Î6 LE SIÈGE
le bord de la mer. Le père Arsène , également révéré et chéri dans cette famille , fut reçu avec ravissement : on le revoyait après, dipc^ane d 'ab$fence. On •n'ignorait pas qu'il avoit prêché avec &lat à la cour etàJao?ille;«t, malgré Ja simplicité villageoise , on étoit «fier de lui appartenir ; <?n s'enorgueillissoit ' presque autant de ses talents que de sa ~~«ainteté : niais ses talents, en effet, n'avaient servi qu'à défendre ou qu'à soutenir la vérité j ses succès , fondés sur la vertu, pouvoient se confondre avçcseS bonnes actions, -sa gloire n'était que le résultat des sentiments les plus purs et des plus hautes pensées. On lui présenta les depx jeunes filles qu'il n'a voit vues qu'au berceau , et l'on mit dans ses bras les trois petits enfants nés pendant son absence. Toutes les âmes véritablement religieuses ont mieux connu que bs autres, du moins en général , les affections dp famille» Le père Arsène étoit semblable
DE LA BOCHELLE. afy
en tout à ce saint évêque de Genève , qu'on a surnommé, depuis sa mort , le Fénélon de son . siècle (g). Il a voit comme lui, pour ses proches ,1a tendresse la plus touchante. Heureux de se retrouver dans cette . ferme si chérie , 3a joie néanmoins fut troublée par l'idée que son devoir l'appel oit ailleurs, et qu'il; seroit forcé de partir le lendemain à la pointe du jour» Clara, reçue avec la plus aimable cordialité sous Je nom d'Olympe , fut enchantée de ses hôtes , qui n'avoient rien de la rusticité villageoise (dont la seule richesse dans cet état préserve toujours un peu,) et qui d'ailleurs, par une tradition très-* fraîche encore, tenoient, d'une ^randmère issue d'un sang noble , une certaine délicatesse et même des manières que n'ont point ordinairement ce qu'on appeioit alors des cultivateurs , c'està-dire des paysans. Ils .s ? étoient enrichis par un travail et une industrie honorables , et étoient devenus passes*
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seurs de terres considérables , quoiqu'ils fussent toujours vassaux d'un seigneur* L.e prompt départ du père Arsène affligeoit d'autant plus Clara, que cette absence étoit presque indéfinie; le saint religieux ne devoit revenir que dans la supposition où Clara auroit un besoin indispensable de lui. La beauté de Clara causa beaucoup d'étonnement dans la ferme» On fut surtout surpris de la voir ainsi seule à son âge : le caractère de celui qui la présentait , suffis oit pour prévenir toute inquiétude ; elle fut accueillie comme elle méritoit de l'être. On l'auroit reçue avec joie saris aucun intérêt; mais le père Arsène voulut payer une pension, afin de mettre Clara à Pabri de toute contrainte. On passa la soirée rassemblés autour du père Arsène ; on lui demanda des conseils, on l'éçoutaavec un respect filial; les jeunes filles surtout , qui l'enlendoient pour la première fois , montraient une attention naïve dont rien ne pouvoit les
DE LA ROCITELLE. 259
distraire. De temps en temps la grand' mère les regardoit pour jouir de leur admiration , et ce regard doucement in* terrogatif disoit : quand je vous parlois du père Arsène , vous ai* je trompées !
Les adieux du père Arsène et de Clara furent touchants et douloureux; Ma fille , lui dit lé vieillard , je répands des larmes en vous quittant , et néanmoins je trouve de la douceur à vous remettre dans les seules mains de I3, Providence !... A mpnâge:, une telle sér parât ion est triste et solennelle!... Comptez 3ur mon dévouement tant que j'existerai ; mais , mon enfant -, ne comptez pas sur ma yie !...,.• O mon respectable père ! répondit • Clara , je n'ai pas besoin de savoir que votre existence m'est utile , je sens si profondément qu'elle est nécessaire à mon bonheur! Oui, ce mot de bonheur , ce mot étrange daris ma bouche , ne m'échappe point.
