XE SIÈGE
m'empêche d'écouter ces vains murmures ! C'est Dieu qui m'anime, et qui chasse loin de moi la crainte et la terreur. Sa bonté sans mesure ne se contente pas de protéger, de soutenir l'être fragile qui s'abandonne à lui; il fait plus , il le transforme : mes pensées même ne m'appartiennent plus , elles ne viennent pas de moi ; une heureuse et bienfaisante inspiration les produit ! ... A ces mots, Clara jeta les yeux sur son sablier, et elle vit que le sable étoit entièrement écoulé; alors, elle le retourna pour la troisième fois : elle connut ainsi qu'il était une heure après minuit , et que le dernier jour de sa vie venoit de commencer.. ... Elle regarda un instant couler le sable : Cette image, dit- elle, n'a rien d'effrayaitf pour moi , puisqu'il ne me reste plus sur la terre une mi apte de bonheur ! Ce sable , en se précipitant, n'emportera désormais ni mes plaisirs ni ma joie : sa rapidité ne peut qu'abréger mes peines Ici la sensi-
bililé déchira mon cœur , ici l'erreur et l'aveuglement causèrent ma perte; et bientôt je contemplerai avec ravissement l'auguste vérité* sans voiles, sans nuages, toujours éclatante, toujours inaltérable; bientôt j'admirerai, j'aimerai avec enthousiasme et sans inquiétude !...
Dans peu d'instants ma captivité va finir; ceux même qui m'ont condamnée vont me délivrer. Lorsqu'on viendra me chercher pour me conduire à l'échafaud , lorsque ces deux battans , cerclés de fer, s'ébranleront , et qu'on entrera dans cette prison, je verrai s'ouvrir pour moi
la porte de l'éternité! Avec quelle
mrdeur je franchirai le seuil de cette triste
enceinte ! Ces dernières réflexions
plongèrent Cla^a dans une profonde rêverie ; sa situation et sa piété élevoient tellement son âme , que son intelligence n'étant plus en proportion avec cette hauteur de pensées, elle n'avoit plus la faculté de suivre ses idées. Elle se perdit dans un vague sublime et délicieux. Sans
66 LE SIEjGE
doute l'âme religieuse épurée , animée parla foi , peut pressentir les biens éternels; mais, dans ces moments d'une ex* trême exaltation , l'imagination se trouble , l'esprit s'anéantit , la pensée n'est plus distincte, nul langage humain ne pourrait l'exprimer : la méditation a des bornes, la sensibilité n'en a pas.
Ainsi donc il est des limites pour tous ces dons éclatants, ces facultés brillantes qui flattent notre orgueil ; il n'en est point pour l'âme : elle peut s'élancer dans l'infini , s'unir aux habitants du ciel , et se reposer dans le sein même de la Divinité,
Clara ne fut arrachée à cet état de contemplation, que par l'éclat du grand jour; elle aperçut tout à coup une lueur éblouissante qui sembloit éteindre la lumière de sa lampe. O rayon d'immortalité! s'écria -t- elle; oui, ce jour si brillant et si pur , est pour moi l'aurore d'un jour éternel. Oh ! que m'importe la sentence qui me couvre d'ignominie aux
yeux des hommes ! à peine aura - 1 - oh exécuté l'arrêt, qu'il sera révoqué par le juge souverain de toutes les puissances de la terre. Déjà l'on annonce au peuple mon supplice , déjà l'on en fait les apprêts; dans peu d'heures je monterai sur l'échafaud ; mais avec quel sentiment d'amour, d'espérance et de joie ! Chaque degré de l'échafaud m 'éloignera sans retour de cette terre de douleur, et me rapprochera du ciel!....». Dans ce moment les cris insultants de l'indignation publique proclament partout ma mort ; mais Dieu me dit : Tu vivras à jamais
dans la gloire! En prononçant ces
paroles elle serra fortement ses mains jointes contre sa poitrine, et elle resta quelques instants dans cette attitude, absorbée dans le plus profond sentiment de reconnoissance et d'amour que Ta foi puisse produire. Tous les dons de la grâce divine, toutes les joies mystérieuses de la piété , se trouvèrent rassemblés dans ce cœur innocent, si digne de les
recevoir et de les ressentir : nul retour inquiétant sur le passé) nul trouble de ' la conscience n'en corrompit la douceur* .Elle recevoit la plus précieuse récompense d'une vie religieuse et pure ; Dieu lui révéloit , dans cet instant , toute la félicité des anges.
A quatre heures du matin elle prit son livre de prières, et elle pria jusqu'à six heures. Alors elle se revêtit d'une longue robe blanche , ensuite elle reprit son livre , et se remit à genoux. Dans ce moment le père Arsène entra dans sa chani bre. Ce saint religieux s'a Uen doit à trouver Clara pâle , tremblante , abattue, et il fut frappé d'étonnement et d'admiration en jetant les yeux sur elle :
il la voyoit à la fois calme, animée, rayonnante! Où suis-je ! s'écria t-il ; de quel éclat brille ici la majesté divine!
Grand Dieu! votre toute- puissance me paraît moins admirable quand elle change tout à coup la face des empires ou qu'elle suspend les lois de la nature,
que lorsqu'elle sait revêtir ainsi de force et d'héroïsme , une jeune fille si foi b le et si timide. O Clara ! poursuivit-il , je viens d'assister dans ses derniers moments un homme, un vieux guerrier fameux ejilre les braves par sa vaillance et ses hauts faits, et je n'ai pu dissiper ses terreurs ; on l'a vu tourmenté jusqu'au dernier moment par les regrets de l'ambition et par l'effroi de l'éternité!.... Et vous , ma fille , vous qui n'avez connu que la sainteté du cloître , vous qui n'avez cherché dans le mariage qu'un protecteur vertueux et qu'un ami fidèle, vous, enfin , dont les passions humaines n'ont jamais altéré l'innocence, vous ne voyez dans la mort qu'un but heureux et «que la récompense des peines de la vie. Venez, ma fille , venez fortifier en-* core votre courage , venez achever de vous unir au Dieu , plein de miséricorde et de bonté , qui vous appelle , et qui va vous recevoir dans son sein. J'ai obtenu les permissions nécessaires pour vous
«o LE SIÉGÉ
administrer ici le plus auguste des sacrements. A ces mots , Clara se prosterne ; le père Arsène s'assit à côté d'elle ; il écouta Clara pendant quelques minutes; ensuite ouvrant une boîte d'argent qui renfermoit une hostie consacrée , il la communia. Ce fut alors qu'elle se crut véritablement transportée dans le ciel , elle possédoit Dieu ! La pureté de ses idées , le calme délicieux de son âme , l'ardeur de sa joie , sa reconnoksance passionnée, tout lui attestoit cette union surnaturelle et divine ; l'univers acheva de s'anéantir pour elle. Il ne fut plus au pouvoir des maîtres de la terre , armés de toute l'autorité souveraine, de troubler ou d'intimider ce cœur élevé au-dessus de la nature humaine par une croyance toute -puissante, par les plus hautes espérances , et par un sentiment indéfinissable et sublime...... Elle
ne parloit plus : à côté du père Arsène elle étoit seule avec Dieu, lorsque le geôlier entra* Il avoit un air mystérieux
qui frappa le père Arsène : après un moment de silence il prit la parole pour demander un secret inviolable sur ce qu'il alloit dire. On le promit. Alors, présentant à Clara une lettre cachetée:
Voici, lui dit -il, un billet qne l'un de vos juges, et le plus âgé , est venu m 'apporter pour vous, en me recommandant de vous le donner en secret , et de vous cacher son nom; souvenez- vous de la parole que vous m'avez donnée. Clara reçut le billet , et le geôlier sortit aussitôt. Clara remit la lettre au père Arsène , qui, rompant le cachet, lut tout haut ce qui suit :
ce Vous êtes innocente. Je n'en ai m d'autre certitude que celle que m'ont « donnée votre physionomie , votre « maintien , l'assurance et le calme de « vos réponses ; mais après les preuves tt foudroyantes accumulées contre vous, a il falloit avoir l'expérience d'un demitf siècle pour yous absoudre. La jeu-
a nesse ne peut ni ne doit juger ainsi ; « elle n'a pas eu le temps de comparer « assez le langage du crime, hypocrite ce avec celui de l'innocence. La vérité « obscurcie par de fausses apparences « peut l'émouvoir et non la convaincre.
<c D'ailleurs , une grande partie de vos a juges a dû craindre , en vous écoutant , « de céder à la séduction de la beauté , ou ce d'en être accusé. J'ai soixante-dix ans ; <c je vous ai donné ma voix, et je vou- « drois encore vous sauver; il en est un « moyen : feignez un mal subit et vio- « lent, le médecin de votre prison, déjà <c gagné par moi,, secondera ce strata- « génie ; prolongez cette feinte : pendant « ce temps j'agirai >Je Terrai le ministre, « je me constituerai votre avocat et voce tre défenseur, j'obtiendrai la révision « de la procédure ; et je vous réponds « du succès. Vivez , c'est le souhait sina cère du plus vieux de vos juges. »
Eh bien , ma fille ? demanda le père
Arsène. Mon père, répondit Clara, hier je désirais la mort , mais surtout pour être délivrée d'une existence odieuse; aujourd'hui j'ai oublié le songe pénible de la Vie * durant la nuit entière qui vient de s'écouler , le souvenir de me* affections terrestres et de ma tragique aventure ne s'est pas une seule fois offert à mon imagination ; je n'ai vu que Dieu , je n'ai écouté que lui : la terre a disparu pour moi : mon âme a pris son essor vers le ciel , elle ne retomberait désormais sur la terre qu'avec une extrême douleur. Cependant je sais qu'il ne m'est pas permis d'abréger tnoi-méma mon exil , et que si j'avois un moyen légitime de prolonger ma vie , il faudroit l'employer; mais on me propose un mensonge et des artifices qu'il me sèroit impossible de soutenir : je puis et je dois rejeter une telle proposition. A ces mots , le père Arsène éprouva une si vive émotion , qu'il lui fut impossible
de répondre. Il ne se lassoit point d'admirer tant de courage uni à tant de simplicité , ou , pour mieux dire , il adiniroit la religion qui peut seule donner de semblables vertus. Après un moment de silence , ma fille , lui dit - il , remplissez donc votre noble destinée.
Vous n'avez vécu que pour la vertu , allez mourir pour elle* Votre vie fut heureuse et paisible, un <orage terrible en teriniue le cours ; mais Dieu a permis cette tempête d'un moment , afin de dpubler dans l'éternité le prix qui vous est réservé ! Employons utilement tous les moments précieux qui vous restent, donnons-les tous à la prière. En disant ees paroles , il se mit à genoux à côté de Clara, et il lut tout haut les prières solennelles que l'Eglise a consacrées pour les mourants. Plus d'une fois le vénérable religieux sentit ses yeux se remplir de larmes, en voyant la touchante ferveur et la fermeté de la jeune victime , dont la
figure , loin d'annoncer l'approche de la mort, brilloit d'un éclat surnaturel.
. Le père Arsène venoit de finir la lecture des prières, lorsque l'horloge de la prison sonna onze heures trois quarts...»
Clara écoute , et dit d'un ton calme :
Bientôt ma dernière heure va sonner!
O mon Dieu, s ? écria-t-elle, c'est avec toute l'effusion d'un cœur pénétré de reconnoissance que je vous remercie de vos bienfaits sans nombre ! je vous remercie de m'a voir préservée de la contagion du vice et d'avoir placé ma jeunesse dans un saint asile , sous la direction de ce respectable religieux; je vous remercie de m'appeler à vous avant que j'aie pu connaître le trouble des pas* sions et les séductions du monde ; je vous remercie enfin de m'a voir choisi un genre de mort sans souffrances , et qui m'a donné le temps de me préparer, avec toutes mes facultés, à paraître devant vous!.... A ces mots, se tournant
vers le vénérable vieillard qui Fécou-
tf LE SIÉGJE
: toit avec ravissement : et vous , poursuivit-elle, vous ,mon véritable père, daignez me donner une bénédicliop paternelle. Oui, nia fille, répondit le vieillard ; jnais n'oubliez pas devant Dieu l'infortuné qui vous donna la vie. Ah! c'est lui qu'il faut plaindre; et non son innocente victime!..... O mon père , reprit
Clara, je serai J>ien lot au pied du suprême tribunal , et j'implorerai pour lui la miséricorde divine......
Ici Clara s'arrêta , croyant entendre du bruit dans le vestibule de la prison* Mon père, dit-elle, bénissez votre en* fant; que je reçoive , avant de mourir,
un adieu paternel! O mon Dieu,
s'écria le saint vieillard en étendant sur la tête de Clara ses deux mains tremblantes, souverain protecteur de Pin*liocence, recevez cette enfant dans votre sein , et pardonnez-moi les larmes que
je répands sur son sort ! Je sens
que je ne devrois que vous bénir d'une mort .si glorieuse 5 quand , dans ce
jm ornent y toutes les puissances céleste»
3'en réjouissent....... Et vous, ma fille t
allez recevoir la couronne immortelle suspendue déjà sur votre tête; allez r vierge pure , Dieu vous appelle et le»
anges vous attendent Allez en
paix : que nulle inquiétude ne trouble la joie d'un si beau triomphe j Dieu ne permettra point que votre mémoire "sur 1h terre reste indignement calomniée; reposez- vous sur lut du soin de la justifier d'une manière éclatante.
Quant à moi , fidèle à ma parole , j'irai demain trouver Valmore , et je lui dirai avec tout l'accent de la vérité : Clara
fut innocente Au nom de Valmore,
Clara tressaille : ce nom fit sur elle l'impression d'un ancien souvenir tout k coup retracé. Depuis quinze heure*, son âme étoit si intimement unie à Dieu f que nulle pensée terrestre n'ayoit pu s'offrir à son esprit. Falmoret „..,„„ reprit- elle, non, mon père, ne le voyez point».... c'est à Dieu sejil que j'adresse
mes derniers vœux. Non , ne partez point à Valmore : ne serons- nous pas réunis, et ne suis -je pas sûre de me justifier en présence de Dieu ?....
Uàns ce moment , l'horloge sonna
midi Le père Arsène frémit Clara ,
toujours à genoux,lève ses mains innocentes vers le ciel , en s'écriant avec transport : La voilà donc cette heure suprême?,.... En prononçant ces mots
avec l'expression la plus véhémente , elle croisa ses bras sur son sein , et elle resta quelques instants plongée dans le plus profond recueillement. Ensuite se levant 8 , elle prit le sablier; et , le tendant au père Arsène : reprenez ceci, lui dit» elle , le temps est fini pour moi.... Voici le livre
de prières , il a fait ma consolation et ma force, conservez~le toujours.........
Mais je garderai ce crucifix jusqu'à mon
dernier soupir!.. Comme elle disoit
ces paroles, la porte de la prison s'ouvrit brusquement : on venoit chercher Clara pour la conduire à l'échafaud...,»
Clara tira de son doigt une superbe bague ; et , la donnant au père Arsène , elle le chargea dé vendre ce diamant, et d'en distribuer l'argent aux pauvres. Alors se ressouvenant qu'elle portoit un bracelet qui renfermoit les portraits de Valmore et de Jules, elle rompit la chaînequi t'âttachoit à son bras , et , le remettant au père Arsène, elle le pria d'envoyer ce bracelet à la sœur de Valmore.
Ensuite eUè prit son crucifix , se couvrit d r u 11 grand voile blanc, et se remit entre les mains de ses conducteurs. Le père Arsène là suivit : on la fit monter avec lui dans une voiture de deuil qui traversa lentement tout Paris: Clara f cachée par son voile , trompa l'avide curiosité de la foule qui se précipitoit sur son passage ; et , pour elle , exaltée par les plus sublimes sentiments de piété , elle ne vit rien de ce gui se passoit autour d'elle , et elle n'entendit que les douces exhortations du père Arsène., Arrivée à la place où se trouvoit Pécha-
£o LE SIEGE
faud y la voiture eut beaucoup de peine è percer la foule immense rassemblée $ur la place. Les gardes firent ranger le peuple ; la voiture s'arrêta au pied $le l'écbafaud , on ouvrit la portière»
Clara descendit : deux gardes voulurent la soutenir, elle les repoussa doucement.
Elle s'avança d'un , pas rapide autant qu'assuré vers l'écbafaud j et là , se retournant pourvoir si son vénérable confesseur la sui voit , elle s'arrêta un instant pour l'attendre , ensuite elle monta lep degrés de l'échafaud. Parvenue au sommet , elle ôta son voile : dans ce moment,, sa beauté parut si éclatante çt si majestueuse , qu'elle frappa d'étonnement et d'admiration tous les spectateurs. Clara, debout, tenoit son crucifix fortement Appuyé contre sa poitrine , ses yeux étaient élevés vers le ciel , et , dans cçtte attitude, sa physionomie charmant? exprimoit toute la candeur d'une innocence angélique et toute la ferveur d'une piété sublime. On la regardoit avec une
immobilité silencieuse, la surprise sembloit avoir pétrifié toute cette multitude.
Après un moment de silence, Clara se mit à genoux en disant à haute voix :
Je meurs innocente ! Mon Dien , pardonnez à Fauteur inconnu du crime 7 ouvrez son cœur au repentir !... Pardon* liez-moi mes fautes, et daignez accepter, avec votre bonté paternelle , le sacrifice volontaire de ma vie.... À ces mot&, on entendit mille voix s'écrier et répéter avec une extrême véhémence : Elle est
innocente! elle est innocente ! Clara,*
ne voyant que Dieu , ne désirant que la mort , se retourna vers le père Arsène pour recevoir sa dernière bénédiction ; ensuite elle dit , en penchant sa tête sur 11 le billot fatal : O mon créateur! 6 mon
père! me voilà donc toute à vous!
On frémit alors en voyant briller dans les mains du bourreau le fer meurtrier
qu'il élevoit en Pair Dans ce moment,
un homme à cheval fendit la presse en t'écrian t : G race l grâce ! Sa Majesté fait
8s LE SIÈGE
grâce à la coupable. A cette nouvelle inattendue, les acclamations de joie les plus bruyantes firent retentir la place et la plus grande partie du quai.... Le père
Arsène remercia Dieu ; mais Glara , retombée du eiel sur la terre, ne put supporter cette révolution sans une vive douleur. Hélas ! dit- elle, il faut attendre et souffrir encore f ...... En prononçant
ces paroles^ elle voulut se lever ;. ses forces l'abandonnèrent ; elle tomba é va*nouie dans les bras dp père Arsène. Elle descendit sans.connoissance de cet échaT feud sur lequel elle v en oit de monter avec tant de courage. On la porta dans la voiture, et les gardes eurent ordre de la conduire dans un couvent cloîtré, uniquement destiné à recevoir , par lettres de cachet, les personnes de son sexe souillées de quelques crime* ou déshonorées par une vie scandaleuse.
La grâce de Clara avoit été obtenue par Val more avant même que la sentence eût été prononcée. Lorsque Clara*
DELATtOCHELLE. 85
emmenée par une brigade de la mare* chaussée , eut quitté le château , Valmore , comme on l'a dit , partit luimême pour Paris deux ou trois heures après Clara. Il arriva trop tard à Paris pour voir le cardinal de Richelieu; mais il en obtint une audience le lendemain à sept- heures du matin. Le cardinal étoit instruit déjà de sa funeste aventure. Ce ministre., que plusieurs actions rigoureuses représentent àlapostérité comme uu homme cruel et vindicatif, eut cependant un cœur généreux et sensible (1).
En jugeant la conduite de ce grand homme, oi) auroit dû songer qu'il fut dépositaire et non possesseur véritable de la suprême puissance. La clémence eri politique est une vertu d'une telle hauteur , une vertu si divine , qu'elle n'est l'attribut que de la souveraineté qui seule a le droit de l'exercer. Ainsi
-(1) Y oyez tous les mémoires particuliers de <ce tqups .
le prince peut quelquefois n'écouter dans des affaires d'Etat que les mouve- Hiens de son cœur , le ministre auquel il -a donné toute sa confiance ne doit agir que pour l'intérêt du souverain , et pour soutenir l'autorité royale. L'un peut souvent fléchir avec grandeur , l'autre doit être inflexible comme la loi; il seroit infidèle, et il usurperoit le plus beau droit de la royauté , s'il osoit /être clément avec quelque risque seule-»
ment apparent. Tel est le malheur d'être gouverné par un premier ministre. Plus ce ministre aura de génie et de principes , et plus le gouvernement sera sévère. Le pouvoir suprême ne sauroit être paternel que lorsqu'il n'est exercé que par le maître même : Richelieu, parvenu au comble delafaveur,se promit de soutenir les droits du trône, d'accroître la gloire et la prospérité de sa patrie^ et d'abaisser l'orgueil des ennemis de la France. En formant ces nobles projets , il fallut aussi prendre
la résolution de se maintenir dans sa place, et,de renverser tout ce qui s'opposeroit à son plan. Il extermina ses ennemis ; mais ses ennemis eussent anéanti ses grands desseins, et ils ne furent tous que des conspirateurs. Ces actions violentes ne doivent être regardées que comme des coups d'Etat , qui , commandées par la politique, ne violèrent point les lois sévères d'une stricte justice ; et la France leur dut son salut et son élévation. Cette rigueur, attribuée au caractère le plus implacable, ne fut qu'un calcul de prévoyance. Richelieu eut des -mœurs douces et faciles ; il inspira la terreur aux factieux , mais il se fit adorer de tous ceux qui l'entourèrent.
