte. Comment pourrait- il n'être pas convaincu que c'est moi qui ai commis ce forfait atroce ?..... À ces mots , le père Arsène pendant quelques instants garda, tristement le silence ; ensuite reprenant la parole: Il est vrai , f dit-il , qhe votrç
justification est presque impossible •
Et savez- vous, ma fille, que votre père est arrêté, et qu'aujourd'hui il vousèfrta confronté?..... Grand Dieul s'ècrîa
Clara, je le reyerrai ! — Oui, ma*
fille.... Je ne crois pas que l'auteur
d'un tel crime se dénonce pour vous»
sauver, mais il peut se trahir...,—-- Non, non , mon sort est décidé î#. ......
Àh l mon père , concevez-vous l'horreur* de ma situation? Pour arracher à l'écha-
faud celui que les lois même humaines et divines ne peuvent maintenant me
prescrire d'aimer, je me dévoue à la mort la plus ignominieuse , à l'exécration publique , à celle du seul objet que
j'aie aimél Car enfin, il est inutile
de vous rien taire , vous avez facilement
tout deviné Ce n'est point la piété
filiale qui m'ordonne de m 'immoler, c'est seulement le respect d'un nom
sacré ! Je meurs dans l'infamie pour
celui que la plus abominable ambition rendit le meurtrier le plus barbare ; je sacrifie l'estime, la tendresse, ou du moins la pitié de Valmore , l'honneur , la réputation ,1a vie, à celui qui jamais ne s'occupa de mon éducation, et dont je n'ai jamais reçu une caresse, un conseil paternel ! à celui que je ne pour*
rois revoir sans frémir jusqu'au fond des entrailles!... — Ma fille, votre sacrifice est fait. Nul motif humain , nulle vanité mondaine n'en souille la pureté.
Vous n'êtes plus connue que de Dieu seul. Détachez entièrement vos regards de ce séjour mortel ; vous venez d'en dis-
paroître , puisqu'on ne vous y voit plus telle que vous êtes : haïe des . hommes en vous immolant à la vertu , qui peut mieux que vous mépriser la gloire humaine et la renommée ? Vous êtes tout à Dieu : tandis qu'on vous accable ici de malédictions , il vous bénit ; tandis qu'on vous condamne, il vous approuve ; tandis que des juges abusés se disposent à vous flétrir et à vous priver de la vie , le juge souverain vous prépare une couronne, glorieuse.,. et vous destine une heureuse immortalité!...— Cependant , mon père , une terreur secrète s'est emparée de moi.... — Est-ce à vous de redouter la mort?— Je ne la crains pas : pourrais- je désirer de prolonger ma déplorable existence?
Mais les tourments.... Je ne m'accuserai point du crime : on voudra peut-être
un aveu! — Eh bien ! Dieu soutien*»
dra votre courage; il vous donnera cette force surnaturelle qui fît triompher tant de martyrs de tout sexe et de tout âge...,
Vous l'invoquerez, tria fille; il répond à la voix de l'innocent opprimé... Vou& 'avez mieux que l'innocence , vous pourriez échapper aux supplices , à l'échofitud. Si vous périssez , combien votre mort sera précieuse devant Dieu!....»
Que peut produire tout l'eflbrt de la puissance htimaine, lorsque Dieu fortifie contre elle? Pourrez- vous sentir vo& douleurs quand vous verrez Dieu vous iendre les bras, quand vous l'entend rear vous appeler, et quand votre âme toute
entière s'élancera dau* son sein?.
S'en doutez point r ma fille, la foi s'augmente par les sacrifices : lia vôtre , à vos derniers instants , sera celle des saints; vous jouirez du ciel avant de le posséder»
Dieu ne permettra pas que des douleurs matérielles l'emportent sur ces joies sublimes de l'âme : ses promesses sont de» réalités , ses consolations eftacent tous leô maux; elles sont des bienfaits qui Surpassent toutes les félicités de la terre*. Dieu voudra qu'au milieu de rigjpomi*»
DE LA ROCHELLE. êf
aie des tourments terrestres vous connoissiez la gloire immortelle et le bonheur des élus, dont la foiblesse de nos organes ne nous permet de concevoir ni l'excès ni l'étendue ; enfin votre mort sera plus belle et mille fois plus heureuse que celle du juste qui ; dans les bras des siens , meurt tranquillement dans son lit. O mon père ! s'écria Clara , c'est Dieu qui vous inspire et qui daigne me parler par votre bouche ! vous me fortifiez, que dis-je ! vous m'élevez audessus de moi-même ! je ne songeois qu'à ma foiblesse ; je ne penserai plus qu'à la puissance qui me soutiendrai... Mais, mon père , promettez-moi de dire à Valmore , quand je ne serai plus , ces seuls mots : Elle èioit innocente. — Je vous le promets. — Il suffit , je mourrai satisfaite. Comme elle disoit ces paroles, on entendit marcher sous les voûtes du vestibule qui conduisoit à la prison.