Ah ! je serois heureuse dans cette soi!* tyde si yous y pQuyies* vivre avec
moi!.... En parlant ainsi, un ruisseau de pleuré inondoit son visage. Le vieillard , trop touché pour lui - répondre , la bénit en silence. Clara, à ce dernier adieu , se jette à genoux. Le vieillard lève les mains au ciel ; il s'éloigne en gémissant, il disparôit, et Clara se trouva seule dans l'univers. Elle n'avoit plus d'amis ; elle resta anéantie. Elle ne fut tirée de son accablement que lorsqu'elle entendit dans; la maison un mouvement qui lui fit craindre qu'on ne vînt chez elle. Aussitôt elle sortit de sa chambre et de la ferme , et , après avoir fait une centaine de pas ; elle se , trouva sur le bord de la mer qu'elle n'avoit jamais vue, et qui , de ce coté, étbit cachée par de grandes plantations. Le bruit rapproché des vagues lui fit connoître qu'elle étoit près de la mer; elle s'arrêta, comme pour rassembler ses idées, afin de ne pas jeter un premier coup d'œil distrait sur ce magnifique spectacle. Le site qui s'offroit
DELA ROCHELLE. ait
à ses regards joignoit à l'aspect mélancolique des derniers jours de l'automne, la tristesse locale des bords de l'Océan.
Les vieux ormes, plantés avec profusion sur ce rivage , n'étoient plus les emblèmes de la force et de la fierté ; loin de s'élever jusqu'aux deux, ils pençh oient humblement vers la mer leurs troncs déformés et leurs rameaux à moi" lié dépouillés de feuillage ; ils avoient pu résister aux tempêtes , mais on voyoit combien ils en avoient- souffert ! C'est ainsi que les orages de la vie, même après la lutte la plus courageuse , laissent toujours des marques funestes de leurs violences Les traces du malheur causé par les passions soot profondes ., ineffaçables !..,..
. Clara s'avançant sur ' le bord de la felaise , se retourna, et ses regards avides se portèrent sur l'immense étendue de la pleine mer. Le prejmiçr mouvement de -sa surprise fut un hommage au Créateur de ces merveilles ; elle met u ai
un genon eh terre en élevant les bras vers lescieux; et, les yeux fixés surl'O-^ céan, c'est Dieu qu'elle admire et qu'elle adore. Tant de sentiments élevés , tant de nobles pensées saisirent h la fois son coeur et son imagination, qu'elle se crut initiée dans tous les secrets de la grandeur divine! À cette image de l'infini f s'unissoient , dans son esprit, les idées de puissance et de bonté sans bornes :
contemplation délicieuse pour l'innocence et la vertu , puisqu'elle porte jrfors au fond de l'âme le charme con«isolateur d'une espérance vague, mais sublime !.,..,, Clara s'oublia long-temps dans cette douce rêverie. On vint la chercher pour la ramener à la ferme ; on la fit passer par le village , où elle s'arrêta assez long- temps. Ce village maritime ne ressembloit en rien à ceux que Clara avoit vus jusqu'alors. Dans les familles , l'aîné des garçons devant v posséder la maison et l'enclos , étott toujours destiné par ses parents à cul*
DE LA ROCHELLE. a4S
tiver le champ paternel ; et ses frères , ne recueillant pour héritage qu'une modique somme une fois payée , allaient chercher sur les mers , ou la fortune , oa du moins l'espérance. Après de longs voyages, ils revenoient au hameau qui les a voit yu naître. Rappelés par l'amour du pays 9 par la tendresse filiale , ou par de doux engagements , ces enfants , maltraités par la loi , négligés dans leurs premiers ans , n'avoient joui pour la première fois de Paflbclion maternelle qu'à l'iitëtant de leur départ; alors/ conduits a leurs vaisseaux par des mères baignées de lanmes, ou par de jeunes épouses désolées, ils jouissoient sur le rivage de tous les regrets de la nature et de l'amour. L'idée de leurs-dangers , la vue de celte orageuse et profonde mer qui les ealraînoit si loin de leurs foyers , tout semhloit concourir à les préserver de 1 oubli. Que decrainteft, que d'émotions pénibles , que de pleurs versés durant leur absence j maie la