Dédaignant les routes vulgaires , ce fut par le seul charme de son esprit et non par l'intrigue qu'il parvint à la faveur.
Armé d'une autorité souveraine, il no chercha point à se faire un parti pour la conserver ; il déjoua lés cabales et n'en forma jamais, il ne maintint >sa
puissance que par une surveillance infatigable, il ne la fortifia que par de grandes actions. Enfin il fut le seul favori qui sut obtenir l'admiration de ses contemporains et celle des cours étrangères et rivales.
Vahnore, en entrant dans le cabinet du premier ministre , courut se jeter à ses pieds, en disant d'une voix étouffée :
Monseigneur ! point de torture et
point de mort j'ai dû recevoir sa
main..... .. Qu'elle soit enfermée pour
jamais dans un cloître........... Sa mort
afibibliroit ma haine , et je veux conserver toute l'horreur qu'elle m'inspire.
— Mon cher Yalrçiore, dit le cardinal attendri , en le relevant affectueusement et en le faisant asseoir , combien je vous plains ! Ce crime est inouï ?.....
Jl faudroit un exemple. — Jkh !
monseigneur ! qui pourra jamais commettre un semblable forfait !.... — 11 est vrai qu'un tel excès de férocité ne doit pas se renouveler...... Si jeune , avoir
ton cœur si barbare! Et sa beauté, diton , est incomparable ? — À ces mots , Valmore tressaille , se soulève , et retombe sur sa chaise en pâlissant. Dans ce moment son imagination lui représentait si virement la figure de Clara , qu'il crut la voir elle-même , et qu'il aurait voulu fuir de cette chambre pont
l'éviter Âhl s'écria~til, périsse sa
funeste beauté , ou que du moins feu perde à jamais l'insupportable souvenir 1 Mais , monseigneur , je cor*x >ure votre Eminence de m'accorder sa grâce........ — Pour qu'il me fût possible de vous refuser quelque chose dans l'état où vous êtes , il faudrait que l'intérêt 4e l'Etat s'opposât à vos désirs. Elle aura sa grâce , je me charge de l'obtenir 5 mais le roi voudra sûrement qu'elle soit jugée solennellement et conduite à l'échafaud; il faut qu'au moins elle éprouve toute la terreur d'une si juste condamnation. Pour vous, mon cher Valmore , vous pouvez
attendre de mon. amitié tontes les oon^ aolations qu'il me sera possible de vons donner. Tâchez de vous- calmer ,. soignez votre santé qui me paroît être si altérée ,. et quand vous serez en état de réfléchir sur les choses que vous pouvez désirer, etqui dépendent de moi, venez me retrouver , me parler à cœur ouvert , et. soyez- sûr d'avance que je ferai tout pour votre avancement et pour élever votre fortune. Monseigneuiy répondit Valmore , je n'ai plus qu'une seule ambition , celle de me distinguer dans les* armées j, j'aurai l'espoir d'y trouver une mort honorable. Non, dit le cardinal, il faut vivre pouc servir le roi et la patrie. A ces mots le cardinal se leva ; Valmore prit congé de lui et sortit. U retourna sjir-le-champ dans son château. Une fièvre brûlante, ne l'avoit point quitté depuis le jour de l'affreuse catastrophe*. Cependant , arrivé dans son château , il ne voulut se mettre au lit , malgré le? instance^ de sa.
DE LA ROCHKLLE. 89
sœur , qu'après avoir présidé aux funérailles de son fils, dont il fit déposer le cercueil (Jans là chapelle du château; On avoit embaumé son corps , qui devoit être mis dans un. magnifique tombeau , que son malheureux père se proposoit de lui faire élever.
. Valmoi e , accablé de fatigue et de douleur , consentit enfin à se coucher à huit heures du soir : la triste Amélie s'assit au chevet de son lit, décidée à le veiller une partie de la nuit. Quoique le médecin eût prescrit le silence, Valmore r qui avoit sa parfaite connoissauce , s'entretint toute la huit avec sa sœur. Ah! laissez-moi parler , lui disoitil y le silence me dévore ! Que m'ordonnez- vous de renfermer dans ce cœur déchiré! Des tourmens inexprimables.
Hélas ! je ne les soulagerai pas en . gé- . jnissapt : mais comment interdire la
plainte à de telles souffrances ! O
délire de l'ambition ! ' Le cardinal
a cru m'offrir quelques, consolations en
me parlant -d'avancement et de fbrhi»
ne! Àh î que je méprise la puissance humaine L..Ce fameux ministre, ce grand homme tient entre ses main»
les destinées de l'Europe; et quand illui serait possible de changer la face entière du globe, et de conquérir toute la terre, que pou r roi t -il sur un cœur qui vient de perdre ce qu'il aime !....
Sans doute , reprit Amélie , les connotations d'un tel malheur ne peuvent être données que par la ' Puissance divine; c'ept donc à elle qu'il faut recourir.
Ah! dit Val more en soupirant, ose-t-on
lui demander un miracle? —
Oui, tous ceux qui peuvent guérir un cœur profondément blessé. Dana de tels maux , k force d'âme nécessaire pour les supporter , la puissance , la résignation, sont des prodiges ; la religion seule peut les faire : en doutez* vous ?
-f~ le consens à vivre , n'eat - ce pas un acte de foi ? Sans Ja religion» , qui pourvoit m'empêcher de ;iûe délivrer de cette
existence abhorrée? — Cette reli*
gion si sainte , qui vous empêche de commettre le seul crime irrémissible % ne tous offre- 1- elle pas déjà la plu* puissante de toutes les consolations ?
Comme tous le disiez, tous les mo»
«arques de la terre voudraient en vain adoucir votre douleur , mais la religion vous dit ; Votre fils est heureux ; il jouit d'un bonheur suprême , il en joui ta
toujours ! Qu'elle est bienfaisante r
qu'elle est adorable la voix céleste qui nous fait entendre ce& paroles ravissantes !..*... Écoutons -la , n'écoutons qu'elle !......
C'était ainsi que la sage Amélie cher* choit à calmer le désespoir de son mal* heureux- frère , qui , détaché de tout 7 dépouillé de toutes les espérances humaines y désabusé des illusions qui font aimer la vie ,■ ne pouvoit en effet que par des idées religieuses reprendre de la force et du courage.
Il n'y a que les saints r on les cœur*
profondément tendres , . qui paissent sentir le néant de toutes les vanités! Que «mit pour eux les succès , les louanges , le faste , la fortune , au prix des jouissances de Pâme! O comme ils sacri&eroient sans effort tous les biens frivoles de convention , pour se délivrer d'une vive inquiétude sur l'objet de leur affection , ou seulement pour abréger une
absence ! Et dans la douleur, quel
triomphe d'amour -propre , ou quel succès d'ambition pourrait les consoler ou les distraire ! Ah ! que la sensibilité dans sa joie ou dans ses peines rend raisonnable sur tout ce qui ne l'intéresse pas! Jamais la philosophie n'a fait comme elle mépriser les faux biens , .et connoître la petitesse et la puérilité de l'orgueil.
Sur les dix heures du soir , Val more cessa de parler, mais non de s'agi ter et de gémir; tout* à-coup à minuit il s'écria :
Non, je ne veux point que son sang soit t^ersél m. Cet ange du haut du cfel m'or-
donne d*empêchersamort. ... Cependant si leeardinal oublioit sa promesse, dans quelques heures elle périroit!.... A ces mots il demanda une écritoire, et il écrit vit à la hâte jau cardinal pour le conjurer, dans les termes les plus pressants, de ne point oublier qu'il lui avoit promis for* mellement la grâce de Ctara, et il envoya sur le-champ à Paris un homme à* cheval chargé de cette dépêche. Jusqu'au retour du courrier, Val more fut dans un état d'agitation qutaugmenta sa fièvre de la manière la plus effrayante. Il eut même des moments de délire : tantôt il voyoit Jules sous la figure d'un ange, lui demander de défendre les jours de Clara, tantôt il croyoit être témoin du supplice de Clara; alors il frémissoit, il vouloit s'élancer hors de son lit, il remplissoit d'épouvante tous ceux qui l'entouroient. Dans- d'autres instants, reprenant sa connoissance , il demandoit si son courrier étoit revenu ::
an ne. pouvoit le tromper à' cet égard ,,
g4 LE SIÈGE
car on savoït qu'il ne croiroit que le rapport du courrier même. Enfin le courrier revînt chargé d'un billet écrit delà propre main du cardinal, qui maridoit en peu de lignes que Clara, conduite sur l'échafaud, avoit montré un courage extraordinaire, qu'elle avoit eu sa grâce, et qu'elle étoit renfermée pour sa vie dansun couvent. Valmore respira et reprit un peu de calme. Il avoit défendu que sous aucun prétexte on lui dit un seul mot relatif à Clara, et même, avoit-il dit à sa sœur , s'il m'arrive de vous parler d'elle, ne me répondez point ; écoutez-moi exi silence, et que surtout.ee nom exécrable ne frappe jamais mon oreille : il n'y a pas de. puissance humaine qui pût me le faire prononcer»
Quelques heures après l'arrivée du courrier, il fit plusieurs questions sur 1e couvent de Clara, et sur la manière dont on y traitoit les recluses enfermées par lettre de cachet. Amélie répondit
brièvement, que lorsque leurs familles payoiént des pensions elles étoient clans des appartements particuliers, tandis que les autres couchoient dans des dortoirs , et mangeoient ensemble dans des réfectoires. Au bout d'une heure de silence, Valniore reprenant la parole ; Ma sœur , dit-il , vous me croirez....... J'ai
bien ma tête II s'arrêta. Il étoit
vivement ému , et il avoit ^ pour la première fois depuis son malheur , un ton doux et affectueux. Amélie saisit sa main qu'elle serra dans les siennes, et la plus tendre sympathie fit couler ses larmes...
Ma chère Amélie, reprit Valmore, cet ange m'est apparu, ce n'étoit point une illusion, je l'ai vu.... Ses plçurslui cou* pèrent la parole.... Oui, reprit-il, je l'ai va !... et j'ai besoin que vous n'en doutiez pas Eh! pourquoi, dit Amélie,
douterois-je de ce doux prodige? ne s'accorde-t-il pas avec notre croyance ?
i— Je l'ai vu! il étoit beau corçme
l'innocence heureuse, tout rayonnant
d'une joie divine! Mais écoutez. ..%
Il a prononcé avec une douceur céleste Je nom détesté... et il m'a dit: Tu dois la protéger , la défendre et V aimer.. *.
— Eh bien ! n'est-ce pas la le langage de l'évangile? ce doit être celui des anges,
— La protéger et la défendre, je l'ai fait; mais l'aimer, grand Dieu!.. — Dans l'immortel séjour de la paix, de l'amour et du bonheur , les âmes innocentes qui sur la terre furent victimes de l'in j ustice et de la cruauté , bénissent leurs persécuteurs qui ont abrégé leur exil ; elles invoquent pour eux cette puissance misé' ricordieuse qui daigna plus d'une fois faire un saint d'un scélérat, en ouvrant les yeux du vice toujours aveugle, en lui montrant dans toute sa splendeur la vertu , fille du ciel soutenue et perfectionnée par la religion.
Amélie ne dit rien de plus, ne voulant point parler de Clara. Ma sœur, reprit Yalmore, cette malheureuse est sûrement abandonnée de l'univers en-
DE LÀ ROCHELLE* m 97
tiei\.*.. Elle n'a point de pension peutêtre.*... ilfaudroit s'en informée. .... Je le saurai , repartit Amélie y et je me conformerai à cet égard à vos intentions. N'y pensez plus. Pour toute réponse , Valmore serra la main de sa sœur* Depuis ce moment il parut êlre moins agité ; mais il tomba dans un abaissement qui bientôt fit tout craindre pour 3a vie»
Tandis que la douleur conduisait rapidement Val more aux portes du tombeau , et que les médecins , en lui prodiguant tous les secours de l'art , le for* çoient de lutter péniblement contre la mort, l'infortunée Clara éprouvoit denouveaux tourments qui exercèrent également sa patience et son courage*
On se rappelle que Clara fut portée évanouie de Péchafaud dans la voiture qui la conduisit au monastère des Filte* du Repentir? le mouvement de la vu*-, turelui fit reprendre l'usage de ses sens; elle se retrouva avec son confesseur, qui lui apprit dans quel lieu on Ja condui- 1. 9 ' .
soit. Clara fît un profond soupir ; je passerai là toute ma vie , dit-elle , et j'ai dixsept ans?.... Ma fille, reprit le père Arsène, nul être vivant n'a vu ainsi que vous, avec toute sa force physique et toutes ses facultés intellectuelles, la mort d'aussi près* Rappelez - vous toujours l'instant où, prête à recevoir le coup mortel , vous adressâtes à Dieu une sifervente prière; la mort ne sembloit pas seulement inévitable, elle étoit présente, elle vojis saisissoit.... Vous avez touché la dernière limite de la vie ! Vos yeux alors, en s'élevant vers le firmament, durent en percer l'épaisseur ; il%ont découvert sans nuages et le ciel et l'éternité !•.. . Que doivent donc vous paraître maintenant ces momens rapides qui s'écoulent sur la terre? ei murmurerez -vous pour un si court délai? — Murmurer!
•h ! jamais. Je me soumets Cependant , quand Dieu m'a rejetée de son sein pour tant d'années, peut il m'être défendu de gémir? ~ Vousavez montré tout le cou*
DE t'A ROCHELLE. 99
*age de la piété, Dieu veut que vous ayez encore le mérite de la patience. — Guidezmoi toujours , mon père , et je l'aurai.
— Je ne vous abandonnerai jamais , vous êtes ma fille bien-aimée. Je veillerai sur vous jusqu'à mon dernier soupir.
— O mon père! mon unique appui sur la terre , vous seule connoissez la malheureuse Clara !.r. En disant ces paroles, ses pleurs inondèrent son visage. Toujours aussi pieuse, toujours aussi soumise, elle n'étoit plus cependant cette femme héroïque, inaccessible à ta crainte et à toute émotion étrangère à la religion.
Dépouillée de l'espérance d'une mott prochaine, elle ne revenoit à la vie qu'avec les foiblesses humaines : peu d'instants auparavant elle avoit cru qu'élite alloit posséder un bonheur suprême., une gloire immortelle , et elle reprenoit un lugubre avenir, dans lequel elle ne
. voyoit plus que douleurs el qu'ignominie. Plus Ja piété avoit exalté son âme et son imagination, et plus, en effet, elle
*oo LE SIÈGE
devait éprouver de découragement* Abattue 5 anéantie» n'envisageant sa récompense que dans un grand éloigne^ ment, son imagination fatiguée n'a voit plus assez, de force pour la lui représenter sous de vives couleurs ; environnée maintenant de honte et d'opprobre, cet affreux tableau, fixé pour long-tempa sous sfrs yeux , sembloit voiler à ses regards la perspective heureuse qu'elle avoit contemplée de si près.
Elle arriva au monastère à deux heures.
après midi. Elle sentit son cœur se dé-
.çbirer en se séparant du père Arsène*
qui cependant lui promit de la venir
. voir tous les jours,.
Cette maison et oit gouvernée par .uno prieure et une sous- prieure, et quatre autres religieuses appelées, dana les couvents, dignitaires. Ces. six personnes étaient irréprochables par la pureté de leur vie. Lorsqu'une d'elle»
m ou r oit, on la remplaçoif par une religieuse choisis d&is un couvent do
-province ; mais d'ailleurs toutes les au»
très religieuses de cette maison étoient des personnes converties qui, aprè& une jeunesse licencieuse , se comacroient à la pénitence. Ainsi, les victimes flétries des passions et du vice y rejetées du sein- de la société, étoient admises dans cet asile : plus indulgente que le «onde , la religion les.
fceeevote dans son sanctuaire; elle les aecneilloit avec une tendre compassion ; elle daignoit mettre elle-même sur la tète proftme de ees pécheresses scandaleuses le saint voile de la pudeur et de là virginité. -# Là, le regret expioit tout m y le vicerepentant pouvoit reprendre toute la dignité de la vertu, et jouir de tous les droits de l'innocence. €ès institutions religieuses ne permettoient pas. de discerner les coupables , ^exercice austère de la pénitence était commun à tous; et, dans- ce refuge du ▼ice détrompé , la charité chrétienne iûlerdisoit tout reproche; la douce
lo* LE SIEGE
humilité s'y confondoit avec le repentir, et les actes les plus apparents du remords n'y paroissoient être que les fruits de la piété. Telle étoit la communauté religieuse j mais il y a voit eu outre dans cette maison un grand nombre de pensionnaires r enfermée* là, pour mauvaise conduite f par lettres de cachet y et sous la garde et le gouvernement de la prieure et des cinq religieuses dignitaires. Les femmes dont les^ familles pay oient des pensions y étoient logées dans des appartements solitaires tous séparés les uns des autres, et ne voy oient que les religieuses. Les autres formoient des classes , couchoient dans de grands dortoirs, vi voient en commun , mangeoient ensemble y et travailloient y sous Finspection des religieuses, à différents ouvrages» Les unes étoient renfermées pour leur vie, et les autres seulement pour un temps limité. Ce fut dans ces classes, et non dans un logement par-
DE LA ROCHELLE. xoî
ffculier que la malheureuse Clara fut conduite !..... Elle étoit si tremblante et si foible , que les deux religieuses qui la reçurent furent obligées de la porter dans la salle d'assemblée, où les pemicmnaires venoient de rentrer après le dîner. Clara éprouva un sentiment inexprimable de douleur, de honte et d'effroi, en jetant les yeux sur toutes ces femmes souillées de crimes , et en pensant qu'elle seroit désormais leur compagne On savoit déjà sa déplorable histoire; et au murmure qui se fit entendre dans toute l'étendue de Ja salle, et à l'expression insultante de tous les visages, elle connut facilement qu'elle in3piroit, s'il étoit possible, encore plus d'horreur qu'elle n'en éprouvoit elle-même. On la posasse une chaise. Une religieuse s'assit à côté d'elle, et lui fit respirer du vinaigre.
Saisie, suffoquée T elle ne pou voit ni soutenir sa tête , ni proférer une seule parole» Au bout de quelques minutes
>o4 LE SIÈGE
on lui apporta un bouillon ; elle te priK.
On lui demanda si elle vouloit manger, elle fît signe qu'elle désirait secoucher. Aussitôt on la conduisit dans.
le dortoir; la prieure, qui lui donnoife le bras ,. la voyant tressaillir à l'aspect de celte multitude de lits qui remplissoient te dortoir, lui dit du ton te plus; doux : Vous n'fture* jamais rien à craki* dre ici , on sait trop que l'insulte y serait grièvement punie ; l'état oè vous êtes; demande tous mes soins, et il n'en est point que je ne sois disposée à vous don* ner. Clara ne répondit que par un regard; douloureuxettouchant^qui-achevad'âtv tendrir là bonne religieuse r que sa seule présence avoit déjà vivement émue*.
Lorsque Glara fiât couchée > la prieures'assil au chevet de son lit, en disant ::
Tâchez, de vous calmer, je resterai là> jusqu'à .Ge que vous soyez- assoupie £ ensuite je placerai près, de vous une sœur converse pour vous garder, pour tous servir; et, quand vous voudrez
DE LA ROCHELLE. *o&
wè parler, faites-moi demander, je reviendrai sur-le-champ. :
Clara, entièrement privée de sommeil depuis deux jours , céda bientôt à l'excès de son accablement > elle s'endormit $ elle retrouva pendant quelques heures le doux et profond sommeil de la jeunesse et de l'innocence.
Elle ne se réveilla qu'à huit genres et demie du soir , au bruit que firent toutes les peasionnaire&en entrant pour se coucher. Clara ferma avec soin ses.
rideaux entrouverts , afin cfe ne voir personne. Elle fut extrêmement troublée de ridée qu'elle alloit passer la nuit au milieu de toutes ces femmes*.
Elle reconnut la voix de Ta prieure qui lut tout haut tes prières. Clara se mit à genoux sur son lit pour l'écouter :
cette lecture, qui fut assea longue, et le son de voix d'une personne respectable , adoucirent un peu l'amertume des réflexions de Clara; elle pensa que dans ce grand nombre de femmes»
io6 LE SIEGE
.bannies de la société, il y en avoit sûrement plusieurs que la religion avoit touchées, et que peut-être il en étoit quelques-unes d'innocentes, que l'on avoit condamnées sur de fausses apparences. Cette idée l'attendrit, et lui rendit inoins, insupportable cette affreuse association. Après les prières on se coucha dans le plus profond silence , on alluma les lampes, et Clara se rendormit. À minuit elle fut réveillée en sursaut par un bruit étrange : elle écoute, et elle entend près de son lit une voix basse lui adresser, avec l'accent de la fureur, les injures les plus atroces; au même instant son rideau s'entr'ouvre , une figure menaçante se montre en levant le bras sur elle, et Clara reconnpît dans cette furie la gouvernante du malheureux Jules, renfermée pour sa vie dans cette maison , en punition de l'intrigue criminelle qui lui avoit fait négliger la garde de cet enfant. Clara, épouvantée non seulement par cette
action , mais par le seul aspect de cette' malheureuse, se jette éperdue sur le plancher , de l'autre coté du lit , en poussant un cri perçant. Les sœurs converses de veille se levèrent à la hâte ; elles De trouvèrent plus que Clara hors de son Ht , qui* lie voulant point dénoncer la créature qui venoit de l'insulter , se contenta de dire qu'elle avoit cru entendre un bruit effrayant. Elle supplia Tune des sœurs de rapprocher sou lit de sangle du sien ; la sœur y consentit , et Clara se recoucha. Mais l'image de cette fille , qui lui retraçoit si vivement celle de l'infortuné Jules, la priva de tout repos pendant le reste de la nuit. Jusque-là Pidée de son jugement , de sa mort, et la ferveur de sa piété, avoient écarté tout autre objet de son imagination; mais, condamnée à vivre dans cette maison ignominieuse, elle reprit tous ses souvenirs désolants.