Clara joignitjes mains et s'inclina pro-.
fon4|*uent et en silence devant le véné-
rable Arsène , qui se hâta de lui donner sa bénédiction. Dans ce moment^, le geôlier vint annoncer que Clara étoit demandée, et qu'on alloit la conduire devant ses juges. Allez, ma fille, lui dit le saint religieux , allez avec sérénité; le courage et la résignation ne vous manqueront pas. Clara resta un instant recueillie , toujours à genoux , les mains jointes , et la tête penchée sur son sein; ensuite elle se releva d'un air ferme , et suivit le geôlier. Après avoir traversé les cours de la prison , elle arriva aux portes extérieures; là , on la fit monter dans une voilure qui la conduisit au palais de justice où ses juges étoient rassemblés.
Lorsqu'elle entra dans la salle où l'on interroge les criminels , son aspect causa une sorte de saisissement à ces vieux magistrats , qui , sur les seules dépositions des domestiques de Val more, l'a* voient déjà jugée dans le fond de leurs consciences. Sa beauté, sa jeunesse , la
majesté de sa taille , l'air d'innocence et de candeur répanda sur toute sa figure firent succéder dans tous les cœurs Félon ne ment et la pitié à la plus profonde indignation. On la fit asseoir sur la sellette Dans ce moment elle aperçut
Montalban qui devoit lui être confronté, et que l'on invitoit à s'approcher d'elle.
Clara frémit ; et , détournant les yeux , ses regards se portèrent sur un grand crucifix placé vis-à-vis d'elle : cette vue la ranima ; son visage , qui venoit de pâlir, reprit sa couleur naturelle et la plus douce expression de sérénité, Montalban , par les accusations portées contre Clara, venoit d'apprendre avec autant de surprise que d'effroi qu'il avoit eu cette infortunée pour témoin de son crime. Etonné qu'elle ne l'eût point encore dénoncé, il s'attend oit a l'entendre tout révéler dans cet interrogatoire, et il se préparoit à tout nier* Il s'avança vers elle d'un air farouche et avec des yeux enflammés de colore : Malheureuse!
5o LE SIÈGE
lui dit-il, montre du moins du repentir; songe qu'il seroit inutile de rétracter l'aveu formel que tu fis hier!... À ces paroles de la scélératesse la plus audacieuse, Clara tressaille , lève les yeux au ciel , et garde le silence. Alors l'un des juges commence l'interrogatoire. Il demande à Clara quel motif a pu la porter au crime qu'elle à commis. Je n'ai point commis de crime , répondit- elle.
Comme elle disoit ces mots, on lui présente et le fatal couteau teint encore du sang de l'innocente victime, et le mouchoir de soie , et les cordes. Clara , prête à s'évanouir , met ses deux mains sur ses yeux , et ses pleurs inondent son visage. Recomloi$se«-vous ces instruments du crime? lui dit-on. Sessan^ glots l'empêchèrent de répondre. Voici, ' reprit-on , le domestique qui vous remit la boîte qui les contenoit ; il dit qu'en recevant cette boîte vous lairçcomman* dates le secret sur cet envoi?.... — Il est vraii — Valmore, avant le meurtre , #
DE LÀ ROCHELLE. 5i
vu dans vos mains ce poignard ; quand il entra dans votre chambre, il remarqua que vous étiez troublée ; lorsqu'il vous questionna sur cette boîte, vous fîtes un mensonge dans l'intention de lui cachée ce qu'elle renfermoit ; niez- vous ces faits? -—Non. Ils sont conformes à la vérité. — Cette boîte vient d'Allemagne ; qui vous Penvoya? — Je l'ignore. Le hasard la fit tomber entre mes mains. — Pourquoi la reçûtes- vous mystérieusement?