piété fidèle rfoutenoit l'espérance cta les îPCToir, ou détruisait l'illusion effrayante des sinistres présages. Combien de fois, parmi ces villageois, un cierge allumé sur l'autel d'une Madone , une neuvarne , un pèlerinage , eurent le pouvoir de calmer les plus mortelles inquiétudes , et de rétablir la paix dans le cœur déchiré d'une mère ou dans celui d'une épouse 1 Mais au retour des voyageurs, quel triomphe pour eux! quelle joie pour leurs parents, quelle allégresse dans le village! souvent on n'avoit vu partir qu'un enfant , on voyoit revenir un homme fortifié par la fatigue , ennobli par de longs travaux et par de grands périls ; tous les yeux s'attachent sur lui, on le regarde avec un étonnement mêlé d'admiration. Il revient des Indes ! il a fait le tour du inonde ! il a
vu la Chine , et le voilà ! AVec quel
intérêt il va faire désormais tous les frais des veillées! avec quelle attention on l'écoute !. ». ;* Les jeunes filles frémissent
au récit de ses aventures. Cependant son frère aîné , paisible laboureur qui n'a jamais quilté son village et ses champs , jaloux peut* être en secret de tant dç gloire , montre seul quelquefois ut) peu d'incrédulité. Mais bientôt l'indignation de l'assemblée le réduit au silence. Le rustique navigateur conte de bonne foi des choses incroyables et des faits impossibles: il a cru les voir; et, d'ailleurs, la réalité paraîtroit à ses auditeurs tout aussi merveilleuse que ses fables.
Le mélange des mœurs champêtres et des travaux maritimes donnoit à ce village un aspect singulier et piquant.
On y trouvoit dans les familles une étonnante érudition d'expérience et de tradition, unie à tous les préjugés de l'ignorance , à toute la simplicité, villageoise. L'intérieur de presque toutes les chaumières étoit paré des productions des Indes et des mers: c'étaient à la fois des ornements et des trophées qui attes-
toient de longs voyagea et de périlleuses navigations. Là , souvent les mêmes bras étoient employés alternativement à construire des vaisseaux et à fabriquer des charrues; et les hommes, partagés en deux classes, offraient d'un coté, dans leur existence , le tableau de la témérité, de l'audace et de toutes les agita* lions produites par l'ambition et la curiosité ; et de l'autre , l'image touchante de l'innocence et de la paix , fruits heureux de la modération et d'une vie sédentaire.
Clara ayant paru charmée de ce village , on lui dit dans la ferme qu'on la mènerait le lendemain sur la colline de FÊspérance. En effet , la bonne Hélène, mère de Jerson, le maître delà ferme , sortit avec Clara à la pointe du jour, et elle conduisit Clara sur uue montagne au bord de la mer. Parvenue au sommet du cap 9 Clara vit avec surprise une espèce de monument qui lui
parât être symbolique , et qu'elle ne s'a tt en doit pas à trouver dans un vil* loge ; c'ëtoit une ancre de vaisseau appuyée contre une croix. Voilà, dit-elle, l'espérance soutenue par la religion ; ingénieux emblème , bien placé dans un lieu d'où l'on découvre tous les vaisseaux qui peuvent aborder dans ce petit port , et même ceux qui vont à La Rochelle 1 Clara , dans cette occasion , jugeoit comme jugent presque tous les voyageurs , d'après ses connaissances et ses propres idées , et non d'après les mœurs , l'éducation et le genre de vie des gens du pays. La mère Hélène ne comprit rien à ce que venoit de dire Clara , car elle n'aVoit jamais entendu parler d'emblèmes. On appelle ce cap, dit - elle , la colline de T Espérance , .parce que ^ lorsque nous attendons le retour de quelque bâtiment , toutes les mères et toutes les filles viennent iti pour voir arriver le vaisseau (h). Mais que signifient cette croix et cette ancre?