Valmore s'offrit à sa pensée sous des traits à là fois terribles et touchants ;
w>8 LE SIÈGE
elle le vit également à plaindre pm l'horreur de son ressentiment, et par celle qui se mêioit k ses plus tendres regrets L'infortuné! se disoit - elle , il est forcé de me haïr jusqu'au tombeau > et moi du moins je puis l'admirer toujours et l'aimer encore ! ; Il est donc
un tourment que je n'ai pas souffert, celui de passer rapidement de la tendresse à la haine i mon cœur n'a point été bouleversé par cette affreuse, cette
inconcevable révolution! • Il est une
douleur que le ciel a daigné m'épargner !
Mais Vaimore l'éprouve. Ah ! n'est-ce pas la ressentir ! Non , malgré l'évidence çt l'illusion des plus fortes apparences, je n'aurois jamais pu le croire capable
d'un crime! Et il n'a point hésité à
me condamner! Hélas! l'effroi >
l'égarement peints sur mon visage» mes propres paroles 9 la vue de son fils égorgé ^ son désespoir, tout, dans ces
premiers moments, a dû l'abuser!
Ahi s'il eût entendu mou interroga-»
toîre , s*il m'eût vae alors , n'auroit - il pas reconnu mon innocence , comme cet inconnu ; ce juge, que les déposi- * lions et les prétendue» preuves n'ont pu tromper?.,... Eh quoi! par la suite/ si la réflexion ne Pé claire point , ne pourra- t-eUe pas du moins jeter quelques doutes dans son esprit, quand il se représentera l'infortunée Clara, qu'il se rappellera son éducation , sa vie , ses entretiens , sa tendresse , lui sera-t-il posssible de persister dans son
horrible erreur ? :...*.; Non , non , il
m'abhorrera toujours ! II est vrai
que c'est lui qui vint me soustraire à la cruauté de cette multitude furieuse prête à m 'immoler ; c'est encore lui , je n'en doute pas , qui m'a fait arracher de Péchafeud , et j'ose croire encore qu'il n'a point désigné ma place ici, dans ces classes composées de femmes vicieuses les plus abjectes : il auroiK demandé pour moi une prison décente?
et par conséquent solitaire. Sa géuéro- 1. 10
irité ne se démervtira jamai» , je le sais, mais sa haine aura la inçme constance ! ..* Ces pe&sées accablantes occupèrent Clara durant la nuit entière. A su* heures» on donna le signal du réveil} elle se leva ainai que toutes le» attire»
femmes» Elle 4ubit alors une nouvelle humiliation : on lui fit prendre l'habillement untfprme de la classe , du linge d'une toile grossière , et une robe de >ho*e grise; et, quand elle se vit ainsi revêtue de la livrée de l'infamie , elle se crut souillée comme les courtisanes qui la portoient justement, et dont on là rendoit extérieurement l'égale. Après un déjeuner de pénitente (du pain et de l'eâu) , que le besoin d 'alimenta lui fit prendre , elle suivit la prieure et la sous-prieure , qui la firent asseoir devant la table de travail : on lui donna sa tâche , en l'exhortant avec douceur à la remplir. La prieure sortit , la sous* prieure resta pour présider au travail.
Clara, afiuîssée 90U& le poids accablant
DE LA ROCHELLE. *ii
die la honte, n'osott m faire un mouvement , ni lever les yeux ; elle étoit dan* cet état de stupeur et de confusion qui rend inutile le témoignage de la oons»
eience. Assise entre deux courtisanes y elle craignait également de rencontrer' leurs regard» effrontés ,. ou seulement de toucher leurs vêtement» : la tête et les yeux baissé», elle étoit immobile as»
place ; ses mains r étend ow sous la table, tenoierrt fortement rapprochés contre * son corps tespbs <ïe sa robe : sa seule pensée étoit de tâcher de mettre un péu :
d'espace entre elle et ses viles compagnes. Tout :à coup l'une de cefr femmes saisit violemment soua k table une des mains de Clara : un fer brûlant , appliqué sur cette maki si - pore, n'aurait pu* produire une impression plus douloureuse et plus terrible. Elle se leva précipitamment avec une expression si pa~ Ibétique et si touchante r que la religieuse en fut émue jusqu'au fond- dm
lia LE SIEGE ;.
cœur. JBHe a voit vu le mouvement et deviné la cause de cet efiroi machinal, produit par l'antipathie qui «e trouve»
toujours entre l'effronterie et la pudeur. La religieuse, debout t et tenant Clara par le bras , jeta sur la courtisane un regard sévère. Vous savez, lui dit- elle, que toute familiarité est défendue dans ce lieu , et que toute plaisanterie y seroit déplacée. Nous sommes ici comme on devroit être partout sur cette terre d'exil , qui n'est qu'un triste passage ; noud y sommes pour gémir de nos fautes passées f et pour sanctifier le présent , en le rendant constamment utile par 4a prière et par le travail.
Celle qui parloit avec, tant de douceur, en s'assimilant à des femmes deshonorées , était une vierge sainte et pure ; mais ce langage si délicat et si sublime de la charité chrétienne étoit dans sa bouche également humble et
DE LA ROCHELLE. n5
sincère. C'étoit ainsi que tous les jours , dans le secret de sa cellule , elle partait à Dieu (Telle-même.
Après avoir fiât celte réprimande , la mère Sainte - Anne ( c'étoit le nom de la sous-prieure ) se tourna vers Clara en lui demandant si elle savoit broder j et, sur sa réponse , elle fit apporter uii métier* Clara sur-le-champ se mit à l'ouvrage, en établissant son métier de manière à tourner le dos à toutes les autres femmes. On travailla près d'une heure dans le plus profond silence; ensuite on vint chercher la mère Sainte- Anne, qui sortit en disant qu'elle retiendrait bientôt. Deux sœurs converses restèrent dans la salle. Au bout de quelques minutes, Clara tressaille j elle entendoit des éclats de rire : ce bruit si discordant à son oreille lui parut à la fois une insulte , une cruauté , et le comble de l'indécence. Elle voypit réuni sous ses yeux ce qu'il y a de plus hideux sur la terre j le vice dans l'op-
»i4 LE SIÈGE
probre sans honte et sans repentir.. Elfe' eut un moment de saisissement , ensuite ses larmes coulèrent ; les seenrs imposèrent silence ; la mare Saktte~ÂJim reparut y et tout rentra dans. lWdpe.
À midi y on se fera pour aller «a réfectoire* Glara , pouvant à peine se son— tenir , la tête toujours baissée, laissott passer tout le monde avant elle , voulant se trouver la dernière , afin d'être libre «Sans sa marche, et de n'avoir personne derrière elle. Maïs Ut religieuse loi faisant signe d'avancer ,. elle obéît , et* fat obligée de se placer dans la file..
Au moment où l'on entrait dans le réfectoire, on se pressa les ones contre les autres, et , dans cette espèce de désordre, nne femme , Rapprochant de l'oreille de Clara, lui dit rapidement tout, bas r:
Nous n'avons à nous reprocher que des faiblesses; tu as fait un crime épouvantable ; nous sommes toutes conjurées contre toi , tu périras par le fer ou par te poison !•»*•«••«. Clara frissonooit * elle
DE LA ROCHELLE. u5
reconnoissoit la voix de la gouvernante clé Jules ; elle voulut fuir , mai* une main robuste et forieuse la retint forteaient' par sa- robe jusqu'à pe qu'elle eût tout entendu. Alors on lui permit de s'échapper , et Clara s'élança dans la salle , où , s'appuywrt sur le dos d'une chaise , eHe resta glacée de terreur- Bientôt les pensionnaires s'approchèrent et l'entourèrent; >en la voyant a»
milieu de ces femmes, qui toutes a voient an maintien. si dégagé, on eût cto* à fo pâleur de son front , à sa contenance' abattue , consternée , qu'elle étoit ta seule coupable , si la modestie virginale répandue sur toute sa personne n'eût donné à sa figure angélique l'air de la pudeur souffrante , et non celui: de la* confusion.
La mère Sainte-Anne vola an secours it Clara , qui lui dit qu'elle avoit craint de se trouver mai , mais qu'eMe se sentait mieux; On se mit à tablé. Clara a*
nG LE SIEGE .
trouva placée vis- à -vis son ennemie j elle rencontra une fois son affreux regard , et depuis ce moment ses yeux se fixèrent sur son assiette jusqu'à la fia du dîner. Clara , qui a voit envisagé la mort avec tant d'héroïsme , s'anéantt&- .soit sous la crainte du vice et de l'audace ; elle avoit un courage incomparable dans toutes les situations qui.demandoient de la grandeur d'âme , elle étoit.fçmrne dans toutes, les au très. Tout ce qui; pou voit exciter de grandes pensées Pèle voit au -dessus d'elle-même j niais quand rien ne touchoit son cœur et n'enflammoit son imagination y elle étoit la t plus foi Me et la plus timide de toute les créatures»
Pendant le dîner ,. elle eut la consoation d'entendre la douce voix de la mère Sainte - Anne , qui fit tout hapfc une lecture pieuse. Cette voix respecttable , qui n'atficuloit que des paroles saintes > offrait à l'oreille et à l'esprit la
douceur et l'idée de la plus touchante harmonie ; elle suspendit les maux et les terreur» de Clara.
- Après le dîner, on eut la permission de se promener une heure dans les cours, mais Clara n'en profita pas ; elle, retourna dans la salle , et elle y respira ; elle s'y trouva seule avec une sœur qui resta avec elle. Clara se remit à l'ouvrage. Au moment où les pensionnaires rentraient , on lui annonça la visite du père Arsène : ce digne religieux étoit l'un des meilleurs prédicateurs de ce temps., les religieuses le révéraient , et l'on permit à Clara d'aller seule au parloir recevoir sa visite. Quand le père Arsène vit paroître Clara avec l'habit uniforme . des. femmes renfermées en commun dans cetje maison, il se troubla ; il la regarda un instant sans parler, ses yeux étoient remplis de larmes $ mais une réflexion rapide lui rendit bientôt toute .sa sérénité. La sagesse humaine et profane, à cette vue, n'auroit pu que
n8 LE SIÈGE
s'indigner et s'affliger; la religion a des consolations pour toutes 1 es situations de la vie. Eh ! qui pourroit décrier que la véritable sagesse ne soit celle qui relève le courage , celle qui fortifie et qui eonspïe !•.„..
Ma fille , dit le religieux , tous voilà avec la livrée de la honte et de ïa misère; et, tandis que vous la portez, it existe un nombre prodigieux de femme* dépravées qui sont dans la pompe et dans les grandeurs!....... Die» nous apprend ainsi à mépriser des biens péris-* sables qult donne si rarement à ses amis£ et qu'il ne leur accorde jamais coqhd^ récompense ; car ils ne sont pour em* que des charges ou des épreuves. O ma fille ! aimez cet habit , il vous rend
si touchante aux yeux de Dieu L
Qu'il est beau de le porter avec une
âme pure et résignée !". — Hélas ï mon-
père , reprit Clara , vous prenez moi* accablement pour de la résignation ! j^ ne murmurç point ,, mais je suis afr-
DE LA ROCHELLE. n 9
Marée !.. A ces mots, Clara, racontant tout ce qui loi éfoit arrivé, répandit toutes ses douleurs dans le sein de sen vénérable ami. Vous n'aves point 4e; parents, lui dit le père Arsène, votre inhumain père vous abandonne; et d'aîlfours ses affaires sont dans uit si mauvais état, tant de créanciers se présentent, qu'on mettrait' une opposition sur une pension faite par lui , et, qu'ainsi quand il aurait voulu la donner , les créanciers l'auroient saisie , et vous séries toujours réduite à vous ré* fugier dans la classe commune , payée par le gouvernement. Mais il est un moyen facile de vous tirer de cette société ignominieuse et menaçante , et de vous mettre en sûreté dans ce même couvent dans l'intérieur intime des religieuses* Le diamant que vous m'a veau confié vous reste : je l'ai fait estimer, il vaut douze mille francs ; il est à vous, puisqu'il vous a été envoyé directement d'Allemagne il y a. six semaines,
iM> LE SIÈGE
et même à l'insu de votre père. Je vais le vendre aujourd'hui; vous paierez une pension', et vous coucherez ce soir dans un appartement particulier* A cette proposition , Clara réfléchit un moment ; ensuite , prenant la parole ' :
Non , mon père , dit - elle , non ; 6e diamant n'est plus à moi. En allant à Féchafaud j'en ai disposé; j'ai promis à Dieu de le donner aux pauvres : ce fut mon testament ; il n'est plus en mon pouvoir de le révoquer. Ne suis* je pas morte civilement ? ma voix en justice n'est plus comptée v ma signature est nulle. Clara n'existe plus. Que du moins le peu de bien qu'elle a pu faire lui survive! Gardez ce diamant, nous le vendrons pour accomplir la première bonne œuvre que vous m'indiquerez. — Ma chère fille -, vous n'aviez donné ce diamant que dans la croyance que vous alliez cesser d'exister. Vous vivez , il est aujourd'hui votre seule ressource , vous pouvez
DE LA ROCHELLE \%t
sans scrupule en faire usage. — Non , mou père , j'aime mieux rester à jamais «dans Pétat où je saisi; le souvenir de* cette action uvy soutiendra. Bêlas f c'est la seukrde ce genre que je pouf** rai faire ' r dok-je le hiisser échapper ?
— Je. ne de vois pas* voo» la conseiller, mais elle me touche et m'édifie. Quant* au bracelet qui vous fut donné par Yalraore „ il doit toujours être rendu , il ne Vious est pas permis de garder \& portrait d'un homme' qui n'est plus" destiné à* devenir votre époux. — Cependant , . mon: père , j*avoi» fait le serment de porter ce bracelet 1 toute ma vie. — • Oui ,, parce que voaâ ne doutiefe' pas que; Valmone ne dût recevoir votoor foi sou3peade jours~~. — - Oui, je n'en doutais pas, s'écria douloureusement Clara;. il n'y a pas encore six jours qu'il' ne m'était possible de voir dans Pa venir que bonheur, tranquillité!,........
Vahnore m'esiimoit, me chérissoit, et
maintenant, grand Dieu! Ses
la» LE SIÈGE
pleurs lui coupèrent la parole. Le père Arsène ne montra pas une sévérité déplacée ; il ne faisoit jamais de sermons inutiles ; il suivit ce précepte divin , donné par 1e suprême consolateur; Pleurez avec ceux qui pleurent, et bientôt les larmes de Clara coulèrent avec moins d'amertume. Mon . père , dit - elle , vous avez raison en ceci comme en toutes choses..... Renvoyez
ce bracelet.......... — Et vous, ma fille,
reprit le père -Arsène , autant que la fbibjesse humaine vous le permettra , écartez de votre Imagination des pensées qui vous accablent. Descendez au fond dé votre conscience , vous y trouverez dé noble* consolations. Au milieu de* votre abaissement apparent , considérez, ma fille, quelle est la hauteur merveilleuse de votre destinée : vous n'êtes point le jouet des événemens, vous avez été déclarée, coupable , il ne tenait qu'à vous de Voua justifier; on
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tous a conduite à l'échafaud , vous pouviez en disant un mot n'y pas aller.
Vous voilà dans la société la plus vile, dans le séjour le plus humiliant, maté sans être forcée de trahir votre secret ; vous êtes la maîtresse de le quitter ce soir, c'est une volonté généreuse qui vous y retient. Ainsi , chacun de vos malheurs développe en vous un sentiment vertueux. Vous n'êtes point entraînée dans Cet abîrïic de misères humaines par une invincible nécessité :
c'est votre ânre qui dispose toujours de tout ; c'est elle qui , vous plaçant en présence de Dieu , vous fait tout sacrifier aifi désir de lui' plaire; c'est elfe qui vous montre une gloire qui ne se flétritpoint ; c'est elle enfin à qui vous devez cette douce résignation , et qui voua donnera la sainte persévérance...
Enfant chérie , qtfe je porte dans mon cœtir ! ranimez-vous ! Je m'attendris quand vous souffrez , et néanmoins jfr ne pais vous* voir que triomphante.
vxk L;E SIÈGE
Souvenez-vous ^ue la noble victime de la vertu qui s'immole elle -.même,, ne doit ni s'affliger ni f gémir. £fc bien 1 ni on père j s'écria Clara, je me rendrai djgne de votre indulgente bonté; je surmonterai toutes mes faiblesses* EUe pari oit encore , lorsqu'on entra dans' le parloir pour lui dire que la prieure 1»
demandoit. Clara , fortifiée par les discours paternels du pieux Arsène, le quitta pour aller sur-le-champ trouver la prieure. Elle s'étonna .en voyant qu'on ne la faisok pas entrer dans la classe y et qu'on la conduisait {lan$ le corps de logis même àes religieuses»
Arrivée à l'appartement de la prieure, elle eut un bien plus grand sujet de surprise. La prieure l'ayant fait asseoir :
je suis charmée de vous annoncer, lui dit-elle , que vous ne rentrerez pa* dans l'hospice, vous allez quitter cet Imbit , et reprendre vos vêlemens ordinaires qu'on vient d'envoyer ici. À ces mots Clara ne put retenir ses
larmes , en pensant que ces habits venoient do château de Val more , où elle les a voit laissés. Et voilà encore ^ continua la prieure , la cassette qui contient vos bijoux et vos pierreries*
Toutes ces choses ne sont que des restitutions Une autre main , qui
veut être iguoiée, payera pour vous une pension j un notaire vient de m'en apporter Pacte. Ah ! n'en doutez pas, interrompit Clara en fondant en larmes, c'est toujours la même main. ...... Quoi
qu'il en soit, reprit la prieure , il ne vous est pas possible de refuser cette pension anonyme; j'ai le droit <le l'accepter pour vous , et j'en ai usé : j'ai signé l'acte. On prépare votre appartement, vous y serez installée dans une heure. Une sœur converse y logera avec vous pour vous servir; on vous y portera votre nourriture, qui doit être préparée à part; on vous fournira pour ves broderie^, l'étoffe, les laines et les soies que vous désirerez avoir* Voua
i2 6 le siège:
ne travaillerez plus au' profit de la maison , vos ouvrages vous appartiendront j:
enfin, rien ne vous manquera de «c que vous pourrez raisonnablement dé-* sirer dans cette retraite. Les six reK* gieuses ( en me comptant ) qui sorit chargées du gouvernement de .cette maison iront vous voir tour à tour chei tous , quand vous serez disposée à les recevoir. Les autres ne font point de visites ; elles sont entièrement dévouées au service intérieur de la communauté; À l'égard du petit nombre de pensioo*n aires qui sont logées dans notre inté*-* rieur, vous serez maîtresse de les voir; Non, madame, répondit Clara, je me consacre à la solitude la plus absolue , et je désire ne çônnoître ici que vous , ma* dame, et la mère sous-prieure. D'ailleurs, ajout a- 1- elle , la charité chrétienne peut seule engager à- supporter la vue d'une infortunée qui fut condamnée à la mort pour un crime inouï.... Elle s'arrêta*, elle vit frémir la religieuse. Cependant 5 ,
DE LÀ ROCHELLE. i* 7
Madame, reprit- elle d'une voix basse et tremblante, j'ai protesté de mort innocence jusque sur Téehafaud... ......
et j'aurai toujours ce langage,- avec découragement sans doute ( farce que je sais qu'on ne me croira pas........ ) ;
mais, c'est celui de te vérité* Ecoutez , k» dit là prieure, nous ne permettons jamais aux personnes renfermées ici de nous parler de leur malheurs; ces récits y ou seulement des plaintes, pourraient produire des déguisseroens cou*pabies. Ne me parlez don* jamais de votre funeste aventure; je ne yeux pas la connoître*Msis, ap refusant de vous entendre, je ne vous juge point; je n'ai ni le droit de vàus condamner, ni le pouvoir de vbus»absoB<|re.< IL me suffît, pour vousr plaindre , peur vous soigner et pour voua armer, d'avoir vu couler vos larmes et de savoir que vous souffrez» Ah! s'écria Clara , votue compassion est. si douce et si généreuse ^ qu'elle peut tenir lieu d'amitié; elle
»?8 LE SIEGE en a du moins tout le charme* Mais r poursuivit-elle , mon intention n'étoit pas de tous conter ma déplorable histoire ; le mot que j'ai hasardé étoit le «eu} que je pusse dire ; tous l'avez entendu , il m'a soulagé. Je garderai désormais le silence que vous prescrivez.
Comme elle disoit ces paroles, la prieure se leva , et la conduisit dans son apparièrent composé de trois jolies petites pièces meublées simplement , mais avec une extrême recherche de propreté.