pourquoi l'ouvrîtes - vous? — Il m'est impossible de répondre à ces questions , et cependant je suis innocente. — Qui done a commis le crime ? — Je ne puis rien dire de plus. — C'est vous avouer coupable. — Je suis innocente. —Vous a-t-on conseillé ce forfait? — Non. — Votre père vous a-t-il fait entendre que des vues d'intérêt dévoient vous faire désirer la mort de cet enfant? - Jamais* —Votre passion pour Valmore a-t-elle rendu cet enfant qu'il chérissoit l'objet de votre jalousie secrète? — J'avois pour
5>i LE SIÈGE
ce malheureux enfant une affection maternelle. — Pourquoi donc l'avez-vous immolé avec tant de préméditation ? — Ma conscience et mes mains sont également pures.— Avez vous des complices?
— Je n'en puis avoir, puisque je n'ai rien fait de criminel. — A quoi peut vous servir la simple et vague dénégation du crime avec l'aveu formel de tous les faits qui vous condamnent? Défendezvous donc. Expliquez -nous comment les instruments du crime se sont trouvés entre vos mains. Expliquez-nous votre mortel embarras dans^ cette occasion } pourquoi vous vous introduisîtes furtivement, à une heure indue, dans le pavillon; pourquoi vous étiez cachée sous cette table ; pourquoi vous y étiez évanouie après l'assassinat commis ; pourquoi, en reprenant vos sens, vous avefc de premier mouvement proféré ces paroles : Je n'ai rien à dire pour ma défense Répondez donc. — J'entrai
furtivement dans le pavillon, parce que
je voulois causer une surprise agréable au malheureux enfant. Je lui portois un panier de fruits que je posai sur la table, et je me cachai pour jouir de son étonnement Cette explication naïve parut si puérile et si peu vraisemblable ; elle offVoit par son .enfantillage un contraste si révoltant avec l'atrocité des dépositions précédentes, qu'elle fit horreur à tous les juges : ces magistrats indignés ne purent s'empêcher de manifester le sentiment qu'ils éprouvoient par un murmure sourd, mais universel, qui mit le comble au découragement de l'infortunée Clara, déjà altérée par la force des fausses preuves rassemblées contre elle.
Après uii moment de silence, l'un des juges , reprenant la parole : Vous éprouvâtes , lui dit-il, de pressants remords à l'instant même du meurtre , puisque vous perdîtes connaissance , et qu'ensuite vous avez tout avoué : que la religion ranime en vous ces sentimens
5i LE SIÈGE
salutaires. UÂe entière sincérité pourroit peut-être faire commuer en une prison perpétuelle la peine de mort que vous méritez. — Que votre conscience prononce mon jugement; la mienne a dicté mes réponses* — Vous n'ignorez pas à quels tourments cette obstination voua expose? — Je ne brave point cette effrayante rigueur, je l'ai prévue , je m'y attends; mais j'ose espérer que Dieu soutiendra mon courage. — Le Dieu de vérité ne protège point le mensonge.— Âh! le Dieu de vérité sera ma force et mon appui.... — L'appareil de la torture vous fera peut-être quitter ce langage hypocrite qui ne peut exciter qu'une profonde indignation. — Je parlerai ainsi jusqu'à la mort. — • Allez. Ce mot fut prononcé d'un ton qui pétrifia Clara % de terreur : son imagination lui présenta tout à coup l'appareil affreux des supplices , et son sang se glaça dans ses veines. L'idée qu'elle alloit périr dans les tourments lui fit désirer l'assistance
du pèrer Arsène; elle voulut le demander , mais la parole expira sur ses lèvres tremblantes; ses yeux se couvrirent d'un " nuage , ses idées se brouillèrent > sa raison égarée ne lui montra plus que confusément l'horreur de son sort; elle ne
conserva qu'un effroi machinal
Agitée de mouvements convulsifs, et ne pouvant se soutenir sur ses Jambes, il lui fut impossible d obéir, à l'ordre de se retirer dans la salle prochaine ; on l'entraîna en la soutenant sous les bras»
Lorsqu'elle fut dans la pièce voisine on la posa sur une chaise , on lui fit respirer des sels ; elle resta plus de trois quarts d'heure dans un état de stupeur et d'immobilité dont elle ne fut tirée que lorsqu'on vint lui annoncer qu'elle étoit jugée , et qu'elle de voit aller entendre sa sentence. Elle reprit toute sa tête > et regardant autour d'elle avec étonne- , ment : Je ne vois point , dit-elle , d'appareil de supplices; ne dois je les subir qu'après mon jugement ? — Non , lui
répondit-on , vous ne serez ppint appliquée à la question. O Dieu de bonté !