243 ■ LE SIÉGP
reprit Clara. Ah ! répondit Hélène , c'est une histoire, et c'est la mienne; mais, si vous voulez, je vous la conterai; il fait beau ; je ne serai nécessaire à la ferme aujourd'hui que dans deux heu-* res f ainsi nous pouvons nous arrêter ici. En disant ces mots , Hélène s'assit sur un banc de gazon posé au pied de la croix, et Clara la pressant de .commencer son récit, Hélène conta son histoire à peu près en ces termes :,
a Le ciel ne m'a donné qu'un enfant « (mon fils Jerson); il éloit encore au <( berceau quand je perdis mon mari; <c alors je fit* vœu de ne jamais me rece marier, et je n'ai pas eu rie peine oc à ne pas rompre mon serment , car <c mon fils me tenoit lieu, de tout. J'élois « heureuse en pensant que, suivant l'u- « sage du pays, cet enfant bien -aimé, « héritant de la ferme , seruit cultive vateur, qu'il resteroit touJQurs avec ce moi * et que je n'a u rois jamais la douce leur de le yoir faire des campagnes
<c sar mer. Je lui donnai toute l'éducaa tïon qu'on peut recevoir au village , « il répondit parfaitement à mes soins :
oc dans son enfance, son maître d'école <c le proposoit pour modèle à tous ses <c autres écoliers; dans sa première )ei> c< nesse , il étoit cité comme le jeune « homme le plus sage , le plus labo- « rieux, et comme celui qui s'entenc< doit le mieux à conduire et à faire ce valoir une ferme» J'étoîs la plus {îéu- « reuse de toutes les mères , j'alloia a bientôt en devenir la plus à plainte dre! Mon fils venoit d'atteindre
« sa dix- septième année; je retnarquois
« depuis quelque temps un change-
« ment singulier dans son humeur. Il
« étoit triste , rêveur , silencieux , et
« il s'obstinoit à me cacher la cause de
« son chagrin. J'imaginai quM a voit de
« l'inclination pour la jeune Cécile , la
« fille de notre plus proche voisine,
« qu'il a épousée depuis ; il m'avoua
*5a LE SIÈGE
a qu'en effet il Paimoit. Cécile n'avoit « que quinze ans, elle n'étolt pas riche; « mon fils auroit pu faire un-mariage « beaucoup plus avantageux ; mais je « ne voulois que son bonheur , et je lui <t promis que lorsque 'Cécile seroit dans « sa dix-huitième année , je lalui donne* ce rois pour épouse. Cette promesse pâte rut le satisfaire ; néanmoins il conser* « va toujours le même fond de trisce tesse. Noua étions au milieu de Phioc ver : comme j'attribuois toujours son a chagrin à l'amour qu'il avoit pour * Cécile, je lui proposai d'aller passer .« les soirées chez la mère de Cécile, « dont la maison ne tenant point au ville lage , est à peu de distance de la nôtre* « Cécile a trois frères : les deux cadets c étoient sur mer depuis plias de trois 4L ans ; ils revinrent dans ce temps. La « joie de les revoir fut extrême , d'au- <c tant plus que le bruit s'étoit répandu se pendant plusieurs mois qu'ils avoient
« péri dans un naufrage. A nos veille lées chez ma voisine, on ne fut plus « occupé que d'eux. Ils contoient tout « à tour leurs belles aventures : on les « écoutent aveejane attention qui, mal- « gré moi , me faisoit une peine secrète.