Les fenêtres de ce logement donnoienî sur un grand jardin , dont on offrit a Clara la libre disposition. La prieure la «fuilfca, et Clara jouit du plaisir de se trouver seule. Dieu étoit là; elle pouvoit lui parler et Fentendre sans distractions. C'étoit la providence qui,
ftar les mains de Valmore y venoit de l'arracher de eet hôpital, à l'instant même où elle s'étoit courageusement . décidée à y rester. Pourquoi n'envisager oit ~^e lie dans cette solitude, deve-
nue si paisible, que des jours remplis «l'amertume î est-il un sort que Dieu ne puisse embellir ? ÏS'avoit-elfe pas canna déjà qu'il est possible d'attendre la mort avec un calme délicieux, et d'éprouver dans celte situation, et jusque sur 1-échafuud même, tous les transports , tous les ravissements de la joie la plus vive et la plus pure? Après de tels miracles, quels bienfaits de la souveraine puissance pourraient rétonner désormais? Pourquoi rejetteroit-elle Pespérance d'un changement inopiné dans son sort ? Dieu peut-être a pré* paré pour elle des moyens légitimes de justification; peut-être cette épreuve ter* rible n'a-elle été faite que pour amener un jour , dès cette vie, le triomphe éclatant de l'innocence! Mais, s'il faut qu'elle soit jusqu'au tombeau méconnue des hommes, Dieu n'a-t-il pas de quoi suffire au cœur fidèle qui se donne à lui sans réserve?
Telles étoient les pensées de Clara j
i3o LE SIÉGÉ
et c'est ainsi que la religion répond à tout ; c'est ainsi qu'elle sait donner , pour cette vie même , de» espérances sans bornes, et qu'en même temps elle apprend à s'en passer , ou à les perdre sans désespoir et sans murmure. Quel système inventé par tes hommes auroit cette puissante influence sur nos senthnens, notre conduite et notre destinée? À la place de Clara, que l'on suppose l'héroïne de la sagesse humaine f privée de la foi religieuse y seji histoire seroit déjà . finie , un suicide eût prévenu sa . condamnation. Si l'on vent peindre la vertu luttant avec une patience et un courage inébranlables contre le plus affreux malheur , il faut donc choisir une héroïne chrétienne.
Et quel plus utile, quel plus noble tableau pourrai t-on . offrir à l'admiration des grandes âmesL... La plus imparfaite esquisse d'un tel. sujet ne sera même pas sans intérêt pour elles.
Clara désiraêtreaulendemain, afiade
DE LA ROCHELLE. i3i
revoir le père Arsène. Elle étoit sûre qu'il jouiroit de son changement de situalion , et qu'il ert béniroit la providence.
Les jours suivants Clara resta peu dans sa chambre. Elle étoit encore incapable de la moindre application; elle ne pou voit que prier Dieu et se promener. Dès qu'elle vouloit se mettre au travail , les plus déchirantes pensées s'offraient à son esprit. Le souvenir affreux de son père la remplissoit d'épouvante , sa scélératesse lui pàroissoit un opprobre qui juatifioit à ses yeux toutes les humiliations qu'on lui faisoit souffrir j quand elle se représentent sa farouche figure, elle le voyoit tonjours saisissant l'infortuné Jules et lui plongeant un poignard dans le sein; elle voyoit cette innocente créature baignée dans son sang , et Valmore
désespéré .....Cet horrible tableau
troubloit souvent son imagination; alors , éperdue , elle fie lé voit en appelant à soa secours j. elle s'écrioit s Verrait
j3îi LE SIÈGE
je toujours ce sang innocent, ce sang qui retombe sur moi! Cet égarement , ces terreurs ressemblent tellement aux remords , et À l'aveu le moins équivoque du crime, qcœ: les. religieuses, témoins de ces scènes, se confirmoient dans une erreur que , sans ce trouble, involontaire ,. Clara leur eut facilement ôtée par le charme de si figure , * par sa douceur et surtout par sa piété;;
Clara passoit presque toutes ses journées dans l'église et dans; le jardin; elle aimait à se promener seule,, au déclin du jour, dans œ jardin rempli des monuments, d'une tendre, piété* Nul orne* ment profane n'embeliissoit cette solitude,; nul autrer bruit que le chant des oiseaux: et le murmure d'une fontaine n'en t r ou bl oient la tranquillité* Clara oontemploit avec attendrissement ce lieu solitaire, renfermé dans l'enceinte d'une grande vitk, au milieu de la dépravation et des joiea insensées du
DE LA ROCHELLE. i35
ponde; temple mystérieux de la misé* ricorde ouvert au repentir , inacces- ' aible à la vaine curiosité. Ctara voyoit les recluses dispersées , couvertes de longs voiler noirs, s'avancer lentement sous des cloîtres de verdure , sembla- i
bles à des ombres silencieuses et mélancoliques ; car; dans ce monastère, ( les religieuses dévouées à la pénkence n'avoient point entre elles cette communication franche qui , dans les autres couvents, présente un tableau dont la simplicité , l'innocence et la gaité rappellent sans cesse. les beaux jours de l'enfance. Ici , disoit Clara , tous les sbuyçnirs sont des regrets , on y pleure , on y gémit; mais la conscience agitée s'y apaise , les remords dévorants s'y .« changent en amour!........ La religion,
toujours si belle , est surtout admirable ici Elle y purifie des cœurs
égarés ; elle ranime , dans des âmes
avilies , tous les sentiments délicats ;
elle y éteint le feu destructeur des pas-
sions; elle y, rallume la flamme généreuse de la vertu ! Ces humbles pénitentes , dégagées des liens honteux du vice , sont heureuses sana doute ; elles doivent tant aimer le Dieu qui pardonne ! C'est surtout dans cette enceinte que Ton trouve tout ce qui peut le mieux exciter l'admiration et toucher le cœur; la suprême puissance et la miséricorde , la foiblesse et la reconnoissance (a)«
Un malin Clara fil acheter des fleurs pour en parer une chapelle. Le jardin en manquoit : une servante alla eu chercher ~ dans la ville. En rentrant , elle passa d$ui$ la classe -, y déposa son pur nier de fleurs qu'elle oublia pendant une heure. Les pensionnaires sqrent que ces flçiçrs.appartenoit nt à* Clara :
la gouvernante de Jules trouva, le moyen de glisser furtivement un petit pajûegr dans Ut corbeille. La servante revint , reprit le panier et le 7 porta à Clara, Cette dernière, après avoir roi»
DE LÀHOCHEiLE. >55
les fleura, dans «tes vbse>s, apérçtft au fond de te tiorbèiille un billet ; elle l'ouvrit ^ ici y luttes 'mots r Valmare est à l'agoniel. ....... Meurtrière de son
fils, €*e$ttioi qui l'àt&ittines!
Le papier tottfba ées ttidlns dte Clafra ; ses yeux se &ttritfeftt , et elle perdit l'usage deieè *tews. En rtprrtnrtit sa connoissance , tkm premier mouvement lot 4e se jeter à genoux , -en versant un torrent de terme* !........ Elle tfemandoit
à Dieu de ooMSWVer les jfltfrs de Val* morèL..*... Après avoir prié ptas d'une heure , elle se releva eh s'é criant ; 11
vivra !. Cei te confiance prophétique
de la ferveur et de la foi De fut point déçue.
Valraore en effet étoit à l'extrémité ; mais ope crise heunetis^lui's&utà fa vie.
Sa convalescence fut fcrigUfc et fangùis~ santé. Au bout de trois Semaines , 11 se leva , malade encore, pototWller voir les ouvriers qui travftittoient par ses ordres au tombeau de Jules»
Valmore, dès les premiers moment*, n'a voit pu supporter l'idée d'hériter de son fils, de cet enfant adoré qu'il avoit perdu d'une manière si tragique»
Renonçant à se marier y il avoit déclaré à sa sœur qu'il voulait consacrer à un établissement de charité le fends et les revenus de cette superbe terre. Amélie, qui connoissoit la fermeté de ses résolutions > ne songea point à l'en foire chan-> ger; elle voulut mê^ie s'âasocier: à cette pieuse action. Il fut convenu que R)ii étaWiroit deux cefita 'pauvres, efa&nts dans ce château , transformé en hôpiteh.
Amélie promit de se Mé vouer au soin de les conduire, et de passer le reste de sa vie dans ce lieu. Les enfants de voient être divisés en classes , et adftii depuis l'âge d'un an jusqu'à cinq. On s'engageoit à les garder- jusqu'à dix , et à les mettre ensuite en apprentissage, ou à les placer d'une autre manière.
Le produit de la vente des meubles»
magnifiques au ch&efeui dèvnét fournir
DE LA ROCHELLE. \Z r
arrx premiers frais de cet établissement.
JLa religion consacra la grande cour du château , dans laquelle on déposa lis Corps de Iules. Son tombeau étoit dé marbre bknc , construit pour contenir encore les cendres de Valmore et d'Ainélie. On entoura ee monument d'une grille dorée et et' un double rang de cyprès, et sur une des façades de la tombé on lisoit cette inscription , qui s'adrestsoît aux en font s qui dévoient habiter le château :
Iï eut lé» vertus de son âge.
Il fût pieux , docile , reconnoissant .
EnfanU , imitez son exemple ;
Vous jouissez de ce qu'il de*oit posséder sur la terre.
Honorez sa mémoire j Bu haut du ciel U teillera suryous»
lLe soir du jour où le corps de Jules fat solennellement déposé dans sa ,tom be, Valmore voulut veiller plus longtemps que de coutume , il ordonna même à tous ses domestiques de se coucher. Resté seul dans son cabinet
avec sa sœur, il s'assit a côté d'elle , et, la regardant en silence pendant quelques instants -, il fut aussi frappé qu'attendri de sa pâleur et du changement de sa figure. Combien vous ave» souffert!.... lui dit-il. —Oui, répondit Amélie, je souffre toujours doublement!.*..
— O ma sœur, reprit Valraore-, mon unique amie ! je ne suis point ingrat!.. ... Venez, je vais «n'acquitter. En disant ces paroles , il se lève ., la prend par la main , et , sortant du cabinet avec elle, il la conduit dans la grande cour, où reposoient les cendres de son fils.
Amélie , vivement émue, le questionnoit en vain : il étoit agité, mais, pour la première fois depuis sa maladie , il marchoit d'un pas ferme et rapide : le sublime élan d'une âme ardente et sensible redonnoit la force et la vie à son corps abattu. Parvenu au tombeau de Jules , ,U ouvrit la grille, et se jetant à genoux sur l#s marches du moiwmeitt :
O tiapn 61s, s'écria - 1 — il , je jlare sur ta
DE L.i ROCHELLE. 1%
tombe de consacrer ma vie entière à
la verto ! ce sera vivre aussi pour la re~
onnoissauce et pour la sainte amitié!,—
Ici je dépose ma haine et le ressenti*
ment qui déchire mon cœur!. ici je
renonce à la, vaine et frivole espérance d'une félicité trompeuse ou fugitive ; tous mes rêves de bonheur sont évanouis sapas retour !♦.♦.,. Mais, privé des illusion* qui m'ont charmé , j'achèverai cçuragw&etpjeqt le songe pénible de la vie > et , lorsqu'on souvenir affreux viendra malgré moi me poursuivre , je fais le vœu solennel de m'en distraire par une .action généreuse : du moins une douleur $i légitime ne produira que dfbeoçeujc fruits, et j'immortaliserai mes regrets et {a, mémoire»
A ces mots, Amélie se précipita dan»
les bras de son frère , leurs pleurs se confondirent : Valmore serra. sa sœutf avec transport contre son sein y il connut dans cet instant que la source des
j4o LE SIÈGE •
émotions les plus douces et les plus pure* n'étoit pas épuisée pour lui;
Depuis ce jour , quoique sa mélancolie fût si profonde qu'elle parut être l'effet d'une disposition naturelle née avec Hii , il ne montra plus d'abattement , H s'occupa de ses affaires , et traça Im-raêmé le plan de l'établissement qu'if ▼ouloit fonder : le château fut retnplr d'ôu vriers r et les actes de dbnaf ion , revêtus des formes qui pouvoient le mieux lés rendre irrévocables , lurent signés.
Tous ces soins ne consolbîent pasTaN more^ maïs ils le rattachoient à la vie. 4 on peut bien , en spéculation , ne projeter de faire le bien que par principes ou par calcul; mais on le fait toujours avec goût ; et l'homme constamment bienfaisant n'est jamais complètement malheureux.
Cependant Valmoré ne podvoit banxur de son imagiaation le souvônk ê»
DE LA ROCHELLE. >4t
Clara ; malgré toutes ses résolutions , il parloit souvent d'elle à sa sœur, qui jamais ne lui répondent. Après mille réflexions sur l'affreux événement, il s'étoit arrêté à l'idée que la passion et une jalousie effrénée a voient porté Clara à commettre ce crime incompréhensible; elle est barbare, elle est atroce, disoil-il y mais elle est incapable de cupidité, tout en elle annonçait le désin-
téressemeni et l'élévation d'âme
Hélas! n'y voyais -je pas aussi la candeur et la bonté! Grand Dieu ! j'ai
désiré passionnément d'être aimé d'elle 1 et mes soins r pour y parvenir, prépa-
roient la mort de mon fils!.... Une
n d resse si pure inspiroît une passion si féroce L... M Si: je. pouvais me rappeler d'elle , avant cette horrible époque ,
un trait, un mot condamnable !.
mais non,, jusque-là un ange , et tout
k coup une furie t un monstre!.. ...~
Ma raison s'anéantit devant cette pensée comme devant œlie de- l'enfer.: Je crois ^
lia LE SIÈGE
>e frémis, et je ne puis comprendre.'..,.
Eh parlant *insi , Val more souvent répandoit des larmes arrières; ensuite, se reprochant vivement ces moments de foiblesse, il renonveloit le serment de ne plus parler de Clara, et il quittait impétueusement sa soçnr ; car il n'était jamais tenté de s'entretenir de ses peines avec toute autre personne.
Cependant Clara" apprit dans sa retraite que Yalmore étoit bors de tout danger ; et, «'informant chaque jôttrde ses nouvelles , elle fut instruite sncfees~ sivement, par le père Arsène , de tous les progrès de sa convalescente , et de la transformation bienfaisante de son château. Ce détail toucha profondément Clara sans 1 étonner. Père infortuné, dit-elle , si digne d'un meilleur sort!....
Privé de son fils , la première pensée de sa douleur fut de recueillir de malheureux orphelins!, .. Àh! que j'aime-
rois à partager les nobles soins de la Tortueuse Amélie ! 4 Et, tandis que
l'imagination me transporte sans cesse aux lieux qu'elle habite, tandis que je pleure avec elle, et que je partage et toutes ses peines et tous ses sentiments, ' je suis pour elle un objet d'exécration ! .... Dans ce séjour où la vertu malheureuse trouve en elle-même toutes ses consolations , on me maudit, on m'abhorre!,...
Mais le sort voulut en vain briser les liens qui nous unissoient , ces nœud* chéris d'une si douce sympathie sont entiers pour moi : on peut lesméconnoîtreet ndn les rompre. Ahî si Ton me voyoit , si je pouvois me faire enten*
dre!. .Oui, sans dévoiler mon
horrible secret , je convaincrais leurs *
cœurs ! ce n'est qu'en tâchant de
m'oublier , qu'ils peuvent persister dans leur funeste erreur. Sans dbute, dans ce château Consacré à la vertu , on aura détruit tout ce qui pouvoit rappeler mon souvenir! Mon portrait est brisé, ma chambre est démolie, les fleurs que* j'ai plantées sont arrachées, le* arbre»
i44 le siège
qui portaient mon chiffre sont abattus!
il ne reste plus rien de moi autour
«Feux!
( Ces pensées déchiraient le cœur de Clara; elle s'étoit promis d'écarter de son imagination le souvenir de Valmore, elle croyoit beaucoup faire en ne prononçant plus son nom , et en tâchant de porter toutes ses pensées sur Amélie ; et lorsqu'elle questionnoit le père Arsène , elle ne lui parloit jamais que d'Amélie et du nouvel établissement auquel elle devoit présider. Ainsi sa tendresse secrète, devenant plus réservée > plus délicate encore , se forlifioit par le soin même de la concentrer au fond de son âme.
Un jour , le père Arsène lui dit qu'à la place du petit pavillon ou le malheureux Jules a voit perdu la vie , on avoit bâti une chapelle sous l'invocation des Anges* Clara, depuis un mois, travailloit à broder un superbe devant d'autel qui étôit presque fini , et elle désira pas-
DE LA ROCHELLE. j<15
sionnéraent que son plus bel ouvragé pût servir à décorer cette chapelle. Elle avoit fait vendre le diamant confié au père Arsène , et sur cet argent elle donnoit de petites pensions à quelques infortunés; dans ce nombre, étoit une pauvre veuve qu'une sœur converse lui avoit fait connoître. Elle chargea cette femme, en lui recommandant le plus profond secret, de porter cette broderie au château de Valmore, et de l'offrir à Amélie pour un prix infiniment audessous de sa valeur. La commission fut faite avec intelligence et fidélité. Amélie acheta la broderie, qui sur-le-champ fut posée devant l'autel de la chapelle des Anges. La pauvre femme , pour sa récompense, reçut en don l'argent qu'elle rapporta.
Cet hommage rendu à la mémoire de Jules procura à Clara quelques instants de consolation; il lui fut doux de penser que cette chapelle devoit à son travail son plus grand ornement, et que i. • i5
*46 LE SfÉGB
Valmore chaque jour jetteroit les yeux sur son ouvrage,
Clara, depuis plus de deux mois dans ce couvent, y vivoît dans une solitude absolue, rie recevant chez' elle que la prieure et la mère Sainte- Ahrie , qu'elfe "édifioit par sa conduite. Elle travâilloit «ans relâche pour l'église et pour lés 'pauvres ; elle n'avait aucune communication avec les femmes renfermées dans ce couvent, et pensionnées par leurs familles. Ces dernières montroient pour Clara, dont l'histoire éloit si publique et si connue, un éloignement et une horreur qu'il étoit naturel d'éprouver, ornais dont lès souffrances decetfe infortunée dévoient au moins contraindre Pexpfession. Toutes ces femmes , au contraire , affichèrent leur mépris de la manière la plus indécente et la plus cruelle. Il sembloit qu'elles fussent charmées de pouvoir s'indigner : c'est une jouissance pour le vice ; il croit s« releyer de son abatëseijietit en exer-
pE LA ROCHELLE. i4j
çant> avec barbarie le triste droit cto mépriser. Ces femmes , nop contentes de fuir avec affectation Clara , quand, elles la rencontroient dans les cloîtres ou dans le jardin , lui refusèrent for* mellemeot à l'église l'entrée de la tri— bunç destinée à les contenir tontes, La prieure ayant vu cette scène, quitta le chœmr où elle étoit déjà placée, et alla chercher la tremblante Clara, [ii'ellç conduisit dans l'église, et qu'elle [t placer entre elle et la sous- prieure; distinction qu'aucune pensionnaire n'avoit egcore obtenue. Elle dit à Clara :
Vous resterez toujours là désormais:
lorsqu'il s'agit de vous défendre d'une injuste oppression , je ne crois pas pouvoir vous placer trop près de moi ; car je dois être voire appui : que ne dépend,- il dç moi de devenir aussi votre consolation!...,........ Après le service
diyin, la prieure, suivie des cinq religieuses dignitaires , se rendit dans une sajle par laquelle toutes les pension-
ï48 LE SIÈGE
ii aires dévoient passer en sortant de leur tribune; et là , les arrêtant : Mesdames > leur dit -elle, permettez -moi de vous représenter que vous n'avez pas le droit d'exclure une pensionnaire de la tribune de notre église , tant qu'il y reste des places. Mous pourrions donc faire entrer dans cette tribune celle que vous en avez injustement bannie, mais nous aimons mieux la garder avec nous ; et nous voulons seulement vous prévenir que nous nous chargerons toujours ainsi de réparer vos torts envers elle, et que chaque humiliation que vous lui ferez éprouver nous imposera le devoir cPune préférence en sa faveur.
Ce discours inspira des dispositions plus pacifiques, et Clara ne fut plus insultée.
Clara étoit si touchée des bontés de la prieure et de la mère Sainte- Anne, qu'elle eut la pensée de se faire religieuse dans ce couvent. Elle en parla au père Arsène, qui l'en détourna. Ce
DE LA ROCHELLE. i4g
seroit , lui dit-il, avouer que vous êtes criminelle , et vous ne devez jamais vous accuser faussement : songe? qu'on ne reçoit aux Filles du Repentir que des personnes coupables; cette institution n'est pas faite pour vous. —Hélas! reprit Clara , on ne me recevroit dans nul au Ire couvent ! — Hé bien ! ma fille , c'est que Dieu ne vous destine pas à cet état.
Clara renonça à ce projet; mais elle le regretta vivement.