s'écria Clara, je n'ai donc plus rien à craindre! Allons. En disant ces mots elle se leva ; et , délivrée d'une affreuse terreur , elle suivit d'un pas ferme ses conducteurs. Cependant à l'aspect de ses juges elle se troubla ; mais une réflexion rapide sur sa situation et sa piété triomphèrent bientôt de cet instinct de la nature. Avant de lui lire sa sentence , on lui déclara qu'elle étoit condamnée à la mort. Elle resta un instant immobile ; ensuite croisant ses mains sur sa poitrine , elle se mit à genoux en levant
la tête et les yeux vers le ciel Rayée
du nombre des vivants, elle quittoit déjà la terre , elle se réfugioit dans l'asile
éternel ! .La ferveur passionnée de
son attitude , l'expression sublime et céleste de sa figure , frappèrent d'étonnement tous ses juges-: l'auguste caractère de l'innocence et de la piété , plus fort, plus convaincant que les preuves
matérielles et que l'intime conviction de la foible raison humaine , fit passer rapidement le doute dans tous les esprits, imprima le remords dans tous les coeurs ; chacun se dit en secret : Se
peut-il qu'elle soit cqupable!
Et tandis que , soutenue par une puissance divine, elle étoit inaccessible à la crainte et soustraite à la douleur , aux regrets , ses juges interdits lu contemploient en silence, et n'osoient lire son arrêt. Enfin, on lui ordonna de se lever et d'écouter sa sentence. On l'arrachoit à son extase, on la forçoit de redescendre sur la terre j elle ne s'y retrouva qu'avec une douloureuse émotion. Elle éprouva un sentiment indéfi— nissable ; lorsqu'elle entendit acquitter entièrement Montalban , elle eut besoin de réprimer ce violent mouvement d'indignation , et en même temps elle s'applaudit devant Dieu de sauver les jours de son père aux dépens des siens, et de ne plus rien devoir au plus scélérat de.
tous les hommes, Elle frbonna
lorsqu'un ]ui annonça le genre de mort I auquel elle étoit condamnée ; ce détail présentoit une image terrible qui ébranla son courage ! Elle étoit debout , et on la vit chanceler et pâlir, quand on.
proféra ces paroles : Anne - Clara de Montalban , âgée de dix - sept ans , convaincue du meurtre prémédité du jeune Jules de Falmore, est condamnée à avoir la tête tranchée, demain à midi , sur la place de Grève , etc. A ces mots , convaincue de meurtre , elle
s'écria avec véhémence ; Non , non !