« J'enviois ledr mère qui se glorifioit « d'avoir des enfants qui avoient vu « tant de choses , ou , pour mieux dire, a j'étois fâchée que mon fils n'eût pas « cette gloire, et ne fût pas écouté, a admiré comme ces deux jeunes gens.
« Je savois mauvais gré à Cécile d'être ne si attentive aux récits de ses frères , « que mon fils même pouvoit à peine a la distraire un toomént dans le cours € d'une veillée : ces pensées mie cau^ « soient une tristesse mortelle. Souvent « je ine plaisoi$ à contredire les deux «c jeunes matelots , et à rabaisser le me»
<c rite des actions donfon les louoit ; et « puis , craignant qu'on ne devinât mi* 43C jalousie , je m*eatfbarrasabis , je baltou* «r tiois, jfe ftnisssois par me ftoher ,
%$? LE SIJ&GE
<t pre sque toujours * dessein, afin 3'iiip terrompre du moins ces histoires de « tempêtes et de naufrages que j'éeouj< tois avec tant de déplaisir. Une Hou* ce velle inquiétude vint bientôt mettre ec le comble à ma peine. Je m'aperçus <r que les histoires, contées par les frères « de Cécile causoient à mon fils les agice tations les plus extraordinaires. Penm daqt ces récits, il respiroit à peine, il « rougissoit, s'extasioit,, ses yeux en- « flammés se remplissoient souvent de « larmes; enfin il étpit dans un état <c qui frappoit tout le monde, et qui a. me fit deviner le secret qu'il me cale choit depuis long -temps. Je vis qu'il sl brûloit 4a désir de faire suf mer des « voyages 4e long cours. Je Piaterro- £ gçai,, jet il m'avoua que telle ,éJtoit en a effet la cçuse de sa tristesse habi- ,«t tuelle^ qu'il n'auroit jamais.osé mêla H déclarer , ajottta-t T il , m je ne Pavois a pas pénétré. . , . • Je&e me repens .point , « lui d(is-jç, de vous avoir questionné,
DE LA BOCHELLE. *5$
m car puisque vous aviez pu concevoir « et nourrir un dessein qui me pçrce « le cœur , vous auriez fini par m'en m instruire de vous-même , et du inoins * mes questions vous ont épargné cette « cruauté ! En parlant ainsi je pleurois « amèrement*. Mon fils se mit à mes « genoux , ses larmes coulèrent avec les « miennes : O ma mère ! me dit -il , « c'est surtout parce que je vous ché*
« ris que j'ai pris cette résolution
«c — Que dis- tu ? grand Dieu !...,... — ~ « Oui, ma mère; n'ai -je paa vu corn* « bien , depuis le retour des frères de « Cécile , vous souffrez aux veillées I c et puis-je supporter qu'il y ait dan»
« le village une mère plus glorieuse de a ses enfants que vousnç Fêtes de moi ; « une mère qui vous fasse envie!»».. Il « est vrai , j'avoîs le désir île faire une»
« campagne sur mer ; mais jamais je « ne m'y aeroi$ déterminé , si je h'avois et pas vu que vous série» plus heureuse « si votre fils avoit fait ces grands voya- 1. 22
•<c ges. ..%... A ces mots mes pleurs -recc doublèrent. Jugez de ma douleur , ce et combien je me reprocbois une foice blesse qu'il était inutile de nier , car « mon fils avoit trop d'esprit , «t me ce connoissoit trop bien , pour qu'il me <c fût possible de le dissuader \ les san~ « glots me suffoquoient. Calmez -vous ce donc , me dit mon fils ; songez , ma « mère, songez à mon retour, et comme
ce vous me verrez fêté , bien reçu
« Hélas \ répondis -je, mon enfant , je
ce ne puis songer qu'à ton absence
ce — ■ Et moi je vous vois me recevoir ce après une campagne périlleuse ! A « -mon tour je serai écouté par Cécile !