Un soir , à six heures , la prieure entra dans la chambre de Clara , qui fut très- étonnée de la revoir , ne recevant jamais sa visite aussi tard. Je viens, lui dit la prieure , vous apporter une bonne nouvelle. Ces paroles, qui annonçoient à Clara un changement de situation , ne lui causèrent que de l'inquiétude ; car elle n'attendoit plus de bonheur sur la terre. Elle resta interdite : un violent battement de cœur l'empêcha de répondre....,,.. Vous êtes libre, reprit la
} 5q LE SIÈGE
prieure , j'ai reçu l'ordre signé du mî-
sistre — O ciel!.-. Et qui donc a
demandé cet ordre? — Monsieur votre père. À ces mots , Clara fut prête à s'é-
yanoqir Ouj , continua la prieure ,
il a obtenu U permission de vous transférer dans un château qu'il possède k cent lieues d'ici, sur }es bords du Rhône:
il a promis que vous n'en sortir^? point} mais vous sepe? dans un beau pays , et sous la garde d'un père.......... Ici Clara
cessa d'entendre : une pâleur mortelle couvrit ses traits, ses yeuxae fermèrent et elle perdit l'usage de. ses sens. La prjieure crut que la joie lui çausoit cette révolution. La malheureuse Clara, en Reprenant $a connoissanee , dit à H prieure d'uri $ir ég^ré : Eh quoi , ipadame , ne puis- je pas demander à rester ici? peut -on m'en arracher jn^lgré moi?..... Que vous rn'élqnne^I répondif
la prieure. Comment n,e $er?iez-vous pa j gue la niaUon paternelle çst un asilf
DE LA ROCHELLE. i5i
honprïible , et qu'après ce que vous avez souffert, vqus n'avez yïen h craindre de la sévérité d'un père?.... D'ailleurs on ne sox\$ laisjsç point le choix, c'est un ordre
que nous recevons; il faut obéir O
mon Dieiè! s'écria douloureusement Cla-
r$ eii joignant les Riains Et quand
yiencfrat-on me chercher?.... — Ce soir même , tout à l'hepre. — Juste ciel !.....
Et je ne nouerai parler au père Arsène!....
7— Jl est absent et ne reviendra que deinaip.... -r Ejaignerez - voijs , madame , yqqs charger d r uu billet pour lui \ — Ouï , je vouç le promets.
Clara aijssitôt écrivit ce qui suit :
* O mon père , mon seul protecf eur, « on m'enlève s on m'entraîne loin de <t yous au château de Rosmal, sur les 5 bojr<Js du Rhône. Oh ! n'abandonne»
M pas la malheureuse Clara »
. jElle cacheta ce billet et le remit à la prieure. Une demi-heure après , on vint
i5? LE SIEGE
lui dire qu'une voilure avec des chevaux de poste l'attendoit à la porte du couvent. Tremblante , éperdue , elle n'avoit pas le courage de demander si son père étoit dans la voiture ; elle ne pou voit proférer son nom , ou lui donner un titre que tout son cœur désavouoit. On lui dit heureusement que des affaires retenoient son père à Paris, mais qu'il iroit la rejoindre incessamment. Elle reprit un peu de force j elle se jeta dans les bras de la prieure.
ma mère, lui dit-elle, que n'ai-je pu
' passer mes tristes jours sous votre obéissance!.... Dans ce momentoù je ne puis avoir le moindre intérêt à vous trom-
■ per, souffrez que je vous répète que je suis innocente!....— Ah! reprit la prieure
•attendrie, qui pourroit en vous regardant vous croire coupable ! Votre souvenir ne me rappellera jamais que Fidée
la plus touchante du malheur.* —
Adieu, ma mère, dit Clara en fondant en larmes, priez Dieu pour moi! A
ces mots , elle s'arracha de ses bras et sortit précipitamment de sa chambre.
On étoit . au milieu du mois d'octobre :
huit heures sonnoient , le son de l'horloge "fit tressaillir Clara. Qu'elles seront lugubres pour moi, s'écria- t- elle , les
heures qui vont suivre celle-ci ! En
traversant le cloître , éclairé par une lampe , elle s'arrêta en jetant les yeux sur le cimetière. J'espérois , dit - elle , que mes cendres reposeroient là!...- Et qui sait !.... Elle frémit, et n'acheva pas; el\e pensoit que peut-être les ondes du
Rhône lui serviroient de sépulture
Elle s'appuya sur un pilier de pierre j et regardant à travers les arcades un ciel pur et sans nuages, cette vue adoucit l'horreur de ses pensées. O mon Dieu , dit - elle , dans quelques mains que l'on puisse être , n'est-on pas toujours dans les vôtres ! Disposez de moi , les terreurssont une espèce de rébellion contre vos volontés, je veux surmonter les, miennes.*. • En disant ces mots, elle
i$4. LESIE6Ç
ppursuivit rapidement, spncljernin. Arrivée à. la porte du couvent, son cœur sç déchira en quittant cette maison de, doulçurs. consacrée aua; regrets , ses pleurs recommencèrent à couler : on la porta dans une chaise de poste, elle ne ppuvoit-plus se soutenir.
JVJLontalb^n , décidé à s'expatrier poujç échapper aux poursuites de sç^ créanciers , avoit voulu sç ressaisir auparavant de la malheureuse Clara, craignant toujours qu'elle ne finit par dévoiler la yérité , surtout lorsqu'elle apprendront qu'il avoit quitté la France. Il; n'obtint cme difÇcilenient l'ordre du minisire, qu'il sollicita secrètement ; mais à l'époque où Clara lui fut remise , U pouvait encore rester Un uiçis en France sans risquer d'être arrêté. H avoit dèslors plusieurs dettes exigibles, pour lesquelles on pouvoit saisir ses biens; Épais les lettres de change qui cjonnoient contre lui droit de prise de corps, ne dévoient échoir que. sur la, fia (Je
DE LA RtfcfrÈLLE. iM
novembre de ce^te mènie année. Cb monstre ne s'étoit fait livrer sa fille que ; pour l'immoler!.... Il n'avoit que deb (Jômestiques nouveaux , à l'exceptioh "d'un seul , le concierge de son châteah *de Rosraal. Cet homme l'âvoit servi jà' dis en Allemagne; il ne savoit pas un mot de français ; il étoit placé depuis un tin dans ce château avec une servante alsacienne qui lui servôit d'interprète, Montalban le croyant incapable de faire un crime , et ne voulant d'ailleurs se fier à personne, ne le Wit nullétoent dans sa confidence. Il l'avôit fait venir à Paris , et l'ayant instruit du jogemertt "porté contre Clara , il 'le chargea de la Conduire à Rosmal'et de l'y garder. Il dit à cet homme, qu'il connoitfsoit trèsintéressé, qu'il l'autôrlsbit à confisquer à son profit tout ce que Clara pouiroit avoir d'argent et de pierreries , 'dont 'il lui ordonnait de la dépouiller. Par cette précaution il ôtbit a Clara toute possibilité degagfter son géAlier/flfaîs Clat*
n'emporta avec elle que ses habits et quelques pièces d'or ; elle avoit k! 6 posé dans les mains de son confesseur et son argent , et tout ce qu'elle possédoit de précieux. Montalban , arrêté par quelques affaires à Paris , se saisissoit toujours de sa proie , et se hâtoit de l'en* voyer dans sa terre , çn attendant qu'il pût l'aller rejoindre , pour se délivrer d'elle par le poison.
Clara , enfermée dans une chaise de poste , ayant à sa portière un homme à cheval , pou rsui voit rapidement sa route. La beauté de la nuit et du clair de lune lui caùsoit une vive sensation , qui mêloit un attendrissement douloureux à son invincible terreur. Les craintes les plus sinistres glaçoient son imagination , et le vague de ses idées portoit au comble son effroi. Le courage .ne peut s'exercer qu'avec uoe connoissance positive du danger ; on n'a point d'armes contre un péril dont on ignore tous les détails, et petit- être
DE LÀ*fOCfcBLLE. Ï5y
qne ta lâcheté n'est antre chose que la faiblesse qui fait détourner la vue de l'objet qu'on redoute. Soiiverit on s'est follement précipité dans un abîme pouf éviter de le vohr; fet quiconque se déteide à le regarder fixement, ou* trouve des* ressources , ou se résign e .
àai point du jour, on s'arrêta pour
changer de chevaux ;<m ^e trou voit ^it
faee ï d-une iàmiens'e »el sombre ft>rêl,
-tfcrs laquelle on *e L dirigeoit* : Gfort
&>nàUféfa ; avec- ! éffroi celte prodigieuse
&enàûè de bois; elle imagina que
pettt-'&re eîle «lloitêtre immolée sous
*ce& épais Ombrages, presque insurmon*-
labiés au jour.. .4... ; Dans eet ^iri&tenf,
tandis: que Son conducteur tridoit à 4Ue- %
1er les chevuuk-., Une f>a*ivrë fermrïe,
tenant deux petits enfàrrts /dans «es
bras, vint lui demander t'aomône. À
celle voix suppliante, Clara tressaille.
O mon Dieu! diUelle, Vous daignez
donc m'offrir encoce une bonne action
à faire !,... celle-ci peut être sera fa
dernière !.,,... Ah ! jouissons encore de la vie !,.-... En disant ces paroles , elle tira sa bourse , qui conlenoit dix louis , et elle la donna à la pauvre femme. Au moment même la voiture partit j et, Clara, certaine d'emporter avec elle les plus tendres bénédictions d'une infor-r lunée, sentit son courage se ranimer et ses craintes sinistres s'affoiblir.
On fit voyager Clara nuit et jour, pans s'arrêter. Elle vouloit question*ner son conducteur j mais elle connut qu'il n'entjendoit pas le français. Frickmann (ainsi se nommoit cet Allemand ) étoit qn homme de cinquante-cinq ans , d'une figure sévère, d'un sang-froid imperturbable. Il avoit de la probité et de bonnes moeurs ; mais il n'imaginpit pas qu'il y eût dans la vie un autre but que celui d'amasser de l'argent; et tout son attachement pour ses maîtres se bornoit à ne les pas voler , à \\e point juger leurs actions , à s'acquitter avep pne scrupuleuse exactitude des ordre»
DE LA ROCHELLE. i5$
qu'ils lui donnoient , et à ne les point quitter tant qu'il étoit bien payé. Frickmann n'étoit pas un homme délicat et sensible, mais il n'existoit point de domestique plus parfait.
On arrive au château de Rosmal, après deux jours et demi de route , à huit heures du matin. Clara éprouva un affreux serrement de cœur en entrant dans ce vieux château , vaste , désert et délabré, qui ressembloit à une forteresse. Le silencieux Frickmann la conduisit sur-le-chaup dans un appartement situé au second étage; il l'y laissa seule. Il sortit aussitôt. En s'en allant, il ferma toutes les portes à double tour, et il emporta les clés.
Frickmann , croyant que Clara avoit assassiné un enfant , trouvoit fort simple qu'elle fût prisonnière le reste de ses jours. D'ailleurs, ne réfléchissant jamais que sur ses intérêts, il n'arrêtoit point sa pensée sur cet événement,
160 h% SIÈGE
il ne considérait les voleurs et tesnrrctijrtriers que, comme, des espèces pariicur Hères d'individus jjelés sur la teris comme les animaux carnaciers. Aucune de leurs actions ne le surprenoit; et classant ainsi tous les hommes , il était également incapable d'étonnemént, d'indulgence et d'indignation, II' remonta dans la chambre de Clara pour lui porter ses malles; car il avoit reçu Tordre de ne pas souffrir que la servante s'approchât d'elle. Après avoir pose les malles dans la chambre, il fit entendre à Clara qu'il vouloit examiner ce qu'elles contenoient ; car il espéroit y trouver un écrin , que, d'après les ordres de son maître , il n'auroit pas manqué de saisir. Il parut fort mécontent de ne trouver que dir linge et des habits. Clara fut obligée de cfétacher «es poches et de les confier à Frikmann , qui ne fut pas plws satisfait de cet-exarne», car il ne vit ni argent, ni pier* reyie*, ni bijoux. Clara avoit dérobé k
l'avidité de ses recherches un cœur d'or émaillé , qu'un instinct secret lui rerr-r doit cher, et' qu'elle pprtoit dans son sein dépuis sa première enfance. Sur ce coeur étoit gravé d'un côté ce nom :
Élizn, et de l'autre celui-ci : Gustave* Il s'ou vroit , et dans l'intérieur ces mots étoient tracés autour d'une gerbe de cheveux blonds : Gardez toujours ce premier gage.
Cependant Clara examina, avec un soin mêlé de frayeur , les quatre pièces de sen appartement ; elle ouvrit se»
fenêtres- ei elle vit qu'elles doimoient sur une terrasse dont le Rhône baignoit les mure. La vue de ce fleuve impétueux qui* roui oit %es ondes $vec bruit audessous de ses fenêtres , renouvela dan»
son esprit les idées les plus funestes* Elle ne put s'en distraire qu'en prenant son livre d*heures. La nuit augmenta encore ses anxiétés.. Malgré la fatigue d'un voyage pénible , elle ne s'endormit qu'au grarid jour. Elle pensa alors
i6s LE SIÈGE
qu'elle n'avoit rien à craiudre de Frickmarin, et elle devina que l'exécution du crime ne seroit confiée à personne , et que celui qui en avoit conçu l'idée s'en chargeront seul. Alors tout son effroi se porta sur le retour de Montaiban ; le moindre bruit qu'elle croyoit entendre dans ce château solitaire la pénélroit de terreur. Le troisième jour au soir de son arrivée , elle entendit aboyer des chiens , elle ne douta pas que ce ne fut l'annonce d'un événement si redoutable polir elle* Au pouvoir du barbare qui l'avoit accusé de son propre crime , et qui l'avoit vue d'un œil sec aller à l'échafaud sans lui donner la moindre marque de pitié , quand elle se laissoit immoler pour lui, il étoit impossible qu'elle s'aveuglât sur son pressant danger. Tout son courage succombent à l'idée d'un sort si déplorable I Ce n'étoit pas assez de perdre la vie, il falloit périr par un forfait exécrable, et de la main d'un père!
DE LA ROCHELLE. i63
Elle vouloit se préparer à ce moment terrible ; mais elle ignoroit le genre de mort qu'on lui destinoit , et son esprit çréocupé, cherchant à le deviner, ou pour mieux dire, se représentant avec horreur mille suplices divers et les agonies les plus douloureuses , ne pourvoit ni se livrer à la méditation , ni s'appliquer à la prière. Cet état de tiédeur , que sa piété se reprochoit avec amertume, n'étoit pas le moindre de ses tourments. Lorsque Frikmann vint lui apporter son souper, elle crut qu'elle alJoit voir "paroître son père , et machinalement elle s'élança à l'autre extrémité de la chambre , et alla se cacher derrière les rideaux de son lit. Frikmann ne la voyant pas, l'appela d'un ton grave et tranquille, et le son de cette voix raùque fut plus agréable à son oreille que la plus délicieuse mélodie. Voulant savoir si Montai ban étoit arrivé, elle essaya de questionner Frikmann j ce dernier ne compre-
i6i LE SIÈGE
nant point et ne pouvant répondre , n'a voit même pas l'air d'entendre: sa*»
suspendre un instant son service , san# la/ regarder, il coptinuoît , avec son flegme accoutumé, de mettre le couvert; il l'écoutoit comme s'il eût été parfaitement sourd , et il la quitta san»
avoir donné à ses d h cours le plus léger signe d'attention. Use nouvelle pensée vint effrayer Clara, elle se persuada qiie les alimenta qu'on lut présentai!
et oient empoisonnés par Montalban../ et elle ne mangea que du pain. Elle ne ?e coucha point. Le lepdemaîn malin «elle dormit k diverses reprises, couchée aor un canapé , s«e réveillant continuellement en sursaut, croyant toujours entendre ouvrir ses portes, et même distinguer dans le lointain la voix terrible de son père. Dans cette journée entière elle ne prit que du pain pour toute nourriture, À deux heures après midi elle ouvrit sa fenêtre - 9 il faisoit du vent, le ciel et oit orageux et le
DE LA ROCftBLLË. 16$
Rhône agité ;. la terreur fait de tout des présages, : la «uperstiliou, naquit du malheur et de lu crainte. Quel jour sombre ! dit Clara, ; il paraît fait pour
éclairer le crime ! I£lle jeta un triste
regard sur les rives* enchantée» du Rhône; et , s'attQndrissant k mesure qu'elle qogte&iploit oe spectacle ra r vissant. , elle dit un adieu solennel à toute la nature.... Ensuite, fermant
brusquement la fenêtre , elle tomba dans uo> fauteqil et donna un libre cours à s^s pleurs,
- Suit les dix heures du soir , elle en* tenait distinctement une voilure entrer dans l'une des cours du château... Il se fit aussitôt un mouvement extraorr dinaire dans toute la maison.; on raonr toit des escaliers, , on ouvrait des, portes avec bruit, on naar choit dans tous les corridors. Ah ! s'écria Clara , pour cette fois ce n'est point une illusion ; il arrive....... c'est lui,... Une demi-heure
»prèa , Friknjftna, païitt ; il avait l'ai*.
i66 LÉ SIËGË
agité , et rien ne pou voit être plu* frappant qu'une trace d'émotion sur ce visage naturellement si froid. Frik* mann s'approche de Clara , la prend par la main et l'entraîne. Clara épouvantée , oppose de la résistance. Frik* mann s'apprête à l'enlever de force.
Clara, ne voulant pas qu'un homme la saisisse * dans ses bras , se décide à le suivre. Ce mouvement de pudeur et de dignité lui redonna de la force ( car tous les ressorts de notre âme ont entre eux un merveilleux enchaînement).
Clara se laissa conduire , persuadée qu'on la menoit à la mort. On la fit descendre un étage, on la mena dans le grand appartement du château, celui du maître, et on l'y enferma. Son sang se glaça dans ses veines en se voyant dans cet appartement, où elle au roi t dû trouver toute protection, et où elle s'attendoit à chaque instant à voir pa«
roître son assassin Combienalors
elle s'affligeoit qu'on l'eût arrachée de
l'échafaud ! combien elle regrettait le vénérable père Arsène ! Ah ! si du moins , disoit-elle, je pou vois, dans ce moment affreux, entendre sa vois chérie et recevoir sa bénédiction !... Elle se mit à geponx, et, leyant les yeux t ses regards se portèrent sur un tableau qui représentait une belle femme allaitant son enfant... Elle ne douta point que ce ne fût le portrait de sa mère; ses larmes inpndèrent son visage. O ma pncre, s'écria- t-el|e, ce spnt vos traits que je contemple! et cet enfant infortuné que vous tenez dans vos bras, c'é toit moi sans doute!..... Vous souriez en le regardant!..... Vous souriez,
juste ciel! Oh! si vous ayiez pu lire
dans l'avenir , avec quelle horreur vous seriez despendup dans la tombe!...,.
J£t moi , que n'ai-je trouyé la inort sur votre sein maternel !.. ..,.,. Non l'on fie tranchera point ma yie devant cette image révérée ; ce portrait sera ma s%uve-garde...., Comme elle disoit ces
ito LE SIÉGfc
mots, !Frikmann reparut et lui fît signe
8e le suivre C'en est donc fait !..,
dit Ckira d'une voix éteinte. © mon Dieu , prenez pitié du meurtrier et de la victime! Elle n'en put dire davantage , la parole expira sur ses lèvr* décolorées, et, sans perdrb connaissance , elle tomba dans un état d'anéantissement et de défaillance qui ne lui permit ni de marcher, ni même de $e Soutenir sur ses jambes, Friktnann lui donna le bras, ou , pour mieux dire, la porta , en se hâtant de sortir de Pap« partement. Après avoir passé trois grandes pièces, il lui fît traverser un long corridor étroit et obscur; ensuite ils descendirent un petit escalier dérobé , et se trouvèrent sur une terrasse.
Clara entendit là distinctement le mu* gissement des flots du Rhône , trèsagité dans ce moment. Je connois donc enfin, se dit-elle intérieurement ( car elle ne pôuvoit articuler une parole ) f }e connois donc le genre de mort qui
DE Lk ROCHELLE. 169
m'est destiné ! On va me précipiter dans le fleuve !....... La lune, cachée
par des nuages, ne dQnnoit aucune clarté.. ....... Lés sifflements du. veni, le
bruit tumultueux des flots, un tonnerre menaçant, roulant au loin sans intervalle , l'obscurité profonde , rendue plus frappante par les traits rapides de lu-* mière qui de temps en temps sembloient embraser le rivage; tout, aux.
yeux de Clara , paroissoit en harmonie avec l'horreur de ses pensées. Il lui sembloit que la nature entière se révoltoit contre un crime qui violoit toutes ses lois. Tout à coup Frikmann s'arrêta, et, d'une voix forte et ténébreuse, il dit en allemand cinq ou six mots qui furent répétés par les échos des deux rives. Une minute après, on entendit trois coups de sifflet; et Frikmann, ouvrant une porte, se trouva sur le rivage. Il fit encore une trentaine de pas, en côtoyant le Rhônç; alors, un éclair éblouissant découvrit à Clara un i. i5
r^ LE SIÈGE
d'elle, dans lequel , enveloppé dans n cachoît entièrement CVs* lui! se dit Clan EUe l'a vu ! elle l'a «3e a déjà senti l'atteinte du,
pense qu'elle sera dTctre plongée dans se dressent Fnkroann la remet de cet homme f rapidité** • • » 9 • f f gjbeée, ferme voy afin de ne pas fbisl'assas-
fla plus la force plus ; mais I et la conaîcsi stispenla rie et la morL. f ! 6 saisissement « die sent les bras la presser àouçe- SMfirar et gé*
DE LA ROCHELLE. ijx
rnir! Ce n'est point une erreuh......
on répand dés larmes!....... Dieu! le
meurtrier de Jules, le père dénaturé qui sacrifia sa fille, se roi t* il capable d'un mouvement de pitié!*... La nature outragée reprend- elle ses droits, et va*t*elle triompher de tant de bar-»
barie ! Ces étranges idées, loin de
ranimer Clara , lui causèrent une nouvelle sorte d'effroi! Si la cruauté
Remporte , ce combat aura seulement prolongé son supplice j si la compassion est la plus forte , quelle scène va suivre ces moments pleins d'horreurs ! corn-»
ment redevoir les embraasements de ce père inhumain? que fer oit- on de son inconcevable et tardive tendresse ?......