Les juges lui imposant silence, elle, se tut j et , baissant la tête sur son sein ,
elle fondit en larmes Lorsqu'on
eut achevé de lire sa sentence , elle demanda la parole; et, l'ayant obtenue:
Je proteste , dit- elle, contre cet arrêt, non par aucun espoir d'échapper à la mort . mais par respect pour la vérité ; je n'ai point demandé de défenseur , parce que 7 forcée de me taire sur les
points les plus importants , je n'aurois pu fournir de raisons en ma faveur. Je suis condamnée injustement , cependant j'ai du l'être , et mes juges n'en sont à mes propres yeux ni moins intègres, ni moins respectables. Je me résigne , mais sans me soumettre ; car je déclare hautement et je soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir que ma sentence n'est fondée que sur des erreurs , et que je suis parfaitement innocente. Clara prononça ces paroles avec tant de calme, de douceur et de dignité , que tout l'auditoire en fut attendri. Dans ce moment les gardes qui dévoient la Reconduire dans sa prison s'avancèrent. Clara, ras* semblant toutes ses forces, alla au-devant d'eux ; elle les suivit avec une contenance modeste , mais d'un pas assuré»
Il étoit six heures après midi ; on la ramena dans sa prison. Elle trouva dans ?a chambre un crucifix , un livre d'heures et un sablier. Elle reconnut le
ma pateruej du père Àr^oe,fc6 geôlier
6o LE SIEGE
lui dit que le saint religieux viendrait auprès d'elle à la pointe du jour, et
qu'il ne la quitterait plus A ce
dernier mot elle soupira : cette promesse ne l'engage , dit - elle , qu'à me
consacrer quelques heures ! Le
geôlier ajouta que le père Arsène devoit , durant une partie de la nuit , assister dans ses derniers moments un homme de la cour qui l'avait fait appeler. C-est le comte de *** , poursuivit le geôlier , il n'est plus jeune, mais il a d'énormes richesses ; c'est le plus grand 6eigneur de la cour : il doit bien regretter la vie. En disant ces paroles le geôlier sortit , et Clara resta seule. Elle éprouvoit un besoin de prier Dieu , qui suspendoit en elle toute autre idée. Ce fut avec une consolation d'une douceur inexprimable qu'elle se disposa à parler à ce juge suprême que rien n'abuse, et qui , pour connoître l'innocence , n'a besoin ni de témoins , ni de preuves, ni de dîscouvs éloquents» Dans le cours
ordinaire de la vie , la foi même a trop souvent besoin d'efforts pour se préserver de distractions dans la prière ; mais à l'approche d'une mort inévitable, la piété devient le sentiment dominant du cœur; la prière prend naturellement alors un caractère véhément et passionné^ et elle est délicieuse, si l'âme est exempte de remords. Que doit -elle être , lorsqu'on meurt généreusement pour la vertu ? lorsque , dans tout l'éclat de la jeunesse, on offre à Dieu le sacrifice volontaire d'une vie pure ?....
Clara se mit à genoux devant le crucifix. Avec quel profond sentiment d'at T tendrissement , de reconnoissance * et d'amour , elle contempla cette image révérée qui lui retraçoit toutes les idées qui, dans cette situation, pou voient le mieux fortifier , élever et toucher son âme ! Elle trouvoit à la fois dans cette contemplation l'exemple du dévouemet le plus sublime, le modèle divin du courage héroïque et de la résigna-
tion parfaite. Qui pouvoit mieux lui enseigner à supporter sans fiel et sans aigreur l'injustice des hommes, à souffrir avec douceur , avec patience les outrages, l'ignominie et la mort? Chaque pensée accroissoit sa force , exaltoit son imagination , épurait , ennoblissoit ses sentiments* Chaque élan de son cœur sembloit doubler en elle la faculté d'admirer et d'aimer; et, parvenue au dernier degré d'enthousiasme religieux, perfectionné par l'amour divin , elle n'étoit plus capable de regretter des biens périssables. Elle n'a voit plus besoin de résignation; le ciel s'entr'ouvroit pour elle; son âme, dégagée de toutes les affections humaines, brûioit de s'y élan* cer et de jouir de sa glorieuse immortalité. O rédempteur de la race humaine! s'écria-t-elle ; vous voyez à vos pieds la plus foible et la plus imparfaite de toutes vos créatures! Jusqu'ici je n J en~ visageai jamais sans frémir le malheur ou la mort, et surtout la perte de la
réputation ; et dans cette nuit terrible , la dernière de mes nuits, après être devenue pour celui que j'aimois un objet de haine et d'horreur , après avoir entend u la sentence qui me dévoue à l'exécration publique et à celle de la postérité y je ne trouve au fond de mon âme que du calme et la plus sublime espérance O prodige d'une divine miséricorde! Oui, sans doute, ce courage est un don du ciel : plus je sen3 qu'il m'est étranger, plus il affermit ma foi, plus il accroît mon amour et ma gratitude r. Tout est miracle maintenant
dans mon existence ! C'est en vain que .
la mort s'offre à moi sous une forme menaçante, ignominieuse, et dépouillée même du repos de la tombe ; c'est en vain que la voix redoutable de la justice humaine me dit avec opprobre :
Tu seras privée des honneurs de la * sépulture; une puissance surnaturelle anéantit pour moi ces horribles images ; une voix céleste qui parle à mon cœur