ce et ma mère s'en enorgueillira , elle
ce ne souffrira plus h nos veillées!
ce Voyez , ma mère, comme tous les ce marins sont accueillis dans leur jeum nesse ! presque toujours les jeunes <r filles les préfèrent aux paisibles laa boureurs ; et dans leur ^vieillesse m comme on les entoure # «comme ou
<c aime leur conversation!.,.. Ils onfc ce couru tant de dangers , ils ont vu tant <c de choses extraordinaires et merveil- « leuses ! — Ah ! mon fils, repris- je, s'il « s'agissoit de défendre le pays, je ne « manquerais pas de courage ; mais te <c voir quitter ton état, m'a ban donner, <c me laisser seule et désolée , exposer ce ta vie, sacrifier la mienne , pour allée ce courir les mers et pour voir des sauce vagés et des îles désertes! car je
« sais bien que tu ne t'embarqueras pas « sur ces bâtiments marchands , comme « les, jeunes matelots, dans l'espérance « de faire fortune : la tienne est toute « faite. Tu possèdes le plus bel béri-
<c tage du canton — Eh bien ! ma
ce mère, les autres s'expatrient pour « gagner de l'argent ; et pioi je sup- « porterai les mêmes fatigues , je b race verai les mêmes dangers , par amour
« pour la gloire. — Dis plutôt par cu- # riostté et par vanité. — Ma mère >
« c'est votre vanité pour moi qui m'en ce donne.
« Cet entretien fat très -long. Mon « fils , malgré son ardente passion pour « les voyages , ne vduloit point par- « tir sans mon consentement ; je le « refusai , il céda à ma volonté , mais « non sans un mortel chagrin ; il tomba « dans une si profonde mélancolie , « que sa santé s'altéra bientôt visible- « ment. Alors je cédai ; et , quoique ce « fût avec; la mort dans le cœur, de « ce moment je cessai de me plaindre , ci et je ne fus occupée que du soin de <c cacher mes douleurs. Mon fils me « donna sa parole de ne faire, en toute « sa vie , que rette seule campagne.
« Mais quel voyage ! Le bâtiment sur « lequel il vouloit s'embarquer devoit « aller aux Grandes-Indes, et mettre à <c la voile le premier mai : nous étions
« sur la fin du mois de mars ! O
« combien depuis cette époque le*
DE LA ROCHELLE. *fy
a jours s'écoulèrent tristement pour a moi ! Je n'a vois plus de plaisir à voir a mon fils , et même au contraire sa ce vue mecuusoit un affreux serrement « de cœur , en même temps je sentois ce que je ne l'aVois jamais autant aimé.
« Cependant je comptois tous les jours ce avec frayeur , et chaque soir je verce sois des larmes en me disant : Voilà a donc encore., son départ rapproché ce de vingt-quatre heures !.... Avec quel « sentiment douloureux je vis renaître ce le printemps ! Tout ce qui , dans cet(p « saison m'a voit charmée jusqu'alors , ce produisoit sur moi une impression ce désagréable. Quelle peine me firent ce les premières fleurs que je vis éclore , ce et les premiers boutons de l'aubépine ce qui annonçoient le mois de mai I II ce me sembloit que mes forces m'abance donnoient, et que je me sentois dé- « faillir à mesure que tout se ranimoit « dans la nature et que nos champs « s'embellissoient I C'étoit en vain que
« nos cultures nous promettaient l'aise bondance et le prix de nos travaux , « quand les vents et les ondes aUoient « emporter loin de moi et mon bonce heur et mes plus chères espèce rances! Cependant je montrais
« un courage dont tout le monde « s'étonnoit : ma vive douleur eût «r donné un ' tort à mon fils , il ne « m'en coûtoit rien de la cacher; d*aii- « leurs je voulois qu'il partît sans « inquiétude et sans remords. Ce jour «c si terrible pour moi vint enfin !