Comment baiser cette main homi»
cide ? Comment reprendre Nombre
même du respect filial ? • Toutes ces
pensées s'offrirent rapidement à l'ima« gination de Clara ; et l'appareil d'une mort effroyable ne lui parut pas plus terrible Cependant les nuages qui
17a LE SIÈGE "■
déroboient la clarté de là lune se sipent, on. voit renaître lé jour le plus
doux le vent s'apaise, le violent
bal an cerne rit du bateau >. attaché sur la rive se modère; dans. cet instant, les bras qui soutiennent Clara la soulèvent et la posent assise sur un banc, et elle se trouve vis- à -vis l'objet d'une si douloureuse terreur; la lune éclairait
son visage baigné de larmes Clara
lève sur lui avec épouvante un œil sombre et timide; mats à peine Fa-telle aperçu, qu'elle reprend toutes ses Ikculléft , toute sa sensibilité ;- et se prosternant , elle s'écrie , avec un transport impossible à décrire , ô mon libéra-*
teur! Elle reconnoît enfin soa
vénérable ami , elle .embrasse les genoux du père Arsène !..;..... .Ma iiile;
lui dit-il, c'est Dieu qu'il faut^ remercier ! c'est lui qui vous sauve, c'est lui qui daigne calmer cette effrayante tem* pête, afin que vous ne soyez point engloutie datis les flots y car tous n'aurez,
DE LA ROCHELLE. r 7 5
pour vous conduire pendant plus de cinq heures sur ce dangereux fleuve,
que le foible bras d'un vieillard
mais Dieu , protecteur de l'innocence, va guider cette frêle nacelle, ne craignons rien! Un enfant et un
vieillard qui se livrent à la providence ne seront point abandonnés sur les
ondes, C'est à l'impie de trembler
sur le vaisseau le plus solide et le mieux construit , un abîme est sous ses pieds!....... Mais nous qui n'attendons
rien de notre force et de notre industrie , nous voguerons ayec sécurité sojas la garde du Très-Haut!.... Voyez ,
ma fjlle , voyez ces nuages s'abaisser , se dissiper vers l'horizon , et découvrir
ce ciel d'azur ! On n'entend plus
le tonnerre, on ne sent plus qu'une
douce fraîcheur jouissons avec
reconnaissance de ce calme subit
adorons celui qui commande aux éléments Ainsi qu'il dissipe les tempêtes des- ondes et des airs, il peut, ma
i 7 4 LE SIÈGE
fille, faire succéder aux orages de la
vie des purs purs et sereins Clara
écoutoit le père Arsène avec ravissement! elle ne pouvoit se rassasier du plaisir de le revoir ; elle venoit de passer subitement d'une horrible agitation et du comble de la terreur à la douce sécurité et au repos le plus parfait; elle savouroit avec délices le bonheur de cette révolution , aussi miraculeuse qu'inopinée...... Mon père, dit- elle,
en pressant dans ses mains les mains tremblantes du pieux vieillard, c'est votre sainteté qui fait mon salut; le ciel veille sur l'infortunée que vous
protégez! Ah! malgré mon sort
déplorable, vous me rattachez à cette vie si souvent menacée que je vous dois!.......... Vous venez de me faire
connoître que mon cœur peut encore éprouver toutes les émotions et tous les transports de la joie la plus vive et
la plus pure! Oui, je pourrai du
moins désormais me rappeler un sou*
DE LÀ ROCHELLE. x 7 5
venir ravissant, celui où, jetant les yeux sur vous dans cette nuit mémorable , j'ai reconnu vos traits vénérables et chéris !....,. Allons , mon père, laissons-nous aller au cours de ce fleuve, les ondes nous porteront vers une rive heureuse , où nous trouverons un asile
paisible. — Oui , ma fille, reprit le
père Arsène, je l'ai déjà choisi pour vous dan? ma pensée , cet asile , et vous y jouirez d'une parfaite tranquillité • vous saurez tout demain , maintenant ne songeons qu'à notre navigation. Â, ces mots , le père Arsène lit asseoir Clara sur de la paille fraîche , étendue dans le bateau , elle appuya sa tête sur la planche qui servoit de banc ; car elle étoit si faible qu'elle ne pouvoit se soutenir. Quand elle fut ainsi couchée , le père Arsène détacha la barque et se mit à voguer; mais, au bout d'une heure , les forces épuisées du vieillard ne lui permirent plus de rguner; il fut obligé de suivre le conseil de Clara, U
i 7 6 LE SIÈGE
laissa flotter le bateau ,- que le vent et le courant dirigeoient naturellement vers le' lieu où il véuloit aller. II éleva au ciel ses mains défaillantes qui ne pouvoient plus qu'implorer l'Eternel f Grand Dieu! dit -il, je remets cette
enfant dans vos bras paternels
Après avoir dit ces paroles, plein de confiance, il se leva; et, d'appuyant sur les deux rames , il se tint debout, afin de surveiller mieux la marche da bateau ; il contemploit alternativement, et les cieux parsemés d'étoiles > et Glara dont toute l'attitude exprimoit le plus doux repos. En effet, après tout ce qu'elle a Voit souffert , après avoir été , durant six mortels jours prisonnière et dans l'attente d'un crime affreux qui devoit lui coûter la vie., elle jouissoit d'un calme délicieux : en songeant qu'elle étoit sous la garde du plus vertueux de tous les hommes , elle aimoit à se voir à la merci des flots, et privée de tout secours humain ; avec une
DE £À ROCHELLE, rtf
conscience aussi pure ' que la sienne , c'étoit se trouver plus spécialement sous la prptection toute puissante dé Dieu.. Bientôt, cédai** moins à la fatigue qu'à la douceur de ses pensées, elle s'abandonna sans prévoyance et sans inquiétude à la Providence y elle se laissa aïler à l'assoupissement plein de charme , qui répand oit un baume rafraîchissant dans ses veines. O mon Dieu! dit -elle, nous flottons parmi des écyeils, dans une barque fragile, sur un fleuve redouté; mais; vous êtes avec ipoufiL..,. qui pourrait nous alarmer ? ce doux sommeil. qui s'empare de mes sens. e$t un hommage de ma foi....... A ces mots , ses paupières
appesanties se fermèrent , et elle s'en* dormit profondément. Le saint vieillard attendri veilla sur elle; il la regarddoit avec complaisance en souriant , et cependant ses yeux étoient remplis de larmes L... Cette nacelle oftrit alors un*
i 7 8 LE SIÈGE
tableau digne d'attirer les regards du Créateur. On y voyoit , sous les traits les plus respectables et les plus touchants, l'heureuse sécurité de Pin no-
cence et de la vertu! Des songes
ravissants enchantèrent le sommeil de Clara; elle vit la troupe fortunée des anges entourer son bateau ; les uns piano ient sur sa tête, les autres impritnoient à la barque un mouvement rapide et doux; elle se sentoit molle* ment bercer sur les ondes , et elle découvrait dans le lointain des rivages charmants et la perspective la plus brillante..... Son imagination lui retraçoit mille passages consolants et sublimes des saintes Ecritures Il lui
sembloit que des voix célestes et prophétiques lui répétoient ces paroles divines :
11 s'est levé pendant les ' ténèbres une lumière pour les bons
Celui qui vit sous la protection du Très* Haut demeurera ferme sous l'appui du Dieu du ciel.....
Il vous couvrira de «es ailes • ,
sa vérité vous servira de bouclier., ,
Dieu a commandé k ses anges de vous garder dans toutes vos voies.
Le Seigneur a fait éclater sa puissance en notre faveur, ^
Ceux qui sèment dans les larmes mois*»
sonneront dans la joie (1).
Tandis que la sommeil bienfaisant du juste réparait les forces de Clara f et lui r en doit la fraîcheur et la santé r le père Arsène trouvoit aussi les plu à douces consolations dans ses médita* tions et dans ses souvenirs. Dans cette vie consacrée toute entière à la reltgion et à l'humanité, il ne pouvoit pas se rappeler un seul malheur personnel.
Orphelin dès son enfance, né d'un»
(1) Psaumes 30, ni et u&
aj8e LE SIÈGE
mère allemande qu'une mésalliance avoit placée en France dans une famille d'agriculteurs , il n'avoit connu de ses parens qu'un oncle établi en Allemagne, et une sœur et des neveux qu'il ehérissoit, et qui vivotent dans une ferme auprès de la Rochelle. Engagé dans les ordres sacrés .depuis sa première jeunesse, il avoit toujours été Je- religieux le plus exemplaire et le plus parfait. Dénué de toute ambition, il s'étoit constamment refusé aux honneurs de Tépiscopat. Louable modestie , dont ce siècle religieux a présenté plus d'un exemple (6).
Qn ne fera- point le portrait du père Arsène , parce qu'un saint n'a point de caractère particulier; il n'a ni penchant ni système qui lui soit propre; il n'agit que.d'après des préceptes connus; ce qu'il fait de plus héroïque n'est jamais qu'une suite de son obéissance ; il a pejdu le droit frivole d'étonner ; on ne se récrie point sur ses actions les
DE LA ROCHELLE. iSi
plus sublimes, on dit seulement ! Il est fidèle , il est conséquent ; ce n'est pas lui qu'on admire ; c'est la loi divine qui le guide:
La religion peut seule nous détacher de nous-mêmes, en nous donnant par ses magnifiques promesses le plus puissant intérêt à nous attacher à tous les êtres souffrants. Le père Arsène ne conftoissoit que les nobles douleurs causées par fa pitié; chacune de ses peines avoit laissé dans sa conscience un sentiment consolateur , et préparé pour son heure dernière un souvenir précieux. Nul homme n'étoit aussi facile à pénétrer que lui. Quand on le voyoit rêveur ou vivement occupé, on étoit sûr qu'il méditoit une bonne œuvre , ou qu'il travailloit à l'accomplir. Versoit-il des larmes , on pouvoit dire : 11 pleure sur le»
maux d'autrui. Lagaîté brilloit- elle sur sa vénérable physionomie . on s'honorait de partager sa joie , certain que le prin~ 1. x6
%th LE SIÈGE
cipe en étoit touchant et vertueux, père Arsène étoit-il né sensible? on l'ignore. Comment .la pratique constante de la perfection évangéliquç ne donne* roit-elle pas la sensibilité la plus délicate et la plus exaltée? Peut -on voir sans cesse des infortunés sans s'attendrir?
Peut-on se dévouer sans aimer? Peut-on s'imposer la loi de cacher avec soin tout ce qu'on fait de bien» sans en jouir intérieurement avçc plus de charmes?...., Hélas ! qui de nous n'a pas connu que le récit, ou même la confidence d'une action vertueuse , altère toujours la douceur et la pureté du souvenir qu'elle laisse!....
Le père Arsène ayoit pour Clara un attachement paterne], qui, fortifié par les malheurs et la conduite de cette infortunée , étoit devenu le sentiment dominant de son cœur, et le plus tendre qu'il eût jamais éprouvé. Sa piété le préservoit des inquiétudes déchirantes qu'il
aurôit dû naturellement avoir.- Ce n'est' que dans les âmes religieuses que l'espérance , appliquée même à cefte vie , peut avoir une force que rien n'altère ; elle est sans bornes, parce qu'elle se fonde sur la puissance de Dieu; et comme elle ner peut naître que par le désir de voir triompher la justice et l'innocence , elle est inébranlable. Le père Ârsèiie étoit persuadé que Clara seroit un jour justifiée d'une manière éclatante. Il le demandoit à Dieu avee r 1ant d'ardeur, qulf étoit parvenu à n*en pas dbuter ; car l'une ctes récompenses des prières ferventes est de soulager l'âme du poids de l'inquiétude, et de la remplir de la plus ferme confiance.*
Durant le reste die la? nnif , le père Arsène reprit plus d'une fois les rames, et se ternit au travail. Clara dormoit toujours ; mais un quart d'heure après le lever du soleil , le vieillard enchanté, découvrant le bois où l'on devoit s'artêter : Réveillez- vous, ma fille , s'écria-
i84 LE SIEGE
t-il, ré veillez- vous ; nous voilà près du, rivage solitaire où nous allons débarquer!.... A ces mots, Clara Se soulève, joint les mains et remercie le ciel !....,... Maintenant, dit le vieillard, vous voilà
hors de tout danger! Enfant de la
Providence! non, ce n'est point en
vain que Dieu vpus a préservée deux fois d'une mort aftreqse qui paroi^soit inévitable j puisque sa bonté vous fit descendre del'échafau4> et qu'elle vient de vous tirer du sinistre château de Rosmal , elle vous réserve de hautes
destinées Ma fille, tout est possible
à Dieu, vous serez heureuse !.....— -Ah!
répondit Clara , depuis que je vous dois la vie , j'ai le pressentiment que j'obtiendrai , sinon le bonheur , du
moins la tranquillité! C'est à vous,
mon généreux protecteur, à me rendre digne d'up meilleur sort, en perfectionnant cette raison dont vous avez développé les premières lueurs L'école
du malheur me sera moins utile que
DE LA ROCHELLE. i85
vos sages conseils! — Mon enfant ,
reprit le père Arsène , je ne vous demande qu'une seule chose, c'est d'écarter de votre souvenir un homme intéressant et vertueux , mais qui ne peut; jamais devenir votre époux. — Oui , je vous promets de ne jamais penser à lui volontairement. Mais cet effort me sera moins pénible, quand je pourrai croire que cet infortuné supporte la vie sans désespoir. Si le temps amène pour lui quelques consolations , ne me le laissez point ignorer ; alors j'aurai moins de
peine à ne pas m'occuper de lui!
Oh ! puissc-t-il trouver une épouse tendre et vertueuse ! puisse le ciel lui redonner un fils digne de le consoler ! Mes vœux lés plus, ardents seraient exaucés! — Ma fille, vous apprendrez par moi tous les changements qui pourront arriver dans sa situation.
Comme il disoit ces mots, la barque touchoit le rivage. Le bon religieux chargea sur ses épaules une petite valise
ISS LE SIEGE
qui contenoit une partie des vêtements de Clara, et que Erikmann avoit por*tée dans le bateau , tandis que Clara , arrachée de son appartement , étoit dans celui, de Mantalban. On descendit à terre , et le père Arsène , donnant le bras à Clara : Maintenant-, lui dit - il , vous devez quitter pour toujours le nom malheureux que vou» portez. Désormais vous vous appellerez Olympe; D'ailleurs vous ne serez point obligée de faire des mensonges ou de conter une fausse histoire ; il suffira de dire , dans lès lieux où je vous mène, que vous avez éprouvé de grands malheurs sans les mériter, et que vous avez besoin d'asile. Clara fut charmée de changer de nom ; il lui sembla que c'était changer de destin , qu'elle ail oit renaître et recommencer une nouvelle carrière : elle ne pouvoit envisager de bonheur avec des souvenirs affreux , ineffaçables jamais elle jouissoit de la douceur de se trouver délivrée du
poids accablant de l'ignominie et de ne plus* dépendre que du père Arsène.
Après avoir fait cinq ou six cents pas ,' en tournant le dos au fleuve , on se trouva sur la lisière d'un bois charmant, et Clara se retournant admira la vue délicieuse formée par le Rhône sur la rive opposée, et la beauté du soleil levant.
Le père Arsène lui proposa de s'arrêter , et de déjeûner là , car il avoit apporté du fruit dans un petit panier que Clara tenait à son bras. Ils s'assirent sur l'herbe ; et, après on repas frugal , Clara questionnant le père Arsène sur les moyens qu'il avoit employés pour la délivrer, il satisfit sa curiosité dans ces termes :
« En recevant votre billet , je fus «d'autant plus affligé que j'imaginai a facilement le sort qu'on vous prépa- « roit !.... Cependant , sachant que le «maître du château de Rosmal étoit « retenu pour une quinzaine de jours à « Paris , j'eus l'espoir , ^avec l'aide du
i83 LJ2 SIÈGE
et ciel , de vous sauver. Je désirois , <c suivant vos intentions , ne pas tou- <C cher à la somme qui me restoit de a votre diamant vendu ; et , tandis qu'un « ami préparent tout pour mon voyage, u je vendis toutes vos pierreries j j'en « eus quatre mille francs. Ne trouvant « pas cette somme suffisante , je m'aie visai , pour l'augmenter , d'un moyen g qui me réussit. Je suis connu de l'As- <( sociation charitable , composée des « dames de tout rang et de tout âge , « formée par les soins du vertueux a Vincent de Paul. Je savais que ces ce dames n'hésitent jamais à faire une ce bonne œuvre , que leur magnifique ce libéralité fournit à la fois les fonds «nécessaires pour des établissements « publics , et des sommés immenses « pour des aumônes particulières et «t secrètes (c). J'allai trouver la jeune a dame qui les prégide (1) : sans nom-
(1) La présidente Goussault.
« mer ni désigner personne , et sans em- « ployer de déguisements, j'intéressai ce vivement cette dame. Je lui dis qu'une « jeune personne , parfaitement in noce cente, dont j'étais le directeur, ve- « noit d'être enlevée par les ordres ce d'un homme pervers ; mais que si je « pouvois aller prouiptement à son se~ ce cours y j'avois une espérance très- fonce dée de I4 sauver. Ce récit me valut ce cent louis. Je partis aussitôt en poste ce dans une petite carriole qui me fut cç prêtée. Je connoissois, ce pays , où je ce suis venu plusieurs fois en mission.
ce Je me rendis d'abord dans le lieu où ce je vais vous mener , certain de trouce ver là un ami fidèle qui pourroit « m'étre utile. J'avois laissé ma voiture « à trois lieues de cette solitude , et je ce vins ici à cheval. Je dis seulement à ce mon ami que je reviendrais chez lui « passer un jour avec une jeune perce sonne nommée Olympe , et je conik vins avec lui de ce qu'il pou voit faire
tcjo v LE SIÉGÉ
« pour moi. Il y a hait lieues d'ici a « Rosmal; mais , voulant m'y rendre «seul, il m'eût été* impossible d'aller « ainsi par eau coutre le cours du fleuve.
« Le chemin par terre estf excessivece ment difficile ; on ne peut le faire?
«qu'à pied ; il faut sans cesse gravir « des montagnes et des roches escar- <c pées , ou suivre des sentiers' étroits' ce et tortueux entourés de précipices.
» Cependant il fallut prendre cette <x route. Mercredi dernier je partis une « heure avant le jour , un peu avant « cinq heures du matin ; j'avois mis te quelques provisions dans un havreci sac, car je de vois être treize ou quaa torze heures en route, eîje ne vou- « lois m'arrêter dans aucune chaumière.
« Comme je vous Par dit , j'avois déjà « fait deux fois ce voyage pour aller * donner des instructions religieuses ccaux pâtres dispersés sur ces monta- « gnes , qui n'a voient alors ni pasteurs c ni églises. J'ai contribué depuis à leur
DE LA ROCHELLE. rç*
« procurer ces secours spirituels , et j'ai a eu la satisfaction de poser la première « pierre de la première église , rustique ce bâtie parmi ces rochers. Aussitôt que « parut le jour , je me retrouvai avec « plaisir dans ces lieux sauvages que « j'avois parcourus pour la première « fois dans ma jeunesse. J'aimois à m»
« rappeler combien la religion a voit •c adouci les mœurs rudes et grossière?
« de ces paysans, et les preuves de reex connoissance et d'attachement qu'ils <c pi'a voient prodiguées^ enmpme temp* « ce souvenir me faiaoit craindre de les ic rencontrer , certain qu'ils voudroieut « m'arrêter plusieurs jours. J'évitai « avec soin de passer devant les chauex mières et devant le seul petit village ex qui soit situé dans cette étendue de ex pays. Dix ans s'étoient écoulés depuis ce mon dernier voyage, et je reconnoisex sois parfaitement ma route. Les payç « très-peuplés changent sans cesse d'asr g pect ; l'homme, qui doit rester si peif
„v IE SIEGE
• « de temps sur la terre , n'est jamais ce content de son séjour : son incons* ce tance même prouve que rien là ne ce doit le satisfaire et le fixer ; dès qu'il ce est en force et qu'il en a les moyens , « il bouleverse ce qu'il ne peut embelcc lir. Dans les déserts , tout est immuacc ble comme la nature. Je reconnois* ce sois tout ce que j'avois vu jadis ; je ce u'adtmrois rien de perfectionné, mais * je ne trouvois rien de détruit.
ce A midi je fus obligé de me reposer :
ce la chaleur étoit excessive, et ma face tigtfr extrême. Je m'assis à l'ombre , ce auprès d'une source dont le murmure ce et la fraîcheur sembloient inviter au ce repos, et, au bout de quelques mice nutes , je m'endormis. Je me réveillai ce après une heure de sommeil j mais je ce me trouvai si appesanti, que j'eus «'beaucoup de peine a me relever pour ce continuer, ma marche. J'aurois vive- « ment regretté la vigueur que les ance nées m'avoient ôtée } si je n'eusse
* pensé "que Diea donne toujotnrs la u force nécessaire pour accomplir une ce bonne œuvre. En effet, sans un se- « cours divin , je n'aurois jamais pu me « rendre le jour même à RosmaL Ence core assoupi , je marchois lentement ; « et j'avois à peine fait cent pas, que a j'entendis un grand nombre de voix ce parler bas tout près de moi. J'avançai, a et mon étonnement fut extrême en a voyant une table dressée sous l'om- « brage formé par six beaux mûriers :
« la table , posée devant une roche ta- « pissée de verdure qui pouvoit servir « de siège , étoit couverte de fruits et « de laitage ; à la droite du siège rusce tique s'élevoit un autre rocher, d'où ce s'élançoit en cascade une fontaine de « l'eau la plus pure. Ces bons pâtres ce- m'avoient aperçu dans l'instant où je « venois de m'endormir; ils s'étoient ce rassemblés à la hâte au nombre de ce vingt- cinq ou trente , et m'avoient » préparé cette douce surprise. Il fallut
t 9 t LE SIÈGE
<c encore s'arrêter là, et se mettre a ce table. Les pâtres se pressoient autour ce de moi , en parlant tous à la fois. L J un « se vantoit de m'avoir le premier rece connu , l'autre d'être allé chercher c ses voisins; plusieurs femmes me recc mercioient de les avoir mariées jadis.