« J'embrassai mon fils , allant aux « Grandes - Indes , sans verser une « larme ! Pouvois - je m'occuper de « ma douleur en voyant mon fils saisi * d'un trouble qu'il n'avoit pas pré- « vu, ne pouvant s'arracher d'auprès a de moi , se repentant trop tard , et « prêt a me sacrifier ce voyage désiré « depuis si long -temps! Si j'eusse dit a un mot , il restoit ; mais son lion- « neur m'étoit mille fois plus cher
oc que mon repos et même que sa vie.
a II n'était plus temps de se dédire.
« Je montrai une fermeté qui le <c trompa ; il crut que je pourrois a vivre tranquille séparée de lui par
« tant de mers! . Pâle et baigné de
« pleurs , il se mit à genoux : O ma « mère , dit - il d'une voix étouffée ,
a pardonnez à votre enfant! Ahl
a si j'avois pu savoir !*•....... Je l'inter-
« rompis pour lui donner toutes les
« bénédictions maternelles Il me
a quitta! Mais deux fois il revint
« du rivage pour m'embrasser ence core ! Enfin il s'embarqua *
ce Oh ! si le cœur d'une mère pou voit « se montrer à découvert , combien a le vôtre seroit touché du récit de
« mes souffrances! Mais il est
« possible de peindre les peines de l'ace mour, et il ne l'est pas de donner une ce idée des tourments d'une mère mal- « heureuse !
« Je passai les quinze premiers
*6o LE SIÈGE
c jours de l'absence de mon fils dans c une solitude absolue, sans vouloir « recevoir aucun de mes proches. Je c ne pouvois pas supporter ta pensée « que ceux qui viendroient me voir « auroient l'espérance de me donner •r des consolations ; que les uns me c trouveraient déraisonnable , et que ce les autres blâmerbient mon fils de « m'a voir ainsi quittée. On me déplai- « soit également en désapprouvant ou « en louant sa conduite : une seule « chose me faisoit plaisir, c'étoit les « éloges que l'on donnoit générale* « ment à son courage.
« Je fus bien attendrie eu revoyant « la jeune Cécile; je la trouvai abattue « et changée ; de cet instant je la re- « gardai véritablement comme ma a fille. Je demandai à sa mère de me « la donner ; je la pris chez moi , et « j'eus la douceur de pouvoir parler « à toute heure de mon fils. Cécile « fleur oit souvent avec moi ; elle étoit
DE LA ROCHELLE. »6i
« affligée , elle concevoit mon cha- «c grin ; mais qu'elle étoit loin de te « partager ! chaque jour adoucissoit <c le sien , et son sommeil étoit tran- « quille!.... Pour moi, tout ranimoit, & tout aigrissoit mes regrets : je m'éa tois réservé le soin du logement de « mon fils. J'ai lois tous les malins ou* « vrir les fenêtres de sa chambre ; l'às- « pect de celte chambre inhabitée me c causoit toujours une espèce de sai- « sissement ; et quelle peine me faisoit « la vue de ce bon lit abandonné, en ce pensant qu'on n'avoit dans les vais- «seaux que de mauvais hamacs !...„.
ce Pouvois-je moi-même jouir de toutes « les commodités de la vie , quand je « songeois que mon fils en étoit entiè-
« rement privé? Un jour, à dîner,
« Cécile loua la pureté de l'eau que « nous buvions : hélas ! lui dis- je , on «n'en a jamais de semblable sur mer !
«et mes larmes se mêlèrent à moft
26a LE SIEGE
m breuvage!.... Je re trou vois les mêmes « sujets de tristesse dans- mon jardin , * dans mon verger; là, mon fils a voit « formé ce berceau ou planté cet arbre; « ici , il avoit cultivé ces légnmes ; il « avoit aimé , embelli ces lieux délaisce ses par lui !.... Et que préféroit-il à « ces doux travaux , à cette vie pai- « sible ? des terres inconnues, peuplées « de sauvages, et des périls affreux ! . . .