<c On m'amenoit des enfans de neuf à « dix ans que j'avois baptisés dans mon <r dernier voyage ; on me supplioit de oc séjourner dans ces montagnes, et l'on ce m'accabloit de questions sans écouter ce les réponses. Pendant mon repas ce champêtre, d'autres montagnards ac- -4C coururent de tous côtés, et bientôt la ce multitude qui m'environnoit se trouva ce triplée ; enfin je parvins à me faire ce écouter. À cette scène bruyante succe céda tout à coup le ~ plus profond ce silence. Je déclarai que j'étois obligé ce de me rendre le soir au lieu où l'on n passe le bac , pour aller à Rosmal , « mais que je promettons de revenir ce Tété prochain, uniquement pour eux,
DE LA ROCHELLE. îg5
« si mes supérieurs me le permettaient, a et si Dieu ne disposoit pas de moi <c d'ici là. Alors on ne me retint plus; « mais on s'écria qu'il falloit m'acôofn- <c pagner durant les deux premières « lieues, parce que c'étoit le chemin Ife « moins praticable de toute cette côte, « et qu'ib me portet'oient danë les ence droits les plus dangereux. Il fut dém cidé qu'on tirefoit au sort pour me « donner quatre guides , et le sort tomba « sur quatre jeunes montagnards qui « me suivirent en effet. Comme je me « disposons à partir, toute la multitude ff tt£ demand* ma b^nédieiibn , que je « leur donnai avec un profond àtten- « drissement , debout sut la rdche qui tt m'avoit &e¥vi de siège pendant le a dîner. Ce fut ainsi que je me séparai a de Ces bonnes gens; et jamais un ce guerrier, un potentat, en revoyant « le pays conquis par sa valeur , n'é- « prouva une satisfaction comparable « à celle que je ressentis en tkie retrou-
«c vàrit dars ces contrées sauvages , au « milieu de ce troupeau fidèle dont je a fus le premier pasteur. Mes guides «un e furent très-nécessaires; ils m T é-
* pargnèrent toutes les fatigues de la «r route la plus pénible j car , malgré nia
* résistance, ils me portèrent durant
* une partie du chemin , et même ils 4L me l'abrégèrent beaucoup en me prête nant sur leurs épaules pour passer « un torrent dans lequel ils se plongém rent, s'enfonçant dans Peau jusqu'à « la ceinture. Arrivés à un lieu nommé ce la Roche des Eglantiers, nous nous ce quittâmes ; je tirai de mon bréviaire tt quatre images que je leur distribuai, « et qu'ils reçurent aveeja foi et la sim- <ç plicité de reconnoissance la plus toute chante.
ce J'arrivai an bac à sept heures du
ce soir. En moins de vingt minutes je
« me trouvai sur l'autre rive , et à deux
jH" cents pas du château de Rosmal. Il
oc faisait nuit , mais le temps étoit clair
« et serein , et je bénis le ciel en aperce cevant tes tours de ce vieux château.
« Je vis une lumière au second étage , « et je m'attendris, en pensant que <c c'était peut-être là votre chambre :
a je vous vis , ma fille , remplie de «craintes sinistres , de terreurs, de « résignation et de piété. J'aimois à ce . penser que , tandis que vous invente quiez Dieu, votre prière s'exauça < « et que Dieu me eonduisoit vers vous
« pour vous délivrer! Je m'avan-
« çai seul vers la grille du château , « dont la morne tranquillité me sura prit* Je sonnai: au même instant x< une vieille servante , avec un accent oc allemand , vint me parler. Je me fis « çonnoitre pour un reJi ieux j je de- ' « mandai l'hospitalité : elle m'ouvrit « la grille sur-le-champ. Elle me conte duisit dans une petite chambre au « rez-de-chaussée, m'y laissa seul, et a revint un moment après en apporte tant de la lumière et des draps pour 1. 1
i^B LE SIEGE
« faire mon lit. Je lui demandai si le a nteftre <lu château &oit che» lui.
ce Non , répondit- elle ; mais il arrivera u sous pende jours» Je lui fis erlcofe <c quelques questions; je nV'aperçes <c que cette femme n'osoit parier, et a qu'elle eit atoit néanmoins grande « envie , ce qui donhoit uft singulier « tour h sa conversation. Elle me ré- « pondok d'abord avec «me sécheresse <i qui m'itnposoit silence; et ensuite, « sAflsélre interrogée, elle me conlo <c d'elle-même plusieurs choses avec le a ton mystétteux de la confiance. C'est m àiti&i qu'elle m'apprit que Friktimftui, à oûrtôfcïge do château, étoffe Aile- « ttifefnd , n>e aaVoit pas tm mot de frarh- « çà&&) atatoït béauéoup l'argent, e « disposoit de tout en l'absence de son u ttaltte , quHl servott par intérêt et « par habitude tttauctiup plus que par « at+acheméttt. Je profitai de toutes « CM li*miè*es $ et je connus que le « ciel m'a voit véritablement choisi
« pour vous délivrer, puisque, par un « bonheur qui ne peut être l'effet du «r hasard , je sa vois par&iteihent l'allé « mand , ayant parte tuA jinemière jei**- « nresse chez des pa*€»s de m* mère , et a si je n'avais pu m'esptimtr dans cette « langue , moti voyage eût été entièrec< ment inutile.
« Je me couchai plein d'espéfattce.
c Je me tevai avec le jonr> et je fis «c dire à Ff ikttoann i par la servante , « que je désirais l'entretenir un tttb^ « ment > que je l'attehdrois sut le bord « du Rhône près de la maison du « batelier , et je sortis aussitôt du k ebâteau , né voulant pa* , après ma k confidence, m'y trouver rtafermé « au pouvoir dû concierge. Friktnann ■te vint me joindre sur les sept heures à dû matin. Je hii dis brièvement oc •gu'une personne oharitable $ touchée k de vous sdvoir entre les mains d'un « père sévère et TÎgôareajij vouiok a vous placer , pour 1e reste de vo»
soo LE SIEGE
n jours, dans une solitude où tous ne <c seriez jamais connue; que voua change gériez de nom ; que l'on ferait coux rir le bruit de votre mort , et que j-'a- :« vois imaginé une manière de vous <c emmener qui rendrait ce plan très- « possible; et je lui en rendis compte.
« Enfin , j'ajoutai que s'il acquiesçoit à ce ma proposition, je lui donnerois «t- cinquante louis. Frikmann réfléchit ,« comme un homme très-tenté; puis ««il me répondit que son maître lui « mandoit qu'il le récompenseroit ma- « gnifiqueinent, s'il vous gardoit avec « une parfaite vigilance. Je lui dis que «c son maître étoit ruiné. Frikmann «n'eut pas l'air de me croire; il me « demanda quelques heures pour faire « ses réflexions , et me quitta sans rien « conclure. Un événement inattendu <c le détermina tout a coup. Ce jour « même des gens de justice > conduits « par deux créanciers , vinrent visiter « le château , et mettre les scellés par-
DE LA ROCHELLE. aoi
k tout. Alors Frikmann, connoissant, a à n'en pouvoir douter, l'état des af- « faires de son maître, n'hésita plus, il « vint me retrouver : nous convînmes oc qu'il vous ameneroit à minuit pour «t vous remettre entre met mains. Je «lui donnai dix louis d'arrhes, et jo « promis de lui donner le reste quand oc vous entreriez dans le bateau; ce « que je fis effectivement. Vous étiez «. si troublée que vous ne remarquâtes oc pas que je lui donnois une bourse, « qu'il reçut en tenant la corde atta- « cbée à la barque , et qu'il ne lâcha a celte corde qu'après avoir examiné «c et compté la somme. Je revis encore « Frikmann , qui m'apporta la valise « qui contenoit vos vêtements. Voici « la fable que Frikmann doit conter à « son maître: il lui écrira que vous « ayant logée dans l'appartement déa signé par lui , vous aviez conçu la <* folle idée de vous échapper par l'une « des fenêtres qui donne directement
*o» LE SIÈGE
« sur le Rhône, parce que vous aviez « pu voir un bateau vide attaché à un « anneau de la muraille; que durant c la nuit vous aviez lié vos draps cou- « pés en lanières a votre fenêtre; que « le lendemain on avoit trouvé cette « lanière rompue, votre fenêtre oua verte, l'un des rebords du bateau « ensanglanté , et un \>an de robe de « mousseline accroché au bateau. En « effet, toutes ces choses seront ainsi ce préparées par Frikmann et vues par « des témoins; ainsi il passera pour « certain que vous Avez péri dans le « Rhône. D'aille^t* Frikmann ne pc.ut « être soupçonné de séduction , puis- « que Vous n'aviez ni or ni pierreries <c à lui donner. Il ne craint plus le « retour de son maître, qui, prévenu « par un courrier de la saisie faite au « château , n'osera plus y revenir. Il a va chercher a se placer d'une autre a manière, et je lui ai dit que s'il vous « gardoit fidèlement le secret sur votre
DE LA. ROCHELLE, *o5
« existence, même après avoir quitté . « son maître , il pouvoit avec confiance ce recourir à moi pour le protéger et le <c servir avec zèle, et je lui ai donné « une adresse pour m'écrire en cas de oc besoin. J'aurois désiré vous instruire « moi-même de ces détails, et vous .
« épargner une partie des terreurs que < «r vous avez dû éprouver lorsqu'on « vous entraîna au milieu de la nuit « sur les rives du fleuve ; mais Frik- « mann , par une défiance ridicule , ce n'a jamais voulu se charger de vous ce remettre un billet écrit en français * qu'il n'aùroit pu lire. Il a même re- « fusé de vous porter ma simple sice gnature , répétant toujours que cela « étoit inutile au succès de la chose, «c Il est vrai qu'ignorant le crime de « son maître , il ne pouvoit savoir tout ce ce que vous aviez à craindre de lui.
« Je ne puis vous exprimer ce que je ce ressentis en vous attendant dans le « bateau , depuis neuf heures du soir
2o4 LE SIEGE
<c jusqu'à minuit! Non que je cloutasse a du succès; la tempête affreuse qui « s'éleva n'ébranla pas un seul instant a rira foi ; mais je songeois à vos crainoc tes, et je souffrais avec vous!....
ce Grand Dieu! disois-je , c'est pour « faire éclater mieux votre puissance c aux yeux de cet enfant, que vous d avez choisi pour son libérateur un ce foible vieillard! Vous voulez que ces ce débiles mains la conduisent au port, « malgré la nuit profonde , malgré les « flots irrités, les vents contraires et a l'orage ! Elle ne s'est point appuyée « sur un bras de chair; elle a mis en a vous toute son espérance, et vous ce voulez qu'elle reconnoisse que c'est « à vous seule qu'elle doit son salut!...
<c Non , ces nuées épaisses qui voilent « les deux, ces éclats de la foudre ne a sauraient m'effrayer! Ne pouvez- vous « pas, Seigneur, par un mot de miséce ricorde , dissiper les ténèbres , éclai»
<c rer ceiiK qui sont assis -dans V ombre
DE LA ROCHELLE. aoS
*l de la mort, et conduire née pieds
<c dans le chemin de la paix (1)?
<l Tout à coup j'entendis se rompre , « avec un fracas épouvantable, les mâts « d'un grand bateau amarré près du «bac, et dont j 'a vois admiré, durant « le jour, la grandeur et la solidité ; et « notre frêle barque , si violemment « ballotée, résistoit k tout l'effort de
« la tempête!. Ah! m'éeriai-je,
ce qu'est-ce que la force apparente, si « Dieu ne la soutient pas?....... Comme
«je disois ces paroles , j'entendis la voix « de Frikmann qui me parloit en alle- « rnand pour me donner le signal con~ « venu. Quand vous entrâtes dans le « bateau , je remerciai Dieu qui , en me a confiant un dépôt 6i cher , me comte mandoit de consacrer tous mes soins « à sa conservation, puisqu'il me don- « noit pour vous une affection si pater- « nelle..... Vous étiez presque éva-
(i) Cantique de Zacharie.
2o6 LE SIEGE
« nouie ; je craignis de vous causer une oc révolution funeste en me faisant conte noître brusquement.; et j'hésitai
Aot quelques minutes à vous parler ! »
Vous savez le reste, ma fille Clara,
pénétrée d'attendrissement et de reconnoissance, essuya ses yeux pleins de larmes. Oui , dit-elle, je suis votre enfant , je ne veux vivre désormais que pour vous obéir, certaine que je ferai toujours ainsi la volonté de Dieu.
Dans ce moment , on entendit sonner une çlocbe , ce qui, dans ce lieu désert , surprit Clara, Il est sept heures , dit le < père Arsène ; venez , ma fille , entendre la messe ; j'aurois voulu vous informer de mes projets sur vous-.. — Mon père, interrompit Clara, dans cette nuit où le ciel nous a guidés si miraculeusement , m'avez- vous vouée à Dieu ? Mon âme tout entière ratifierait cet engagement! — Non , ma fille , vous êtes
libre. Qui sait les desseins de Dieu sur vous !».,..•• J'avoue qu'un cloître seroit
l'asile que je préférerais à tout antfe, ,si vous me permettiez d'y fixer à jamais ma destinée par des vœnx irrévocables.
— - Dans votre situation , c'est une chose impossible : si l'on déclarait qui vous êtes , on ne vous recevroit pas , ou votre père pourrait s'y opposer; vous retomberiez sous son autorité , et d'ailleurs vous me feriez manquer à la parole que j'ai donnée à Frickman.il faudrait donc vous 'faire admettre sous un nom supposé , et même produire un faux acte baptistaire. Ainsi , vous voyez qu'il n'y faut pas penser; et, puisque vous me donnez sur vous les droits d'un père , je vous défends, ma fille, de vous lier sur ce point par aucun vœu secret et conditionnel. —Je vous obéirai, etiSroyez, mon père , que jamais je n'aurais fait un vœu sans vous consulter.
En parlant ainsi', le père Arsène et Clara traversoient le' bois : après avoir marché un demi «-quart d'heure, Clara
2o8 LE SIEGE
aperçât un ermitage bâti sur une colline , entouré d'une Jolie vigne- Prèsqu'au même moment, on vit descendre de la colline un vénérable ermite , quoique moins âgé de dix ou douze ans que le père Arsène. Voilà, dit ce dernier,
pion ami le plus cher 1 En effet, la
joie brillait sur le visage de l'ermite .en s'avançant vers lé père Arsène . qu'il aborda avec l'expression de la tendresse la plus respectueuse» Clara 4 qui n*a*oit jamais vu d'ermite , regardoit celui- ci avec une curiosité mêlée d'étonneinent ; car la beauté de sa figure, la noblesse et la politesse de ses manières, donnoieht à toute sa personne quelqtte chose de très-frappant. Il étoit suivi d'ort jeune "homme de treize ou quatorse ans, son élève , stul compagnon de sa solitude , qui, par son ordre, débarrassa le père Arsène de la valise de Clara, et la porta à l'ermitage. On monta la colline, et laissant à gauche l'ermitage , on entra
dans une grotte assez spacieuse , creusée dans le rocher par la seule nature ; une simple huie de bob d'épine en fe^moit 'entrée. L'intérieur étoit parfaitement éttlajré par une ouverture faite au milieu du plafond* des festons et des guirlandeà de; pampre, de lierre, de rases sauvages et de liserons , s'éohappoient autour de cette ouverture , et , suspendu» en l'air , retomjboient dans la caverne > en formant à cet endroit de k voûte une élégante couronne de verdure et de fleurs. Au fond de la grotte s'élevoit un simple autel de pierre grise .polie * entouré de superbçs orangers , et plfetié'à céftétd'çmç fontaine naturelle ddt]t l'eau iimpide fct pure t'était creusé jori rtysaeau dans le milieu de ce ,49mpte çbamp&re. L'ermite, en conférant cette grotte où sa sépulture étoit marquée , «voit fait une fondation par laquelle l'u» des religieux du ceuvcftt de la petite viUe voisin? étoit
obligé d'y venir dire la messe tous les
jours.
On n'entra jamais dans cette église niatique par hypocrisie , ou par bienséance, ou par curiosité , pour admirer les chefsd'œuvre des arts. La prière y fut ton jours l'expression fidèle d'un sentiment profond ; la foi plus parfaite, la piété plus tendre y trou voient aussi plus de consolation. Ce fut ià que Clara, remerciant Dieu avec tonte l'effusion d'un cœursens ble et recônritrissant , reprit non seulement de nouvelles forces; mais une vie nouvelle. Clara pria avec espérance pour Vâlmore! Elle pouvoit la s'occuper encore de lui, la religion lui pérméttoit de déposer dans le sein de Dieu des vœux si purs , que la seule charité chrétienne auroit pu les former. Dieu
daigna lui répondre Tout à coup
elle'* tressaille / ses joues se oolorent du plu» vif iritiarnat , ses yeux , baignés de larmes /restent fixés à la voûte; ses
mains jointes se serrent avec transport. Dieu lui parle ! elle ne
respire plus , elle écoute ; une voix secrète , mais distincte , lui dit : TU seras heureuse , même sur la terre.
Plus d'un demi -siècle de' bonheur te dédommagera de quelques .mois de souffrances. Cet . oracle consola* leur , qui pouvoît être produit par ] 'imagination , fut recueilli par la fiai la plus vive, et il changea subitement le destin de Clara. Au lieu de la force donnée par le courage et la résignation qu'elle a voit eus jusqu'alors, elle fut revêtue , non , pour un moment d?exaltation , mais à jamais, de la force triomphante, inspirée. par la confiance et par la certitude d'un éclatant succès. Une joie céleste entra dans son cœur, en guérit toutes les blessure», le remplit tout entier, et s'y fixa. Débarrassée -de toute prévoyance comme de toute inquiétude, elle ne vit plus dans son existence qu'un seul soin
3ia LE SIÈGE:
nécessaire) celui de ne jamais s'écarter un iiiètant de la route glorieuse de la vertu; Elle sortit de la grotte sainte, l&tifiée contre le passé > satisfaite du présent * et calme sur l'avenir.
•Cette révolMiôu daad l'exûttenee de Clara fut préparée par tant de penaéea habituelles, pàt* une vie si remplie d'iimocence , et par un si grand arôaibre.de tacrificed généreux , que, taénte en la considéra ut seulement comblé 16 simple kffet ptoduît par une iuiagktotioh exaltée > elle n'aura rien de surprenant pour, ceux qui conmissent le coeur humain. Mais cette puisbaice merveilleuse et souveraine de Hmagictation n'est donnée qu'à la vertu T te Vice tte peut l'avoir;.. Tonjoars niatértel, le vidé agît sur les sens , et non sbr les plus nobles parties de tious-fflêmefi ; il enflamme: le sang, 1a vertu élève l'âme : «me î extrême exaltation ne sawroit exister saris u». grand motif d'admiration et d'amour; et l'une
DE LA ROCHELLE. ai5
des malédictions de la Sagesse suprême contre le vice et la fausse vertu fut cet anathême : Tu n'éprouveras jamais de véritable enthousiasme.
On quitta la grotte pour aller à l'ermitage , où l'on trouva un repas champêtre d'une élégante simplicité. Le père Arsène dit à Clara qu'il comptoit la mener chez sa nièce , dans une riche fecmc auprès de la Rochelle : et pour éviter d'être remarqués dans ces environs , poursuivit - il , nous resterons ici jusqu'à la nuit ; alors , avec des chevaux qu'on nous procure, nous nous rendrons à la petite ville voisine ; nous y trouverons, à neuf heures du soir, une voiture publique qui nous conduira à la Rochelle. Clara trouva cet arrangement parfait; et, après le dîner, montrant un extrême désir de connoître les causes de l'amitié réciproque de l'ermite et du père Arsène :
J'aurai, lui dit l'ermite, un grand plaisir à satisfaire votre curiosité, car le
2i4 LE SIEGE
père Arsène est le seul héros de nton histoire ; et le récit de mes malheurs sera toujours aussi celui de ses bienfaits et de ses actions généreuses. Ici le père Arsène interrompit son ami avec une sorte de sévérité pour refuser ces éloges et pour les défendre ; Termite promit de ne plus le louer que par les faits ; et , après un moment de recueillement , il reprit la parole et conta l'histoire suivante :
« Je n'entrerai point dans les détails a des erreurs de ma jeunesse. Je ne « dois me les rappeler que pour les dé-
« plorer devant Dieu ! Je ne vous
« entretiendrai que des résultats de mes ce fautes, et de l'événement qui m'a con- <c duit ici.