« O quelle folie de ne pouvoir se fixer « où l'on est tranquille , où l'on est « aimé!..... Ces idées douloureuses me « poursuivoient partout. Combien je « souffrois en allant visiter nos champs ; « mon fils ne présidoit plus à leur culte ture , il n'y travailloit plus ; j'y voyois « sacbarrue passée en d'autres mains!....
« Mais de tous les souvenirs, les plus « douloureux pour mot étoient ceux te qui me retraçoient son enfance, ces ce jours si fortunés pour une mère , où « nos enfants nous aiment uniquement;
«r et ne s'éloignent jamais volontaire»
« nient de nous !..-.. Alors nous les ché- « rissons dans le présent, nous les ado* «c rons dans l'avenir ; car on croit que « dans leur jeunesse la raison et la mé- « moire joindront à leur affection nam tttrellé tous les liens sacrés de la re-
«c connoissance ! Que de peines se
« renouveloient pour moi tous le»
« jours !.... J'étois obligée , pour aller « à notre petite ferme , dépendante de « celle que nous habitions , -de côtoyer « tous les* matins les bords de là mer , «c et de passer dans le lieu où l'on construit des vaisseaux! Quelquefois
« je m'arrêtois sur le rivage quand la «mer étoit calme, je voulois m'ac- « coutumer à la regarder sans horreur ; * mais , malgré sa tranquillité , son in- « concevable étendue m'effrayoit tellement , qu'au bout de quelques mi* « nu tes je restais- immobile , pétrifiée:
* n\on imagination mesuroit l'espace m immense qui me séparoit de «on
• fils !.... Cécile , qui ne me quittoit ja- « mais , me prenoit dans ses bras; je « n'avois plus la force de me soutenir»
« Jugez de ce que je devoîs éprouver « quand les flots étoient violemment « agités ! . • . Oh ! durant cette cruelle « absence , quel mal m'ont fait les leœm pètes ! lorsqu'au milieu de la nuit m j'étois tout à coup réveillée par un de m ces orages si communs au printemps m et dans l'automne , je croyois voir « aussitôt un vaisseau s'aloamant dans
* les ondes!.... Le mugissement de la « mer ou les sifflements d'un vent in*»
m pétueux produisoient à l'instant sons m mes yeux cette affreuse image ! Ainsi « je souffrais sans cesse , et je n'avois m « plaisirs ni dédommagements ; j'étois « même plus à plaindre encore aux «époques qui ramènent la joie dans « les campagnes ; dans le temps des m vendanges et des moîssoss ; la gaîté «générale rendait ma tristesse plus « wauère.
DE LA ROCHELLE. s65
« J'aarois succombé à mes maux sarrt « les soins de notre bon pasteur. U ve« te nort souvent me voir , il me parloit «c de U Providence , il m 'assurait que « Dieu protège les bonnes mères , et ses 4 discours me ranimaient. Il y avoit de « tout temps sur la colline de l'Espé- « rance Cette grande croix de pierre que «c vous y voyez. Je & poser là ce siège <ç de gazon , et je promis à Dieu de vête nir ici faire une prière au pied de la ce croix tous les matins et tous les soirs, -a jusqu'au retour de mon fils. En outre • « je fis un pèlerinage à Notre- Dame- dece Pitié , dans un village à trois lieues « d'ici , où l'on trouve une image de là « sainte Vierge qui a fait beaucoup de <i miracles. Elle en fit un pour njoi; car «c après mon pèlerinage, je me trouvai ic toute fortifiée et toute remplie d'espé- « rance *,, Dieu me donna là patience « et let>ourage; je n'eus presque plus dl- « dées noires, et quand, de loin en loin, i. 23