« Je suis le dernier rejeton d'un
« sang illustre Mon nom, que j'ai
a Êiit vœu de taire , ne sera jamais ce connu que du père Arsène....... Des
« passions violentes égarèrent ma jeu *
DE LAJtOCHELLE. »i5
a nesse ; elles m'entraînèrent clans des oc imprudences et dans des profusions a qui causèrent ma disgrâce à la cour , ce et la perte presque entière de ma <c fortune. Ce fut à cette, époque (j'ac< vois vingt-cinq ans) qu'un incident ce malheureux me procura le bonheur a de connoître le père Arsène. Étant à «c Paris, au mois de septembre, je fus a réveillé tout à coup, sur la fin de la « nuit, par un grand tumulte; je me ce levai précipitamment , et j'appris que « le feu venoit de prendre avec vio- <& lence à la maison qui touchoit la ce mienne. Les premiers secours furent ce mal donnés, et en moins de vingt k minutes l'incendie fit des progrès ce effrayants, J'étois descendu dans ma e< cour ; le jour commencent à paroître , « et je vis que le feu alloit gagner ee ma maison , si la communication ec n'étoit pas promptement coupée , et ee je n'eus à cet égard aucune espé- « rance, parce que ce côté étoit trop
ai 6 LE SIÈGE
ce embrasé pour qu'on osât en apprb- <c cher; les maçons placés sur les toits ce s'en éloignoient tous, lorsque je vis ic paraître une troupe de religieux ce marchant courageusement sur ces ce toits brûlants qui s'écrouloient de ce touteà parts : soldats intrépides de la a religion , héros de la charité chré- <c tienne , bravant le danger et la mott , ce non pour la gloire humaine , ou pour ce la fortune, mais pour sauver la vie « ou seulement les propriétés de leurs <e frères, eux qui renoncent pour ja-
cc mais à tous les biens terrestres!
ce Ils s'emparèrent des haches que te- « noient les maçons fuyards; mais ils <c étaient devancés par l'un d'entre <c eux qui s'avançoit à leur tête, et ce tpai , par sa taille haute et majesçc tueuse , et l'assurance de son mainte tien , paroîssoit fait pour cemoiander <e aux autres. En effet, il se précipita <* d^ns l'endroit le plus dangereux , et <c donna le premier coup de hache , en
« même temps il avoit l'œil sur ses «c compagnons , et leur indiquoit ce « qu'ils dévoient faire ; ils coupèrent «la communication , et leur retraite «fut très - périlleuse , surtout pour <c celui dont j'avôis particulièrement ce admiré le courage et la présence ce d'esprit ; car s'étant beaucoup plus « avancer que les autres , il se retira le G dernier K et son agilité ne put le préce server de plusieurs brûlures aux (c fambeâ et aux bras ; il reçut une « blessure plus grave encore ; une socc live enflammée tombant sur son
ce épaule la lui démit La violence
ce du coup le terrassa ; tous les specta- « teurs rassemblés dans ma cour et <c dans là rue le crurent tué : il avoit * a fixé sur lui l'attention générale , et « l'intérêt qu'il inspirait se manifesta ce par un seul cri de toutes les voix ce réunies de cette multitude j aussi la « joie fut -elle universelle lorsqu'on Ip
« vit se relever et marcher Je volai
*i8 LE SIÉGÉ
<c dans cette maison voisLae -, et j*y <c arrivai au moment où ce brave rebcc gieux , couvert de blessures, et dam a l'état le plus déployable, était enfin a descendu dads un petit jardin ; piur a sieurs personnes le soutenoient dans a leurs > bras , car se» forces l'a voient oc tout-à-fait abandonné. le m'emparai «c de lui, en disant que j'en avois le ce droit , puisqu'il • vendit de , préserver a ma. maison de l'incendie ; j'aidai à le <c transporter dans la mienne; j'en- <t voyai chercher un chirurgien, je le a via panser, et je le gardai jusqu'à « ce qu'il fût en état d'être' transporté <x sans danger: dans son . couvent» où, « malgré mes instances , il vouloit ahtifaolument retourner» Vous devinez « facilement que ee religieux étoit le ce père Arsène, âgé alors de trentece huit ans ! Trente années se sont
« écoulées depuis...... Le temps. a proie duit de l'altération dans ses ■ traits , ce mpis son coeur n'a poirti changé !
« Depuis cette époque , ma vienne « fat qu'un enchaînement affreux d'in- « fortunes. Enfin la trahison la plus « noire , et l'abandon total d'une per- « sonne que j'avois le malheur d'aimer «# passionnément , mirent le comble a ^ tant de maux. Cependant un lien me « retenoit encore à la vie , il me restoit
« un atfii fidèle ! La guerre s'étant
« - rallumée , je partis avec mon ami ««pour Farmée dès royalistes , et nous «< nous trouvâmes au combat de Viltë- *'mûr,:ou le duc de Joyeuse , qui cora?
^laiiancloit les rebelles , fut défait et se .«♦noya dans le Tarn* (1).. La victoire « commençoit à se déclarer pour nous, <c lorsque je vis tuer à mes côtés le seul • * ami qui me restât sur la terre...»
tciJe lui a vois promis de supporter « îa vie; dans l'égarement jle ma doute leur , je pensai que sa mort me don-
(1) Antoine-Scipion de Joyeuse, frère du guerrier capucin , le père. Ange de Joyeuse*
H*rf
jl,jc 51ÉGE
« noit le droit de disposer de moite même Il m'est donc permis de
« mourir ! m'écriai-je , et je m'élançai * dans les rangs ennemis, non pour y « chercher la gloire , dont j'étois même « détaché , mais pour y trouver la fiil « d'une existence abhorrée. Je comte battis long-temps en désespéré sans « recevoir une seule blessure ; enfin , à ce la nuit tombante ,et dans le moment « même de la déroute de l'ennemi , je « fus percé de dçux coups de baïon- « nette : renversé, foulé aux pieds des
* chevaux , je perdis counoissance , et « l'on me laissa pour mort sur le champ ¥ de bataille. Le combat qui a voit été <c long ne finit qu'à la nuit ; et les u vainqueurs, fatiguée, décidèrent qu'on « n'ënlèveroit les morts qu'à la pointe « du jour. Le champ de bataille étoit « éloigné de toute habitation. La mai- (( son la plus voisine de cette plaine « étoit le presbytère d'un petit village,
* dont le curé venoit de œrourir. De-
DE LA ROCHELLE. mi
« puis huit jours un religieux desserre voit cette cure , en attendant la no- <« mination d'un nouveau pasteur. Ce <t religieux , apprenant par quelques « soldats fourvoyés ou fuyards que le « combat étoit fini , imagina d'aller seul « visiter le champ de bataille , dans « l'espoir d'arracher à la mort quel- « ques victimes de la guerre. Après « avoir fait? un quart de lieue , il se « trouva dans cette plaine qui , peu « d'heures auparavant, présentoit le ce tableau le plus tumultueux de la « haine et de la fureur , et qui main»
« tenant silencieuse , solitaire , n'offroit « plus à ses regards que les funestes « résultats de la discorde , des champs « ravagés , et de la mort. Le religieux , a guidé par le plus tendre sentiment c< d'humanité, traversa ces tristes lieux «en versant de pieuses larmes à la vue « de ces guerriers étendus dans la pous- « sière ; osant interroger la mort , il « examina tous ces cadaves. Là , sa
« voix plaintive les appelle, l'écho, que ce des cris belliqueux ont fait retentir « dans le jour , ne répète pins dans cette ce nuit lugubre que les accents de ha
ce pitié Ici cet envoyé du ôiel met un
ce .genou «n terre , se penche pour éconcc ter s'il pourra recueillir un soupir et
ce donner une dernière bénédiction! ;
ce Tandis que sa charité brûlante pro- « digue tant de soins superflus , ton test ce glacé , tout <est immobite autour de « lui; en pressant dans ses bras des et corps inanimés, il a vainement souillé ce de sang ses vêtements et ses mains! ....
ce Mais Dieu qui l'inspire est avec lui.
« Un zèle si saint ne sera point infruc- « tueux , il va recevoir sa récompense ,
ce un infortuné sera sauvé ! II s'ap-
cc procha de moi , posa sa main sur mon a cœur, sentit un faible battement', et, « transporté de joie , me soulève , bande ce mes plaies , me charge sur ses épance les , et se décide à m'emporter chez «lui(d)»
DÉ LA BGCHELLE. ^ aa5
« En reprenant l'usage de mes sens , « je me trouvai dans urne chambre , sur «r un lit, «et dans les bras d'un homme
« dont je ne voyois -pas le visage Jà
* fus quelques instants *ans pouvoir «c renouer le fil rompu de mes idées; «* enfin , recouvrant toule ma connois- « -sahce , je ner revins à la vie qu'avec « horreur , et je nte tëvrai à tous les
« transports insensés du désespoir
«Qm m'a réveiHé d'entre les morts, «in'écriai - je , quelle main ennemie
« veut prolonger mon supplice ?. .;.
« Qui que tu sois , n'attends point de « reeonrKwssance d'un infortuné qui a
« tout "perdu et qui veut mourir
« laisse -moi A ces mots je fis un
« pénible effort pour me soulever j en « me retournant , je regardai celui qui « me tenoit dans ses bras, et je fus pé- « trifié d'étonnement en recorînoissant
« le père Arsène! Je tie Pavois pas
« revu depuis Vépoque où il sauva ma « maison d'un incendie > c'est - à - dire
a depuis deux ans; sa vue, sans rien ce changer à mes résolutions, m'inter- « dit et me frappa , je gardai le silence.
<c Non, dit-il , vous ne mourrez j*oint, « non , j'ose en répondre. Ces paroles a me rendirent toute ma fureur. Ecoute tez, lui dis -je , épargnez -vous des « sermons superflus , je sais tout ce « qu'on peut dire contre le dessein de ce s'ôter la vie , mais je suis abandonné «du ciel ainsi que des hommes, je « goûterai du moins un dernier plai- « sir \ celui de satisfaire toute ma « rage. En disant ces mots je voulus « arracher l'appareil qu'il avoit mis sur «c mes blessures. Il se saisit de mes a mains qu'il retint fortement dans les « siennes ; dans l'état d'épuisement où a j'étois , je ne pouvois lui. opposer « qu'une foible résistance , la colère
« me ^uflbquoit Ecoutez -moi à
« votre tour, me dit- il, je vois que « vous avez abjuré tout sentiment de * religion. Mais vous êtes militaire ;
* peut-être l'honneur tous est -il cher « encore : dans un Français il peut sur-
« vivre à la raison Ici je cessai de
« me débattre , j'écoutai. N'est-ce pas « une action indigne , poursuivit - il , c« après la fatigue que j'ai supportée « pour vous transporter ici au milieu « de la nuit , de me donner dam ma « maison , dans mon lit que je vous ai « cédé , l'affreux spectacle du crime que « vous méditez ? Hors de cette enceinte, « je n'ai nuls droits sur vous; mais ici,
« l'hospitalité me les assure tous Ce
« discours me fit une profonde impres- « sion ; le père Arsène en profita pour <c me faire donner ma parole d'honneur, ce que, tant que je serois chez lui; >e ce n'attenterais point à mes jours , que ce je me laisserais panser , et que je ce prendrois les boissons et les aliments « qu'il me présenteroit. Je promis socc lennellement toutes ces choses, mais ce à condition qu'il ne feroit point venir « de chirurgien , qu'il ne m'appellerait
« que par mon nom de baptême , et « qu'il laissèrent croire que je n'étais « qu'un simple soldat ; car je ne Youlois « pas qu'on vint me chercher dans cette . « maison , dont les troupes n'étaient «pas encore fort éloignées. Le petit «village, voisin du presbytère, était « dans ce moment absolument désert ; « la guerre en a voit chassé tous les ha- «r bitants , à l'exception de cinq ou six
• « vieillards et de quelques infirmes , -« dont le père Arsène prenoit soin.
« Le père Arsène , qui désiroit avec « nne égale ardeur le rétablissement « de ma santé et ma conversion , se
• « conduisoit avec autant de prudence « que de zèle. Paurois repoussé des ex- « hortations ; il ne m'en fit point : mais « sa présence et ses actions meparloient « de Dieu dans tous les instants. La «doctrine évangélique brilloit dans « toute sa conduite. Il me soignoit avec « une affection et une simplicité qui ,
- « malgré moi, subjuguoient ma recon-
DE LA ROCHELLE. m 7
« noissance. Je me faisois la loi de ne « lui parler qu'avec sécheresse et briè~ « veté , et souvent avec rudesse; car je oc senlois qu'en me livrant à ce que j'éa prou vois , il auroit pris sur moi un «c empire que je ne voulois pas lui don- « ner. Je lui dis plusieurs fois qu'il « m'importunoit en me veillant ; il me «c répondoit seulement : Si je- me cou- « chois , je ne dormirois pas : et il ce passoit toutes les nuits. U me ser- « voit toujours en silence* Dès qu'il «étoit assis, il lisoit dans un livre « d'Heures. U prioit une grande par* « tie de la nuit , mais tout bas , à ge- « noux derrière mon lit , et placé de te manière que je ne' pouvois le voir ce qu'en me soulevant et me retournant < oc de son côté. Tant qu'il étoit ainsi c prosterné , je me sentois vivement
<c ému Je ne d ou toi s ppa que je ne
a fusse le principal objet des veeux qu'il a adressent au ciel. Il me sembloit que te ses prières agissoient sur moi j mon
« trouble croissoit graduellement pen- « dant leur durée Mais je combatce tois encore ces mouvements salutai- « res ,* et souvent un seul retour sur « ma situation me replongeoit, dans tout « mon désespoir.
ic Mes blessures étoient dangereuses ; « le père Arsène ayant étudié dès sa « première jeunesse l'art de la chirur- « gie , connut aisément mon état , et le » huitième jour il désespéra de ma vie.
« Le soir , après m'a voir pansé , il s'as~ » sit au pied de mon lit ; et , me regar- « dant avec un profond attendrisse* * ment : Jeune infortuné , me dit - il ,
«tu vas mourir ! et je pleurerai sur
« toi toute ma vie .'. ... . Le ton dont il « prononça ces paroles me pénétra jus* « qu'au fond du cœur. Ne t'afflige pas , « lui dis-je , il ne me reste aucune conte solation sur la terre , et le malheur a « flétri mon âme : je suis indigne de tes ce regrets.. ... Je m'arrêtai ; une oppres- « sion affreuse me coupa la parole. Le
« père Arsène crut' que j'allois e&pirer; « il me tâte le poids , et , plein d'effroi , <c il «e jette à genoux : O Dieu de mi- « séricordé ! s'écria- 1 t-il , conservez ses « jours , ou daigne^ vous montrer à lui c par une lumière soudaine !,'..... L'effet ce que produisirent €es paroles sur mon ce coeur et sur mon imagination est ion* « possible à décrire! . . . . . Je n'a vois ce jamais entendu le père Arsène priée ce tout haut; je ne Pavois même' va se « mettra à genoux que mystérieuse»
ce ment et à la dérobée ; son action pas* « sionnée , sa voix éclatante , son accent « pathétique , me causèrent • un saisisce sèment inexprimable. . . . . Me£ vains «regrets , le souvenir de mes malheurs, ce tout s'effaça de ma mémoire , tout fit « place a une seule pensée y nouvelle et ce terrible , la crainte des jugements « de Dieu , prononcés irrévocablement « dans quelques minutes peut-être.....
« Je me trouvois sur le bord glissant oc d'un abîme, sans autre appui que 1. 20
25q - LE SIÈGE
oc Fange tutélaire dont les prières ferce ventes m'y retenoient suspendu ! . . . .
« Il avoit cessé de parler ; mais , encore « à genoux , il prioit toujours intérieur « ment pour moi/ La vue distincte oc de mes fautes m'empéchoit même a d'invoquer Dieu ; je m'anéantissois ce devant la suprême Puissance, je n'o- « sois l'implorer !.... J'attendois en frète missant mon arrêt..... Tout-à coup le ce père Arsène se lève avec transport , ce vient m'embrasser 9 en disant avec ce tout l'enthousiasme de l'inspiration * « Oui, tes yeux. vont être dessillés ! i!s c seront frappés d'une clarté céleste; <l Dieu lui-même daignera parler à ton « cœur : purifie -toi pour Pécouter. Ces « paroles , dans la bouche d'un prc r c phète , ne m'eussent pas inspiré plus * de respect et de soumission. J'obéis, a sans hésiter , avec toute la candeur « de la foi la plus vive ; car la fpi relicc gieuse peut s'acquérir en un moment, «et alors elle ne se perd jamais. Four
DE LA ROCHELLE. a3i
« durer , elle n'a pas .besoin , comme ce toutes les opinions humaines , d'hâa bitude , de sentiments et d'idées préce paratoires. Elle vient quelquefois par ce gradations insensibles; radis elle peut « de même être accordée comme je l'ai « reçue ; et ce miracle si connu devroit ce du moins montrer à l'incrédule toute ci l'utilité de la religion. A - 1 - on vu ce jamais là sagesse humaine calmer ce ainsi subitement tous les transports « du désespoir , donner a la parole de <e l'homme ce degré de puissance , verce ser tout- à- coup un baume bienfaisant ce sur les blessures d'un cœur déchiré , ce et, par se* exhortations, obtenant les <e sacrifices les plus pénibles , rendre en ce un instant à la vertu le jouet infortuné ce des passions ?. . • . Je confessai sans « déguisement tous mes égarements , <e et j'aimois à penser que mon ami. , <c mon bienfaiteur , avoit reçu de Dieu' ce même le pouvoir de m'absoudre !..♦.
« Pour toute exhortation , il me dit ces
k «r paroles :<<Mon fipls , si déjà vos johps , a* sont comptés, .mourez en paix ; si ,« Dieu vous rappelle à lavie, soave- « nez -vous qu'il n'est point de piété v« sansreconpoissance , point de vrai a repentir sans expiation.
.«'Je passai une nuit paisible. Le m lendemain matin , le père Arsène me . « trouva, moins mal ; et trois jours après jk je fus tout-à-fait hors de danger. 11 « ne me resta de mon désespoir- qu'une « profonde misantropie , et la décision « inébranlable de laisser croira que ce j'avois perdu la vie au combat de .«c Villeniur. Je pouvois réaliser ce pro* a jet ; j'avois payé toutes mes dettes, • 4L et je me trouvais une somme d'aT- <cgent assez considérable que pavois ne mise sur moi dartô- une ceinture le jour , « du combat. Je a'eos point l'idée de <<* me retirer dans un cloître; j'avois *<< ^besoin non-seulement d'une retraite, ««-mais d'une -solitude absolue. Je restai huit mois avec l'inestimable «un
DE LA ROCHELLE. a35
« que la Providence m'avoit donné.
«e Au bout de ce temps , il quitta sa «cure; il fat envoyé en mission sur <«c jcette côte sauvage ; je l'y suivis. Ces .« rives solitaires me charmèrent ; j'y « bâtis un ermitage , et je m'y &hA sans x< -retour. C'est ici qu'après avoir éprou- .« vé tout ce que les passions ont de «plus violent et de plus amer , je puis, te depuis vingt- huit ans, d'une tran- « quillité dont l'expérience a dû me a faire sentir tout le charme. Délivré de .« toute inquiétude , et des tourments -<( affreux d'une sensibilité mal dirigée , « mes jours , dévoués à la contempla^ « Uon, ne sont pas néanmoins sans <t utilité pour les autres ; cette humble « maison 9 comme tous les ermitages , «r sert d'hospice aux voyageurs j et , à « l'exemple des anciens solitaires , je « me rends à la ville voisine dans tous <c les temps de maladies épidémiques*t x< contagieuses , pour y soigner les ma~ « hîfa&y ce qui malheureusement tfar-
i rive qne trop souvent (é). Enfin je oc fais tous les ans un petit voyage sur a la côte agreste défrichée et civilisée « par les soins du père Arsène ; ces « bonnes gens revoient toujours avec ce plaisir un disciple de leur premier « père : c'est ainsi qu'ils appellent cece lui qui fut à la fois leur instituteur , et leur législateur , leur premier pasteur « et leur plus tçndre ami (f). »
Ici l'-ermite termina son récit, qui intéressa vivement Clara , parce que le père Arsène y jouoit le plus beau rôle.
Le soir même , le père Arsène et Clara prirent congé de l'ermite ; une voiture et des chevaux , que ce dernier leur procura , les conduisit à la ville , où ils se mirent à minuit dans une voiture publique qui partoit pour la Rochelle.
Le voyage fut heureux et n'ofirit aucun événement remarquable. Dans lt s derniers jours d'octobre , on arriva dans la ferme où Clara fut déposée , et confiée aux soins d'une famille respeo
DE LA ROCHELLE. *3fc
table qui vivoit là dans une grande aisance et dans l'union la plus parfaite.
Le maître de la ferme , nommé Jerson , homme qui avoit à peine quarante ans , étoit cité dans le village comme le modèle de la piété filiale , et comme Je meilleur des époux et des pères ; aussi passoit-il pour le plus honnête homme du canton : car aux champs encore les vertus- domestiques sont le gage des bonnes mœurs , et forment toujours la base d'une excellente réputation.
Jerson avoit une femme digne de lui , deux jeunes filles de treize et quatorze ans , trois enfants charmants , et une mère âgée de cinquante -sept ans 9 nièce du père Arsène , et l'objet de la vive affection et des plus tendres soins du vertueux Jerson. Beaucoup de valets employés dans cette ferme, et réunis à la famille toujours active, toujours occupée, donnoient un 'grand mou* veraent à cette habitation isolée, qui étoit assez loin du village et située sur